SEPTIÈME CAHIER
D'ARSÈNE CRAVACHE
Pour Electra.
Tous les soirs, en compagnie de quelques spectres, je prenais l'absinthe dans un petit café de la rue Vavin. L'absinthe était exécrable. Tout le monde la trouvait bonne. Des imbéciles! elle ne valait rien. J'en prenais deux, trois, quatre verres. Les spectres me regardaient boire, et riaient en me regardant. Personne ne s'apercevait d'eux. Moi, je les voyais bien. Et je ne m'en étonnais plus, ni ne m'en effrayais. Je les connaissais depuis longtemps. C'étaient ceux qui me faisaient la révérence, après minuit, quand j'entrais dans mon antichambre, le bougeoir tremblant dans ma main,
et qui me retiraient mon pardessus, me conduisaient vers mon lit, me déshabillaient, me déchaussaient, me disaient : « Bon sommeil ! » après avoir baissé la lampe; ceux qui, le matin, m'apportaient, dès mon réveil, ma tasse de chocolat. Et, durant toute la journée, ils m'accompagnaient, vaquant à mes occupations. Ils n'étaient point méchants, ils étaient plutôt gracieux, et très bien élevés. Ainsi, dans le petit café de la rue Vavin, à l'heure de Tabsinthe, si des personnes, ne les voyant pas, naturellement, voulaient prendre place où ils étaient assis, ils s'évanouissaient, très discrètement, puis ils s'asseyaient pour causer le moins de dérangement possible, celui-ci sur les genoux de celui-là; et, souvent, les spectres qui étaient des dames s'asseyaient sur mes propres genoux, en manière de plaisanterie agréable. De sorte que j'étais tout à fait habitué à eux... Je mens ! je mens ! je mens ! Les nuits, les matins, les après-midi, les soirs, mes dents grinçaient d'épouvante, — oui, même au café Yavin, à l'heure de l'absinthe, — à cause des spectres familiers. Ils riaient? oui. Comme des tètes de morts. Ils me touchaient? Oui. Comme de grandes larves. Et ils me saluaient quand j'arrivais ou m'en allais? Oui. Ces fantômes avaient des politesses d'ordonnateurs des pompes funèbres. Oh! je savais bien qu'ils n'existaient pas en réalité. Vingt
foiSj je leur avais dit : « Vous êtes du néant, de la chimère, vêtue des extravagances de mon délire. Allez-vous-en ! allez-vous-en ! » Ils ne se retiraient pas. Et ils me regardaient m'endormir, manger, écrire, prendre Tabsinthe. Et je les entendais me dire des choses... Oh! les horribles choses qu'ils me disaient ! les effroyables reproches dont ils me ployaient le cou î Ils m'accusaient de leur bonheur déchu en désespoir, de leur gloire bafouée, de leurs tendresses violées, de leur idéal ravalé. L'un d'eux, très souvent, — je pense que je reconnus Josias Stock, — me disait dans l'oreille : « Misérable ! misérable ! et imbécile ! il y avait dans le paradis un point sombre, un point noir, que les joyeux anges n'avaient jamais soupçonné, que les anges tristes, eux-mêmes, n'avaient jamais cherché. Mais, toi, ce point sombre, ce point noir, par un abominable instinct, tu l'as trouvé. Et tu Tas marqué de Tongle de ton index, et tu as enfoncé ton doigt, et tu as fait du point un trou, et tu as élargi le trou, et tu as attroupé les passants de l'idéal, et ils se sont précipités vers ce trou devenu gouffre, et le paradis s'est effondré dans l'enfer, et l'Idéal s'est évanoui dans la Tare ! » Je répondais à Josias Stock : « Pardon ! » Mais je disais aux autres : « Pourquoi suis-je le criminel, puisque c'est vous qui êtes les crimes? Les innocents n'avaient rien à
redouter de moi. L'ombre, ce n'est pas de la faute de la lampe ! — C'est même pour ça, interrompit le spectre de Firmin Lope en ricanant, que, pour leur faire honneur, on appelle les mouchards des réverbères. » Et ces compagnons de toute ma vie, qui n'existaient pas, m'étaient bien plus horribles, en dépit de la satisfaction évidente, — du moins, je l'espérais telle, — de mon sourire, que s'ils eussent existé en effet. Je savais leur mensonge ! et c'était de lui surtout que j'avais psur, — oh ! combien j'en avais peur! — car, s'ils n'existaient pas, en effet, ils étaient donc moi-même? et j'étais donc, tout seul, mon propre reproche, ma propre accusation, ma propre damnation, prochaine?
Il y avait, tous les soirs, au café de la rue Vavin, assis en face de moi, dans l'autre coin, un homme qui ne me gênait pas moins que les spectres. Il buvait de l'absinthe, comme moi. Il avait sur sa redingote noire, pointillée de gris par l'usure, — de ce pointillement du charbon ou de la truffe, — un mince filet de barbe fine, pointue et souple, comme un étroit ruisseau qui flue. Mais je ne pouvais lui voir le visage, parce qu'il tenait toujours baissé jusque sur son nez un énorme chapeau haut de forme, aux très, larges bords; et sa bouche, au lieu de cigare, mâchait un faux cigare, très large, qui cachait les lèvres. Cependant, inconnu, impos-
sible à reconnaître, il m'inquiétait comme quelqu'un qui ne vous est pas étranger, qui, au contraire, vous fut très proche, qu'on a souvent vu autrefois, qu'on a vu récemment, qu'on reverra, — et qu'on ne reconnaît point cependant !
A vrai dire, les premiers soirs, j'avais pensé que c'était un agent de la Sûreté, qui se tenait là, en surveillance; puis je crus que c'était, malgré sa redingote et son air, en somme, recommandable, quelque infâme drôle attendant la venue d'une fille à qui il extorquera de l'argent ignoblement gagné; j'imaginai encore qu'il attendait les dupes de quelque tripot mi-ouvert à Tentresol du petit café... D'autres auraient vu en lui un consommateur qui prend un apéritif, le chapeau un peu bas pour se garantir des courants d'air. Je devinais, j'apprendrais, un jour ou l'autre, quelque singularité, malpropre sans doute, en cet homme qui était là. Ëk Un soir, il se leva, non point très solide sur" ses jambes. Il était ivre, le malheureux ! Il traversa la salle, vint à moi, ne leva point son chapeau (c'était un homme fort mal élevé ! ou bien il craignait de me montrer son visage?) et me dit :
— Me permettez-vous, monsieur, de vous offrir une absinthe, et de m'asseoir en face de vous?
— Ah! prenez garde ! dis-je.
— N'ayez pas peur! N'ayez pas peur! dit-il, la
langue lourde. Je sais. Il y a les spectres. Ils sont assis, là. Je vous observe depuis assez longtemps pour savoir que vous avez, presque toujours, des invités de Tautre monde. Mais, ne craignez rien, je connais ça, les spectres, et ça me connaît. Se tournant à demi :
— Vous permettez, mademoiselle?
Et il s'assit.
— Garçon, deux absinthes.
Il s"accouda à la table de marbre. Je m'accoudai aussi. Nous eûmes une conversation assez curieuse.
D'abord, je le laissai dire, ne l'interrompant que de quelques brefs monosyllabes excitatifs. Depuis bien longtemps, j'avais remarqué que, si on veut faire parler les gens, il faut, au début surtout de l'entretien, leur parler le moins possible. Ce presque mutisme les gêne, les trouble, leur pèse, ne tarde pas à les mettre hors d'eux; et, — comme un jet d'eau, — la vérité jaillit de l'oppression du silence. Il me dit, dans la pénombre du long café étroit où l'on n'avait encore allumé que deux ou trois becs de gaz :
— Comme on se trompe, n'est-ce pas, monsieur?
La plupart des humains éprouvent une singulière terreur des personnes qui, défuntes, se manifestent à nous. Que cette épouvante est dénuée de tout fondement sérieux! Les hommes et les femmes, devenus extra-mortels par la mort même, ne gardent de la vie de naguère aucune grossièreté chagrinante. Ce qu'ils pouvaient avoir de dur, de pénible, de brutal s'est évanoui avec leur être physique; l'immatérialité implique l'urbanité.
— Eh! eh! fis-je.
— Quoi? auriez-vous à vous plaindre des fantômes avec qui vous faites société?
— Non ! non !
— Si vous aviez quelque plainte à formuler sur un tel point, je serais fort heureux de la transmettre à qui de droit.
— A qui de droit?
— Parfaitement.
Ainsi, il se vendait lui-même. Évidemment, les mots « spectres, défunts, mortels » avaient, dan>s son argot, une signification spéciale ; il me supposait environné de malfaiteurs, et, obligeamment, il m'offrait de recevoir ma plainte contre eux, et de la transmettre à ses-chefs. J'étais trop près de la découverte pour me contenir davantage.
— Alors, dis-je..,
' -~ Hein? ; /^qmo-v
— Vous êtes...
— Mais oui, dit-il.
— De la police 1 criai-je en un triomphe d' eurêka. 11 ne répondit pas très vite. 11 se renversa sur le
dossier de sa chaise. 11 ôta son chapeau. Je vis le visage triste et désolé que j'avais cru reconnaître une fois que j'entrais dans la cour de la Bibliothèque nationale; et la longue barbe fine iluait, futile et légère, et si mélancolique, entre la double rangée des boutons de la redingote. Il me dit enfin :
— Monsieur, je suis le comte d'Aprenève, le mari de votre mère; c'est son deuil que je porte, que je porterai toujours.
Il me montra le crêpe de son énorme chapeau. Je criai :
— Maman est morte !
— Il y a trois ans. Ne le saviez-vous pas? Il est singulier que la Supérieure du couvent eies Clarisses — M'"" Agathe de la Cermillière, en religion sœur Félicité — ne vous ait pas prévenu. Il est bien plus singulier encore que la comtesse d'Aprenève, qui vous aimait tendrement, ne se soit jamais manifestée à vous depuis sa mort. Ah! que vous m'inquiétez, mon cher Arsène ! Eh ! quoi, Hélène d'Aprenève, malgré ses vertus, n'aurait-elle point trouvé grâce devant l'éternelle justice? et ses Mânes, — son péri-esprit posthume, comme disent
les modernes, — seraient-ils condamnés à errer loin de ceux qu'elle préféra? Vraiment, ajouta-t-il d'un air surpris et apitoyé à la fois, vous n'avez pas vu votre mère depuis qu'elle est morte?
Une haine m'emporta contre ce sinistre plaisant. Une haine qui refoula tous les sentiments de solicitude, de vénération attendrie, d'espoir d'agenouillement sur une tombe sacrée qu'avait fait naître en moi la nouvelle de maman morte...
Ah! mon Dieu! mon Dieu! Suis-je bien certain qu'il y eût besoin de les refouler, ces sentiments-là? Éprouvai-je alors quelque chose de bien différent de la surprise causée par la mort de n'importe qui, imprévue ? Et l'horrible, — comme à bien des moments, que dis-je, comme à tous les moments d'angoisse de ma vie, — c'était que je ne savais pas si je souffrais de la cause même de ma douleur, ou de la douleur de n'en pas souffrir.
Mais une rage oublieuse de toute convenance, chercheuse, fouilleuse, me prit contre cet homme qui était là, contre le comte d'Aprenève, face maintenant patente, et où je ne retrouvais pas, — si, je l'y retrouvais ! — le père de jadis, gras et blond, aux favoris larges et souples, à la bonne bouche qui baisait en riant mes petites boucles, le père à qui maman disait : « C'est très bien ! c'est très bien ! vous avez bien fait! j'en suis fière ! » et je voyais.
LE CHERCHEUR DE TARES 48j
— avec une joie tortureuse, — la décadence de l'ancien bon visage achevée en des rides grassement pendantes et en la bassesse d'une bouche d'ivrogne, qui bave... Seulement, une bonté, pareille à une clarté, persistait, — s'étant, me sembla-t-il, allumée plus loin, — en ses gros yeux bleus, restés purs, et, même devenus plus purs, d'être plus vagues encore ! Je lui dis, tout proche, avec, aux lèvres, la salive d'une abominable convoitise du mal :
— Alors, c'est ça, voilà où vous en êtes? D'abord :
— Garçon, deux absinthes.
Puis :
— Oui, voilà où j'en suis, dit-il, très humblement.
Je repris, féroce, avec la parfaite joie de trouver un trésor infâme qui jamais ne me fut donné, et d'en compter, pièce à pièce, la totale^valeur :
— Vous saviez, quand vous l'avez épousée, que ma mère avait eu un amant?
— Oui, dit-il.
— Que cet amant, c'était?...
— Georges Lorelys.
— Non ! Fabien Liberge.
— Georges Lorelys d'abord/ Fabien Liberge, ce n'est qu'après Lorelys.
— Gredin !
— Oui, dit-il.
— Et vous saviez qiie votre fiancée avait un enfant?
— Oui, vous.
— Et vous l'avez épousée?
— Oui.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle était riche, parce que son père avait une grande situation industrielle et financière; parce que, ce mariage, c'était la députation assurée, et, grâce à mes talents, le ministère bientôt! Du reste, ma parole d'honneur, M'"' Hélène d'Aprenève me plaisait infiniment.
— Et, sans doute, l'habitude des liaisons faciles et rapides, après les fêtes débilitantes, vous inclinait vers un lit nuptial où la virile besogne ne rencontrerait pas d'obstacle?
Il vida son verre. Il criar^ Une absinthe! »; il dit*
— Oui, peut-être.
— Misérable !
— Non, alors, dit-il, je n'étais pas un infâme. Vraiment, à cette époque-là, je n'étais pas tout à fait un infâme. Je faisais des choses vilaines, mais ma conscience avait encore assez d'imagination pour leur attribuer des causes presque honorables. Ainsi, je vous l'assure, Arsène, j'ai cru, vérita-
blement, que j'aimais votre mère, j'ai cru, sincèrement, que je vous aimais autant que j'eusse aimé un fils que j'aurais eu; et vous ne pouvez pas imaginer de quelle loyale ardeur, quand le pouvoir était entre mes mains, je désirais le bonheur universel !
— Oui, c'est possible, dis-je; et c'est justement la chose funeste que la Faute puisse se croire la Bonne Intention; que l'Ignominie s'adonne à la Vertu; que la Peste, de bonne foi, se prenne pour une Panacée.
Après un silence :
— Puis, dis-je...
Je m'interrompis. J'eus peur. Je me souvenais que cet homme, — par qui j'avais été embrassé, caressé, choyé, aimé, oui, certainement, aimé (ah! aimé, juste assez, sans doute, pour que ma mère, éblouie, consentît à quelque signature), devait à Fabien Liberge, mon père, devait à moi, en somme, sa chute, sa ruine, son effondrement jusqu'à ce petit café de la rue Vavin. De quel outrage allait-il me reprocher sa déchéance? Non. il n'avait pas l'air menaçant. J'en pris, étant lâche, courage. Certainement, pour perdre une si offerte occasion de reproche, il devait avoir l'épouvante de quelque riposte bien plus redoutable que son reproche. Et je continuai :
— Puis, après des événements, vous êtes tombé jusqu'au journalisme mercenaire?
— Oui, dit-il.
— Vous avez, pour gagner de l'argent...
— Ah ! si peu !
— Je sais, très peu. Vous avez...
— Pour servir une rente à votre mère...
— Piètres intérêts de sa dot, je suppose?
— Ah! certes.
— Vous avez, pour gagner de l'argent, imprimé, dans un journal socialiste...
— Sur qui planaient des soupçons...
— Les soupçons! ça ne plane pas! c'est trop bas.
— Ah ! si vous cherchez des défauts littéraires...
— Vous avez imprimé le contraire précisément de ce que vous aviez proclamé au Corps législatif.
— Le contraire ?
— Oui.
— C'est-à-dire la même chose. Oui, la mémo chose. Mon enfant, — comme je vous disais jadis, — écoutez-moi. Il est impossible à une voix intelligente de ne pas prévoir son écho, qui, tout en la répercutant, en varie, par le lointain, la signification. Il n'existe aucun orateur qui n'ait, en soi-même, son contradicteur! et quiconque affirme n'importe quoi implique, par le fait même de son affirmation, la possibilité de nier ce
qu'il affirma. Donc, poursuivit le comte d'Aprenève, je continuai, dans le journal socialiste, à penser tout ce que j'avais toujours pensé, non sans avoir l'air de dire précisément le contraire de ce que j'avais eu Tair de dire. Mais ma fortune fut brève.
— Pourquoi?
— Parce que je n'avais pas de talent. J'étais capable (si l'on m'avait réduit à la plus extrême nécessité) d'une mauvaise action; je n'étais pas capable d'une bonne phrase. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien le public est bête ! Il désire, étant français, qu'on lui parle en bon français. De là, depuis tant d'années, le prodigieux succès de Rochefort. Au fond, le journalisme moderne, — semblable, à ce point de vue, à celui d'Aristophane, — ne peut plus se passer de la syntaxe; et le public est comme une grande dame qui, à ses réceptions, exige tel habit conforme à l'étiquette. Je dus quitter le journal socialiste.
— Que fites-vous ensuite?
— J'eus des cachets dans des assemblées d'actionnaires; je fus le fondateur, par le candide agrément d'une grande dame qui croit que le plumet de sa petite coiffe de chasse est un panache de bataille (d'ailleurs, elle ne sait pas de quelle bataille, ni qui se battrait!) le fondateur, dis-je, d'une société où l'on distribuait à des pauvres, des soupes qui
ne valaient pas le sou que devait donner cliaque pauvre.
— Abominable trafic!
— Pas si abominable, Je gagnais un demi-centime par soupe. Mais j'avais pitié. Je ne suis pas méchant.
— Non, dis-je, immonde!
— Oui, dit-il, pas méchant. Je quittai cet emploi. Ancien ministre, je fus très facilement président d'un cercle.
— Où l'on trichait?
— Naturellement. Mon cher Arsène, réfléchis un instant. Gomment se pourrait-il faire qu'il y eût, — même en paradis — un cercle où on ne trichât point? Partout où s'éveille en le cœur de l'homme, — ou de l'ange, — le besoin, l'espoir ou le seul orgueil du gain hasardeux, s'éveille en même temps, en lui, la nécessité de satisfaire, n'importe comment, à tout prix, ce besoin, cet espoir, ou ce désintéressé orgueil? Et je ne sais pas si, jouant aux dés avec saint Jean, Jésus, d'un petit doigt rapide, pendant que saint Jean tournait la tète, n'eût pas aidé à l'inclinaison définitive d'un dé qui lui faisait gagner la partie. Car il y a une gageure entre l'homme et le hasard! et l'humanité ne veut pas la perdre. Le lucre, — même chez ceux qui croient ne désirer que lui, — n'est pas la
raison de leur acharnement; en réalité, chaque joueur, honnête ou non, oppose, à l'imbécile fatalité, son rêve de chance, ou son génie, ou sa ruse, génie aussi, r — Donc, au cercle dont vous étiez président, vous trichiez?
— Moi!
— Oui.
— Jamais. Pas moi.
— Qui donc?
— D'autres. Les jours de grâce refusée, le Président de la République ne guillotine pas lui-même. Je laissais s'emplir la cagnotte sous la table de baccara, comme on laisse déborder le panier de son, sous la planche de la bascule ; et, véritablement, il n'y a aucune raison, selon l'éternelle loi du butin après la victoire — règle incontestable de l'humanité! — qui puisse m'interdire la possession de tout ce que j'ai conquis, n'importe comment; chargé des dépouilles des gens que je dépouillai, je n'ai encouru aucune autre aventure que celle de la défaite sous l'universelle bêtise, ou du triomphe sur elle!
— Combien de mois à Mazas?
-^ Un an, dit-il.
— Par faveur? *'■
-^ ' Oui i'J'kvâîs cinq ans de Centrale. Raison d-e
santé. Mazas. Puis, raison de santé encore, Sainte- Pélagie.
— On y est bien?
— A Saint-Pélagie?
— Oui.
— Gomme au Grand-Hôtel. Même, j'aime mieux la cuisine de Sainte-Pélagie, plus simple. G'est en prison que je me suis refait Testomac.
— Et vous êtes bien, à présent?
— Oh! très bien. Je digérerais des cailloux. '
— Mais, libéré, que fites-vous? .
— Vous vous trompez, je ne suis pas libéré.
— Vous n'êtes pas sorti dé captivité?
— Pas du tout.
— Pourtant?... -
— Pourtant, je suis là? Je vais vous expliquer ma situation qui, au premier abord, paraît singulière et confuse. Quelques jours avant le matin où je devais quitter Sainte-Pélagie, je vis sur la dernière marche, en bas de l'escalier qui finissait vers la cour, une toute légère forme blanche, ressemblante à du linge diaphane qu'on pourrait prendre pour une transparence de femme; et un remuement comme de mousseline traversée de jour me dit : « Voici que tu vas être libre. Et tu es heureux. Es-tu certain d'être heureux? Tu aurais le droit de l'être, si tu^ avais, en effet, par l'emprisonne-
ment d'une année, expié les fautes pour lesquelles tu fus condamné, et tant d'autres fautes que les juges ignorèrent. Ta conscience t'autorise-t-elle à être content de ta délivrance? Remarque que je suis, précisément, sur cette marche, une part de ta conscience, tombée d'un soupir de rancœur, hier, quand tu montais. Eh bien, à mon point de vue, ta condamnation t'a épargné. Tu aurais dû avoir le maximum. — Le maximum ? dis-je. — Le maximum, » dit l'ombre blanche de ma conscience. Puis elle s'évanouit. De sorte...
— De sorte?
— De sorte, dit-il, que, hors de prison, je me mis en prison, chez moi, et je fais mes dix ans. C'est le maximum.
— Monsieur! dis-je, je vous ai rencontré sortant de la Bibliothèque nationale.
— Mon enfant, il y a, dans toutes les maisons pénitentiaires, une heure de récréation, vers midi; je l'emploie à lire.
— Monsieur! criai-je, vous prenez l'absinthe
en face de moi, dans ce petit café de la rue Vavin !
— Mon cher enfant, on autorise les prisonniers dignes de quelque confiance à aller jusqu'à la cantine. Mais croyez que la discipline imposée par la peine que je subis est affreusement pénible. Ainsi,
bien que je sois le locataire d'un assez vaste appartement, je suis obligé de demeurer tout le jour et toute la nuit dans une très étroite chambre, au fond de cet appartement; et j'ai fait mettre des barreaux de fer à ma fenêtre sur la rue, de peur que je ne m'évade.
— Vous êtes fou ?
— Vous n'avez pas envie de l'être ?
Il reprit :
— Le jeudi, c'est le jour du parloir. Mon valet de chambre, qui est habillé en guichetier, me conduit dans le grand salon où, à travers un grillage, j'ai la permission de causer avec les personnes qui viennent me rendre visite. Si elles me passent quelque menu cadeau, le guichetier l'observe, le tâte, l'ouvre en la suspicion qu'il ne contienne quelque engin d'évasion. Et j'ai flanqué à la porte un de mes domestiques qui n'avait pas surpris une petite fleur des champs que m'envoyait, dans un chou à la crème, cette petite du théâtre des Variétés, qui, souvent, m'est très agréable, malgré la grille.
— Vous en avez encore pour longtemps, à rester prisonnier?
— Pour deux ans. Je ne me refuserai pas la remisé généralement accordée aux prisonniers qui ont une bonne conduite, ou qui dénoncent des
camarades près de s'évader. Je me suis déjà dénoncé, deux ou trois fois.
- A qui?
— A moi-même; je me tiendrai compte de mon zèle, bien qu'il me dégoûte un peu.
— Vous ne vous ennuyez pas dans votre chambre lointaine ?
— Je ne peux avoir aucun instant d'ennui, à cause de tant de visiteurs.
— Des visiteurs? en votre geôle?
— Pas des visiteurs ordinaires. J'avoue que lorsque, la première fois, des ressuscites de tous les temps, hommes, femmes, rois, reines, et de pauvres diables traînant des linceuls troués, sont venus me rendre visite, j'ai eu quelque scrupule.
^^Avais-je le droit, moi, condamné, moi, prisonnier, de recevoir, si peu réels qu'ils fussent, des visiteurs, que le juge d'instruction n'avait pas autorisés à venir? Je m'informai auprès du directeur de la prison.
— Du directeur de la prison? *
— Oui.
— C'était?...
— C'était moi, dit-il. Il me permit d'accueillir les personnes intangibles qui, pour entrer, n'avaient besoin d'aucune ouverture de portes ; et même -7car il est très affable et très conciliant — il m'au-
'm LE CHERCHEUR DE TARES
torisa à leur offrir, tous les jeudis soirs, dans les salons de la prison, une petite fête intime. Mais, à la sortie, on est très sévère, et ceux qui ont des corps palpables ne sont pas admis à regagner leurs voitures; on les réintègre dans les dortoirs.
— Monsieur, dis-je, si le peu d'expérience que j'acquis en le mépris de tous et en le bourrèlement de moi-même, suffit à juger un homme, vous devez être devenu enfin quelque professeur de prestidigitation ou de spiritime; et je m'imagine que, les jeudis soirs, dans le salon de la prison, vous faites tourner des tables évocatrices, où il y a une fente, comme au tapis vert des tripots.
Il se dressa. Il dit, fièrement :
— Oui, je fais tourner des tables,, oui, j'évoque des esprits, oui, je suis médecin, et je fait métier de l'être ! Et pourquoi donc, n'y aurait-il pas, aux tables qui tournent, des trous par oii le bénéfice du Mage tombe dans un tiroir dont il a la clé? Est-ce que toute peine — et sait-on Teffroyable peine, que c'est d'affronter, de provoquer les mystérieux errants de la Mort ! — ne mérite pas salaire? estce que le prix, matériel, d'une chose, en peut diminuer la valeur, intellectuelle et morale? Est-ce que la Messe est moins sublime, parce que le prêtre e^t payé pour la dire? Est-ce que le génie de Corneille ou celui de Victor Hugo, ou celui de Wagner
sont diminués parce que le fauteuil d'orchestre coûte sept francs à la Comédie-Française et que le fauteuil d'amphithéâtre coûte quinze francs à l'Opéra? le lucre est indispensable à la vie telle que, humainement, nous la vivons encore, et aucune beauté ne saurait être ravalée par sa valeur marchande. En ce qui me concerne, moi si humble, on ne me salarie pas, on me fait l'aumône; le trou dans mes tables tournantes, c'est la fente du tronc du Pauvre Prisonnier. Mais, généralisons : de quel droit les vivants actuels refuseraient-ils de payer la seule allégeance de vivre qui leur soit possible, à ceux qui la leur procurent? Pour que l'entremetteur sublime entre le monde spirituel et le monde naturel puisse tenter les vérités ou les apparences auxquelles les humains devront de croire et d'espérer, il leur faut une liberté d'esprit, une vigueur de corps, que permettent le bon gîte et le bon repas. Il est difficile d'être apôtre, avec des crampes d'estomac, dues à l'absence de repas matinal ! et, certes, les martyrs sous la rage de Septime Sévère, se seraient moins généreusement, moins héroïquement laissé dévorer par les lions et les tigres, s'ils n'avaient pas, d'abord, été bien nourris eux-mêmes, par le faste suprême des bourreaux ou par la charité de sfidèles ; la sublimité ne peut pas se passer de solidité; et, pour
po>ttvoir donner le bon exemple d'être mangés, il faut avoir mangé; le jeûne est la pratique des chrétiens qui n'ont pas beaucoup de peine à prendre. Donc, oui. c'est vrai, oui, mon fils, poursuivit le comte d*Aprenève,je me fais payer ce que je donne à des hommes tristes, à des femmes mélancoliques ! et. ils ont beau me payer très cher : après m'avoir payé très cher, ils me sont encore redevables! ils devraient me payer avec des louis qui seraient des étoiles.
— Que leur donnez -vous donc'? criai-je.
— La consolation! dit-il.
— Oh! vous consolez!
— Oui.
Je le regardai de tout près. Les rides blafardes, la bouche baveuse, mais les regards vagues et si bleus et si lointains, il me donna l'impression d'un vieil ivrogne qui aurait des yeux d'ange.
^- Vraiment, vous consolez?
— Oui. Après avoir été consolé moi-même. Il m'arriva une chose étrange, un soir que tout le monde était couché dans la prison. Je ne dormais pas. J'avais le front vers le ciel, entre deux barreaux de la fenê're. Et j'étais si abominablement triste de toutes les vilenies de ma vie, que j'aurais peutêtre éprouvé une joie, si, tout à coup, au lieu d'être dans une pistole de Sainte-Pélagie, d'où on sort
vers la vie, je m'étais trouvé dans la cellule de la Roquette, d'où l'on ne sort que pour aller voir, au matin vert, luire le clair du haut couteau! et je me sentais la bouche amère d'avoir si longtemps remâché mes remords. Mais un souffle me passa sur le front. Ce n'était pas du vent qui avait passé. Non, ce n'était pas le vent. Il n'y avait pas de vent dans la cour. C'était le [souffle, pur, de quelque chose, de quelqu'un. Il y avait une douceur de pensée en ce souffle, la douceur d'une pensée de pitié et de pardon. Puis, plus rien. Sans doute, je n'étais pas assez malheureux encore pour être déjà pardonné. Mais, une autre fois, un matin, après toute une nuit de larmes, où j'avais, mordant l'affreux drap du grabat, imploré la miséricorde de tous ceux à qui je fis du mal, un souffle encore, si pur, si doux, me caressa le front, les yeux, les lèvres. Ma porte était fermée! ma fenêtre était fermée! J'étais seul. Je ne dormais pas. Ah! je compris, je compris : c'était Hélène d'Aprenève, c'était votre mère, — elle venait de mourir, - qui [s'approchait de moi, et me conseillait de ne pas l'iésespérer, et, d'une idéale main, glissante comme ane haleine, m'écartait les soucis du front. A partir de cette minute, je fus certain que, entre le Inonde extra-terrestre et moi, des liens s'étaient [îtablis, qui ne seraient jamais brisés. Je vécus
(même après être sorti de prison), tantôt dans ce qu'on nomme la chimère, tantôt dans ce qu'on nomme la réalité ; j'étais comme l'amphibie de l'extra-naturel et du naturel. Et il m'était impossible de considérer un miroir, sans que s'y reflétât une image qui n'était pas la mienne, et qui était si belle! Lorsque je m'asseyais, un peu triste, loin de ma table de travail, ou de la table du repas, la table, d'elle-même, se rapprochait de moi; et, ' — même le valet de chambre sorti, — j'avais toujours moa verre plein, comme dans les festins des contes de fée, servis par des mains invisibles. Et toujours je sentais en moi, en tout moi, une grande aise, quelque chose, sans doute, de comparable à la sérénité des premières minutes de l'ivresse de l'opium. J'étais entouré et pénétré de bonheur. A tel point que je ne pus point résister à ridée de faire participer toute l'humanité à une telle joie pacifique...
— Et, dis-je, de gagner beaucoup d'argent, par la même occasion!
— Et, dit-il, de gagner beaucoup d'argent. J'aurais été un infâme de ne pas vendre la félicité,' puisque j'en étais le possesseur. Quoi ! mon égoïsme n'eùt-il pas été abominable? Et j'ai fait la parade sur le tréteau de l'idéal.
— Charlatan!
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— Mais oui, charlatan, vendeur de l'orviétan du rêve. Les moyens n'importent guère, si Tàme humaine se délivre d'un peu de ténèbres et de désespérances. Malheur à celui qui, assis devant la table qui va tourner, l'arrête de la pointe du pied, tandis que le médium fallait mettre en branle au moyen du crochet caché sous la manchette de sa chemise. Le criminel, ce n'est pas le trop adroit thaumaturge, c'est l'honnête, raisonnable et pratique observateur. Et pourvu qu'on croie, en vérité il importe bien peu que ce qu'on croit soit vrai ou soit faux. Croire vraiment, suffit. D'ailleurs, moi, je ne me laisse point décevoir, pas même par moi-même. Oui. j'en suis persuadé, j'en suis sûr, je suis arrivé à obliger, véritablement, le mystère à des manifestations visibles, tangibles, incontestables. Oui, oui, l'on rit des chapeaux tournants, des tables tournantes! Ah! ah! ce serait vraiment absurde que l'infini communiquât avec nous par de si bas moyens; et il n'y a rien de plus bouffon que Dieu, sur la table, remplaçant la soupe aux choux. Imbéciles! Est-ce que, au point de vue de l'immatériel, il existe une différence entre les diverses sortes de choses matérielles? Et pensez-vous que, au regard de celui pli a pour œil l'universelle vision, l'Himalaya soit )eaucoup plus haut que la table de nuit de la îhambre à coucher? Moi, je suis heureux, parce
que la clémence des esprits m'environne de caressantes promesses, mais surtout parce que, à d'autres désolés, j'ai pu donner, — pas pour beaucoup d'argent, on peut s'abonner, il y a même des entrées gratuites, — j'ai pu donner, dis-je, l'extase d'un chuchotement qui dit : « je ne t'en veux plus! » et le charme incomparable de leur crime, devenu, aux portes du paradis, une Innocence, ou un repentir à qui sourit un ange, la fleur du pardon dans la main !
S'il avait dit vrai, cependant? Si, par une force intime, absente de la plupart des hommes, il avait en lui la puissance de ramener parmi nous les âmes des corps disparus, moins méchantes, plus pardonneuses, heureusement désillusionnées des reproches et des rancunes par la vérité qu'elles [Savent? Hélas, mes spectres, à moi, étaient effroyables. Ils étaient de l'horreur câline, affreusement caressante. Et ils ne me quittaient pas. Et ils borliaient mon lit. Et ils me servaient à table. Oh! les jîxécrables mets qu'ils me servaient. Certes, j'avais; oujours, comme tous les gens de sens rassis, jugé
imbécilement mélodramatique celte scène du théâtre espagnol où Don Juan, dans l'enfer, mange les cœurs pantelants et boit les larmes de ses victimes. Mçs spectres, — mes victimes peut-être, — m'offraient de bien plus immondes repas. Une odeur d'excréments sortait des plats qu'ils me présentaient! Et, si je me hasardais à me plaindre, ils me disaient : « C'est l'odeur des plaies que tu as découvertes en nous. Mange, mange, mange la chair dq nos plaies, et bois l'ichor que tu en fis jaillir sous tes doigts acharnés. » Grâce! grâce! grâce ! Je n'en pouvais plus. Je savais bien que mes spectres n'existaient pas... qu'ils étaient les formes de mes remords... à moins que, réels fantômes en effet, ils ne montassent d'un enfer vengeur, tandis que, peut- ^étje, chez le comte d'Aprenève, les âmes descen- «daiejnt du paradis, apaisées?
Un geste m'avait poussé. Il n'y eut même pas un bruit de porte refermée. Rien. Rien que de Tombrb. J'étais dans une chambre très petite, ou dans une très vaste chambre. Je ne savais pas, je ne pouvais pas savoir, tant Tombre était opaque. Il me semblait, plutôt, que le lieu était vaste, démesuré même. Mes mains tâtaient de l'obscur, mais je sentais que l'ombre n'était pas déserte. J'avais tout de suite éprouvé qu'elle était peuplée, cette ombre... de qui? Des vivants étaient^ils là, des « vivants » selon le sens que, sur la terre, nous attachons à ce mot, sans savoir, d'ailleurs, ce
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qu'il signifie, ou bien des « revivants » selon un autre sens plus ignoré encore? D'un instinct, je m'étais assis sur un siège frôlé dans le hasard des ' tâtonnemenls. Et j'étais dans les ténèbres, seul, et entouré d'une foule invisible et inconnue. Il faut que je le dise : j'éprouvais de la surprise, de l'inquiétude, de la peur même; mais aucun de ces sen- i timents n'était dépourvu d'une sorte d'aise, d'une dilatation satisfaite de tout moi. Je me trouvais presque bien. La première appréhension calmée, je me trouvai tout à fait bien. J'étais comme dans un air imbu de mystérieux effluves sacrés qui enivrent doucement et consolent. C'est cet air-là que dut respirer Apollonius de Tyane aux trépieds soulevés des Brames! et quelque chose comme l'aube de l'espoir de ne pas être à jamais malheureux commençait, parmi les intenses ténèbres, à se lever au lointain orient de moi. Et voici que je n'étais pas seul, sans doute, à connaître ce commencement de résurrection aurorale, car, tout autour de moi, j'entendais — sans rien voir ceux-ci très lointains, ceux-là proches, des sou-| pirs, des soupirs heureux, des soupirs de con-i sciences désoppressées, des soupirs de consciences hors d'un antique cauchemar, consciences qui surnagent enfin dans l'air de la pureté ou du pardon hors de reulisement dans des fanges, qu'elles
crurent éternel! et il y avait une humilité fervente d'actions de grâces en ces soupirs qui ressemblaient aux pâmoisons d'une délivrance! Ces voix, pas articulées, mais si heureuses, étaient, sensiblement, des voix de vieux et de vieilles, et déjeunes hommes et de jeunes femmes. Sexes, âges, n'importe, je sentais qu'un arrachement de fardeau soulageait un grand nombre d'âmes; et une consolation, sur toutes, planait... avec quelles ailes? avec des ailes qui n'étaient pas même de la blancheur, tellement elles étaient, dans tout le noir, de la transparence. Et, soudainement, je vis des fuites, des retours, et des fuites encore, de langes célestes... En même temps, les soupirs se précisaient en vagues paroles, en paroles moins vagues ; et, sous le passage des diaphanéités pâles, des mots suivaient des bras sans doute levés dans l'ombre ! « Merci, merci! — Maman! — Ma sœur! — Oh! que tu es bonne ! — Mon amour ! — Je te fis tant de mal ! — • Tu ne m'en veux plus! — Oh! laisse-moi )leurer sur tes fraîches mains d'ombre ! — Veux-tu que je meure! — Tu m'aimeras sans fin? — Tu veux bien me rendre, pour que j'y trouve le parfum le ta mort, qui m'est plus chère que ma vie, la fleur ^ue nous avons cueillie ensemble, et que tu as em- Dortée au tombeau? » Et moi-même, de plus en plus, 'étais envahi d'un bien-être, inconnu depuis tant
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d'années, ou, plutôt, jamais connu, car le monstre, le malheureux que je devais devenir, je Tétais déjà sur la terrasse de Courances, sous les caresses mélancoliques de Maman toute en soie. Quoi ! Tivrogne aux yeux d'ange avait donc eu raison? J'étais environné, sous des passages d'immatérielles candeurs, de toute une humanité pardonnée, consolée, heureuse. Certainement, des mères qui avaient pleuré leur fils le revoyaient, dans une gloire, et leur riant, et leur disant : Ne pleure plus! Certainement des susurrements d'outre-tombe, — on ne trompe point dans l'éternité, — affirmaient à l'amant qu'il ne fut point trahi, à l'épouse qu'elle fut seule aimée; et l'empoisonneur obtenait de la complaisance de sa victime devenue spectre l'aveu que, si elle avait bu le poison, — dont elle se doutait bien, — c'était pour en finir avec la vie, parce qu'il l'aimait moins depuis huit jours! de manière qu'il n'était pas du tout coupable ! et elle serait se sœur dans le ciel. Clémences! Apparitions apitoyées ! avant-coureuses de la miséricorde infinie d( Dieu ! Tout l'égoïsme humain, épars en quelques pré sences invisibles, s'exaltait délicieusement sous li bénédiction caressante de l'inconnu ; et, [autant qu'i m'était possible, m'avançant, me courbant sous le apparitions et les disparitions des Mânes tendres je participais à la joie universelle de l'absolution
— Allume-la donc !
— Hein?
— Allume-la.
— Quoi?qu'allumerais-je?
-— La lampe.
— Quelle lampe?
— La lampe électrique, que tu as apportée, dont le fil te tourne autour des reins, et qui a son petit globe de verre entre les deux parements de ton smoking.
— Je ne l'allumerai point.
— Le petit bouton qu'il faut presser est dans ton gousset gauche... Presse-le.
— Non!
— Si.
La soudaine lumière éblouit, saccagea, dispersa toute l'ombre. On vit le salon blanc et or, ti^ès vaste, assez ressemblant à la salle commune des Grands Hôtels de tous les pays, et je contemplai la déroute burlesque des spectres, collaborateurs ordinaires des séances de magnétisme et de spiritisme, qui s'échappaient en emportant leurs linceuls et les vagues ressemblances, — masques, chevelures et voiles, — qu'indiquèrent des piétés confiantes !
J'avais fait justice de la superstition,
Nyx dit ;
— Ah ! ah ! ah !
Mais le comte d'Aprenève s'était dressé ! il cria :
— Malheur au sacrilège qui a interrompu le mystère! Malheur à l'intrus dans le rêve ! Chassezle î Tuez-le ! Chassez-le !
Et, sous les lueurs de la lampe, qui émanaient de moi, je vis s'approcher, les uns mélancoliques et faibles, les autres rudes, tous désolés et maudisseurs, des hommes et des femmes, les mères qui étaient venues pour revoir leurs fils, les amants qui espéraient des pardons et des promesses éternelles, et les coupables qui attendaient de célestes grâces d'une erreur de la justice éternelle, — je vis, dis-je, tous les désireurs de ce qui n'est plus ou de ce qui n'est point, s'approcher de moi, lentement d'abord, puis se ruer vers moi. Car j'avais été l'illumineur des douteuses ténèbres! le dénonciateur du truc dans le rêve! le renverseur des mannequins du musée de figures de cire des Barnums-Médiums. Et, un instant, je crus que les désillusionnés allaient m'assassiner. Ils auraient eu bien raison, de m'assassiner. Jamais aucun être humain ne fit à d'autres êtres humains tant de mal que je venais d'en faire à ceux-ci. Ils eurent tort de ne pas me tuer, ils m'auraient évité un effort, toujours difficile et pénible. Mais, en même temps que terribles, ils étaient burlesques, et je me mis à
rire, à rire, à rire. Je riais si violemment qu'ils eurent peur de mon rire. Le comte d'Aprenève lui-même recula à cause de mon rire. Mais celui que mon rire effrayait le plus, c'était moi-même! car voici que, enfin, je riais d'avoir tué, jusqu'en la plus lointaine, jusqu'en la plus chimérique manifestation du mystère, l'espérance même de l'espoir I