‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 18 sur 52 · OYAGE A LA RUE DE LA LUNE · texte numérisé non relu

OYAGE A LA RUE DE LA LUNE

Gambremer n'observa guère les prescriptions du docteur. Il n'avait aucun goût pour les boissons émoUientes et pour le repos. Aussi, malgré la fièvre qui s'était déclarée à la suite de l'opération, refusa- t-il de garder la chambre un seul jour, et, à la grande désolation de M"** Mongis, il voulut, dès le lendemain soir, se transporter rue de la Lune, en compagnie de Cassonade.

Cette visite lui tenait fort au cœur, et non sans quelque raison, car il avait hâte d'informer de son insuccès l'homme qui l'avait si bien renseigné sur la maison Biroulas. Médiocrement confiant dans les assurances exprimées par le commissaire de police, le chevalier était plus que jamais décidé à agir en dehors de toute intervention officielle. Il avait donc absolument besoin du concours précieux de l'agent secret qui se cachait sous le nom de M. Joseph.

Après avoir fait promettre à M"* Mongis de ne pas quitter Baïa une seconde, il s'était mis en route un peu avant neuf heures du soir, afin d'arriver juste au moment où le sieur Gévaudan commençait à être visible pour ses clients. La recommandation adressée à la

veuve était bien superflue, car, depuis les derniers événements, elle veillait sur l'enfant avec un redoublement de sollicitude, et elle avait même poussé la précaution jusqu'à prier Paul Yemier de tenir compagnie à elle et à sa fille en attendant le retour du chevalier.

Le jeune homme, bien entendu, n'avait eu garde de refuser une occasion de passer toute une soirée avec Marthe, et, avant de partir, Gambremer avait eu la satisfaction de voir son protégé installé au coin du feu de ses voisines. La seule concession que l'intrépide maître de Cassonade eût voulu faire aux exigences de son état de convalescent avait consisté à faire le voyage dans le cabriolet de Morillon retenu à cet effet dès le matin.

A la rigueur, on pouvait tenir trois dans la fameuse caisse jaune-serin, et le fidèle écuyer y avait pris place entre le chevalier et le cocher. Celui-ci égaya le trajet par le récit détaillé de sa mésaventure de la veille. Il était d'un naturel très loquace et peu mélancolique, de sorte qu'il ne tarissait pas en plaisanteries sur le compte des employés de l'octroi, si habilement joués par les fraudeurs.

Ce bavardage aurait médiocrement intéressé Cambremer; mais le mari de Jacqueline mêlait à la narration de son épopée burlesque des renseignements utiles. 11 raconta par exemple tout ce qu'il savait sur la famille et les antécédents de Paul Yemier, et le chevalier n'apprit point sans inquiétude que la mère de son protégé, rainée par un mari joueur, se trouvait dans une situation très précaire.

— Le père était un brave homme, disait Morillon, mais aussi un vrai mange-toui, et, par-dessus le marché, il avait de mauvaises connaissances à Paris, des tripo-

teurs d'affaires qui Font fourré dans de vilaines spéculations et qui l'ont aidé à mettre sa veuve sur la paille.

— Ce n'est pas la faute de ce pauvre jeune homme, murmurait Gambremer.

— Ça c'est vrai ; mais j'ai bien peur tout de môme qu'il ne soit dans les idées du défunt, car il est mis comme un prince, et il n'a pas l'air de regarder beaucoup à l'argent; hier, il voulait me donner cent sous de pourboire.

— Il était pressé de venir à mon secours.

— Je ne dis pas, mais tout le monde n'est pas riche comme vous, monsieur Gambremer, dit Morillon qui n'avait point oublié les magnificences de la fameuse nuit de Frascati; et qu'est-ce qu'il fait ici, ce jeune homme?

— Il travaille chez un banquier.

— Mauvais métier pour lui, mon cher monsieur; manier de l'argent toute la journée avec le sang qu'il a dans les veines, c'est jouer avec le feu. Gomment quil s'appelle, son banquier?

— M. Bousenna, répondit Gambremer devenu songeur.

— G'est pas un nom de chrétien, c^l mais j'ai comme une idée de l'avoir déjà entendu.

— Vraiment? Et vous ne vous rappelez pas dans quelle circonstance?

— Il me semble bien que défunt M. Yemier avait un ami qui se nommait à peu près dans ce genre-là.

— C'est possible. Paul m'a dit que ce banquier était un des correspondants de son père.

— Oui, oui, je me souviens à présent. Il venait de temps en temps le chercher à La Roche, et chaque fois notre pauvre maître s'en revenait de Paris la bourse

vide. M'est avis que ce n'était pas encore le Pérou que cette connaissance-là.

— Reconnaltrais4u cet homme? demanda le chevalier Gasse-Gou.

— Ma foi ! je n'en répondrais pas; d'autant qu*il doit avoir changé depuis le temps; mais, si j'ai bonne mémoire, c'était un fort gaillard, avec des yeux mauvais comme tout.^Ma femme le remettrait peut-être mieux, parce qu'elle est restée à La Roche jusqu'à la mort de monsieur.

— Il faudra que je lui en parle, murmura Cambremer qui ne négligeait aucun indice.

— Gare donc 1 cria tout à coup Morillon en tirant viyement sur les guides de la Grue.

Le cabriolet descendait rapidement lePontrNeuf, et, sur la pente glissante qui aboutit au quai de la rive droite, il avait failli écraser un individu de mauvaise mine arrêté au milieu de la chaussée.

— Fais donc attention, mauvais sapin, cria l'homme d'mie voix enrouée.

Hais, au lieu de se ranger, il fit mine de s'accrocher au brancard et d'allonger la tête pour regarder dans rintérieur de la voiture.

— A bas les pattes I répondit Morillon, enveloppant d'un même coup de fouet le bras de l'insolent et les flancs de la Grue, qui fila au grand trot.

— Prenez-garde I dit vivement Gambremer effrayé de voir la roue effleurer l'homme à la blouse.

— Laissez donc, c'est un saoûlard, et ça ne vaut pas les quatre fers de ma jument.

— C'est égal, remarqua le judicieux Cassonade, pour un ivrogne, il était bien curieux! Avez-vous vu comme il nous a dévisagés?

— Oui, dit tout bas son maître ; il y a des moments où j'en viens à penser que nous sommes sans cesse espionnés par des ennemis insaississables.

— Le fait est, reprit Morillon, que ce batteur de payés me fait Teffet d'être cousin de celui qui est venu hier soir chercher vos dames pour donner le temps aux autres d'enlever la petite.

— Qui sait? murmura Gambremer.

— Bah ! ils auront beau faire maintenant ; ils sont surveillés, faut voir ça I

— Comment?

— Oh! oh! si vous saviez tout ce que le commissaire a fait depuis hier, vous seriez bien tranquille, allez ! La vieille baraque d'à côté de chez moi est pleine d'agents depuis le grenier jusqu'à la cave. Et dans le souterrain, donc! une brigade tout entière!

— Ça s'appelle fermer l'écurie quand le cheval est volé, dit Cassonade, qui pouvait bien avoir raison.

On avait traversé le quartier des Halles, et on montait au pas la rue Montorgueil.

— C'est justement le chemin que j'ai pris quand j'ai mené, hier matin, cette coureuse habillée en homme, remarqua Morillon.

Le chevalier ne releva point l'observation, quoiqu'elle éveillât en lui une infinité de conjectures. Il était plongé dans de profondes réflexions, et son'esprit, tendu sur l'entrevue qu'il allait chercher, n'était pas disposé à se perdre dans les souvenirs rétrospectifs. 11 préparait ce qu'il voulait dire à l'agent de la rue de la Luae, car il comptait plus que jamais sur l'efficacité de son concours. L'exactitude des premiers renseignements fournis par cet homme sur la maison Biroulas était pour lui un sûr garant du succès des futures opé>

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rations. Éyidemment, ce n'était pas la faute de M. Gé« yaudan, si les ravisseurs de Ba!a avaient été plus habiles que ses protecteurs, et on pouvait bien espérer qu'une autre fois on serait plus heureux.

Gambremer fit arrêter le cabriolet au coin de la rue Poissonnière, recommanda à Morillon de ne pas bouger jusqu'à son retour, et se dirigea à pied, en compagnie de Cassonade, vers le domicile de Tespion. La lampe brillait à la fenêtre. Le maître et le serviteur montèrent l'escalier, sonnèrent avec les précautions habituelles, et furent reçus avec des formalités beaucoup moins longues qu'à leur première visite. On aurait dit, à l'empressement que M. Joseph mit à leur ouvrir, qu'il les attendait.

Rien n'était changé du reste ni dans ses allures mystérieuses, ni dans l'arrangement discret de son appartement. Quand les consultants furent assis dans son cabinet et qu'il eut pris derrière l'abat-jour de sa lampe sa position favorite, l'agent lança sans autre préambule cette phrase inattendue :

— Où sont les mille francs pour mes peines et soins? Quoique Gambremer s'attendit à un tout autre début, il ne se déconcerta point, tira de son portefeuille un billet de banque et le plaça sur la table. M. Gévaudan allongea la main, prit le précieux papier, l'examina avec soin et le fit disparaître dans sa poche.

— Celui-là est pour mes peines et soins, dit-il; si. vous voulez que je continue mes démarches, il en faut dix autres.

A cette demande assez imprévue, Cassonade bondit sur sa chaise. Ce n'était pas à sa bourse que s'adressait cet appel, mais le dévoué serviteur s'était si bien identifié avec son maître qu'il prenait les intérêts du cheva-

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lier mieux qae le chevalier lui-môme. Le chiffre énoncé si lestement par M. Gévaudan était bien fait du reste pour étonner le capitaliste le plus déterminé.

— Pardon, dit Cambremer avec hésitation, je croyais que c'était seulement en cas de succès que je devais...

— Me remettre cette somme? acheva l'agent d'un ton ironique ; il parait que vous avez oublié les termes de ma lettre. Youles-vous que je vous les répète?

— Je m'en souviens parfaitement, monsieur; mais j'avoue qu'après avoir échoué aussi complètement une première fois...

— Par votre faute.

^-Gomment cela?

— Je vous avais recommandé le secret le plus absolu et vous ne l'avez pas gardé, car vous avez mis dans la confidence deux femmes et un jeune homme de vingtans.

— Quoil vous savez... s'écria Cambremer, stupéfait de trouver M. Gévaudan si bien informé.

En effet, il n'avait pas encore ouvert la bouche pour entamer le récit de ses mésaventures, et entendre cet homme entrer dans de pareils détails, cela tenait du prodige. Il y eut un moment de silence profond. Les yeux du mystérieux personnage brillaient comme deux charbons ardents.

— Je sais tout, dit-il enfin d'une voix saccadée.

. Par exemple, je sais que vous avez jugé à propos de vous lier avec un M. Paul Vemier.

Cambremer ne put retenir un mouvement. Dans la première entrevue qu'il avait eue avec l'agent secret, il ne lui avait pas dit un mot de son protégé, et il était surpris au dernier point de lui entendre pronoticer son nom*

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— Ce jeune homme, continua tranquillement l'espion, a été ramassé par vous au coin d'une borne et jouit de toute votre confiance. Gela vous regarde et ce n'est pas mon affaire ; seulement, je vous préviens que, si vous avez l'intention de lui parler encore une fois de vos projets, je ne me mêlerai plus de rien.

— Oseriez-vous prétendre que Paul m'a trahi? s'écria le chevalier Casse-Cou.

' — Je ne prétends quoi que ce soit; je vous avertis, voDà tout.

—Paul m'est dévoué et il est incapable d'une action vile.

— Possible; seulement il est très-capable de s'enivrer, et même... d'autre chose encore. Peu m'importe d'ailleurs la conduite de cet aimable débauché, pourvu que je ne l'aie pas dans mon jeu.

— Mais, fit observer Cassonade qui ne se troublait jamais, si M. Vemier est un peu coureur, il faut que vous, monsieur, vous soyez tout à fait sorcier, car 'vous en savez plus long que tout le monde sur nos aventures.

Gévaudan lui lança un regard qui manquait absolu** ment de bienveillance.

— Mon Dieul reprit l'écuyer en prenant un air d'admiration naïve, que votre police est une belle chose et comment donc pouvez-vous être si bien instruit?

— Mon garçon, vous me paraissez fort intelligent et je suis sûr que vous allez comprendre tout de suite ma comparaison. Si vous aviez inventé un moyen de fabrî* quer la mélasse à meilleur marché que les autres épiciers, vous n'iriez pas leur confier votre secret, n'est-ce pas?

— Non.

— Eh bien! moi, je suis marchand de renseignements, tout comme vous êtes marchand de mélasse et je ne tiens pas à vous apprendre mes procédés de fabrication.

— Ohl monsieur Gévaudan, ce que j'en disais, ce n'était pas pour vous vexer. Simple curiosité, voyezvous.

— Monsieur, dit Gambremer pour ramener l'entretien au but de sa visite, je comprends fort bien que le plus grand secret soit indispensable à l'exercice de votre profession, et je n'insiste pas pour connaître les moyens que vous employez.

— Vous avez raison, car je ne vous les dirais pas. «• Je suis, de plus, parfaitement décidé à continuer

la poursuite de ces misérables, et aucun sacrifice ne me coûtera pour les atteindre. Mais vous ne trouverez pas mauvais qu'avant de m'engager davantage je vous prie de me dire positivement à qui je dois d'avoir échoué hier dans ma première expédition.

— Vous voulez absolument le savoir?

— Oui, dussiez-vous m'apprendre que mon meilleur ami est un traître.

M. Gévaudan haussa légèrement les épaules et réfléchit un instant.

— C'est le hasard qui a tout fait, dit-il lentement.

— Le hasard! ce n'est pas le hasard qui a pu avertir Biroulas que j'allais venir chez lui.

— Aussi n'est-ce pas vous qu'il attendait. Depuis longtemps, et surtout depuis huit jours, il se savait surveillé par les gens de l'octroi et il avait résolu d'abandonner définitivement sa maison de la barrière d'Enfer. Mais il ne voulait pas partir sans se venger, et, comme il s'attendait précisément dans la matinée

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d'hier à une visite domiciliaire, il avait préparé un traquenard pour les gabelous.

— La trappe?

— Tout juste, n avait envoyé là-bas cette femme de Frascati, qui est son âme damnée, et la donzelle se tenait cachée au fond du corridor, prête à fermer le ressort dès que le gibier serait tombé dans le piège. Au lieu des douaniers, c'est vous qu'elle a vu paraître—

— Je comprends maintenant. Elle m'aura reconnu et elle aura voulu profiter de l'occasion pour se débarrasser d'un ennemi.

— C'est merveilleusement raisonné, cher monsieur, et vous allez voir que le reste de l'histoire s'explique tout aussi naturellement. Quand cette bonne créature a eu la douce satisfaction de vous voir enterré avec monsieur votre ami, elle s'est dit que ce n'était pas une raison pour renoncer à jouer un tour aiiz employés, et elle est restée à son poste, très tranquille sur votre compte, car elle vous croyait assommés du coup et destinés dans tous les cas à mourir de faim.

— Mais c'est donc une furie que cette femme !

— A peu près. Je vous disais donc qu'elle a attendu l'arrivée de cet imbécile de douanier, qu'elle a envoyé vous rejoindre par le même chemin; mais, après cette dernière opération, elle a décampé, en ayant soin de consolider la trappe qui vous scellait à vingt pieds sous terre, et elle est aUée retrouver le Biroulas.

— C'est bien cela. Je connais le cocher qui Ta conduite.

— Et moi aussi, dit M. Gévaudan avec un singulier sourire; mais je n'assistais pas à la conversation des deux complices; seulement, je devine ce qu'ils ont pu

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se dire. La coquine aura conté à son patron que vous étiez venu vous jeter dans la gueule du loup, et, à eux deux, ils auront comploté d'utiliser votre absence pour enlever la petite.

— Mais ils ne pouvaient pas deviner que Paul serait envoyé par ces dames et...

— Ah 1 c'est ici que nous commençons à ne plus avoir affaire au simple hasard. Êtes- vous bien sûr que votre intéressant protégé n'a dit à personne qu'il allait presque tous les soirs passer la soirée rue Férou?

— Mais... je ne sais... je ne crois pas...

— Étant donnée cette légère indiscrétion qui est tout au moins plausible, la suite est facile à deviner. Biroulas aura fait surveiller le jeune homme. On l'aura vu entrer dans votre maison, puis sortir comme un fou, et on n'a pas eu de peine à comprendre que vos voisines l'envoyîkient vous chercher.

— Et c'est alors qu'ils ont forgé une histoire et en* vôyé chez elles un homme de leur bande pour les attirer dehors.

— Vous voyez bien que tout cela est très simple, car dévisser une serrure n'est qu'un jeu pour des gredins de cette force, et la femelle se sera chargée de persuader à la petite que sa maman l'attendait.

Cambromer était confondu de la logique serrée que M. Gévaudan apportait dans ses déductions, et il ne pouvait nier que toutes ses conjectures fussent infini-^ 'ment probables. Il se reprochait même de pas avoir trouvé tout seul cette explication si plausible , et il prenait une haute idée des talents de l'agent de police qui avait su débrouiller un écheveau si compliqué.

— Et maintenant, monsieur, s'écria-t-îl avec feu, maintenant, que faut-il faire pour retrouver ces scélé-

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rats? Parlez! ordonnez ! et je suivrai aveuglément vos instructions.

M. Gévaudan ne se pressa pas de répondre. On aurait dit qu'il calculait mentalement la portée des mots qu'il allait prononcer.

— Avant de vous expliquer la marche à suivre, dit-il avec une bonhomie qui contrastait avec ses premières allures, j'ai deux questions à vous faire.

— Lesquelles?

— Vous vous êtes miraculeusement tiré d'affaire et je vous en fais mon sincère compliment. Ces dames, que leur bonne chance a conduites justement dans une baraque où aboutissait le souterrain, la police qui a été prévenue par les gens de l'octroi et qui est venue délivrer votre jeune homme et fouiller la tanière de Biroulas, tout cela est merveille. Seulement, je voudrais savoir si vous comptez pour la suite de vos opérations sur le concours empressé que le respectable commissaire de votre quartier a dû vous offrir?

— En aucune façon, dit vivement Gambremer. Je ne lui ai pas dit un mot de mes projets, je n'ai pas prononcé votre nom, et il ne sait nen de plus que les faits de la journée d'hier.

— Très bien, je vous demandais cela, parce que je tiens à travailler seul. Si vous préférez agir avec l'aide de la préfecture, il ne faut pas vous gêner; je me retirerai volontiers, car j'ai assez d'autres affaires pour ne pas regretter celle-là.

— Non, monsieur; je compte sur vous et uniquement sur vous.

— SoitI passons à la seconde question que, du reste, je vous ai déjà faite. Êtes-vous disposé h me donner le$

dix mille francs dont j'ai besoin pour continuer mes démarches?

— Oui, certes, répondit Cambremer, qui aurait sacrifié sans reget toute sa fortune; mais, ce soir, je ne les ai pas sur moi.

— Qu'à cela ne tienne, dit M. Gévaudan avec une rondeur charmante ; il me suffit de les recevoir demain.

— Je vous donne ma parole de vous les apporter.

— J'y compte et, en attendant, je vais vous donner un renseignement qui les vaut.

Cambremer écoutait en retenant son haleine pour ne pas perdre une parole.

— Biroulas, comme vous pensez bien, a plusieurs domiciles et ne remettra jamais les pieds dans la banlieue. C'est un gaillard très adroit et très rusé, mais il a un côté faible. Que voulez-vous ! on n'est pas parfait.

— Vous croyez donc qu'on pourrait...

— Le pincer par là? Certainement. Les hommes ne se font jamais prendre que par leurs vices; cette vérité-là est l'A-B-C de mon métier. Je vous disais donc que ce Biroulas, qui est de première force en aff'aires, a la faiblesse d'aimer à s'amuser. Quand il ne travaille pas, il boit, il mange, il chante, il danse et tout ce qui s'ensuit. C'est une noce perpétuelle avec une femme qui ne vaut pas mieux que lui.

— Eh bien?

— Eh bien ! c'est demain mercredi, et dans huit jours lé mardi-gras. Je suis sûr, mais là, positivement sûr, que notre homme, qui va peut-être se cacher toute la semaine, pour dépister les agents, ne manquera pas d'enterrer le carnaval au bal des Vendanges de Bour-

gogne et de finir sa nuit à la descente de la Courtille en compagnie de la coquine de Frascati.

— Si c'était vrail murmura Gambremer en serrant les poings.

— Je serai dans la salle, reprit M. Gévaudan, et j'aurai avec moi des amis solides pour vous donner un coup de main, si c'est nécessaire.

— Huit jours, c'est bien long!

— Soyez tranquille, si je puis l'attraper avant mardi je ne négligerai pas l'occasion; mais, dans tous les cas nous ne le manquerons pas cette nuit-là, car je connais ses habitudes. Vous serez prévenu du reste en temps utile, et, en attendant, je me résume. Demain soir, vous m'envoyez les dix mille francs par ce garçon-là, pour ne pas vous déranger; dimanche, au plus tard, vous recevrez de mes nouvelles.

Le chevalier n'eut pas le loisir de faire des objections, car H. Gévaudan se leva et prit la lampe pour reconduire les visiteurs.

— Excusez-moi, ditril en s'inclinant, j'ai donné rendez-vous à un client pour dix heures, et il est inutile qu'on vous rencontre dans mon escalier.

Gambremer avait bien d'autres renseignements à demander sur Biroulas, sur la malheureuse femme de rOdéon et sur Baïa, mais le ton de M. Gévaudan n'admettait pas de réplique et il fallut partir en regrettant que la conversation eût pris un tour si rapide.

— Est-ce que vous irez à ce bal, monsieur? lui demanda Cassonade en descendant l'escalier.

— J'irais en enfer s'il le fallait, pour me trouver face à face avec cet homme, dit le chevalier Casse-Cou.

— Monsieur, reprit l'ex-épicier, quand il se retrouva dans la rue avec son maître, je ne sais pas si vous êtes

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comme moi, mais je ne suis pas satisfait de M. Gévaudan.

— Pourquoi? demanda Cambremer, qui était sorti plein d'enthousiasme pour les nouveaux projets de l'agent secret.

— D'abord, parce qu'il vous demande trop souvent de l'argent. Si vous continuez à y aller de ce train-là» vous vous ruinerez.

— Que m'importe ! pourvu que je réussisse.

— Eh bien I moi, je commence h croire qu'en nous tenant tranquilles, nous arriverions plus vite au but.

— Tu es fou. Ces misérables tournent autour de Baïa comme des loups autour d'une brebis et, si je ne me bâte de les détruire, ils la tueront comme ils ont tué sa mère.

— Je ne dis pas non; mais pourtant, si vous cessiez de les poursuivre, je ne vois pas trpp quel intérêt ils auraient à se charger la conscience d'un nouveau crime.

— La conscience I ils n'en ont pas.

— Bien sûr que ce n'est pas ça qui les gêne, mais ils n'iront pas risquer les galères, et même pis, pour le plaisir de tuer la petite, si la petite ne les gêne -plus.

— Explique-toi donc, à la un, dit Cambremer avec impatience.

— Ma foi ! monsieur, je ne me flatte pas d'être bien malin, mais, à votre place, voilà ce que je ferais. Je m'en irais voyager pendant six mois avec Baïa. M'^^Mongis et sa fille ne refuseraient pas de vous accompagner, et tout ça ne vous coûterait pas les dix mille francs que vous allez donner à ce G é vaudan.

— Fuir devant de lâches coquins comme ceux-là! jamais I

LB GBfiTAUBR GASSB-GOU Ml

— - Ce n'est pas fuir, c'est tout au plus battre en retraite pour attirer l'emiemi dans un mauvais pas.

— Comment ?

— Mais, oui. Dès qu'ils s'apercevront qu'on ne les traque plus, ils reprendront confiance, ils se relAche* ront de leurs précautions et« connue ils ont sur le dos une foule de mauvaises affaires, un jour ou l'autre la police leur mettra la main dessus, sans que nous ayons besoin de nous en mêler.

— Mais tu ne comprends donc pas que c'est une lutte à mort entre eux et moi, et qu'ils me poursuivraient jusqu'au bout du monde?

<— Je parierais bien que non. Ils ne vous en veulent qu'à cause de vos projets de leur faire rendre l'héritage de la petite et de venger sa mère. Quand ils sauront que vous êtes parti, ils croiront que vous y renonces» et ils n'iront pas courir après vous.

Cette conversation se tenait sur le pavé boueux de la rue de la Lune, et le chevalier s'était arrêté pour écouter l'exposé du plan de son écuyer. Malgré sa tendance naturelle à préférer toujours les partis violents, il ne pouvait pas se dissimuler que la raison parlait en ce moment par la bouche de Cassonade. Celui*ci, qui le voyait réfléchir, voulut achever de le persuader.

— Et voyez donc, monsieur, comme tout s'arrangerait bien. Nous irions tous nous installer quelque part, loin de Paris, dans une campagne. Ces dames emploieraient leur temps h apprendre le français à Baïa* Dès que la chère enfant saurait parler, elle nous raconterait toute son histoire, et, avec les renseignements qu'elle nous donnerait, nous reviendrions armés de toutes pièces pour recommencer la campagne contre Biroulas^

— Mais tout cela peut se faire ici. Nous y trouverons même bien plus de facilités pour instruire Ba!a.

— Peut-être, mais j'ai bien peur que, si elle reste à Paris, nous la perdions avant qu'elle sache seulement dire bonjour.

Cambremer baissait la tôte et ne trouvait pas d'arguments solides à opposer aux affirmations précises de Cassonade.

— Si elle reste, reprit l'ex-épicier, dont l'éloquence atteignait des hauteurs inconnues jusqu'alors, à chaque minute du jour et de la nuit, sa vie, la vôtre, celle de nos voisines seront à la merci des attaques de ces scélérats. Nous leur échapperons une fois, trois fois, dix fois, mais ils finiront par nous tuer.

• — Et tu crois que M"^ Mongis consentirait à nous suivre? demanda le chevalier ébranlé.

— Pourquoi donc pas ? Elle adore Baïa et, pour sauver cette petite, elle fera tout ce que vous lui demanderez.

— Elle ne permettra jamais que je me charge seul de la dépense de ce voyage, dit Cambremer, qui connaissait l'inflexible délicatesse de sa voisine.

— C'est bien possible, mais elle touchera sa pension de veuve en province aussi bien qu'à Paris, et rien ne l'empêchera d'ailleurs de travailler à sa broderie.

Cassonade avait vraiment réponse à tout, et son maître commençait à se dire que le parti de la temporisation pourrait bien être le meilleur. Après quelques hésitations suprêmes, il allait se décider à l'adopter, quand une pensée lui revint à l'esprit.

— Et Paul! s'écria-t-il. Comment veux-tu que je parte en laissant ce jeune homme exposé aux vengeances de Biroulas et de sa bande? Ils le connaissent main-

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tenant, ils savent qu'il a été mêlé à notre entreprise et qu'il continuera à nous serrir. Ils le tueront !

— Mais non, mais non, dit l'écuyer, car j'espère bien qu'en notre absence M. Paul se tiendra tranquille. Les jeunes gens, voyez-vous, monsieur, ça n'est bon qu'à tout gâter, surtout quand ils sont amoureux.

Ce dernier mot suggéra au chevalier une nouvelle objection.

— Ces enfants s'aiment, murmura-t-il en pensant à Marthe Hongis, comment veux-tu que je les sépare?

— n y aurait bien des choses à dire là-dessus, et votre M. Paul ne ferait pas mal de s'éloigner un peu de Paris, car ce séjour-là ne lui est pas trop bon, d'après ce que j'entends dire de tous les côtés.

— Tu as peut-être raison ; mais Paul travaille chez nnbanquier et je n'ai pas le droit de lui faire perdre nue place qui lui assure une existence honorable.

— Hum ! grommela Cassonade en secouant la tête> vous rappelez-vous ce que nous a dit le cocher sur ce monsieur... Monsieur... comment Tappelez-vous?

— Bousenna. Cet homme, en effet, m'est suspect, mais n'importe! la mère de Paul l'a choisi, et avant de quitter sa situation, son fils devrait d'abord la con* sulter.

A son tour. Cassonade réfléchissait et ne se pressait pas de répondre.

— Et si je restais pour veiller sur lui? dit-il enfin. Ça me ferait beaucoup de peine de vous quitter, monsieur ; mais s'il le fallait, pour vous décider à partir, je ne demanderais pas mieux.

— Mais en restant tu serais aussi exposé que nous.

— Ne vous inquiétez pas de ça. D'abord, il m'arriverait malheur que. ça ne nuirait à personne, excepté

peut-être à mon épouse Pétronille, et encore je suis bien sûr que vous vous chargeriez d'elle.

— Tu as raison de ne pas en douter, mon ami, mais je ne veux pas que tu te sacrifies pour moi.

— Oh! n'ayez pas peur, je saurais m'arranger. D'abord, je reprendrais ma boutique. Ils ne viendraient pas m'y chercher et ça ne m'empêcherait pas d'avoir l'œil sur le jeune homme.

Le chevalier Casse-Cou se sentait vaincu par cette persistance de dévouement.

— Mon ami, dit-il avec émotion, je te remercie du concours que tu m'offres et je ne le refuse pas. Peutêtre, en effet, vaut-il mieux commencer par mettre Baïa en sûreté ; nous n'en combattrons que plus énergiquement, quand nous saurons que la chère petite est à l'abri des entreprises de ces scélérats...

— Ça, c'est sûr ! et, pour ma part, je serai bien plus libre de mes mouvements dès que je n'aurai plus la crainte, en rentrant à la maison, de trouver l'enfant enlevée.

— Tu seras, je le veux bien, l'avant-garde de notre expédition, et je me réserve de venir te rejoindre quand je jugerai le moment opportun; mais, avant de partir avec Baïa, je veux faire ici une dernière tentative.

— Quoi ! vous voulez encore risquer votre vie en allant à ce bal où vous tomberez au milieu de la bande à Biroulas ?

— Peut-être; je ne suis pas encore décidé, et ma résolution dépendra du succès d'une démarche que je veux faire dès demain. Mais il est convenu, dès à présent, que si nous n'avons pas réussi, avant huit jours, nous quitterons Paris.

1— Vous me le promette?;, monsieur?

— Je te le promets.

— Alors, je commence à espérer que nous échapperons à leurs pièges, quoique, d'ici à mardi prochain, ils aient encore le temps de nous jouer plus d'un mauvais tour,

— Nous nous tiendrons sur nos gardes. Allons rejoindre le cabriolet et rentrons vile. Je ne suis pas tranquille quand je reste trop longtemps dehors.

Et Gambremer s'achemina, suivi de son écuyer, vers la place où il avait laissé le véhicule. En arrivant à l'angle de la rue Poissonnière, ils aperçurent bien la voiture, mais non pas le cocher. Il pleuvait un peu, et Morillon n'avait pas quitté Tabri de la capote. Il s'était même endormi pendant que la Grise, habituée aux longues stations, allongeait mélancoliquement le cou sous le grésil. Le sommeil du mari de Jacqueline était si profond que Gambremer fut obligé de le secouer fortement pour le réveiller.

— Voilà, voilà, bourgeois! cria-t-il en se frottant les yeux; et, reconnaissant presque aussitôt son meilleur client, il ajouta : Comment, monsieur, vous v'ià déjà revenu?

— Bh! mon vieux, dit Gassonade, il y a deux heures que nous sommes partis.

— Tiens I c'est drôle 1 il me semblait que vous veniez de descendre.

— Voilà ce que c*est que de dormir.

— Que voulez-vous I j'étais entré boire un canon chez le marchand de vins; j'ai rencontré des particuliers que je ne connais pas; ils m'ont offert une tour-^ née, et, quand j'ai été assis dans le cabriolet, le froid m'aura saisi. Si vous n'étiez pas arrivé, j'aurais été capable de dormir jusqu'à demain matin.

— Ne perdons pas de temps, dit Gambremer.

— Montez, montez, nous allons rattraper ça; la Grise est reposée, elle va nous mener bon train.

Dès que son chargement fut au complet, le cocher fouetta et le cabriolet commença à remonter la rue Poissonnière.

— C'est drôle I dit Cassonade, toutes les fois que j'entends parler d'inconnus qui rôdent autour denous, je me figure toujours que ce sont des agents de Biroulas. „

— Oh ! ceux qui m'ont* payé à boire ayaient de trop bonnes figures pour être de la bande, dit Morillon. Si j'avais eu affaire à des gueusards dans le genre de celui qui nous a arrêtés au Pont-Neuf, je n'aurais pas accepté.

Gambremer ne prêtait pas beaucoup d'attention à ce dialogue, car toutes ses pensées étaient tournées vers la rue Pérou. Il lui tardait de revoir M"** Mongis et de lui communiquer ses nouveaux projets, auxquels il prévoyait bien quelques objections. La voiture avidt atteint le sommet de la courte pente par laquelle la rue aboutissait au boulevard et la Grise commençait à descendre au grand trot vers les Halles.

— Il me semble que nous penchons à gauche, dit Gambremer.

Il n'avait pas fini de parler que la roue se détacha du cabriolet, qui s'abattit lourdement sur le côté.

— Ah I monsieur, je vous l'avais bien dit, cria Cassonade.

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