CHAPITRE V
L'armée, les haras, constituent pour notre élevage un débouché important. Le commerce en constitue un autre beaucoup plus considérable.
Indépendamment des poulains de gros trait, nous produisons annuellement en France 100.000 poulains de demi-sang et de pur-sang.
70 à 80.000 environ arrivant à l'âge adulte et sur ce chiffre, Y Administration des remontes et celle des Haras en prenant 13.000 à 13.500, les 66.000 restant doivent être utilisés par le commerce et par l'agriculture.
Pour ne considérer que la Plaine de Caen qui, seule, fait l'objet de cette étude, nous savons que sa population chevaline s'élève à environ 21.000 têtes, qu'on y rencontre 15.000 chevaux ou juments audessous de 6 ans, 6.000 au-dessus de cet âge.
Si l'on tient compte de ce fait que les chevaux achetés à 6 ou à 18 mois sont généralement vendus à 3 ans 1/2 ou à 4 ans, rarement à 5 ans, il en résulte que 5.500 à 6.000 chevaux doivent, annuellement, être exportés par nos cultivateurs.
Or, il est livré bon an, mal an au dépôt de re-
monte de Caen, 2.600 chevaux ; à la gendarmerie, 100 à 150 ; à l'Administration des Haras, aux Conseils généraux de certains départements et à quelques particuliers 200 à 250 étalons. 100 trotteurs environ prennent part aux luttes du turf. C'est doue 2.500 à 3.000 chevaux qui font l'objet de transactions commerciales.
Les uns, les meilleurs, sont achetés directement chez les éleveurs par les marchands ou leurs courtiers : ils alimentent principalement le commerce de luxe.
Les autres — c'est le plus grand nombre — sont exposés en vente, et le plus souvent à diverses reprises, faute de trouver acheteurs, dans les foires de Caen (1) ou de Guibray (2). C'est ce qui explique que les statistiques officielles accusent pour la ville de Caen, le chiffre considérable de 8.396 chevaux amenés en 1896 sur les champs de foire, ce chiffre n'atteignant pas en réalité 4.000.
On rencontre dans ces foires les chevaux manquant de taille et refusés pour ce motif parles Comités de remonte; les ratés de la production, les chevaux atteints de vices rédhibitoires, de tares diverses, (etc.). Les moins médiocres sont généralement vendus la veille — le jour de la montre — dans les écuries.
Le commerce constituant pour la Plaine de Caen
(1) Les foires de Caen sont les suivantes : Foire du premier lundi de carême, foire du premier lundi de la foire de Caen, foire de la micarcme, foire de la Trinité, foire Saint-Michel, foire de Noël.
(2) La foire de Guibray (Falaise) se tient du 9 au 16 août.
un débouché considérable, il est du plus haut intérêt, pour nos éleveurs, de satisfaire les consommateurs et de leur offrir une marchandise qui soit à leur convenance.
Ils le doivent d'autant mieux que, depuis quelques années, les Américains viennent nous faire une concurrence redoutable, jusque sur nos marchés européens, en présentant aux acheteurs des chevaux de 5 à 6 ans, prêts à être utilisés à tous les services et au prix moyen de 800 francs (1).
Ainsi que l'a fait remarquer à diverses reprises réminent directeur de la cavalerie à la Compagnie des Omnibus de Paris, M. Lavalard, dans d'intéressantes communications à la Société nationale d'Agriculture, il est bien évident que les éleveurs français ne doivent pas voir, sans une certaine émotion, ces nouvelles importations, surtout ceux qui élèvent le cheval léger, le cheval de selle et de voiture, comme c'est le cas pour les éleveurs de la Plaine de Caen.
« Mais » — dit M. Lavalard (2) avec beaucoup de raison, — « ne favorisent-ils pas ce courant en ne produisant plus que des chevaux qui sont vendus de trois à trois ans et demi et qui reviennent très chers lorsqu'on veut les utiliser à quatre et cinq ans.
« Le ministère de la Guerre, en adoptant ces achats, a rendu un très mauvais service à l'élevage français,
(t) Rapport de M. Plazen déjà cité, 1897, p. 40. (2) Bulletin des séances de laSocie'te' nationale d'Agriculture, 1895, n° 8, p. 426.
Nous l'avons répété bien souvent et nous n'avons jamais pu convaincre les plus intéressés.
« Aujourd'hui, ces chevaux, à peine nourris, n'ayant fait aucun travail jusqu'à l'âge adulte, seront complètement délaissés en présence de l'importation des chevaux américains ayant cinq ans et prftts à être utilisés à tous les services. Car il ne faut pas oublier que les prix auxquels ils peuvent être importés sur le continent européen sont bien audessous des prix actuels des chevaux en Europe. L'un dans l'autre, les petits chevaux qui peuvent être utilisés aux fiacres, reviennent au port d'embarquement, en Amérique, de 350 à 500 francs, et les chevaux plus grands, de modèle carrossier, de 800 à 1200 francs. Il y a à ajouter environ 300 à 350 francs de frais de transport, d'assurance et de droits de douane (1). C'est donc un prix bien au-dessous du prix des chevaux légers français, danois, allemands, hongrois, etc..
« Quant aux chevaux de trait, nous pensons que nous n'avons rien à craindre ; notre cheval reste le maître au marché.
« Pour conclure, on peut hardiment dire que les chevaux légers d'Europe, ainsi que les chevaux lourds qui ne s'emploient qu'au pas, sont ceux qui sont les plus menacés par cette importation nouvelle.
(i) Ces droite de douane ont été portés, en 1897, de 30 à 200 francs sur la proposition de M. de Saint-Quentin, député du Calvados, et de plusieurs de ses collègues.
« Si la France comprend bien son rôle dans cette situation, elle peut facilement lutter, car ses chevaux de luxe et de trait léger seront toujours bien appréciés des éleveurs de tous pays; mais il faut pour cela que l'Administration des Haras et surtout le ministre de la Guerre renoncent aux méthodes actuelles, que Tachât des chevaux de trois ans cesse, et qu'enfin la production chevaline soit l'objet d'études nouvelles qui changeraient la direction imprimée jusqu'à ce jour, laquelle, en présence delà concurrence américaine, pourrait décourager nos éleveurs français. »
Nous ne saurions trop le répéter, avec l'éminent auteur que nous venons de citer, ce qui décourage souvent le consommateur, ce qui l'éloigné, ce qui l'empêche de fréquenter nos marchés, c'est l'âge des chevaux qu'on lui présente, c'est la perspective d'acheter un cheval qui, à l'époque où il sort des mains de l'éleveur, est incapable de lui rendre les services qu'il en attend.
Nous ne pouvons, on le comprendra, nous étendre sur ce sujet qui nous entraînerait trop loin ; mais, pour conclure, nous dirons seulement aux éleveurs :
Profitez des débouchés qui vous sont offerts et ne vous laissez pas distancer par les étrangers.
Sans doute, des droits véritablement protecteurs vont modérer les importations anglaises et américaines, mais ce n'est pas suffisant.
Il ne faut pas compter uniquement sur l'État mais
sur vous-mêmes. « Faire mieux et toujours » telle doit être votre devise.
Faites châtrer, dès l'âge de 18 mois ou de 2 ans au plus tard, tous les mâles qui n'auront pas de chances d'être pris comme étalons.
Donnez à vos chevaux une nourriture suffisante et ne leur ménagez pas l'avoine. En revanche, ne les engraissez pas comme des pourceaux pour les mettre en foire.
Prenez-les dès le jeune âge, faites-les travailler de bonne heure et d'une façon modérée; habituez-les à porter l'homme, à traîner des voitures légères,
Faites-en de bons, en même temps que de beaux chevaux.
Livrez-les enfin au commerce à l'âge de cinq ans, prêts à être mis en service.
Et si ces conditions sont remplies, nul doute que les acheteurs n'affluent en Normandie, nul doute qu'une, ère nouvelle ne s'ouvre pour l'élevage du cheval de demi-sang.
C'est ce que nous souhaitons et comme Normand et comme Français.
Il résulte de] ce travail, aussi consciencieux que possible :
1° Que l'Etat doit intervenir dans la production d'une façon à la fois directe et indirecte par l'intermédiaire de l'Administration des Haras qui, malgré des difficultés sans nombre, a su créer et améliorer notre race anglo-normande, aujourd'hui bien confirmée;
2° Que notre anglo-normand, si décrié , ne mérite pas les reproches qu'on lui adresse trop gratuitement;
3° Que, comme reproducteur, il a admirablement fait chez lui et dans toute la région de l'ouest;
4° Que, dans l'Est, les sociétés départementales l'ont avantageusement utilisé avec leurs poulinières de races très mêlées, très mal définies, toutes les fois où il a été bien choisi comme modèle et comme famille;
5° Que, dans le Midi, ce serait folie de vouloir l'employer à haute dose, mais qu'il rend néanmoins des services là où l'on trouve des juments un peu fortes et communes, provenant le plus souvent
d'importations et trop éloignées d une alliance profitable avec l'étalon de sang oriental;
6* Que si le cheval du Midi est incomparable comme cheval de légère, l'anglo-normand, seul, est capable de remonter la cavalerie de réserve et de ligne, ainsi qu'une grande partie de l'artillerie et que, comme cheval d'armes, quand il est suffisamment engrainé et entraîné, il est absolument remarquable et peut supporter facilement la comparaison avec celui des armées étrangères ;
7° Que, dans les concours hippiques, comme cheval de service et de luxe, il est justement apprécié et tient constamment le premier rang ;
8° Que l'Administration des remontes, dans le but d'encourager la production et l'élevage du cheval de guerre, doit adopter les mesures suivantes :
a) Autant que possible achats directs aux éleveurs en se montrant vis à-vis d'eux un peu plus coulants;
b) Augmentation du chiffre les achats qui ne devraient jamais être inférieurs au septième de l'effectif total c'est-à-dire à 20.000 chevaux et réformes par anticipation ;
c) Elévation des prix actuels des chevaux de selle ;
d) Cessation des achats de trois ans et demi qui seraient remplacés par ceux de quatre ans et demi pour les chevaux de tête, de cinq ans pour les chevaux de troupe ;
e) Majoration de 500 francs pour les chevaux achetés à cinq ans ;
36 V DÉBOLCHÉS — ENCOURAGEMENTS
f) Création de concours spéciaux pour juments poulinières de selle avec obligation, pour les juments primées, d'être saillies par des étalons de selle désignés par le jury ;
g) Majoration, sous forme de primes, des prix accordés aux plus beaux chevaux de selle et création de concours spéciaux de chevaux de selle ;
h) Conservation par la remonte des juments atteintes de cornage en opérant une légère réduction du prix d'achat;
i) Création de courses militaires avec attribution d'un certain pour cent des prix à l'éleveur du vainqueur qui l'a livré à la remonte;
9° Que, s'il est vrai que l'étalon de pur-sang soit l'améliorateur par excellence et que les courses au galop soient indispensables pour constater le mérite de ses reproducteurs, il n'est pas moins vrai, également, que, détournées de leur but primitif, les courses ont eu pour résultat de spécialiser le pursang à outrance et non pas de produire les types qui, appropriés aux services divers, nous sont nécessaires comme étalons de croisement; que, dans ces conditions, l'Administration des Haras doit :
a) Opposer un refus absolu aux demandes ayant pour objet l'ouverture de nouveaux hippodromes;
b) Fermer un grand nombre d'hippodromes qui ne sont que des sociétés financières;
c) Supprimer les courses de deux ans;
d) Augmenter les poids ;
é) Augmenter les distances qui, dans aucun cas, ne devraient être inférieures à 3.000 mètres ; J) Rétablir les courses en partie liée ;
g) N'admettre sur le turf, pour concourir dans les prix du gouvernement, que les animaux exempts de tares héréditaires et ayant la conformation d'un bon reproducteur;
10° Que les courses au trot, propres à vulgariser le goût du cheval, à améliorer son éducation et à faire produire des sujets rapprochés du sang, doivent être soutenues et favorisées,. mais qu'il importe d'exclure de l'hippodrome les animaux entachés de vices héréditaires et n'ayant pas la conformation d'un reproducteur;
41° Que l'Administration des Haras, devant n'avoir en vue, dans ses achats d'étalons, que l'amélioration de la race et son appropriation aux services usuels, spécialement ceux de la selle et du trait léger doit :
a) Dresser, dès l'âge de deux ans et demi la liste des étalons susceptibles, Tannée suivante, d'être achetés par elle ou de recevoir son approbation ;
b) Proscrire absolument tout reproducteur atteint de vices ou de tares héréditaires : formes, éparvins, jardes, etc. ;
c) N'acheter que peu d'étalons de pur-sang de haute classe et ne les livrer aux juments de pur-sang que moyennant un prix convenable;
d) Multiplier, en revanche, le nombre des étalons de croisement, étoffés et près de terre;
e) Acheter, de plus en plus, des étalons bâtis en chevaux de selle, tout en conservant de l'ampleur et du membre; majorer le prix de ces étalons distingués et diminuer celui des étalons communs ;
f) Dans l'achat des trotteurs, attacher plus d'importance au modèle qu'aux performances;
g) Donner aux chefs de stations, quand ils le jugent nécessaire, la faculté de désigner eux-mêmes l'étalon qui convient le mieux à la jument ;
12° Que le nombre des étalons employés à la monte n'est pas suffisant et qu'il y aurait lieu, pour le Parlement, de voter une nouvelle loi d'accroissement de façon à élever progressivement chaque année l'effectif des étalons pour qu'il atteigne en 1910 le chiffre de 3.500;
13* Que les encouragements accordés si libéralement par l'Etat, les départements, les villes et les sociétés privées, devant être distribués au mieux des intérêts de tous, — producteurs et éleveurs spécialement — et non favoriser certains privilégiés, il importe d'apporter des modifications aux programmes d'admission des concours de poulinières, de pouliches et de dressage qui pourraient être ainsi rédigés :
1. — Concours de poulinières. — Art. 3. — Pour être admises à concourir les juments devront conformément à l'article... de l'arrêté ministériel du... :
1° Être âgées de 4 ans à 10 ans inclusivement : celles âgées de plus de 10 ans pourront prendre part au concours, mais ne pourront obtenir aucune prime
en espèces. Elles ne pourront recevoir que des rappels de prime, leur permettant d'être admises à la saillie des étalons de tète de l'Administration des Haras.
2° Être suitées , . . ;
3° Avoir subi un examen public devant une commission composée conformément au règlement du..., à l'effet de constater si elles sont exemptes de tares héréditaires, de vices rédhibiloires et si elles sont propres à l'amélioration de la race chevaline;
5° Être de demi-sang ;
Art. 4. — Un concours spécial pour les juments non suitées aura lieu dans chaque réunion, à la suite du concours des juments suitées.
Seront admises à concourir :
1° Les juments âgées de 4 ans, qui, ayant été saillies à 3 ans, ne seraient pas suitées d'un poulain, pourvu qu'elles aient été saillies dans l'année du concours, ce dont il sera justifié par la présentation de la carte de saillie, et qu'elles n'aient pas pris part à Vâge de 3 ans, ni pendant Vannée du concours à une course publique;
2° Les juments non suitées, âgées de 4 ans à 10 ans inclusivement qui, dans une des deux années antérieures au concours auront été présentées suitées et qui justifieront de la saillie dans l'année même de ce concours ;
Celles âgées de plus de 10 ans ne pourront recevoir que des rappels de primes leur permettant d'être admises à la saillie des étalons de tôte.
Art. 5. — Sera exclue du concours toute poulinière suitée ou non suitée qui aurait pris part Vannée précédente à une course publique ou prendrait part dans Vannée à un concours de dressage ou à une course publique ;