C.vi'Uci.Ni:, Irollciisc. ilc
or \CIIKTE-T-ON IN IIUNTKR.' 59
d'argent généralement, achète ce que le bon marchand n'a pas voulu prendre. Ses animaux ont souvent du modèle, et comme le mauvais marchand doit vendre à toute force et vite, on peut avoir chez lui un mauvais cheval pour pas cher. Il peut se faire aussi que ce cheval bien soigné, bien entraîné, devienne bon; j'ai vu quelquefois cette heureuse transformation.
Le petit marchand reçoit souvent chez lui un médiocre cheval que le gros marchand ne veut pas vendre à sa clientèle. Il finit par le placer chez un collègue et les bénéfices sont partagés suivant les conventions.
Quand vous faites la tournée des marchands à Paris, vous êtes souvent étonné de revoir chezZ... le cheval que vous aviez remarqué chez X. . . Ils sont comme ça assez nombreux les petits et même les gros marchands qui se rendent service entre eux. « Je ne parviens pas à vendre ce cheval, prends-le, tu seras peut-être plus heureux que moi. »
Ou bien c'est encore un cheval emprunté pour un appareillement. Quelles que soient les causes de ces trocs, c'est toujours au détriment de 1 acheteur que s'établit le l)énéfice qui naturellement doit être double puisqu'ils sont deux à le partager.
C'est aussi chez le petit marchand que le particulier met ses réformes et ses chevaux vicieux à vendre. On y rencontre le cheval d'échange.
Leurs écuries me font l'effet du magasin de bric-à-brac, où l'on trouve souvent des objets de prix enfouis au milieu de saletés sans valeur ; mais il faut dans les deux cas être connaisseur.
Il a été calculé qu'un cheval de troupe revient au moment où il est bien en service, à 2,500 francs h l'Etat. Et pourtant ce cheval, payé en moyenne 950 francs, est assez chichement nourri, mal pansé et rudimentairement abrité.
On peut donc affirmer qu'un cheval français de six ans, net, beau et bon, de l'^60 de taille, a une valeur au moins égale. Ajoutez-y le bénéfice du marchand et vous verrez, à peu de chose près, ce que vous le paierez.
Or le cheval neuf de six ans n'existe pas en France, pour les marchands du moins; ils ne peuvent le trouver.
Un amateur isolé rencontrera, en cherchant, ce cheval éga-
lement isolé. Lo marchand no pont à plus forte raison en trouver un lot. Je parle bien entendu du cheval de selle utilisable à six ans seulement. Car les chevaux de voiture normands et les chevaux de l'Ouest fournissent un gros contingent aux marchands spéciaux : ces animaux ont de quatre à cinq ans et se vendent très cher.
Je ne connais qu'un seul marchand à Paris où l'on puisse trouver des chei>anx de selle français. Ces chevaux viennent tous de la Nièvre. Il y en a souvent chez lui de très beaux, mais malheureusement trop jeunes.
On peut donc être à peu près certain que les chevaux de selle des marchands de chevaux viennent de l'étranger.
Ils arrivent presque tous à' Angletei-re et à' Irlande, beaucoup de Belgique qui elle-même en prend en Irlande. (La Belgique est une sorte de dépôt de transition des chevaux anglais et américains pour tous les pays d'Europe.)
Depuis quelques années certains marchands ont la spécialité de chevaux américains. D'autres les leur achètent et les vendent sans s'en vanter; cela dépend de la clientèle.
Le cheval américain n'est pas du tout le cheval de la Plata comme on le croit généralement. II y a des régions dans l'Amérique du Nord où les chevaux prennent avec des croisements appropriés le type du hunter, du norfolk, du cob, etc. Dans d'autres régions le pur-sang réussit très bien. Il n'y a donc pas de type américain proprement dit et on trouve dans ce pays-là de bons chevaux comme de mauvais. Seulement, et c'est l'avis des garçons et des piqueurs des marchands qui en ont la spécialité, ces chevaux sont réellement plus sauvages et plus difficiles à dresser h la selle que les chevaux du continent. Tout dépend de la façon dont ils ont été fréquentés à l'élevage dans la mère patrie.
Ces chevaux en général ne coûtent pas très cher dans leur pays d'origine. Le prix du transport par lot important est assez réduit ; on pourrait donc les payer un prix raisonnable si les marchands l'étaient aussi.
Il ne faut surtout pas juger le cheval américain d'après ceux qu'on a vu débarquer à Bordeaux et vendre dans de grandes villes de province; c'étaient là des animaux inférieurs ne ressemblant en rien à ceux que j'ai pu apprécier à Paris.
62 CHAPTTRK TV
\jQ clioviil irlandais ou anglais n'est pas payé tiôs cher en Angleterre par /es inarcJiands.
Ce sont généralement des chevaux dont on ignore la qualité et le caraclèie et qui ne sont pas connus dans le pays. Ceux qui se sont fait remarquer dans leur comté par quelque performance, y prennent une grande notoriété et vieux ou jeunes il n'est pas rare de les voir payer de 10,000 à 12,000 francs par un gentleman soucieux de monter un cheval sur au saut et parfaitement dressé.
Il y a quelques années l'impératrice d'Autriche acheta au Captain Steed, un hunter léger pour poids léger au prix de 15,000 francs. Le duc de Portland paya 17,750 francs un cheval pour poids lourd. Ce sont là des prix exceptionnels. II n'y a guère qu'à l'équipage de Pau-houd, en France, (pi'on paye un cheval de chasse entre 5,000 et 12,000 francs.
Même en Angleterre de très bons animaux, tel le fameux « Sober-Robin », cité par le major Wrangel, sont payés un prix moyen de 2,000 francs, et souvent moins.
J'estime — après avoir pris des renseignements très sérieux et d'après mes propres remarques — qu'on devrait avoir à Paris un très bon et beau hunter, dans les 2,000 à 2,500 francs. Ce cheval a été payé en Angleterre de 1,250 à 1,600 francs.
Mais son dressage sera, je ne dis pas à faire, mais à confirmer. Car il (aut bien se persuader de ceci, c'est que le cheval irlandais qui passe pour beau en France, — le type classique du cheval pour vieux monsieur et pour gros poids — n'est qu'un cheval de cab en Angleterre.
Le bel irlandais, avec de l'espèce, du bouquet, près du sang, réunissant la lorce à la légèreté est très rare à Paris, où hélas ! })eu de gens l'apprécieraient (ces animaux-là, on ne les appi'oche ([ue quand ils sont derrière une forte grille, ça pourrait mordre) et où encore moins de gens auraient de quoi se le payer.
Allez chez un des marchands du quartier des Champs- Elysées. Faites sortir les chevaux du dernier convoi. Voilà ce que vous verrez : Des chevaux très bien faits, très proportionnés, gros, forts, compacts, chevaux de selle sûrement, mais pas complets : il leur mainpie de l'encolure, de la distinction
ou ACHKTE-T-ON UN HUNTER ; 63
daiis la tète (on vous rcpondra qu'ils ne marchent pas avec!) et surtout des pieds proportionnes à leur taille; ce ne sont pas des assiettes ou des plats, que leurs pieds, ce sont des tours, lourdes, épaisses et massives.
Et pourtant l'influence du sang- est si grande, l'influence de la (Tymnastique fonctionnelle qu'ont subie leurs grands-parents a tellement réglé le jeu des articulations et la disposition des muscles, que ces gros chevaux trottent; bien mieux, ils galopent et sautent facilement et légèrement! >
Pas un clieval du type anglo-normand cher aux haras, pas un cheval trotteur, ne pourra à côté d'eux soutenir le train pendant une longue chasse.
Que les chauvins ne rugissent pas, je suis intimement persuadé que Je jour où Po/i voudra faire de ces chevaux en France, ils seront au moins aussi bons.
Mais ce que n'auront /V//«<7/s nos chevaux français, et il faut nous en prendre à nos mœurs plus « pédalardes » qu'hippiques, ce sont : cette épaule apte au galop, ces beaux quartiers de derrière, bien descendus sur les jarrets, qui indiquent non pas l'aptitude mais Vhahilude ancestrale du saut : de cela « ils en ont en Angleterre ».
« Monter à cheval et conduire, sont les plaisirs essentiellement nationaux des Anglais.
« La première idée d'un Anglais qui réussit dans les affaires est ou de monter <à cheval ou de donner une voiture à sa femme, ou bien de faire les deux. » (Sydney.)
Les chevaux de chasse irlandais sont supérieurs dans le saut aux chevaux anglais. En voici la raison : le poulain irlandais est habitué à suivre sa mère par-dessus les haies et les fossés. Il est mis à la longe sur l'obstacle dès deux ou trois ans, et souvent le fils de la maison s'amuse à le monter. Le poulain ne fait donc que développer de bonne heure ses qualités ancestralcs pour le saut : il apprend à se servir de son rein et de sa tète.
L'irlandais est plus habitué que l'anglais aux mauvais terrains. De plus depuis très longtemps l'Irlande a possédé un nombre considérable d'excellents étalons de pur sang, tandis qu'en Angleterre, il n'y a que relativement peu de temps ([u'on s'occupe de l'amélioration du cheval de comté.
Je ne connais pas malheureusement assez bien la carte hippique de l'Angleterre, ni l'état de son élevage, pour pouvoir me rendre compte des causes de ce manque de distinction dans la tête, l'encolure et les pieds. Les uns m'ont parlé de l'influence du Norfolk, qui produirait des chevaux destinés spécialement à l'exportation ; d'autres, mais je n'ai pas voulu les croire, prétendent que ces excellents chevaux de cab sont choisis entre mille, exprès pour notre goût irraisonné pour le cheval gros et trahquille.
En tout cas, ce que je peux affirmer, c'est qu'il y a dans les pays d'élevage en Angleterre, des chevaux superbes, des chevaux de gravure et que ces chevaux se payent très cher. Nous avons la très mauvaise habitude en France, après avoir payé les yeux de la tète une vilaine voiture, d'y atteler des chevaux de réforme. Nous dépenserons une fortune pour monter un équipage de chasse que nous suivrons avec un rossard de 600 francs. Il faudrait pourtant avaler cette vérité, c'est qu'un cheval — je me répète — de six ans, de 1™60, net et beau, vaut de 1,800 à 2,500 francs. Au-dessous de ce prix, c'est un cheval d'occasion. 11 faut toujours le chercher. Quant à le trouver, c'est beaucoup plus difficile.
La jeunesse militaire spécialement se fait les plus grandes illusions sur la valeur réelle des chevaux, je ne parle même pas de leur valeur marchande.
L'Etat leur offre d'un cheval net, distingué, entre six et huit ans, la somme dérisoire de 1,200, 1,300 et 1,400 francs, selon l'arme! L'État, comme dans toutes les questions où son intérêt est en jeu, est sourd et aveugle; il en est resté aux prix du premier Empire... Le général de Brack payait à peu de chose près ces prix-là les chevaux auvergnats de ses chasseurs. Et le factionnaire oublié là restera toujours auprès du banc peint depuis cent ans.
Cette difficulté où sont nos officiers, de se remonter convenablement est une des causes prédominantes de leur peu de goût pour le cheval. Pendant un ou deux ans, au sortir du collège, de Saint-Cyr, de Saumur, ils galopent sur n'importe quoi, n'importe où, à travers champs (et sur les routes, s'il n'y a pas de champs) ; mais le premier feu passé, ils regardent leurs
66 CHAl'ITIU': IV
chevaux el ce qu'il en reste, et (juiiiul ils ont dit : « Ce n'est que ça, » ils mettent pied à terre.
Donnez-leur de bons chevaux, de beaux chevaux, quand ils seront colonels ils galoperont encore. Quoi qu'il en soit, lorsqu'un officier ou un jeune homme a payé 1,800 francs un cheval à un marchand il croit avoir été refait de 500 francs.
Il est injuste, car le plus mauvais cheval de son peloton vaut le double, comme 2 -[-2 = 4.
Cette affirmation n'est pas consolante, j'en conviens, mais elle est absolument vraie. Ce qui l'est aussi c'est la réciproque. Quand un officier peu au courant des transactions hippiques veut vendre un cheval, généralement beaucoup mieux dressé qu'il ne l'eût été par un civil, — adroit et franc à l'obstacle, sage partout, — il le laisse partir pour un prix dérisoire... Aussi les gens qui le lui achètent, au lieu de croire à son désintéressement (involontaire, avouons-le), racontent partout (ju'ils n'y connaissait rien ! »
11 est très regrettable, remarquons-le en passant, que la grande majorité des officiers se tienne ainsi en dehors du « mouvement hippique ».
Car la lecture du Jockey ou de V Auteuil-Loiigcliamps ne suffit pas pour faire un homme de cheval instruit.
Fouillez les bibliothèques de corps et celles de garnison : le pauvre général de Brack soutient tout seul la vieille réputation du cavalier léger français contre les romans modernes, de vieux bouquins d'histoire et d'assommants « historiques » de régiments. De livres concernant l'équitation, l'élevage, les races, le sport, la nourriture, l'hygiène, l'emploi du cheval: néant!
Mais je reviens à mon marchand; il est là, dans sa cour sablée, vêtu à la dernière mode, très gentleman; il vous attend. Au fond de la cour sont rangées ses voitures étincelanles, break de dressage, tilbury, mail-phaéton et tonneau pour le poney.
Les boxs entr'ouverts laissent apercevoir des animaux en liberté, revêtus de camails et de couvertures, sous lesquels ils disparaissent.
Dans l'écurie une rangée de superbes croupes luisantes ponctuées d'une courte queue, et surmontées de plusieurs doubles de couverture dont la dernière est un multicolore
ou ACIIKTK-T-ON UN HUNTKH.' 67
petit plaid irlandais. Des (lanelles foncées aux rubans jaune vif enserrent uniformément les jambes, les bonnes et les mauvaises. La litière est éblouissante, les licols en buflle blanchi font vaguement penser à la légendaire science d'astiquage du corps d'élite de la gendarmerie. Tout est prêt; vous pouvez entrer.
Mais il y a aussi deux sortes d'acheteurs, les bons et les mauvais. Ces derniers se subdivisent eux-mêmes en deux genres. Les gourmés, peu polis avec le marchand, secs et cachant leur ignorance sous une fébrilité à grand'peine refrénée. Tous les chevaux pour eux sont mauvais, truqués, boiteux. Ils me font toujours penser à un amateur de bibelots ignorant qui déclarait toujouis chaque objet « moderne ». A la vérité, avec son système de dénigrement systématique, ce dernier ne se trompait que rarement.
L'autre genre de mauvais acheteur est le bavard et le tatillon. Il a potassé son traité d'hippologie et arrive avec des notes sur ses manchettes. C'est lui qui regarde le cheval de face, de biais, de profil, en dessous, en dessus. Il lui pince le rein, frappe sur les pieds avec un marteau, gesticule devant les yeux pour voir si le cheval est aveugle, enveloppe brusquement un jarret avec sa main au risque de se faire tuer d'un coup de pied : il cherche l'éparvin, la jarde et la courbe : ils peuvent y être, il ne les verra pas. Et quand il tâte un tendon, le bon ton du péroné est toujours un suros; il sait tout, il a tout vu... Il fait sortir tous les chevaux, met les garçons sur les dents, exaspère le marchand auquel il raconte entre temps ses petites histoires de famille Sydney pensait à lui en écrivant :
« Il est plus difficile d'acheter un cheval qui vous convienne qu'une voiture parce que le cheval ne se fait pas sur commande Mais beaucoup de personnes ne font rien ou ne
peuvent rien sans être assistées par l'éloquence du marchand. »
Sa visite dure deux heures, et généralement il se retire d'un air important sans rien acheter.
Mais s'il achète, et si son intention était d'acquérir un hunter pour la chasse, il partira avec un hanovrien bon pour le coupé. Juste revanche du marchand obsédé.
Il y a beaucoup de sous-genres du mauvais acheteur, et il
68 CHAIMTRK IV
faut vraiment qu'un marchand ait besoin de gagner sa vie pour ne pas les mettre tous à la porte, depuis celui qui se pend à la langue gluante d'un cheval pour s'assurer de son âge, jusqu'à cet autre qui n'apparaît jamais que flanqué d'une demidouzaine de paletots jaunes, ses amis, et d'un paletot noir, son vétérinaire : une véritable commission de remonte!
Le bon acheteur, lui, est plus modeste, moins supérieur et surtout moins bavard; il fait tranquillement une petite tournée dans les écuries et regarde, les seules choses qu'il puisse voir du reste dans le raccourci d'un cheval vu de dos, c'est-à-dire les croupes, la direction des jarrets, l'expression de la tète du cheval tournant dans sa stalle; s'il a affaire à un marchand qui ne soit pas homme de cheval, il lui dit : « Sortez-moi successivement tel et tel cheval. »
Si le marchand est connu comme homme de cheval, la chose est plus simple. « J'ai' besoin d'un cheval de telle taille, pour tel poids, apte à tel service, de tel âge, et de tel modèle et dans tel prix. »
Le marchand est fixé : il vous sortira des chevaux ressemblant plus ou moins à l'article demandé. Les premiers n'y ressembleront pas du tout : c'est pour vous tâter. Faites-les tranquillement rentrer.
Voilà enfin un animal dans le genre de celui que vous cherchez.
Soyez en vous-même très sévère pour le modèle du cheval en montre... Car dans la cour du marchand, entre les doigts serrés et l'éperon de son piqueur, un cheval très ordinaire peut avoir l'air de quelque chose.
Mais le lendemain, au déballage, devant votre famille assemblée qui descend précipitamment voir « le nouveau cheval » , vous constatez souvent, honteux, que ce dernier est laid et commun.
Il vous semble que le marchand ait dû se tromper et que ce n'est, pas celui-là que vous aviez choisi.
« Certaines personnes ont ce don de comparaison, ou comme l'appellent lès phrénologisles, la « forme » développée, à ;un tel • point que. si, une. fois dans l'œil la conformation régulière du cheval, ils deyiennent'meilleurs juges que d'autres .'qui ;ont:pra.tiqué depuis leur, plus jeune âgé. » (Sydney.)
-j^ J'. ; "vi->^-ji?4i^^|Pl^^
Hu.Miciî iKi.AMiAis {Ciiinpa'^nc roniiiiiic).
Hlnter irlandais.
ou ACIIKTi:-T-()N UN HUNTKH? 71
Ne vous « emballez » donc pas sur le cheval en montre: le plus joli cheval est déformé par cette mode idiote du camper.
I\h»is saisissez le moment où il quitte la station campée pour se mettre en marche, [)uis tachez de voir si le tableau qui s'en imprime dans votre umI, coïncide avec celui de votre idéal... s'il coïncide plus ou moins, si ce n'est pas ça, inutile de continuer l'examen, la première impression est la seule bonne.
Le modèle vous plaît-il? Faites arrêter le cheval et regardez-le, à bout de longe bien d'aplomb. Détaillez-le vivement. Il vous plaît toujours? Faites-le seller. C'est alors que tombe de la bouche de l'élégant marchand le classique : « Put the saddle on the bay horse. »
Ne vous croyez pas obligé de monter vous-même ce cheval qui arrivé il y a quatre jours portera peut-être l'homme pour la première fois de sa vie. J'ai vu plus d'un piqueur de selle ramasser une « sale tape » à l'essai, devant le client. C'est regrettable pour le piqueur, mais vous, vous n'êtes pas payé pour ça.
Voilà votre cheval au Cours-la-Reine ou au bois de Boulogne, voyez-le au pas, au trot et au galop. Piegardez-le de profil, et venant sur vous et s'en éloignant.
De profil vous vous rendrez compte de l'ensemble, de la ligne du dos, de la régularité des allures et du genre de galop. Vous verrez aussi comment s'engage l'arrière-main.
De face et vu de dos, vous remarquerez l'aplomb des membres pendant les allures. Ne prenez jamais un cheval qui billarde, c'est hideux; ne prenez jamais non plus un cheval qui chez le marchand se coupe devant ou derrière ou dont un membre contourne adroitement, en marchant, le boulet de son congénère. S'il se coupe déjà chez le marchand, en dessus de sa condition de travail, que fera-t-il après une dure chasse?
Ecoutez sa respiration. Comme généralement les piqueurs tirent dessus, vous entendrez facilement s'il siffle. Un cheval monté les rênes très longues par un piqueur doit être corneur... Cette remarque a été souvent contrôlée et presque toujours elle était vraie.
Voyez comment le cheval tourne; vous aurez par là (juehjues notions sur son caractère, ses jarrets et son rein.
72 CH.VPITHK IV
Puis lailes-le ai'ièlcr et rendez-vous compte de sa tran([uillité. Faites-le remonter et partir dans une direction opposée à l'écurie.
Presque tous les marchands font monter leurs chevaux dans l'écurie même. Là, tous sont sages au montoir, et ne songent pas à se défendre. J'ai essayé moi-même avec certains chevaux impatients et je les ai toujours trouvés calmes quand je les montais dans leur stalle.
Du reste l'immobilité à l'arrêt et la sagesse au montoir s'obtiennent assez vite avec de la patience et de l'esprit de suite.
Si le cheval vous plaît complètement, montez-le, refusez tout accompagnement, partez tranquillement, croisez quelques omnibus, puis dans une allée cavalière et sur le dur, donnezlui un bon galop; rentrez-le et, si vous en avez le courage, ne revenez le voir ciue le lendemain matin, ou simplement quatre ou cinq heures après; si le cheval est mauvais, le galop aura laissé ses traces sur ses pattes.
En tout cas, il faut le faire sortir de nouveau et, si vous êtes décidé à le prendre, l'examiner pour l'achat, les yeux, l'âge, les pieds, les aplombs, l'état des tendons, l'état des jarrets, voilà les points qu'un amateur non vétérinaire peut efficacement contrôler.
Les yeux : vous vous êtes rendu compte de la façon dont le cheval s'en servait pendant son essai, inspectez-les cependant.
L'âge : si on y connaît quelque chose, ce qui est très rare, on peut regarder les dents suivant le manuel ordinaire.
Les pieds : très peu de personnes sont capables de différencier un mauvais pied d'un bon, surtout si une habile ferrure les égalise à peu près pour l'œil. En tout cas, méfiez-vous toujours des ferrures extraordinaires, trop épaisses, trop minces et surtout trop couvertes. Il n'y a rien de bon làdessous.
Etonnerai-je les hommes de cheval et les vétérinaires en affirmant que beaucoup d'amateurs ne voient pas un cheval « feindre »... Quand il boite à plat, ils l'annoncent triomphalement. Encore seraient-iLs incapables de dire de quel pied.
Les aplombs : il est assez facile de juger de leur bonne direction, surtout par devant.
ou ACHKTE-T-ON UN HUNTKR? TA
Les tendons et le canon, le boulet, le jarret, voilà les points sérieux à considérer.
Tous les traités spéciaux indiquent les principales tares, leur gravité et la façon de constater leur existence.
Un cheval chez un bon marchand, vendu comme net, l'est généralement; mais ce dont, chez eux, comme chez les autres vendeurs, il faut s'assurer, c'est de l'état des tendons au voisinage de la bride carpienne. Presque tous les jeunes chevaux de selle « parlent » de là, ou du boulet.
S'assurer pour la bride carpienne, si la gouttière du tendon qui est à sa hauteur est bien nette, sèche, et si son réseau vasculaire n'est pas dilaté.
Tâter le boulet surtout à sa face postérieure afin de sentir si des molettes articulaires ne sont pas sorties.
Ces deux accidents sont, je le répète avec intention, ceux que j'ai rencontrés le plus souvent chez les chevaux de quatre à six ans dont j'ai eu l'occasion de me servir.
Pour mon compte personnel je n'hésiterais jamais à ne pas prendre un tel cheval, si je compte en user de suite d'une façon utile.
J'aimerais presque mieux acheter un cheval qui a de mauvais pieds !
Quand aux tares du jarret, l'amateur novice ne les découvrira que s'il y voit des traces de feu. Elles devraient le rassurer, car elles prouvent généralement que la période critique est passée (1).
Essayez de détourner votre esprit de la prévention contre les jardons. Ils n'existent presque jamais que dans votre imagination.
La chose importante, en l'espèce, c'est la bonne conformation des jarrets, et l'ouverture utile de leur angle articulaire.
Les bons chevaux ont les jarrets presque droits, et plutôt ouverts que fermés.
Sur beaucoup de chevaux anglais vous icmarquerez des feux
(1) « Dans les jarrets, un éparvin ou un jardon ne nous effraie pas, car rarement nous avons vu des chevaux en être incommodés, dit William Day. La seule tare qu il ne peut souffrir est le vessigon chevillé, car il résiste à tout traitement. »
74 CHAI'ITRK IV
en raies sur les jarrets. Ce sont des feux préventifs ([u'ou a l'habitude de mettre aux poulains. Je crois que ces feux n'ont jamais rien prévenu. En Angleterre, on attache plus d'importance à la qualité utile des membres, qu'à leur degré de netteté absolue, si recherchée en France, où l'on préfère des membres ordinaires comme conformation, mais complètement exempts de tares. A moins qu'elles ne déparent visiblement le cheval, toute tare ne faisant pas boiter, et ne diminuant point la qualité du cheval, ne devrait jamais faire peur à un sportsman.
Qu'on me permette une légère digression. J'entends autour de moi, des gentlemen, des officiers dire avec désespoir : « Quel dommage que tel cheval ait un éparvin, ou le feu sur un éparvln ou de mauvais jarrets; sans cela je le prendrais pour cheval d'armes ou de chasse! » Ils ont bien tort de l'abandonner. Combien ai-je connu de ces chevaux tarés, galoper, sauter, chasser et jusqu'à un âge avancé. Assurément il y a jarrets et jarrets. Mais il faut être très modéré dans son jugement sur la gravité des tares et plus je vais, plus je suis sceptique sur leur nocuité dans le service d'un clieval fait. Les gens qui achètent des chevaux avec une hippologie dans leur poche me font l'effet des scrupuleux, le nez toujours plongé dans c< un examen de conscience » trop détaillé. Ils finissent l'ini et l'autre par trouver les tares et le mal partout.
Quant aux autres défauts que pourrait avoir votre future acquisition, il faut être assez habitué à fréquenter les chevaux, pour pouvoir vous en rendre compte par vous-même.
Contentez-vous de voir si les quatre pattes sont restées bonnes le lendemain de votre essai, qui vous aura aussi donné aussi une idée du souffle.
Si vous n'êtes pas rassuré cependant, amenez donc un vétérinaire, le vôtre, si vous en avez un, et surtout un vétérinaire H occupant de clievanx de course. Vous avez toutes les chances pour être renseigné, non sur ce que votre cheval est, mais sur ce qu'il devra ètie, étant donnés ses tares, ses pieds, ses aplond)s, son âge, etc., son état actuel de santé et son degré de sang.
Au fond, ([uaiid on achète un cheval, c'est comme si on lirait un numéro ii la loterie. Le marchand ne le connaît pas
ou ACHETE-T-ON UN IIUNTER:' 75
plus ([lie VOUS. Son rôle se borne à vous le vendre le plus chec possible. C'est à vous, grâce à vos connaissances spéciales, ou de celles d'un ami ou d'un vétérinaire, de choisir un numéro donnant des chances de gain. Il y a quelques principes qui règlent tant soit peu ces chances. C'est la connaissance pratique du cheval qui ne s'apprend ni dans les petits ni dans les gros bouquins.
Surtout ne cherchez pas un cheval parfait : il n'existe pas. Souvenez-vous du proverbe allemand :
« Si tu cherches un cheval sans défaut, et uvSÊ^u^..;^ parfaite, tu n'auras pas un ulile cheval dans tes écuries, ni uji — -a^/- >'dans 4;on :!„-;- »
Soyez très sobre de remarques, ou mieux n'en faites pas du tout. Pas de question non plus; vous pouvez être sûr de la réponse : « Bon cheval, monsieur, il saute sa hauteur! »
Si le cheval ne convient pas dites qu'on le rentre, et ne vous répandez pas en paroles anières. Ne dénigrez pas la marchandise. D'autres la trouveront parfaite.
Mais le cheval vous convient ? Voilà le moment désagréable : celui dî; la fixation du prix.
D'abord, vous êtes-vous fixé un prix à vons-même? Oui. Alors, que le cheval le vaille ou ne le vaille pas, vous le donnerez tout de même, s'il est le même que celui du marchand.
La grosse difficulté — et il faut avoir pour la surmonter une grande habitude de l'achat — est de savoir le prix marchand du cheval. Il faut savoir si, ce cheval, tel qu'il est là, vous n'en retrouverez pas un pareil demain ou dans quelques jours, pour un prix moins exagéré et se rapprochant plus de sa valeur normale, chez un autre marchand?
Si vous ignorez cette « mercuriale », n'hésitez plus et achetez votre cheval, puisqu'il vous convient.
Faut-il marchander? On peut toujours essayer. Beaucouj) ont horreur de ça.
Je les comprends. Il vaut mieux dire au marchand : « INIonsieur, votre cheval me convient, mais je vous avais prévenu, je ne peux pas dépasser telle somme. Le prix que vous me faites maintenant du cheval déborde mon budget de 300 ou de 500 francs; je suis obligé d'y renoncer. » Presque toujours à
76 CHVPITRK IV
la suite de ce polit (liscoiirs, rafTaire est conclue au mieux de vos intérêts.
Souvenez-vous, au moment de l'achat, qu'il y a d'autres dépenses qui augmenteront vos débours, la « pièce » à l'écurie, le voyage du cheval, et les honoraires du vétérinaire si vous vous en êtes servi.
Voici les conseils donnés par le comte Wrangel dans son livre Das BucJi {>on Pferde. Il y en a quelques-uns de très bons.
« Audi, vide et tace, « et crois seulement ce que tu peux voir et loucher ».
Tu as d'autant plus besoin de l'assistance d'un vétérinaire que ton expérience personnelle est plus courte.
Méfie-toi des courtiers : leur intérêt veut que, bon ou mauvais, le marché soit conclu. Car tu es pour lui une pratique d'occasion et l'autre, le marchand, une pratique stable.
Si tu veux acheter un cheval qui gagne sa nourriture, que ton cheval ait au moins six ans.
Un bon cheval de dix ans vaut mieux qu'un excellent poulain en croissance.
Essaye le cheval sur le terrain dur et sur le mou.
Ne laisse pas sortir un blâme de ta bouche. S'il est mérité, le marchand sera de mauvaise humeur; s'il ne l'est pas, ton ignorance cclalera au grand jour et le marchand ne manquera pas d'en profiter. »
Ce sont là de bons conseils :
J'en ajouterai d'autres :
— Inutile de supplier le marchand de ne pas mettre du gingembre : « Parfaitement, — répond celui auquel on fait une semblable demande — du reste c'est inutile le cheval porte très bien la queue... » et il menace des pires supplices le garçon d'écurie s'il se sert de cet excitant. Mais le gingembre y est déjà, la comédie étant réglée à l'avance.
— Ne croyez pas un mot de ce que vous dira le marchand quand il s'écrie avec conviction : « Pour vous, monsieur, c'est tant, mais ne le dites pas; » ou bien : « Je ne le cacherai pas à un connaisseur tel que vous, mais ce cheval est corneur » ; ou encore : « Ce cheval est un peu chaud, mais vous montez si bien ».
La vérité est que le cheval est froid comme un marbre, que vous avez fait preuve d'une ignoiance crasse, que le prix du cheval n'est jamais réglé que pour le minimum, dont le mar-
IlovAi. Danlgklt, liackncv (Aiij;lck'iTc).
P,U>.:Kss.j,Mn,.„l „„^l„is,.
ou ACHETE-T-ON UN HUNTER. 79
chand n'approche qu'avec un noir désespoir, et que le cornage est un vice rédhibitoire.
Mais le meilleur mode d'achat est de prendre le cheval à l'essai. Il faut être connu dans la maison et connu comme un sage et bon cavalier et, par-dessus le marché, pas bavard. Le marchand consent alors h donner le cheval à l'essai, il sait que son cheval sera bien monté, essayé sagement, et que s'il ne convient pas il sera réexpédié discrètement.
Je connais un jeune homme qui n'a jamais que de mauvais chevaux. Voici comment il procède : Il achète un cheval, l'expédie chez lui; le lendemain il le fait seller et lui flanque dans les jambes une chasse au sanglier de quatre heures h plein galop. Naturellement le cheval n'y résiste pas. Il n'a que sa « condition de vente », c'est-à-dire moins qu'une mauvaise condition. Ce jeune homme prétend être volé par les marchands de chevaux; tout simplement il se vole lui-même.
Vous apercevez-vous, dans les délais légaux (neuf jours francs et tienle jours pour la fluxion périodique), que votre cheval est atteint d'un çice rédhibitoire, ne perdez pas de temps, et allez trouver le juge de paix afin de constituer experts. Il doit en être de même si le cheval ne répond pas aux garanties supplémentaires que veut vous donner le marchand, par écrit.
Généralement, vous n'êtes pas obligé avec les marchands connus h avoir recours à ces moyens. Vous faites constater le cas par un vétérinaire et vous prévenez le marchand du renvoi du cheval ; s'il refuse d'en prendre livraison, recourez alors seulement aux moyens légaux. Faites mettre le cheval en fourrière pour dégager complètement votre responsabilité.
C'est surtout vis-à-vis des particuliers qu'il faut se mettre en règle; ceux-ci en effet ne veulent jamais admettre que leur cheval ait un vice quelconque. Il faut un huissier pour le leur prouver.
En plus des vices rédhibitoires, il y a aussi des cas rédhibitoires, ce sont tous ceux de dois en matière de vente, de manœuvres ayant pour but de tromper sur la qualité de la chose vendue. Il faut alors demander l'avis d'un légiste, car ces matières sont diversement jugées par les tribunaux selon
la compétence du juge, les habitudes de la région et leâ jugements créant antécédents sur la chose à juger. En tout cas, une règle sage, lorsqu'on a affaire à un vendeur inconnu, c'est de ne payer qu'au bout de neuf jours. Personne ne peut se blesser du procédé.
Si vous avez affaire à un insolvable, toutes les garanties, tous les jugements ne vous feiaient pas rentrer dans votre argent.
Il peut arriver souvent si le cheval ne convient pas que le marchand consente à vous le reprendre, mais jamais contre argent, à moins que ce ne soit avec un retour en sa faveur. En voici la raison. Peu de gens sont complètement satisfaits d'un cheval tant qu'ils n'y sont pas habitués. Et puis il y a des gens vraiment trop difficiles... Si les marchands avaient l'habitude de reprendre leurs chevaux, ces derniers ne feraient que sortir de chez eux pour y rentrer; de plus, aux yeux des autres clients, un cheval rendu doit avoir quelque vice caché et terrible. • Quelquefois l'échange est consenti. Mais le client, au point de vue de la somme à débourser, est toujours de sa poche; car le cheval est toujours repris avec un dédit. Il faudra encore débourser le prix de trois voyages au lieu d'un.
Il vaudrait mieux, dans la plupart des cas, se contenter, si c'est possible, de son acquisition, la vendre à la première occasion rémunératrice, et en acheter une autre avec plus de discernement.
Je ne m'étendrai pas davantage sur l'achat des chevaux chez les marchands. Je passerai sous silence les ruses des maquignons. Les marchands honnêtes — et il y en a — ne s'en servent pas; il est du reste aussi difficile de les employer que de les découvrir. J'ai connu un fort beau cheval lequel était passé par plusieurs mains, il était admirablement contremarque et il a fallu un aréopage de vétérinaires, réunis afin de constater un autre vice rédhibitoire, pour que la fraude dentaire fût découverte.
Ce cheval avait été acheté en vente publique et depuis quinze mois avait appartenu à différents propriétaires; le contremarquage devait être l'œuvre patiente et rare d'un véritable artiste.
ou ACnÈTR-T-ON UN HUNTER? 81
« . . Les plus dangereux de tous les gentlemen sont ceux qui ont connu des jours meilleurs, et dont le commerce est de rechercher les chevaux tarés, mais ayant une forme et des actions splendides, pour les vendre à cette masse de fous entêtés qu'on trouve constamment dans une grande ville. » (Sydney.)
De ceux-là on ne saurait trop se méfier, ce sont des gens tarés, qui n'ont plus rien à perdre comme honorabilité et tout à gagner comme argent.
Le seul maquignonnage dont j'aie été témoin chez un marchand est le suivant : Je le cite car il est assez curieux et prouve combien le client est quelquefois difficile à servir : on lui présente un bon cheval, il n'en veut pas, puis il Taccepte lorsqu'une légère supercherie l'a rendu inférieur :
Un marchand avait donc un cheval qui trottait si haut et si fort, qu'un écuyer novice eût été très secoué sur son dos. Le marchand pour l'empêcher de « se livrer » lui avait mis des bottines trop étroites, c'est-à-dire qu'il l'avait un peu serré dans ses fers de devant, et ce cheval, invendable jusque-là, partit le jour même; il ne trottait plus, il trottinait.