CONCOURS DE DRESSAGE
Il y a cinquante ans, il était de bon ton, dans le grand monde, dans le higk-life, par conséquent dans le commerce de luxe, de n'acheter que des chevaux anglais ou soi-disant anglais, et il faut reconnaître qu'en présentant au consommateur des animaux engrainés, âgés d'au moins cinq ans, attelés ou montés, des chevaux faits, en un mot, prêts à entrer
immédiatement en service, nos voisins d'outre- Manche avaient tous les atouts dans leur jeu.
Que leur opposions-nous? Des animaux ayant passé toute leur jeunesse à l'herbe ou au piquet, à peine accoutumés à l'homme et aux harnais, châtrés peu de temps avant la vente et, le plus souvent, n'ayant pas jeté leur gourme.
Que de déboires pour l'acheteur, obligé de louer des chevaux pour son service, pendant que les siens, incapables de rien faire, restaient en traitement dans ses écuries!
Aujourd'hui tout est changé et laNormandie qu'on a pu, à juste titre, nous l'avons prouvé, appeler le Haras de la France, fournit sans conteste, non seulement h notre pays, mais encore aux pays étrangers, des carrossiers incomparables par leur beauté, leur vigueur et leur énergie.
L'anglo-normand,sous l'influence de croisements mieux entendus, d'une sélection plus sévère, a vu ses formes se modifier. 11 est devenu plus distingué, avec une encolure plus légère, mieux sortie, une tête plus line. Ses dessous prêtent aussi beaucoup moins à la critique. Bref, il s'est amélioré. Mais ce n'est pas tout.
Reconnaissant la vérité du dicton anglais que pour faire de bons chevaux il faut non seulement le père et la mère, mais le coffre à l'avoine, nos éleveurs nourrissent mieux. Les poulains reçoivent dès l'âge de six mois une ration de grain qui va graduellement en augmentant, ils sont nourris copieusement et,
à l'âge de trois ans, ils ont acquis une taille élevée, une ampleur considérable.
Familiarisés de bonne heure avec l'homme, ils supportent le licol, le collier, la sellette et le frottement des traits. Un travail modéré mais quotidien, à la charrue ou h la herse, constitue pour eux une gymnastique fonctionnelle qui donne à leurs tissus une trempe toute particulière, tout en concourant au développement général et devient comme le prélude du dressage final.
Or, comme préparation à la vente ce dressage final est indispensable pour l'écoulement des produits.
Ce n'est que vers 1854 ou 1855 que le gouvernement, vivement sollicité de toutes parts, dans le but de favoriser la production chevaline, se décida à intervenir en encourageant la fondation d'écoles de dressage, auxquelles il accorda des subventions, et en instituant des primes dites de dressage pour les chevaux de demi-sang.
La ville de Caen qui possédait déjà une Académie cTéquitation, fondée dans le siècle dernier par Fécuyer du Roy, delà Guérinière, devait, une des premières, être dotée d'une école de dressage digne de ce nom.
Grâce au général Fleury qui, avec une grande hauteur de vues, avait compris quel intérêt il y avait à mettre le producteur directement en rapport avec le consommateur, en permettant au premier de présenter au second un cheval dressé et prêt au travail, la ville de Caen sut s'imposer de grands sacrifices et le conseil municipal s'empressa de voter les
fonds nécessaires pour la construction du magnifique établissement qui existe encore aujourd'hui.
L'école de dressage de Caen, qui ne fut réellement ouverte qu'en 1863, justifia rapidement la haute mission qu'elle élait appelée à remplir dans le pays le plus hippique de France, les espérances qu'elle avait fait naître et, sous l'habile direction des Montigny, des Talma, des Allain, des Camusat, ne tarda pas à former des chevaux qui enlevèrent les premières primes dans les concours et furent vendus à des prix très élevés.
Subventionnée par l'Etat jusqu'en 1883, l'école de Caen, qui appartient à la ville, ne reçoit plus aujourd'hui qu'une allocation du département et est actuellement dirigée par M. Blandin, ancien directeur de l'école de la Roche-sur-Yon, qui s'efforce, avec succès, de lui reconquérir sa réputation d'antan.
A côté de l'école de dressage de Caen, des établissements privés jouissent également d une faveur marquée.
Enfin, trois grands marchands ont établi chez eux des établissements de dressage avec un personnel tout spécial.
C'est dire que la Plaine de Caen, pays d'élevage par excellence, est outillée d'une façon remarquable pour, si elle le veut, présenter au consommateur le cheval prêt.
Les concours de dressage se divisent actuellement en deux catégories : 1° ceux dans lesquels ne figurent que des chevaux attelés seuls ou en paires et des
chevaux montés ; 2° ceux qui comprennent en outre des épreuves avec obstacles, courses au trot, etc.
Les premiers, tenus à Caen (fig. 27 et 28), Alençon, la Roche-sur- Yon, Rochefort, Falaise et la Guerche sont surtout subventionnés par l'État et les départements. Une somme de 52.000 francs leur est affectée.
Les seconds, tenus à Bordeaux, Nantes, Paris, Nancy, Vichy, Boulogne-sur-Mer, Lille, Toulouse, Rouen, Lyon, etc., organisés par la Société hippique française et des sociétés locales, ont reçu, en 1897, de la Société hippique la somme de 330.075 francs, dans laquelle étaient compris 61.300 francs donnés sous formes de primes de 100 francs à toute jument encore à l'état de poulinière, mère d'un cheval ayant obtenu au moins un prix de 100 francs dans un des concours de la Société (article 24 du règlement).
Toutes ces allocations réunies donnent comme prix offerts aux concours de dressage le chiffre de 484.455 francs.
Si, pour ne pas sortir du cadre de notre étude, nous ne nous occupons que des concours de dressage de Caen et de Falaise nous faisons toutes réserves sur l'utilité de ces concours.
Non seulement on y prime, moins le dressage, toujours très incomplet, que les chevaux eux-mêmes, mais, quand on parcourt les programmes, on s'aperçoit bien vite hélas ! que les 2/3 des concurrents sont, non des éleveurs, mais des marchands.
En 1896, par exemple, sur 132 chevaux présentés
au concours de dressage de Cacn, 88 appartenaient à MM. Gost, Brion, Sortais, Lemonnier, Lebaudy, Davot et Ballière, pour ne citer que les principaux et, dans ce nombre, beaucoup étaient des chevaux entraînés ou ayant couru.
Cet envahissement des concours de dressage par des chevaux enlraînés, par des chevaux faits, n'est-il pas la négation même de ces concours, créés, nous l'avons vu, non pour servir de consolation aux ratés du turf, mais pour engager les éleveurs à préparer leurs chevaux en vue de la vente par un dressage méthodique et en accroître ainsi la valeur.
D'une manière générale, avons-nous dit, on prime les chevaux les mieux conformés, mais on ne distribue pas de véritables primes de dressage.
Cette situation n'est pas nouvelle ; elle existait déjà en 1864 et, malgré les critiques dont elle a été l'objet, ne s'est pas modifiée.
« On a exigé qu'ils fussent attelés ou montés, il est vrai » — lisons-nous dans une brochure intitulée « La liberté des Haras et la crise chevaline en 1864, par M. le comte Foucher de Careil » — « mais sans épreuves de service.
« Ce sont là des primes d'élevage, mais non de dressage réel et commercial. Avec ce mode d'encouragement, on fait gagner l'argent donné par le gouvernement à des marchands qui achètent les produits bruts, écrément le pays qui s'abstient et présentent ses produits dans un état de dressage incomplet qui achève de les faire déconsidérer par le commerce
Cliché du Bel.
Fig. 27. — Concours de dressage de Cacn, 4898. Attelage à deux, grands carrossiers.
confortable. Mais, dans tout cela, il n'y a rien pour l'éleveur qui élève le plus économiquement qu'il peut, vend le plus vite possible à ces mômes dresseurs et se garde bien de se mêler du reste. Cela marcherait sur ce pied pendant mille ans, qu'il y aurait des marchands de chevaux comme il y en a aujourd'hui en ce pays; mais des éleveurs posés, sérieux, continus, de ceux enfin auxquels le commerce confortable veut avoir affaire, il n'y en aura pas. Il ne peut y en avoir. Qu'est-ce, en définitif, que l'éleveur sérieux? C'est celui qui fait naître ou achète le poulain au sevrage pour l'élever, emploie l'animal et le dispose pour le haut commerce selon ses aptitudes; puis, lorsque lecheval a atteint l'âge de service possible, utile, confortable, le livre à l'amateur lui-même, après essai.
« Ce type industriel existe-t-il dans les contrées de la France vouées par situation et par habitude à l'éducation du cheval de luxe? A très peu d'exceptions près, non. Il s'agit de l'y faire naître ou de l'y retrouver; car il a existé. Pour obtenir ce résultat, on institue des primes d'encouragement. Mais si l'on veut que ces primes produisent quelques effets, il faut que i * éleveur soit seul appelé aux concours (1). Si vous l'y mettez en concurrence avec des hommes qui en savent plus long que lui, il se retire et fait bien. J'ai entendu dire dans les commissions d'encouragement :
(1) Certains marchands comme MM. Lebaudy, Brion, Lemonnier, Ballière, sont en même temps éleveurs et, à notre avis, ils devraient pouvoir concourir en justifiant que l'animal présenté par eux est un produit de leur élevage. Sinon, leur profession leur créerait une situation désavantageuse, ce qui ne serait pas équitable.
« Sans les marchands et les dresseurs, nous n'aurions pas de concurrents. » La première année peut-être, il s'en présenterait un petit nombre. Mais, attendez, cumulez le chiffre des primes, quand il y aura lieu, d'un concours sur l'autre, et, dans moins de cinq années, vous verrez V effet qu! auront produit les concours
d'éleveurs entre eux, à l'exclusion de tous autres
Il est une autre condition c'est que les concurrents soient jugés par leurs pairs, éleveurs comme eux,
joints à des marchands de haut commerce Je
comprendsque les jurys soient présidés par un inspecteur appartenant à l'Administration qui encourage; mais, à côté de lui, je ne vois place que pour les éleveurs qui produisent, mêlés à des pourvoyeurs du luxe qui achète. Cette composition est seule rationnelle aujourd'hui. »
11 importe de réagir contre un tel état de choses qui n'a que trop longtemps duré.
« Il faut que les juges soient praticiens eux-mêmes et tous également compétents; que tous les chevaux soient neufs et réellement préparés pour le commerce; que la concurrence soit réelle et qu'elle ne se concentre pas dans un très petit nombre de mains ; que, pour atteindre son but, l'institution se généralise, pénètre dans les écuries de nos cultivateurs et se traduise chez eux par des habitudes de patience, de douceur et de méthode dans l'éducation du cheval qui, pour n'être plus ignorées parmi nous, n'en sont pas moins encore à l'état d'exception (4). »
(1) Vicomte d'Osseville. Question chevaline, 1856, p. 60.
Nous demandons donc que dans les concours de dressage existent deux catégories :
1° Celle des marchands auxquels ne seraient attribués que des médailles;
2° Celle des éleveurs qui toucheraient des primes en espèces.
Nous demandons, en outre, la création d'épreuves suffisantes pour s'assurer d'un dressage véritable et complet,
Nous demandons, enfin, l'exclusion des juments présentées l'année précédente à un concours de pouliches, qu'elles aient été ou non primées, et de tout animal ayant pris part à des courses publiques.