CHAPITRE X
LA SOftt l>t dC01»tôlV.
Trois semaines s'étaient écoulées, et, en trois semaines, on dénoue bien des situations. Celle des deux amoureux avait trouvé enfin une solution inespérée. Le mariage de Paul Vemier avec Marthe Mongis était décidé et, d'un commun accord, on était convenu de le célébrer dans la pauvre église de cette paroisse de Kerpenhir, où s'élevait le dernier manoir des Porspoder.
M* AUanic avait déclaré qu'il ne souffrirait pas que le contrat fût signé ailleurs que dans son étude, et il s'était si généreusement compromis pour ses amis les Parisiens, que personne ne songea à lui contester ce privilège.
Par une fraîche matinée d'avril, les fiancés et tous ceux qui les aimaient se trouvaient donc assis sur l'herbe courte et drue de la lande de Carnac, autour d'un succulent déjeuner champêtre. Le notaire avait voulu absolument faire visiter à ses hôtes la grande curiosité du pays, et M"* Allanic avait eu soin d'envoyer des provisions suffisantes pour satisfaire un ap-
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petit aiguisé par trois heures de marche assez pénible.
Le couvert avait été mis au pied d'un énorme bloc de granit, planté la pointe en bas, et les convives avaient sous les yeux un paysage qui ne ressemblait guère au parc de Saint-Gloud ou à la forêt de Montmorency. Les vertes pelouses et les frais ombrages qui charment les pique-nique de la banlieue, étaient remplacés là par les tristes bruyères et les pierres gris&tres du plus célèbre sanctuaire des Druides. De longues avenues de menhirs, ces grossiers obélisques gaulois, s'étendaient à perte de vue, pareilles à ces interminables rangées de sphinx qui précèdent les temples de la Haute-Egypte.
L'analogie est frappante entre les deux civilisations : mêmes masses informes, mêmes agencements mystérieux de ces monuments primitifs d'un âge disparu. Le ciel seul diUFère et le soleil qui dore les portiques de Louqsor manque absolument à la vieille Armorique.
Ce jour-là, le vent de mer courbait les ajoncs et sifflait mélancoliquement à travers la lande, mais les invités de M* Allanic ne s'inquiétaient guère de la tristesse du temps. Paul et Marthe avaient au cœur assez de joie pour défier tous les nuages gris de la pluvieuse presqu'île, et la nature avait beau se voiler, ils la voyaient avec les yeux de la jeunesse heureuse.
Les deux mères prenaient leur large part du bonheur de leurs enfants, et Baïa jouait gaîment avec les petites filles du notaire. Quant à M* Allanic et à son inséparable ami, Francis Cambremer, ils jouissaient de leur œuvre et ils ne pouvaient se lasser de contemplcf le riant et paisible tableau.
La fête était complète, car le père Leguern n'avait point été oublié dans les invitations et Cassonade luimême avait pris place au festin. Sa blessure était fer-
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mée et n'avait eu d'autre conséquence fâcheuse que de le forcer pour quelque temps encore à marcher avec des béquilles. Cet inconvénient, du reste, ne lui avait rien fait perdre de sa bonne humeur et il ne tarissait point en propos joyeux.
Le déjeuner venait de finir et, comme le ciel se couvrait de plus en plus, M" Allanic proposa de faire une promenade dans les allées druidiques avant de regagner Kerpenhir.
— Venez, mon cher Francis, dit-il au chevalier Casse- Cou, je veux vous convaincre que vous n'avez rien vu en Grèce d'aussi curieux que nos pierres de Carnac.
Cambremer prit le bras de son ami et ils s'en allèrent en causant, pendant que les femmes et les enfants s'amusaient à cueillir les pâquerettes blanches et les bruyères roses de la lande. Les amoureux avaient bien su rester en arrière, et, au pied des sombres pierres qu'avaient rougies jadis les sacrifices humains, ils échangeaient les douces paroles qu'on se dit à vingt ans quand on s'aime.
Cassonade s'était attardé avec les bouteilles et livrait un dernier combat à la croûte entamée d'un respectable pât^. Leguern, qui s'intéressait médiocrement aux monuments druidiques, vaquait aux préparatifs du départ.
— Eh bien 1 mon ami, disait M" Allanic, quand je vous affirmais que tout s'arrangerait. La lettre du directeur général des douanes est arrivée hier et l'administration reconnaît que les trois cent mille francs en or appartiennent à M. Vernier. Notre jeune ami entrera en ménage avec quinze mille Jivres de rente.
— C'est à vous qu'il les devra, mon cher Allanic, comme notre Baïa vous doit son nom et son héritage.
— Oh! vous avez bien un peu contribué à notre succès, et, faute de votre miraculeuse intervention, tout notre plan avortait, sans compter que la meilleure étude de Vannes eût été à vendre. En vérité, je me demande encore comment vous avez pu échapper auxem« bûches de cette infernale créature.
— C'est elle qui m'a échappé, murmura Cambremer, et tant qu'on ne l'aura pas arrêtée, je ne serai pas tranquille.
— Bahl elle doit être loin maintenant et elle ne sera pas tentée, je suppose, de revenir en Bretagne. D'ailleurs, elle croît sans doute vous avoir tué d'un coup de pistolet sur le haut de la tour.
— C'est possible, car je n'ai plus rencontré personne dans le château quand j'ai pu descendre après avoir descellé la porte de la plate-forme, mais soyez sûr qu'elle n'a pas renoncé à venger Bousenna.
— Et que voulez -vous qu'elle fasse contre nous? dit M* Allanic. Sans l'appui de ses complices masculins et sans argent, il lui sera bien difficile de tenter une nouvelle attaque. Soyez sûr, mon ami, qu'elle a déjà repris le chemin de Paris qui sera toujours le refuge des femmes de son espèce.
— Grand bien lui fasse 1 s'écria Cambremer, nous n'irons pas l'y chercher.
— Vous êtes donc décidé à nous rester? demanda le notaire en souriant; je n'osais pas espérer que notre pauvre pays vous retiendrait.
— Ehl ne suis-jepas Breton moi-même! D'ailleurs, je vous avouerai que notre chère petite Baïa est maintenant le seul intérêt qui me reste dans la vie, et je suis décidé à ne jamais la quitter.
— Or, la fille de mon pauvre ami Porspoder doit au
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nom qu'elle porte d'habiter notre protince. Vous savez que j'ai de grands projets. Nous allons commencer par faire rebâtir Kerpenhir pour que la plus riche héritière du Morbihan soit logée comme il convient, et puis, dans six ou sept ans d'ici, nous la marierons. Ma bonne Alliette pense déjà à lui trouver un parti dans une de nos vieilles familles.
— Et, en attendant, nous allons unir ces enfants qui causent là-bas, reprit Gambremer en montrant Marthe doucement appuyée sur le bras de son fiancé. Si la mère de Paul pouvait se décider à se fixer ici avec nous, notre bonheur serait complet.
— J'espère qu'elle y consentira. Ma femme lui en a parlé et elle a presque obtenu une promesse. Rien ne retient M"' Vernîer à Saint-Omer que la gestion de sa petite terre de La Roche, et, quand elle l'aura vendue, je connais dans les environs de Vannes une charmante propriété qui conviendrait à merveille au jeune ménage.
— Je partagerais mon temps entre ces excellents amis et votre chère famille.
— Et Cassonade ferait un excellent régisseur.
Après l'énoncé de ce dernier souhait, il y eut un silence. Le chevalier Casse-Cou venait de faire un retour sur lui-même, et il se disait tristement que le passé n'était pas fait pour lui donner grande confiance en l'avenir. Il savait par expérience que le bonheur complet n'est pas de ce monde et il se trouvait trop heureux pour ne pas craindre un revers de fortune.
— Ce sont là des rêves, mon ami, dit-il avec un soupir, et je ne puis encore y croire.
— Bahl Dieu est juste et il nous a assez éprouvés depuis un mois. Les mauvais jours sont passés, bien
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passés, et vous yerrez que tout cela finira comme un conte de fées. Le prince Charmant épousera la prin« cesse; ils seront heureux, nous de même; ils auront beaucoup d'enfants, j'en ai déjà trois. Et pourquoi ne feriez-vous pas comme eux?... Nous avons ici des demoiselles aussi bien dotées parleurs parents que par la nature, et, ma foi I...
— Je ne me marierai jamais, dit Gambremer, qui ne put s'empôcher de sourire du dénoûment imaginé par l'enthousiaste notaire. Je ne veux pas d'autre famille que la vôtre et d'autre enfant que Baïa,
— Nous vous convertirons, dit joyeusement Allanic,
— Je ne crois pas, et, tenez f faut-il vous l'avouer? il y a des moments où je ne puis me défendre de près* sentiments tristes.
•^ C'est ce vilain temps gris, et puis je conviens que l'aspect des monuments druidiques ne porte pas précisément à la gaîté. Tenez-vous beaucoup à aller jusqu'au bout de Tallée ? Qui a vu un menhir les a vus tous, et, si vous m'en croyez, nous irons rejoindre ces dames.
— Volontiers, car toutes les fois que Baïa s'éloigne, je me figure qu'on va nous l'enlever.
— Oh ! les choses ne se passent pas dans nos landes comme dans les rues de Paris. Mais rien ne nous em« pêche d'aller l'embrasser sans plus tarder.
— Je ne la vois pas, murmura Cambremer avec une nuance d'inquiétude.
Tout en causant, les deux amis s'étaient beaucoup éloignés et ils avaient quelques centaines de pas à faire . pour rejoindre les autres promeneurs.
— Voyons un peu, dit M' AUanic en se servant de sa main en guise d'abat-jour ; moi qui ai l'œil d'un marin,
je vais tous dire où est la petite. Yoilà les miennes qui courent comme de vrais diables; les trois mamans viennent ensuite et me paraissent fort occupées à bavarder; Cassonade manœuvre à l'arriènvgarde avec se? béquilles et Leguern s'occupe là-bas do Varrimage un déjeuner. Seulement, le jeune couple manque à Tappel.
— Mais Baïa?, c'est elle qui m'inquiète...
— Marthe l'aura emmenée, parbleu 1 vous comprenez, mon cher, on a beau être à la veille de se marier, le tête-à-tête n'est pas convenable.
— Pressons le pas, reprit Cambremer de plus en plus préoccupé.
Les blocs dont la lande était hérissée s'étendaientsur plusieurs fik^ parallèles. C'était comme un quinconce de pierres et, du bout de l'allée que suivaient des deur amis, l'œil ne pouvait pas embrasser tous les recoins de cette forêt granitique. Ils avancèrent rapidement pendant quelques minutes et M° Allanic s'écria :
— H assurez-vous. Je vois nos jeunes gbiis,.et notre chère enfant est avec eux.
— Dieu soit loué ! murmura Cambremer avec un soupir de soulagen\ent.
— Mais que diable, font-ils au pied de cet énorme menhir? Est-ce que Paul se serait pris subitement d'une belle passion pour les antiquités armoricaines? D'un amoureux, c'est bien improbable.
— C'est étrange .On dirait qu'ils causent avec quelqu'un.
— .avançons, dit Allanic.
Cambremer était trop impatient pour rester en arrière, et les deux amis prirent une allure des plus accélérées.
— Oui, je vois maintenant. C'est une femme qui parle avec Paul.
— Quelque mendiante. U n'en manque pas sur la lande, murmura le notaire.
Peut-être était-il moins rassuré qu'il ne voulait le paraître, car il se mit bientôt à courir. Ils n'eurent pas fait vingt enjambées qu'ils reconnurent la nécessité de se hâter. Le jeune couple se livrait à une pantomime des plus animées et Ba!a se serrait contre Martbe en donnant des signes non équivoques de frayeur.
Ija scène se passait au pied d'un colossal bloc de pierre et les mères qui s'avançaient lentement à l'autre bout de l'allée n'en pouvaient rien voir. La femme dont la conversation troublait ainsi les fiancés s'enveloppait dans une longue mante grise et s'appuyait sur un bâton, selon la coutume invariable des quêteuses de grand chemin.
— Eh! parbleu! s'écria M" AUanic, c'est la vieille Yvonne de Camac qui est toujours à rôder par ici pour soutirer quelques liards aux étrangers.
— Je crois que vous vous trompez, dit brièvement Cambremer; Marthe lui aurait déjà fait l'aumône.
— Enfin, nous allons bien le savoir.
On n'était plus qu'à dix pas du menhir, mais la mendiante tournait le dos aux deux amis et sa figure restait invisible. Tout à coup ils la virent redresser sa taille courbée, jeter son bâton et s'élancer le bras levé sur la jeune fille.
— Ah! je le savais bien! s'écria Cambremer en bondissant comme un lion.
Marthe avait eu la présence d'esprit de se jeter de côté et elle avait pu éviter la première attaque. Paul s'était jeté au-devant de l'audacieuse créature, mais elle l'avait repoussé et s'acharnait à poursuivre sa fiancée. Baïa se trouva sur son chemin^ et sa fureur se
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tourna contre la pauvre petite fille. Elle se baitsa poar la saisir; mais, au moment àh elle allait l'attehidrey Gambremer arriva comme la fondre.
Étreindre la mendiante et ramener violemment les deux bras de cette misérable contre son corps, ce fut pour le chevalier Gasse-Gon l'afFaire d'une seconde. Un rugissement sourd lui répondit.
L'horrible femelle s'agita pour se dégager, mais il tint bon et bientôt il sentit qu'elle s'affaissait. H la lâcha et elle tomba à la renverse.
A peine f\it-elle à terre que Gambremer se jeta à genoux pour l'empêcher de se relever. Le manteau qui couvrait la tète de la mendiante s'était écarté et son visage apparaissait enfin.
— Yaminal
Ce cri fut jeté à la fois par le chevalier et par AUanic, qui l'avait suivi de près.
— Empoignez-la vite et attachez-lui les mains avec votre mouchoir, ajouta le notaire toujours prudent.
— C'est inutile, répondit Gambremer en montrant les traits décomposés de l'abominable créature. Elle est morte.
— Mortel ne nous y fions pas, reprit M* Allanic en *s*agenouillant à côté de son ami pour l'aider à garrotter Yamina.
— Voyez! lui dit fe chevalier Casse-Cou.
Une épingle était restée plantée dans la joue du cadavre, et un cercle bleuâtre entourait déjà l'imperceptible blessure. Le notaire, peu familiarisé avec les effets du curare ne s'expliquait pas encore cette mort foudroyante.
— Dieu est juste! murmura Gambremer, il a voula
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qu'elle pérît frappée par le même poison qui a. tué la mère de Baïa.
— Ahl je comprends tout maintenant, s'écria M* Allanic; elle s'est jetée sur Marthe avec son épingle et, quand vous lui avez saisi le poignet, elle s'est piquée elle-même.
Et il ajouta tranquillement :
. — C'est ainsi que les scorpions finissent.
D'autres soins réclamaient les deux amis.
Marthe venait de s'évanouir et Baïa l'embrassait en poussant des cris aigus, pendant que Paul lui frappait dans les mains çt appelait du secours. Les mères accoururent, la jeune fille reprit bientôt ses sens, et Gambremer qui voulait lui épargner la vue de ce cadavre défiguré l'emporta dans ses bras jusqu'à la voiture que Leguern venait d'atteler.
On partit sur-le-champ pour rentrer à Kerpenhir.
Tout le monde avait hâte de s'éloigner de cette lande funèbre^et M" AUanic était pressé de faire constater légalement le décès, car, depuis un mois, sa vie était semée de batailles et de meurtres dont la paisible compagnie des notaires de Yannes commençait à s'émouvoir.
On ne lui chercha cependant pas noise; de Brest à Rennes, sa réputation était trop bien établie.
Quinze jours après la scène des pierres de Garnac, il eut l'ineffable joie de parapher le contrat de mariage de M. Paul Vernier et de M"® Marthe Mongis.
Sept ans plus tard, Baïa de Porspoder épousa l'héritier dun des plus vieux noms de Bretagne.
Maintenant, elle est veuve et l'aîné de ses fils est tombé grièvement blessé sur le champ de bataille de Coulmiers.
Francis Gambremer^ qui avait voulu faire la campa-
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gne, malgré ses soixante -dix ans, a été tué en remportant sous le feu de Tennemi.
Cassonade vit encore, et il unira ses jours sur la terre de Kerpenhir, qu'il régit depuis 1832, mais il a perdu sa vieille compagne Pétronille, morte au service de j^ma Paul Vernier.
On parle d'une alliance prochaine entre les deux familles persécutées jadis par Talfreux fiousenna.