SCENE III
RÉGAILLETTE , seule, puis OLIVIER.
RÉGAI LLETTE.
Voyons, voyons vite ce qu’il m’écrit... (Elle a ouvert la lettre et la parcourt des yeux.) Ah! mon Dieu! il ne viendra pas... Est-il possible ! qu’ est-ce que je vais devenir, bonne sainte Vierge, . qu’est-ce que je vais devenir?... (Elle s'assied sur une borne et sangloltc en se couvrant le visage ae son tablier.) olivier, sortant de l'auberge * où il est à peine entré, et revenant vivement vers Règaiüetle.
Eh! mais... elle pleure, la pauvre enfant?
RÉGAILI.ETTE.
J’en... en... en ai bien... raison, allez, monsieur.
OLIVIER
Est-ce donc cette lettre qui vous cause tout ce chagrin ?
RÉGA1LLETTE.
Juste, monsieur.
Un infidèle, un amoureux volage?
RÉGAILLETTB.
Un amoureux! je ne sais pas ce que c’est.
OLIVIER
Alors, c’est un frère.
RÉGAILLETTE.
Je n’ai pas de frère.
OLIVIER
Un père.
RÉGAILLETTE.
Je n’ai pas de père... je n’ai que des parrains.
OLIVIER
Des parrains !
RÉGAILLETTE.
Oui, monsieur, j’en ai quarante.
OLIVIER
Ahl voilà un luxe inusité... Et on vous appelle?...
RÉGAILLETTE.
Régaillette.
* Olivier, Régaillette.
LE CHEVALIER D’ESSONNE
OLIVIER
Mais ce n’est pas le nom d’un chrétien, ça.
REGAILLETTE.
C’est celui d’un village... ou bien plutôt, d’un joli petit hameau de la Côte d’or... trente ou quarante feux, et une petite chapelle consacrée à Notre-Dame des vendanges : c’est là qu’on m’a trouvée un jour, abandonnée, inconnue, et comme aucun n’était assez riche pour m’adopter, que tout le monde aussi voulait sa part du bienfait, je devins la fille de la paroisse, comme elle, on m’appela Régaillette, et de plus Marie, en l’honneur de la bonne Vierge, ce qui m’a fait du même coup mon nom de famille et mon nom de baptême.
Air de Bénédetta. (Loïsa Puget.)
C’était par un jour de printemps,
Sous le porche en débris de la vieille chapelle,
Que, réunis, tous mes parents - Présentaient au pasteur une fille nouvelle.
Chacun disait en m'embrassant :
Tu n'auras, ma pauvre enfant,
Ni l’or, ni la noblesse.
Mais ton nom te protégera :
D’ la paroisse il te fera L'orgueil et la tendresse.
C’est en me disant cela Qu’au baptême on me porta.
Puis on me donna Ce doux nom-là.
Mon histoire, la voilà,
Et pour Régaillette dà,
Nul nom ne vaudra Ce doux nomllà.
OLIVIER
Mais alors, quel motif a pu vous décider à quitter le pays où vous étiez si heureuse et si aimée?
RÉGAILLETTE.
Voilà... sur mes quarante parrains, il en avait un qui jouait du serpent...
OLIVIER
C’est triste.
RÉGAILLETTE.
Et de la mandoline.
• OLIVIER
C’est plus gai.
RÉGAILLETTE.
11 m’avait donné quelques leçons de musique dont j’avais bien profité. En apprenant que ce parrain-là, qui était parti pour Paris, y avait fait fortune, ma foi l’ambition m’a prise ; je me suis dit que je ne pouvais pas toujours rester à la charge de la paroisse.