CHAPITRE XI
ou LE CHEVALIER CASSE-COU VA SE PROMENER.
Les voyageurs du cabriolet jaune s'étaient relevés tout moulus de leur terrible chute. Le pavé de la rue Montorgueil n'est pas tendre, et la Grise, jetée sur le flanc avec une violence inouïe, se trouvait dans un état pitoyable. Mais le plus meurtri de tous était certainement Gambremer, et pourtant il n'avait pas besoin de ce nouvel accident.
Son épaule semblait prédestinée aux chocs les plus dangereux, car le pauvre chevalier assis à gauche dans la voiture était précisément tombé sur son côté faible. Fort heureusement pour lui, l'articulation avait résisté et l'ouvrage du docteur n'avait point été détruit. Le brave chevalier fut même le premier à se remettre sur pied et il aida ses compagnons à sortir du malcncon^ treux véhicule.
La foule s'était amassée et les badauds, suivant leur invariable coutume , avaient accablé les blessés de questions indiscrètes. Mais Morillon, qui était de fort mauvaise humeur, les avait mal reçus et, grâce à Taide empressée de quelques passants secourables, la jument avait été dételée, relevée et reconduite à la remise I i5
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de la rue de Vaugirard. Quant au cabriolet, il avait fallu se contenter provisoirement de le traîner tant bien que mal chez le plus prochain charron, car il était dans l'impossibilité de rouler et il fallait débarrasser la voie publique.
Gambremer avait dû rentrer à son domicile appuyé sur le bras de Cassonade qui, lui aussi, en était quitte pour de fortes contusions. Avant de se mettre au lit, le chevalier, quoiqu'il eût grand besoin de repos, avait voulu entretenir ses voisines des nouveaux projets qu'il méditait, et un grand conseil avait été tenu dans l'appartement de ces dames.
M"** Mongis ne s'était pas montrée d'abord très disposée à quitter Paris, mais l'éloquence de Cassonade avait fini par triompher de ses scrupules. Pour la décider, l'intelligent écuyer avait surtout fait valoir des raisons tirées de l'accident qu'il venait d'éprouver avec son maître.
Pendant que les oisifs entouraient la voiture versée et que Morillon jurait et sacrait en tirant son cheval des brancards, où il était resté les quatre fers en l'air, Cassonade avait fait son enquête sur les causes de l'événement. Il avait pu constater que Técrou de l'essieu ne se retrouvait pas, et il en avait conclu qu'on avait dû le dévisser avant que le cabriolet se remît en route. En effet, si le fer s'était rony)u fortuitement, on en aurait ramassé les fragments sur le pavé. L'intention de nuire aux voj'ageurs devenait évidente, et il n'était pas bien difficile d'expliquer comment les choses s'étaient passées.
Pendant que l'imprudent Morillon se laissait prendre aux séductions alcooliques des canons offerts par des inconnus, un complice aposté dans la rue avait enlevé
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récrou. Cette opération, assez facile par elle-même, pouvait d'autant plus aisément s'exécuter qu'il passait fort peu de monde dans la rue. Le coupable devait être le faux ivrogne rencontré sur le Pont-Neuf. Une fois le coup fait, il s'était esquivé, comptant bien sur l'elTet qui n'allait pas manquer de se produire. La roue tenait encore assez pour ne pas se détacher à la montée, mais il était certain qu'elle tomberait dès que le cheval prendrait les grandes allures, et, sur une pente aussi raide que la côte de la rue Montorgueil, la chute pouvait être mortelle pour les voyageurs.
Ces conjectures très plausibles étant admises, Cas* sonade ne pouvait plus douter que la nouvelle perfidie dont les protecteurs de Baïa avaient failli être victimes eût été machinée par Biroulas. Sa conviction était formée à cet égard et il n'avait pas eu de peine à la faire partager aux habitants de la rue Pérou. Il restait dé« montré qu'on marchait au milieu de trames ténébreuses, et que des ennemis insaisissables manœuvraient dans l'ombre contre l'enfant et contre ceux qui la défendaient. Fuir, se dérober par l'absence à cette persécution de tous les instants, devenait presque une nécessité de la situation. On convint donc qu'on irait dans le Midi, et le départ fut fixé au milieu de la semaine suivante.
Cambremer,tout en approuvant le projet de voyage, avait insisté pour mettre une dernière fois à l'épreuve les talents de l'indicateur de la rue de la Lune. Il se promettait du reste d'organiser en attendant une surveillance active autour de Baïa, et Cassonade avait été spécialement préposé à la garde de la petite fille. Marthe, il faut bien le dire, n'avait pas montré d'enthousiasme pour un plan dont l'exécution allait, pour
longtemps peut-être, la séparer de Paul, mais elle était de celles qui ne font pas volontiers montre de leurs sentiments et elle n'avait point osé exprimer ce qui se passait dans son cœur.
Gambremer possédait cette délicatesse de l'esprit qui fait deviner les plus secrètes pensées de ceux qu'on aime, et il s'était efforcé d'adoucir l'amertume de la future séparation des deux jeunes gens, en promettant un prompt retour.
— Nous reviendrons avant la fin de l'été, avait-il dit en souriant, et nous aurons encore le temps de profiter de la belle saison pour aller faire une visite à ^me Vernier.
La séance avait été levée fort tard, et Paul n'y avait point paru, retenu qu'il était sans doute à son bureau par quelque surcroit de travail.
Le lendemain, de t^ès bonne heure, le chevalier Casse-Gou monta chez ses voisines et, à leur grand étonnement, annonça l'intention de sortir avec Baïa. M""® M ongis hasarda quelques observations sur le danger de promener dans les rues une enfant que, Tavantveille, on avait essayé d'enlever. Mais Gambremer déclara nettement qu'il n'était pas homme à se laisser voler son plus cher trésor, et que son excursion devait donner des résultats très importants.
La veuve se rejeta alors sur des considérations tirées de la fatigue que devait ressentir encore la petite fille après les péripéties de son voyage à la barrière d'Enfer. Baïa avait été rapportée intacte par l'excellent commissaire; seulement, elle paraissait plongée dans une sorte de torpeur qui contrastait étrangement avec la vivacité habituelle de ses allures. Evidemment, sa jeune intelligence avait compris la grandeur du pérU miracu-
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leusement évité, et son petit • i. . . . rpar
de rudes épreuves. Mais le langage lui manquait pour raconter ses impressions, et elle ne s'était même pas expliquée, comme à l'ordinaire, par une pantomime vive et animée. Les détails de sa triste aventure restaient donc lettre morte pour sa protectrice.
En revanche, lorsque M"* Mongis lui fit entendre que son ami le chevalier voulait l'emmener, elle sut exprimer à merveille que ce projet lui plaisait. Baîa répéta plusieurs fois le nom de Francis, qu'elle savait prononcer, et se mit à battre des mains joyeusement.
Gambremer, enchanté de ces bonnes dispositions, s'empressa d'en profiter et sortit avec l'enfant chaudement enveloppée d'une bonne pelisse que Marthe avait confectionnée à son usage.
n avait un double but en entreprenant cette promenade.
D'abord, il voulait mettre à exécution une idée qui était venue autrefois à M"** Mongis. Une longue course dans Paris pouvait, par un heureux hasard, mettre la petite en face de la maison où elle avait dû loger en arrivant, car il n'était pas certain que Biroulas l'eût reçue dans son domicile de la barrière. Si ce hasard se présentait, le chevalier avait l'espoir assez fondé d^en tirer d'importants éclaircissements. De plus, il s'était souvenu qu'il connaissait un vieux savant, professeur émérite, et particulièrement versé dans les langues orientales qu'il étudiait avec acharnement depuis cinquante ans. Il avait donc résolu de faire examiner Baïa par cet érudit personnage, pour voir s'il parviendrait à donner la clé de l'idiome bizarre de la petite fille.
L'orientalbte logeait dans le quartier de l'Arsenal, et une visite à soâ cabinet fournissait une excellente oc-
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casion de faire du chemin dans la ville. Gambremer se proposait d'aller par les quais et de revenir par les boulevards, afin d'augmenter ses chances de découvertes en variant son itinéraire.
Il eut soin de commencer sa tournée en passant devant rOdéon, et, quand il fut devant la façade du classique monument, il se livra à tous les gestes que son imagination lui suggéra pour demander à Baïa si elle se souvenait d'être entrée là. Sa mimique ne fut pas perdue, car la petite exprima très clairement qu'elle reconnaissait le péristyle et sa lourde colonnade. Elle ajouta même, toujours par signes, qu'elle y était venue en voiture.
Ce détail inconnu jusque-là pouvait avoir son importance plus tard, si on parvenait à retrouver le fiacre qui avait amené Biroulas et ses victimes. Gambremer le nota soigneusement et continua sa route vers les quais.
Les allures de Baïa lui donnaient bon espoir. Elle trottait d'un pas alerte, tenant son bon ami Francis par la main et regardant avec une attention intelligente les passants et les maisons. A chaque carrefour, elle examinait d'un coup d'œil rapide les rues qui y aboutissaient et, une ou deux fois, elle fît mine de s'arrêter. Gambremer ne doutait pas que son esprit enfantin fût tendu vers le but qu'il se proposait lui-même. Ainsi secondé dans ses recherches, il avait assurément bien des chances de réussir, et il s'applaudissait tout en marchant d'avoir eu une si bonne idée.
Il arriva au Pont-Neuf par la rue Dauphine et, à peine Baïa eut-elle aperçu la Seine, qu'elle donna des marques évidentes de surprise. On avait pris la gauche du pont, et le fleuve avait alors de ce c%té-là une lar-
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geur que l'écluse de la Monnaie a beaucoup diminuée plus tard. Le chevalier éleva la petite fille dans ses bras pour qu'elle pût mieux jouir de ce spectacle grandiose, et il lut bientôt sur sa figure qu'elle le voyait pour la première fois. La rivière surtout paraissait la frapper d'admiration, et il y avait plusieurs indices à tirer de cet étonnement si naïvement exprimé.
D'abord, il était probable qu'elle n'avait jamais tra< versé d'une rive à l'autre, au moins pendant le jour. Gambremer, qui avait l'imagination vive, allait même plus loin dans ses conjectures, car il concluait de l'étonnementde Bala qu'elle n'avait jamais vu de grande rivière. Mais, pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, il lui aurait fallu pouvoir comprendre une enfant que les leçons de Marthe n'avaient point encore mise en état de répondre à des questions si compliquées. Cette im* possibilité de converser devenait plus irritante à mesure que les événements se précipitaient, et le chevalier ne se dissimulait plus qu'il n'arriverait à rien tant qu'il n'aurait pas trouvé un interprète.
— Décidément, murmura-t-il en hâtant le pas, il n'y a que mon vieil ami, le père Dillénius, qui puisse nous tirer d'embarras.
Gambremer arriva sans autre incident au quai de l'Arsenal, où demeurait l'orientaliste sur lequel il fondait tant d'espérances. Il reconnut la vieille maison où il était venu plus d'une fois consulter son savant ami sur quelque difficulté historique ou littéraire, car le chevalier, tout Casse-Cou qu'il était, avait toujours eu un goût très prononcé pour l'étude. Sa liaison avec le professeur remontait à l'époque de son expédition en Grèce; il avait voulu, avant de partir, prendre quelque teinture des langues du Levant. La science qu'il avait
acquise dans ces séances ne lui avait été d'aucun secours, il faut le dire, d'abord parce que le temps lui avait manqué pour s'instruire et ensuite parce qu'à peine débarqué en Morée il était entré à l'hôpital. Cambremer avait donc revu la France sans rapporter la moindre connaissance d'une langue étrangère quelconque. Il n'en professait pas moins le plus grand respect pour l'érudition du solitaire de l'Arsenal, et il comptait que la visite qu'il allait lui faire ne serait pas en pure perte.
Ce savant avait, depuis plus de vingt ans, élu domicile au premier étage d'un bizarre édifice que le goût douteux de la fin du seizième siècle avait orné de frontons superposés. La façade de cette construction compliquée ne manquait pas d'une certaine majesté; mais les murs montraient d'énormes lézardes, le toit s'effondrait, et les aménagements intérieurs étaient si peu en rapport avec les besoins de la vie moderne, que l'orientaliste était le seul locataire assez intrépide pour habiter un pareil immeuble.
Le chevalier Gasse-Gou monta avec BaSa un escalier de pierre, dont les marches disjointes laissaient apercevoir des abîmes béants, et, à force de précautions, il » arriva, sans se rompre les jambes, devant une porte vermoulue. Elle était entr'ouverte et il n'eut que la peine de la pousser.
Un long corridor, fort mal éclairé, le conduisit dans le sanctuaire où le vieillard qu'il venait consulter donnait ses audiences. C'était un réduit voûté qui pouvait à grand'peine recevoir trois personnes à la fois. L'espace d'ailleurs y était encore diminué par des entassements de livres et des montagnes de papiers de toute forme et de toute dimension. Les murs disparaissaient sous d'immenses pancartes couvertes de caractères
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étranges, et un œuf d'autruche suspendu au plafond donnait à ce singulier cabinet de travail un certain cachet exotique. Il n'y manquait guère qu'une demidouzaine de cornues et deux ou trois télescopes pour le transformer en laboratoire d'alchimiste ou en observatoire d'astrologue.
Assis devant une table et penché sur un manuscrit jauni par le temps, le maître du logis semblait avoir été créé tout exprès pour figurer au milieu de ce cadre presque fantastique. M. Dillénius s'était appelé autrefois dom DilléniuSy car il avait appartenu avant la Révolution à l'ordre des Bénédictins, et il devait approcher de quatre-vingts ans. C'était un grand vieillard chauve et courbé par Tàge, mais encore vert, et doué d'un nez magistral qui tendait à rejoindre un menton saillant. Avec sa bouche rentrée, ses gros sourcils hérissés et ses yeux enfoncés dans leur orbite, il rappelait vaguement le type de Polichinelle et il avait au premier abord toute l'apparence d'un redoutable sorcier. Un Italien aurait évité le regard encore vif qui jaillissait de ses prunelles rondes et se serait enfui de peur de subir l'influence du mauvais œil. Au demeurant, le père Dillénius, comme ses élèves le nommaient familièrement, était un excellent homme, incapable de jeter le moindre sort et très capable de rendre service, à condition toutefois de ne pas être obligé de quitter ses chers bouquins.
Depuis qu'il avait renoncé au professorat, il ne sortait plus de son antre scientifique. Il prenait ses repas en se servant d'un in-folio en guise de table, et il avait même trouvé le moyen d'y coucher sur de moelleuses paperasses. La grande œuvre à laquelle il avait voué ses dernières apnées, ét^it la réduction d'un diction*
naire thibétàin qu'il croyait destiné à révolutionner le monde savant. A peine consentait-il à égayer de temps en temps cette besogne ardue en se hvrant à des traductions de poésies sanscrites fort antérieures à notre ère.
Cambremer ne doutait pas de tirer un éclaircissement immédiat de cet érudit, qui considérait Texplication des langues vivantes de l'Orient comme un simple jeu. Dom Diliénius était un livre qu'il suffisait de feuilleter, un puits de science où on n'avait qu'à puiser, et le succès de la consultation semblait à peu près certain. En entendant des pas, il leva les yeux pour voir la figure du profane qui venait le déranger.
— Quoi! c'est vous, mon cher enfant! 6*écria4-il dès qu'il eut reconnu son ancien élève, quel bon vent vous amène? Auriez-vous par hasard le projet d'entreprendre un nouveau voyage dans le Levant? Cela tomberait à merveille, car je vous chargerais de collationner un certain manuscrit persan qui doit se trouver dans la bibliothèque des moines du mont Athos, et...
— Je regrette, mon cher maître, de ne pouvoir vous rendre ce service, interrompit Cambremer, mais ce n'est pas l'envie de retourner en Grèce qui m'amène.
— Tant pis, mon cher enfant, tant pis, car ce manuscrit est fort curieux, et je suis le seul à soupçonner son existence, de sorte que...
— Je viens vous consulter au sujet de cette petite fille, dit vivement le chevalier pour arrêter les expansions philologiques du vieillard.
— Tiens ! je ne l'avais pas aperçue; mes compliments, cher ami, vous devez être fler d'être le père d'une si jolie enfant.
Pom Dilléuius avait su autrefois que Gambreiper
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avait perda sa femme et sa fille, mais les savants oublient vite les faits matériels de la vie, et celui-là poussait si loin l'indifférence sociale que, huit mois après la révolution de Juillet, il croyait encore le roi Charles X assis sur le trône de France. Aussi Cambremer qui le connaissait ne s'étonna point de son erreur et s'éver* tua à lui raconter brièvement l'histoire de sa pro* tégée.
Ba!a ne s'était nullement effarouchée en entrant dans ce sombre cabinet, et l'aspect de ce vieillard dé* chamé ne paraissait pas lui inspirer la moindre crainte» Elle le regardait avec de grands yeux étonnés, qu'elle tournait de temps en temps vers son ami Francis comme pour lui demander l'explication de leur visite.
Dès que le chevalier Gasse-CSou eut exposé le singulier cas qu'il venait soumettre à l'orientaliste, celui-ci se redressa comme un cheval de troupe qui entend la trompette.
— Peste I mon cher enfant, s'écria-t-il en se frottant les mains, voilà qui est curieux, très curieux, ma foi I et vous avez eu une idée lumineuse. Ah ! elle parle une langue inconnue, cette chère petite! Ah ! personne n'a pu la comprendre I Vous vous êtes dit : Je vais aller trouver mon vieil ami Dillénius, dans sa masure du quai de l'Arsenal; et vous avez eu bien raison.
• ^- J'ai compté, en effet, mon cher maître, sur votre obligeance autant que sur votre science; j'ai le plus grand intérêt à faire parler Baîa, et vous seul peut-être dans tout Paris pouvez me rendre ce service.
— Ohl moi seul, c'est aller bien loin, dit modestement dom Dillénius, et il ne faut pas faire fl des orientalistes officiels ; mais enfin je me flatte d'en savoir aussi lonç gu'eux, et vous allez le voir* Faites S6ul9-
ment approcher la petite, parce que j'ai Toreille un peu dure.
Gambremer avança la chaise sur laquelle il s'était as* sis et mit Baïa sur ses genoux.
— Maintenant, mon ami, reprit le savant en se renversant d'un air satisfait dans son fauteuil, dites-lui de parler.
Cet ordre, qu'il lui semblait si simple de donner, ne laissait pas que d'embarrasser beaucoup son ancien élève. Baïa n'était pas comme les enfants de son âge qui babillent volontiers à tout propos. Soit qu'elle fût d'un naturel silencieux, soit qu'elle sentit l'inutilité de prononcer des paroles que personne ne comprenait, elle gardait la plupart du temps uu silence mélancolique. SjBS entretiens avec Marthe se passaient en pantomimes à peine semées de quelques rares interjections dans son idiome anonyme. Il 7 avait donc bien peu de chances qu'elle desserrât les dents en présence d'un étranger* Mais la véritable difficulté pour Gambremer consistait à la prier de donner au savant un échantillon de.sa langue maternelle. Gomment commander de parler à un enfant qui n'entendait pas un mot de français?
— Mon cher maître, dit le chevalier, je crois qu'i* vaudrait mieux procéder par le système inverse. Au lieu d'attendre que la chère petite s'explique, si vous l'interrogiez vous-même, dans tous les idiomes que vous savez si ,bien, nous arriverions plus vite à un résultat.
— Vous avez raison, répondit M. Dillénius après un instant de réflexion, je vais commencer l'examen.
Il se leva pour prendre sur les rayons de sa bibliothèque sept ou huit bouquins poudreux, qu'il étoU d«^ vant lui.
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— Nous allons, reprit-il, procéder par élimination, comme disent les mathématiciens, c'est-à-dire que je Tais d'abord essayer les langues les moins connues. A mesure que j'en aurai épuisé une, je passerai à une autre jusqu'à ce que nous arrivions à la sienne.
Gambremer était tout oreilles.
— Voici d'abord les Védas, en sanscrit, dont je vais lui lire quelques passages.
— Le sanscrit est une langue morte,hasarda timide* ment le chevalier.
— Oui, mais les prêtres de l'Inde la connaissent, et qui vous dit que cette enfant n'a pas été élevée dans une pagode, où on la destinait aux fonctions presque sacrées de bayadère?
La supposition semblait peu probable à Gambremer, mais il laissa le professeur tenter l'aventure. La lecture commença, et les sons bizarres que dom Dillénius articulait avec une lenteur majestueuse ne produisirent pas le moindre effet sur la petite fille.
— Nous allons passer aux idiomes vulgaires de Tlndoustan, dit sans sourciller l'orientaliste. Il y en a six principaux et je vais commencer par le tamoul.
Après cette énonciation savante, il se remit bravement à psalmodier des phrases étranges, et ce n'était pas un spectacle médiocrement curieux que celui du vieillard lisant et de Bala l'écoutant d'un air étonné. Mais il eut beau employer successivement tous les dialectes de la péninsule indienne, l'enfant ne donna aucun signe qui pût faire penser qu'elle comprenait.
Dillénius, suivant la méthode qu'il avait annoncée, se rabattit sur des langues moins excentriques* Le per« tan et le turc y passèrent sans plus de succès, et Cam^ bremer commençait à désespérer, quand le savant, ou*-
vrant un gros livre à fermoirs de cuivre, se mit à lire lentement ces mots baroques :
— El hamdou lillahi rabbi el àlàmina,
— Rahmani rahimi, continua la petite fille avec une vivacité extraordinaire,
— Elle comprend ! s'écria Cambremer au comble de rémotion.
Pendant qu'il s'exclamait ainsi, Baïa continuait à prononcer une série de mots plus bizarres les uns que les autres. Elle débitait cette espèce de mélopée avec une volubilité incroyable, et, après avoir lancé ainsi un certain nombre de phrases, elle s'arrêta brusquement. On aurait été tenté de croire qu'elle récitait une leçon.
Dom Dillénius semblait ravi d'avoir enfin fait vibrer cet instrument jusqu'alors muet. Il suivait le débit de la petite fille en hochant la tête d'un air capable, et lançait de temps à autre à son ancien élève un coup d'oeil triomphant.
Quand le silence se fut rétabli et que Baïa eut repris son calme imperturbable, Cambremer voulut naturellement se renseigner sur la découverte que la science de l'orientaliste venait de faire.
«—Eh bien ! mon cher maître? demanda-t-il avec une anxiété indicible.
— Eh bienl mon cher enfant, je vous avais dit que j'en viendrais à bout et je ne m'étais pas trompé, répondit le savant en se frottant les mains.
— Mais quelle est cette langue et que vous a dit Baïa?
* — Cette langue est la plus simple de toutes et celle par laquelle peut<6tre j'aurais dû commencer. Quant à ce que la petite a dit, cela ne vous intéresserait guère,
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car elle a tout simplement acheré le premier verset do Coran dont j'avais récité le commencement.
— Le Coran ! s'écria le chevalier, mais alors elle parle l'arabe.
— Oh! et très purement, je vous assure. On ne prononce pas avec plus de correction la formule sacramentelle du mahométisme, et voire élève ferait honneur à un Ouléma de Damas ou du Caire.
— C'est incroyable ! murmura Cambremer stupéfait. Par quelles étranges aventures cette enfant a-t-elle été amenée d'Orient en France? Quel rapport peut-il exister entre le pays où elle a dû naître et un Biroulas qui passe sa vie à frauder l'octroi de Paris?
C'était plutôt à lui-même qu'à dom Dillénius que le chevalier adressait ces questions, mais son savant ami se chargea d'y répondre.
-<- Maintenant, dit-il avec un certain air de satisfac* tion, le reste va marcher tout seul, car il y a bien trente ans que je sais l'arabe à fond, et je suis même charmé de trouver une occasion de le parler. Que voulez-vous que je lui demande à cette charmante petite fille?
— Son histoire, celle de sa mère, celle de l'affreux drame auquel elle a été mêlée, le nom de son persécuteur, l'adresse de la maison où elle a logé en arrivant...
<— Bon I bon ! c'est trop de choses à la fois. Je vais procéder par ordre et m'enqnérir d'abord de son origine et de sa famille.
Cambremer se recueillit pour écouter le dialogue et surtout pour ne pas perdre un mot de la traduction sur laquelle il comptait.
Baîa, après avoir débité son verset, était restée attentive. On devinait que sa petite tête travaillait pour saisir le sens de cette scène et qu'elle attendait la suite,
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Le professeur se rengorgea et, après avoir toussé deux ou trois fois, commença à lui adresser la parole. Il entama un discours qu'il prononça avec une voix solennelle et non sans ânonner quelque peu.
Cambremer, il est inutile de le dire, n'y entendit rien. Il distingua bien des consonnances analogues à celles qui tout à l'heure avaient frappé ses oreilles, mais pas une syllabe intelligible.
Pendant que l'orientaliste parlait, Baïa le dévorait des yeux, et ses traits enfantins exprimaient une vive contention d'esprit. Après deux bonnes minutes employées à s'exprimer assez péniblement, dom Dillénius se tut, fit un signe d'intelligence au chevalier et s'apprêta à suivre la réponse de la petite fille qu'il venait d'interroger si savamment. Celle-ci ne se pressait point. Elle regardait alternativement le vieillard et Cambremer comme pour demander ce qu'on lui voulait* Enfin elle se décida, et commença à son tour une assez longue tirade qu'elle débita avec autant de rapidité que dom Dillénius avait mis de lenteur à pérorer.
A mesure qu'elle avançait dans son récitatif, la figure du savant se rembrunissait, ses lèvres se pinçaient, son cou s'allongeait, ses oreilles se tendaient. Il était visible que toutes les forces de son intellect se concentraient sur une audition difficile. Quand Baïa eut fini, il se moucha longuement, passa la main sur son front, leva les yeux au ciel, ouvrit la bouche pour articuler des sons qui ne sortirent point, et finalement tomba dans une méditation profonde.
— Cher maître, je vous en supplie, tirez-moi de peine, dit Cambremer ; traduisez-moi ce qu'elle a dit.
— Mon ami, soupira dom Dillénius, je doia vou» faire un aveu pénible^
— Ezpliquez-Tous, de grâce, je meurs d'impatience.
— Hélas I je n'y puis mettre un terme, car je n'ai pas compris cette petite.
— Gomment I mais c'est impossible! vous m'aviez dit* que sa langue était l'arabe et que vous la possédiez à fond... ce sont vos propres expressions.
— A fond, oui... sans doute... mais...
— Hais n'est-ce donc plus en arabe qu'elle parle?
— Mon Dieu! si... je le crois... j'en suis môme sûr, car j'ai saisi par-ci par-là des mots dont j'ai reconnu les terminaisons, quoiqu'elle les estropie beaucoup.
—Vous disiez tout à l'heure qu'elle s'exprimait avec une correction parfaite.
— Tout à l'heure elle répétait le premier verset du Coran, le fatha, qu'elle aura appris par cœur et que tous les musulmans, depuis le Maroc jusqu'à la Perse, prononcent de la même manière, tandis que mainte^ nant...
— Maintenant?
— Elle parle l'arabe vulgaire, quelque affreux patois de Tunis ou de Tanger, et c'est bien différent.
— Quoil s'écria Garabremer avec emportement, vous étudiez depuis trente ans, dites-vous, cette langue maudite et vous n'êtes pas en état de soutenir une conversation. Si c'est là tout ce que votre science a produit I..*
Le bon chevalier se modéra en voyant la contenance humiliée du vieillard.
— Pardon, mon cher maître, dit-il d'un ton plus doux, mais cette nouvelle déception est si cruelle I
— Je le conçois, mon enfant, je le conçois, balbutia rorientaliste de plus en plus décontenancé; voilà ce que c'est de n'être jamais sorti de mon cabinet. Je tra-
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duis k livre ouvert le Coran et les Mille et une Nuits, mais le premier matelot venu, s'il a fait une seule escale dans le Levant, entendrait mieux que moi le babillage de cette petite fille.
— Il est vraiment inouï qu'il y ait entre le langage écrit et le langage parlé une différence...
— Énorme, mon cher enfant; il y a les voyelles qui ne ne s'écrivent pas, les signes d'accentuation.,, que vous dirai -je?
— Ainsi, dit Gambremer avec amertume, il faut renoncer à l'espérance que j'avais mise en vous,
— Je vais essayer encore, dit le vieillard en secouant la tête.
Il essaya en effet, mais la seconde tentative ne réussit pas mieux que la première. Il ânonna de plus en plus et il devint évident que Baïa ne le comprenait pas du tout. Gambremer se désolait, quand il lui vint une idée.
— Si à cause des différences de prononciation elle n'entend pas ce que vous lui dites , peut-être le liraitelle, si vous l'écriviez.
— J'en doute, murmura dom Dillénius; car les femmes d'Orient ne poussent pas leurs études jusqu'à la lecture, mais enfin nous pouvons nous en assurer.
Et, pour tenter une dernière expérience, il prit sur la table le volumineux Coran et le mit sous les yeux de Bala. La petite fille regarda avec une certaine curiosité, à peu près comme elle aurait regardé un livre de gravures, et il devint bientôt évident que les caractères bizarres qu'il contenait n'avaient pour elle aucun sens.
— Je vous l'avais bien dit, elle ne sait pas lire l'arabe, soupira l'orientaliste.
— Il est donc dit que nous ne saurons rien I soupira le chevalier Gasse-Gou.
— Mais il me semble que nous savons déjà quelque chose.
— Quoi donc?
— Nous connaissons sa nationalité ou tout au moins sa religion. On ne sait point par cœur une $ourate du Goran sans être musulmane.
— Ge n'est pas là une indication suffisante. Les musulmans sont répandus dans le vieux monde tout entier.
— Mon Dieu! dit timidement Dillénius, je ne voudrais pas être trop affirmatif, mais il me semble bien que l'arabe parlé par cette petite fille doit être un dialecte occidental, un des idiomes barbaresques.
— Ëhl qu'importe! nous n'en sommes pas plus avancés.
— Mais, pardon! nous avons à la Bibliothèque royale, une école d'interprètes, et peut-être...
L'orientaliste ne s'était pas décidé sans peine à donner cette indication, car elle impliquait un aveu pénible. Elle l'obligeait à convenir qu'il existait à Paris des gens plus capables que lui de soutenir une conversation familière dans cette langue à laquelle il avait consacré tant de veilles. Mais ce fut pour Gambremer un trait de lumière.
— Vous avez raison, cher mattre, dit-il en se levant brusquement, je vais aller de ce pas rue de Richelieu. D'autant plus, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, que j'ai affaire au cabinet des Estampes.
Dom Dillénius était tellement abasourdi par sa déconvenue, qu'il ne fit aucune tentative pour retenir son ancien élève. U se borna à lui serrer silencieusement
la main avant de se replonger dans ses livres. Une minute après, le chevalier Casse-Cou et Baïa se retrouvaient sur le quai de l'Arsenal.
Cambremer, pour aller à la Bibliothèque, ne prit pas le chemin le plus court. Il voulait utiliser sa journée en faisant faire à l'enfant le plus long trajet possible à travers Paris, afin de multiplier les chances de reconnaissance domiciliaire. Il gagna donc la place de la Bastille et se mit à suivre la ligne des boulevards.
Baïa semblait toute joyeuse de marcher et ne donnait aucune marque de fatigue. Son protecteur avait soin de lui faire remarquer tout ce qui plaît à son âge, les boutiques de jouets et de sucreries, les divertissements en plein vent, mais elle y donnait fort peu d'attention, et le boulevard du Temple, oîi se tenait alors une foire permanente, ne triompha même pas de son indifférence. On arriva sans incident jusqu'à la hauteur du Gymnase; mais là Baïa s'arrêta et se mit à regarder autour d'elle avec beaucoup d'attention.
Ce ne pouvait pas être l'ex-théâtre de Madame devenu, après la Révolution de Juillet, le théâtre du Gymnase, qui excitait à ce point l'attention de Baïa. Cependant la petite fille regardait avec une persistance singulière sa façade monumentale. Il était évident qu'elle croyait avoir déjà vu ce cube de maçonnerie percé de grandes fenêtres, mais il n'était pas permis de supposer qu'elle y eût élu domicile]en arrivant à Paris.
Cambremer eut bientôt l'explication de la curiosité manifestée subitement par Baïa, à l'endroit du vilain péristyle. Après l'avoir examiné, elle regarda successivement les deux perspectives du boulevard vers la Madeleine et vers la Bastille et finit par lui tourner le dos.
— C'est un point de repère, murmura le chevalier
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qui suivait tous ses mouvements avec une émotion profonde.
D ne se trompait probablement pas de beaucoup ; car, après une ou deux minutes d'hésitation, la petite fille lui saisit le bras avec une vivacité extraordinaire et lui montra du doigt une ruelle qui s'ouvrait sur le boulevard précisément en face du théâtre. ~ Cambremer ne fréquentait pas beaucoup ce quartier fort éloigné de son domicile, et il n'y était pas venu depuis les visites qu'il avait faites à M. fiousenna. Mais il lui semblait bien reconnaître la maison où le banquier avait ses bureaux.
C'était une vaste construction faisant face au boulevard et flanquée latéralement de deux rues étroites. La voie de droite était précisément celle que Ba!a désignait.
Bien qu'il lui semblât fort peu probable que l'enfant eût été amenée là par un Biroulas qui, par suite de son métier de fraudeur, devait résider aux alentours des barrières, le chevalier Casse-Gou tenait à ne pas négli-. ger un indice aussi précieux. Il traversa le trottoir, lequel, à cette époque, n'était point revêtu d'une couche de bitume et se contentait du modeste pavé municipal. En revanche, des arbres magnifiques, dont les révolutions ont eu raison plus tard, étendaient leurs rameaux presque jusqu'aux boutiques, et Cambremer eut quelque peine à lire l'inscription tracée à l'angle de la ruelle sur une plaque jaune que la pluie avait fortement détériorée. Il finit cependant par déchiffrer les mots : Rue Sainte-Barbe, qui ne lui rappelaient aucun souvenir.
Baîa le tirait toujours par la manche, et sa persistance était significative. Cambremer se laissa conduire et entra avec elle dans la ruelle.
C'était un couloir entre deux pâtés de maisons, qui n'avait que des droits douteux à faire partie du classement voyer de la ville de Paris. Le pavage disjoint y figurait assez bien les.vaguesde la mer et la boue y avait droit de cité. Quant aux habitations qui la bordaient, elles auraient fait la joie d'un aquarelliste et le désespoir d'un édile, car elles manquaient absolument de régularité et offraient à l'œil les inclinaisons les plus pittoresques. Aux étroites fenêtres, percées au hasard dans les murs décrépits, pendaient des loques variées et, au bord des mansardes, surplombaient des caisses destinées à satisfaire Tinnocente passion des locataires pour le jardinage en chambre. En fait de boutiques, on ne voyait guère que des auvents à l'abri desquels s'étalaient des marchandises innommées, vieilles ferrailles, livres dépareillés et vêtements usés. On se demandait sur quels chalands pouvaient compter les industriels qui avaient installé leur commerce dans une rue où personne ne passait sans avoir affaire à un de ses habitants. Et ces habitants étaient rares, à en juger par le petit nombre de portes qui s'ouvraient des deux côtés de cette venelle sordide.
Vers le milieu, à trente pas du boulevard à peu près, Baïa s'arrêta brusquement devant une maison dont la façade grisâtre faisait ventre et semblait menacer de s'écrouler sur la voie publique. Au-dessus d'une allée dont la porte était ouverte, on pouvait lire l'inscription suivante & demi effacée par le temps :
Chambres et cabinets meublés à louer.
L'immeuble sur la muraille duquel était peinte cette offre engageante n'était certe» pas fait pour attirer des
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locataires respectables. II avait la mine de devoir héberger de préférence cette fraction nomade de la population parisienne qui vit au jour le jour et qui logea la nuit.
Gambremer avait peine à se faire à l'idée que la charmante femme entrevue dans la loge de TOdéon eût pu habiter, ne fût-ce qu'une heure, un pareil taudis. Et pourtant les gestes de Bala étaient de nature à dissiper ses doutes. La pauvre enfant essuyait de grosses larmes qui roulaient sur ses joues, se cramponnait à la main de son protecteur et faisait tous ses efforts pour l'entraîner dans la maison.
n était difficile d'exprimer plus clairement qu'elle reconnaissait avec émotion l'endroit où sa pauvre mère était descendue avec elle en arrivant à Paris et qu'elle avait peut-être même l'espoir de l'y retrouver encore. En y réfléchissant, d'ailleurs, on pouvait bien admettre que Biroulas, pour mieux se cacher, eût choisi précisément une auberge infime, dans un quartier très éloigné de celui où il avait établi le centre de ses affaires véreuses. Le chevalier Gasse-Gou franchit donc le seuil fangeux de ce bouge.
Il était aussi troublé que Bala, en s'avançant à tAtons dans l'allée^ et il tâchait cependant de reprendre son sang-froid, car il sentait qu'il allait peutrêtre en avoir besoin. Arrivé au bout de ce couloir obscur, il aperçut à sa gauche une lueur rougeâtre et il entendit une voix enrouée qui lui criait :
— Que que vous demandez?
Gambremer allongea la tête en s'efforçant d'apercé^ Voir l'être humain qui l'interpellait du fond de ce trou. II ne vit rien ; mais une acre odeur de cuisine lui révéla que la lumière douteuse qui tremblottaît devant lui
venait d'un foyer où cuisait quelque mets & l'usage des portières.
— C'est y après la f rangeuse du troisième ? reprit la voix.
Cette fois, le chevalier reconnut que cet agréable organe appartenait à une femme et il fit un pas pour pénétrer dans son autre. U y fut accueilli par un horrible miaulement et on lui cria avec colère :
— Faites-donc attention, vous allez écraser Mistigris.
Mistigris était un chat dont les prunelles luisaient dans l'obscurité, comme pour compléter cet intérieur digne en tout point d'une sorcière.
— Madame, commença Cambremer, je voudrais avoir quelques renseignements sur un de vos anciens locataires.
— Ahl ben/si vous croyez que je me souviens de tous ceux qui logent ici, vous vous trompez, mon fiston/
Après avoir lancé cette réponse médiocrement encourageante, la maîtresse du lieu s'était avancée en posant les deux poings sur ses hanches et cherchait à envisager l'intrus qui venait déranger la confection de son potau-feu. Gambremer se trouvait, à vrai dire, assez embarrassé. Il n'avait aucune envie de mettre cette virago dans la confidence de ses projets et il craignait de les trahir en la questionnant trop directement.
— C'est un de mes amis, dit-il en cherchant à prendre un ton dégagé, un de mes amis qui a dû descendre ici, il y a quinze jours ou trois semaines^ avec une dame et une petite fille.
Le chevalier croyait avoir imaginé une ruse très adroite, et il en attendit l'effet avec confiance.
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*- Une dame ! répéta la Tîeilley nous ne logeons pas de dames ici.
Et, malgré cette affirmation, elle ajouta presque aussitôt :
— Gomment quil s'appelle votre monsieur? Gambremer hésita un instant, mais il n'y avait plus
moyen de reculer, et il dit avec un air indifférent :
— C'est un négociant de province qui se nomme M. Biroulas.
La mégère fit un bond en arrière, et au lieu de répondre, elle se pencha sur le foyer avec une vivacité dont on ne l'aurait pas crue capable» et se releva tenant à la main une chandelle allumée. Le chevalier Gasse-Gou put enfin voir les traits du Gerbère femelle qui le recevait si mal, et il regretta immédiatement de s'être tant avancé. Jamais plus hideuse créature ne s'était montrée sous un plus ignoble accoutrement. Le trait saillant de son visage grêlé était un nez recourbé en forme de bec d'oiseau de proie, et son costume se composait d'un indescriptible amas de guenilles multicolores. Elle regardait Gambremer avec de petits yeux ronds et fixes comme les yeux d'une chouette, et elle n'avait pas encore aperçu l'enfant qui se serrait timidement contre son protecteur. Baïa fit un mouvement qui la découvrit et la vieille poussa ime sorte de grognement qu'elle essaya aussitôt de transformer en accès de toux.
— Baroulas... Bitoulas... grommela- t-elle, conuais pas... connais pas.
Gambremer ne doutait plus, et l'embarras mal dissimulé de cette harpie disait clairement qu'elle connaissait à merveille cel|û dont elle affectait d'estropier le nom.
— Cherchez bien, dit le chevalier d'un ton ferme ; I 16
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je suis sûr que mon ami a logé ici et je suis décidé à le retrouver.
La mégère lui lança un regard équivoque et dit en baissant la voix :
— Il n'aurait pas, par hasard, un autre nom, votre ami?
Il n'y avait point à se méprendre sur le but de cette insinuation, et, si peu habitué que fftt Cambremer aux procédés des coquins, il devinait bien que les complices de Biroulas devaient se servir d'un mot de passe et que c'était ce mot que la vieille lui demandait. Mais, bien entendu, il était dans l'impossibilité de le fournir, et il commençait^ à s'apercevoir qu'il faisait fausse route. Ce n'était pas en poussant à bout la mégère qu'il pouvait espérer en obtenir un aveu.
Aller chercher un commissaire de police était le parti le plus simple, mais comment lui faire comprendre la situation? Gomment lui persuader que les vagues indications d'une petite fille qui ne savait pas un mot de français prenaient une valeur sérieuse en les rapprochant du singulier accueil de la vieille? SiBaîa avait pu s'expliquer, les choses auraient pris tout de suite une autre tournure, et son protecteur se rappela fort à propos qu'il était en route pour aller chercher un interprète à la Bibliothèque et qu'il lui serait facile d'en ramener un.
— Non, madame, non, je ne connais pas d'autre nom à mon ami, et peut-être me serai-je trompé en venant le demander ici... On m'avait dit qu'il avait dû loger en face du Gymnase et...
— Il y a la rue Saint-Etienne, là tout à côté, grommela l'horrible vieille.
— J'y vais, s'écria Gambremer en entraînant hors de