‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 1 sur 65 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'enfance d'EIzéar de Sabran ; ses succès dans le monde et à la cour. — H part pour Témigration; il joue la comédie à Rheinsberg et à Vienne ; il ne veut pas porter les armes contre des Français; après bien des hésitations, il se décide à rentrer en France. — Madame de Staël ; Elzéar est enfermé à Vincennes. — Ses relations mondaines. — Les dernières années d'EIzéar; sa tristesse; son originalité; sa mort. — Inventaire de ses papiers.

Le comte Elzéar de Sabran est mort en 1846, et pourtant sa longue vie se déroule devant moi d'une façon si complète que je me figure l'avoir toujours connu. Grâce aux papiers qu'il a laissés, je peux le suivre pas à pas et me rendre compte de ses sentiments comme de ses idées. J'admire la précocité de son intelligence, je suis le confident de ses joies, surtout de ses peines, et je pourrais facilement

être indiscret, car j'ai bien quelque part un

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examen de conscience fait par lui, dans sa vieillesse, avec le soin minutieux qui distingue tous ses écrits. J'ai eu, je l'avoue, la curiosité de le parcourir, mais je n'en veux retenir qu'une ligne : le scrupuleux Elzéar se repentait de n'avoir pas assez travaillé. Quelle leçon pour les véritables paresseux, mais pour lui-même quelle injustice! Je suis tenté, au contraire, de trouver qu'il a été trop laborieux : non pas que je lui reproche d'avoir composé trop de fables, de comédies, de tragédies, de dissertations, d'oeuvres littéraires de tout genre, — et Dieu sait si j'ai dû en lire! — mais je regrette la* somme considérable de travail qu'il a dépensée, bien à tort, pour écrire ses lettres les plus intimes. On se rend compte de l'effort qu'elles ont coûté et la lecture en est souvent fatigante : aussi, bien que ce volume soit destiné à être surtout un recueil de lettres, les siennes seront en petit nombre et je choisirai les plus simples, peut-être celles dont il faisait le moins de cas. Je dois encore à ces papiers d'avoir fait plus ample connaissance avec la mère et la sœur d'ËIzéar. Je subis le charme qu'elles répandaient autour d'elles et je comprends bien

leurs contemporains si empressés à leur faire la cour. Le ton devait être un peu différent. Avec madame de Sabran, on savait d'avance à quoi s'en tenir : jusqu'à vingt-sept ans, sa réputation de vertu tenait les amoureux à une distance respectueuse et ensuite bien fou qui aurait essayé de supplanter le chevalier de Boufflers. Mais, avec madame de Custiae, un fat pouvait espérer : elle était assurément moins exclusive et parfois bien imprudente. Il faut pourtant ne rien exagérer, et ne pas s'en rapporter aux méchants propos du monde qui doit tant aux jolies femmes et qui, dans son ingratitude, est plus sévère pour elles que pour les laides. J'ai la liste à peu près complète des adorateurs de Delphine, et je suis certain que, dans la plupart de ses romans, il n'y a pas eu de quoi fouetter un chat : c'est l'expression dont elle se servait un jour, en écrivant à son frère *, et elle se montre si franche, si naïve

1. « Plains-moi, lui écrivait-elle le 2 novembre 1791, je suis malheureuse sans être coupable,^ car dans tout cela, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. II n'y a de sérieux que les tristes réflexions que cela fait naître. »

Le 2 juillet 1793, après avoir fait à Elzéar une confidence du même genre, elle terminait ainsi : « C'est assurément pourtant en tout bien tout honneur; » et je crois en effet

même dans cette correspondance que le doute n'est pas permis.

Quant à Boufflers, je connaissais, comme tout le monde, Fauteur d'Aline, reine de Gol^ condey de la Bergère, du Cœur, et de tant d'autres œuvres au moins légères. Je savais aussi qu'il avait été le héros de bien des aventures galantes; et en effet, pendant la première moitié de sa vie, c'est un ^parfait mauvais sujet. Il écrivait à Voltaire :

Sur mes fautes je suis sincère, Et j'aime presque autant les dire que de les faire.

Je demande grâce aux amours :

Vingt beautés à la fois trahies,

Et toutes assez bien servies, En beaux moments, hélas ! ont changé mes beaux jours ;

J'aimais alors toutes les femmes.

A la vérité, il exprimait dans cette épître quelques remords : il regrettait d'avoir donné trop de temps à l'amour au détriment des Muses et, pour sa conduite à venir, il s'en remettait au patriarche de la littérature. Mais il connaissait bien le directeur auquel il se conque Phonneur du marquis de Custine était sauf, mais cette fois il avait couru de sérieux dangers.

fiait et il prévoyait la réponse. Voltaire lui conseilla de ne rien changer dans sa vie.

• •••■ • •••■• >'••• ■••• C'est à vous, jeune Boufflers, A vous dont votre Suisse admire Le crayon, la prose et les vers, Et les petits contes pour rire :

C'est à vous de chanter Thémire, Et de briller dans un festin, Animé du triple délire Des vers, de Tamour et du vin *.

Il continua donc à aimer toutes les femmes, jusqu'au jour où il rencontra madame de Sabran. Alors, ce fut elle seule qu'il aima, et, après une attente qui ne fut pas de bien longue durée, il devint son amant, son amant presque fidèle, puis son vieux mari toujours amoureux. Don Juan finit par se métamorphoser en Philémon.

Ce Bouffiers de la seconde manière est moins célèbre que Tinconstant chevalier, et, pour être plus estimable, il n'en est pas moins intéressant. Son histoire, ou plutôt leur histoire, car, à partir de 1777, elle se confond avec celle de madame de Sabran, se trouve dans les papiers

1- Cette épltre de Voltaire a paru d'abord dans le Mercure galant, sous le pseudonyme de M. Lafichard.

d'EIzéar, un peu confuse, mais très détaillée ; je n'entreprendrai pas de la raconter tout entière, et je m'attacherai seulement à la période de leur vie qui est la moins connue : à Tépoque de la Révolution. Us ont été, pendant ces jours d'orage, moins à plaindre que bien d'autres, et cependant que de fatigues, que d'angoisses, que d'épreuves noblement supportées! Tandis qu'ils sont ballottés par les événements, le temps passe, la vieillesse arrive à grands pas, mais ils continuent de s'aimer, et ils parlent si bien ce langage de l'amour, toujours ancien, et toujours nouveau, qu'on ne se lasse pas de les écouter.

Ma tâche sera facilitée par l'abondance des documents et ces documents eux-mêmes ont leur histoire. Il faut bien en établir l'authenticité, car, si la curiosité est très développée à notre époque, elle ne va pas sans un peu de méfiance. J'expliquerai donc comment des papiers d'un ordre si intime ont pu s'accumuler et arriver jusqu'à nous; il sera bien juste de consacrer aussi quelques pages à celui qui les a longtemps conservés et qui, dans la suite, ne jouera plus qu'un rôle effacé.

EIzéar de Sabran est né à Paris le 18 mai 1774. 11 avait soixante-douze ans de moins que son père, le comte Joseph, lieutenant général, qui, sous le règne de Louis XV, s'était distingué dans plusieurs batailles navales et qui ne survécut pas longtemps à cet exploit d'un nouveau genre. Le 11 juin 1775, l'illustre marin était enlevé par une attaque d'apoplexie.

S'il faut en croire EIzéar, la jeune veuve * fut accablée par cette mort, au point d'être changée en statue de la douleur. Je lis en effet dans une de ses lettres à Charles de Bassompierre : « Veuve isolée avec son fils au berceau, ma mère demeurait immobile, dans le silence de son deuil, entre un souvenir et une espérance. En me donnant son lait, elle donnait, hélas I ses larmes à mon père, et semblait ne vouloir entendre aucune parole, depuis les dernières qu'il eut proférées jusqu'à celles que je devais bientôt bégayer. » Peut-être faut-il voir là une de ces exagérations littéraires auxquelles il était fort sujet, et peut-être même était-il déjà sevré quand son père mourut. Ce

1. Madame de Sabran avait vingt-cinq ans, quand elle perdit son mari.

s LE COM.TE ELZÉÂR DE SABRÂN

qui est certain, c'est que madame de Sabran porta le deuil d'une façon très correcte, mais qu'elle ne le porta pas longtemps, car, dès 1777, le chevalier de Boufflers lui prodiguait ses consolations.

Elzéar ne fut donc pas élevé dans une atmosphère de tristesse, et il doit se tromper quand il attribue la mélancolie de son caractère à ce déluge de larmes. Par exemple, il n'exagère pas, en disant que ces premières paroles furent bégayées. Il était venu au monde à demi mort, et tous les organes de sa chétive personne laissaient fort à désirer. Il avait notamment un défaut de prononciation qui désolait sa mère : alors elle employa un remède héroïque qu'il est bon de connaître, car il fut efficace, mais dont il faut user avec circonspection. Pour l'obliger à prononcer distinctement les mots, on l'habitua à réciter des vers, et, une fois cette habitude prise, il la conserva toute sa vie.

Bientôt il ne s'en tenait pas là : à force d'en débiter, il lui prenait l'idée d'en faire et il réussissait d'une façon prodigieuse. A l'âge où d'ordinaire les enfants apprennent à lire, il composait des bouts-rimés, des fables, des cou-

plets ; à huit ans il dédiait à madame Buller la Charretiade, poème héroï-comique en six chants ; à quatorze ans, il avait fait sa grande tragédie d'Annibal. Il abordait les genres les plus dififérents avec la même facilité, sinon avec le même succès, et il faut reconnaître que, tout au moins dans ses fables, il montrait un véritable talent.

BoufQers encourageait ses productions qu'il prenait fort au sérieux. Il lui donnait des conseils, lui faisait des compliments, mais n'épargnait pas les critiques, car il était sincère dans ses appréciations : on a pu le voir dans ses lettres à madame de Sabran qui, elle aussi, était son élève et faisait de jolis vers. Il ne s'intéressait pas seulement au poète qui fleurissait, disait-il, au moment où les autres sont encore en herbe; il avait pour l'enfant une affection vraiment paternelle. Il répétait volontiers : « Oui, je l'aime comme s'il était mon fils; il n'y manque que la façon ».

Elzéar avait un autre père adoptif qui ne ressemblait en rien au premier : c'était monseigneur de Sabran, évêque duc de Laon, pair ecclésiastique, premier aumônier de la reine, un

représentant de l'ancien régime comme il en

restait peu sous le règne de Louis XVIj si attaché aux vieilles traditions qu'il respectait même les abus. Il était aimé dans son diocèse; il pratiquait la charité et sa conduite était irréprochable, mais il était fort tolérant pour autrui, — sans douté parce que depuis longtemps les mœurs étaient légères à la cour, — et il paraissait trouver tout naturel le genre de vie de sa petite tante * : c'est ainsi qu'il appelait madame de Sabran. Il habitait chez elle quand il venait à Paris, et, chaque année, elle passait plusieurs mois chez lui au château d'Anisy ' où Boufflers venait parfois la retrouver. Il témoignait pour Elzéar d'une sollicitude toute particulière, s'occupant de son éducation beaucoup plus que de celle de ses propres neveux.

Pourtant, quand il fallut faire choix d'un précepteur, ce ne fut pas son influence qui pré-

1. Louis-Hector-Honoré-Maxime de Sa^bran (1739-1811) n'était pas, comme on Ta dit, beau-frère de madame de Sabran, mais neveu à la mode de Bretagne de son mari; il était donc cousin issu de germains d'Elzéar qui, par déférence, l'appelait mon oncle. Il avait un frère (le père du duc) et deux sœurs.

Lorsque monseigneur de Sabran mourut, un service a été célébré pour lui dans toutes les paroisses de son diocèse qu'il avait quitté depuis vingt ans et où il était encore vénéré.

2. Le château d'Anisy, qui était la résidence d'été des évoques de Laon, appartient maintenant à M. le comte d'Aramon.

valut. Madame de Sabran prit, les yeux fermés, sur la recommandation de d'Alembert, mal renseigné lui-même, un certain Bernard qui était tout simplement un scélérat. C'était d'abord un hypocrite, faisant la cour à Févêque, portant, sans y avoir aucun droit, le costume ecclésiastique, pour capter ses bonnes grâces, et enseignant dans la demeure épiscopale les doctrines des philosophes de V Encyclopédie. Jusque-là rien qui fût bien étonnant; mais il battait son élève, lui donnait les plus mauvais exemples et le laissait seul pendant de longues heures, tandis qu*il allait chez ses maltresses. Enfin, un beau jour, sa correspondance fut interceptée : on découvrit que, pour jouir plus vite d'une pension qui lui était assurée à la fin de l'éducation d'Elzéar, il voulait l'empoisonner, et qu'il cherchait aussi à supprimer le mari de sa complice, une femme de chambre qu'il aurait ensuite épousée. Il fut envoyé en prison, C'était pour Elzéar un triste début dans la vie, mais il n'avait que huit ans et le mal était réparable. Madame de Sabran mit à l'avenir plus de circonspection dans le choix de ses précepteurs, sans que pourtant elle me paraisse avoir

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complètement réussi, et surtout elle s'occupa de lui davantage. Elle était sensible, comme on disait alors, et ce n'était pas chez elle affaire de mode, car elle aimait ses enfants avec exagération, si jamais l'amour d'une mère peutêtre excessif. Elle comprit qu'elle leur devait plus encore et elle voulut se réserver une part dans leur instruction : elle se chargea de la partie morale. Elle faisait avec son fils de longues promenades pendant lesquelles « ils feuilletaient ensemble le livre de la nature. J'ignorais, écrit-il plus tard, que ces entretiens fussent des leçons, tendres épanchements où son âme devenait pour ainsi dire la nourrice de la mienne. Nous faisions aussi quelquefois d'intéressantes lectures; elle m'apprenait à lire l'anglais et elle eut la patience de traduire avec moi tout le Paradis perdu de Milton. »

L'enfance d'Elzéar fut donc soumise à des influences diverses et aucune ne fut perdue. Le scepticisme du poète Boufflers, l'orthodoxie de l'évèque de Laon et aussi ses préjugés, les idées philosophiques du faux abbé Bernard, la sensibilité de madame de Sabran jointe à une religiosité un peu vague, tout cela forme un

singulier mélange qui paraît moins extraordinaire, quand on réfléchit aux mœurs de cette époque, mais qui suffît à expliquer bien des contradictions dans la vie d'Elzéar.

En attendant, c'était bien un phénomène^ coname disait le prince de Ligne *, cet enfant poète, aux traits fins et réguliers, aux cheveux blonds qui descendaient en boucles sur ses épaules. Sa mère le comparait à un petit agneau : « il en a la blancheur, écrivait-elle à Boufflers, il en a aussi la candeur et la douceur ; mais il ne se laissera pas manger la laine sur le dos, comme disent les bonnes femmes, car il a plus d'esprit qu'il n'est gros ».

Elle n'était pas seule à le juger ainsi, et son esprit, comme sa gentillesse, lui valait des succès au-dessus de son âge. Ayant appris dès le berceau à réciter des vers, il devait de bonne heure bien jouer la comédie. Je vois en effet qu'en 1782, au mois de septembre, il figure dans une représentation à Belœil. On jouait le Barbier de Séville, et la jeune princesse Charles de Ligne (Hélène Massalska) avait le rôle de

1. Voir le portrait d'Elzéar qui figure dans les œuvres du prince de Ligne et dont il sera question plus loin.

Rosine, tandis qu'Elzéar, traité comme un homme, avait celui de Figaro.

En 1784, ce fut bien autre chose. Il avait joué plusieurs fois, chez sa mère d'abord, puis chez madame de Ghampcenetz, chez madame de Clermont-Gallerande, et, sa réputation étant parvenue jusqu'à la reine, elle voulut le faire entendre à ses enfants. Elle organisa chez son amie la duchesse de Polignac un grand spectacle, une tragédie et une comédie dans lesquelles les premiers rôles étaient réservés à Elzéar. Les autres acteurs étaient : sa sœur, Armand de Polignac, le jeune comte Strogonof, mademoiselle d'Andlau, et mademoiselle de Montault-Navailles qui, devenue la duchesse de Gontaut, raconte cette soirée dans ses Mémoires et se souvient que mademoiselle de Sabran et son frère étaient des acteurs parfaits. Ils avaient été si touchants dans Iphigénie en Aulide que la reine fut attendrie jusqu*aux larmes. Quant au roi qui s'était amusé davantage à la comédie, il voulut servir lui-même les jeunes acteurs au souper qui suivit la représentation, et, tandis qu'il donnait un cadeau à Oresle, il lai demanda s'il n'avait pas eu bien peur en entrant

en scène. — Et pourquoi peur? Sire, répondit lièrement le vengeur d'Agamemnon. — Cette réponse plus romaine que grecque fit une telle sensation que la duchesse de Polignac dit à son voisin : « Je donnerais un doigt de ma main pour que mon fils en eût dit autant ». Ce qui prouve qu'en ce temps-là l'indépendance pouvait sembler un moyen de réussir.

Ses succès à la cour ne se bornèrent pas là.

Je lis dans une lettre de sa mère du 7 juin 4786 : (( Elzéar est un petit habitant de Versailles; son oncle le garde avec lui pour toutes les fêtes, et il viendra dîner tous les jours avec nous à Montreuil. La reine Ta trouvé sur son passage, et elle Ta embrassé sur ses deux petites joues couleur de rose. Ce matin elle m'a dit : « Savez-vous que » j'ai embrassé un monsieur hier? — Madame, » je le sais, car il s'en vante. » — Elle s'est mise à rire et elle m'a dit qu'elle Tavait trouvé grandi et embelli étonnamment; qu'elle l'avait montré la veille à l'archiduchesse *, à la comédie où je l'avais mené voir jouer Didon, comme le plus

1. Marie-Christine de Lorraine, archiduchesse d'Autriche, duchesse de Saxe-Teschen, gouvernante générale des Pays- Bas, sœur de Marie-Antoinette.

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grand acteur qu'il y eût dans le monde, sans faire exception de mademoiselle de Saint-Huberty.»

La malheureuse reine a fait bien des ingrats, mais il ne fut pas du nombre et il conserva pour sa mémoire un culte chevaleresque. Devenu vieux, il chantait encore ses louanges et lui fai-< ^ait des partisans : il en est un au moins dont j'ai pu recueillir le témoignage et qui, de bonne heure, a partagé cette admiration enthousiaste. Si nous avons pu lire les beaux travaux de M. le comte de Reiset sur Marie- Antoinette *, •c'est peut-être parce qu'en 1786, le jour de la Pentecôte, elle a embrassé le petit Elzéar sur ses joues couleur de rose.

Cet enfant privilégié n'obtenait pas seuleraent des succès mondains, ses œuvres commençaient à être connues et la vie était pour lui pleine de promesses. Il portait un grand nom qu'il semblait destiné à rehausser encore, non pas dans la carrière des armes, comme la

1, M. le comte de Reiset a publié les Lettres inédites de Marie-Antoinette et de madame Clotilde de France (1 vol. in-12), les Lettres inédites de Marie-Antoinette à la landgrave Louise de ilesse-Darmstadt (1 brochure ln-8) et le livre de madame Eloffe (2 vol. in-8).— Ses parents habitaient Feuillancourt, près de Saint-Germain-en-Laye, et voyaient souvent le vieux comte de Sabran.

plupart de ses aïeux, mais dans celle des lettres que n'entravait pas la délicatesse de sa santé. Le moment était bien choisi pour acquérir cette gloire nouvelle, car la mode s'en mêlait et jamais on ne s'était occupé autant de littérature. Les plus grands seigneurs admettaient dans leur intimité des philosophes, des poètes souvent moins recommandables par leur caractère que par leur talent : ils cherchaient, Selon le mot du maréchal de Beauvau « à devenir les égaux des gens de lettres ».

ËIzéar semblait donc destiné à un brillant avenir, mais la Révolution survint qui détruisit toutes ces espérances. Il nous dit lui-même qu'il était né pour l'âge d'or, pour l'idylle et non pour le drame. Cet enfant, né d'un père trop vieux, n'avait ni le corps assez vigoureux, ni l'âme assez fortement trempée pour affronter les catastrophes qui se préparaient et que sa mère voyait venir avec une étonnante lucidité : elle crut de son devoir de l'y soustraire. C'est bien pour lui qu'elle partit *, et non sans

1. « Sans Elzear, écrlvait-eUe à Boufflers le 13 juiUet 1789, Je resterais à mes risques et périls, jusqu'à ce que je le sache hors de danger. »

regrets, car elle laissait derrière elle sa fille Delphine, et aussi tout ce qu'elle avait de plus cher au monde, Stanislas de Boufflers. Elle ne se faisait pas d'illusion, elle ne pensait pas, comme beaucoup d'émigrés, partir pour un voyage d'agrément qui durerait quelques semaines, et elle se demandait avec effroi quand elle reverrait le chevalier. Elle chercha du moins à assurer la conservation des lettres qu'ils avaient échangées depuis quatorze ans et qui lui rappelaient de si doux souvenirs. Elle était bien embarrassée : les emporter avec elle, c'était les exposer aux hasards de la vie vagabonde qu'elle entrevoyait; elle pouvait aussi être arrêtée dans sa fuite et, convaincue d'émigration, compromettre celui qu'elle aimait. Elle eut l'idée de les confier à Thirion, un homme sûr, d'un dévouement à toute épreuve, qui déjà, au Sénégal, avait rendu de grands services à Boufflers dont il était depuis devenu le secrétaire.

On pouvait espérer que sa position modeste le mettrait à l'abri des recherches et l'événement justifia ces prévisions. Les lettres lui furent remises dans une cassette qu'il cacha probable-

ment à Toulouse, car c'est de là qu'en 1796 elle fut envoyée à madame de Gustine.

Elle contenait aussi des lettres de BoufQers que madame de Sabran avait recueillies avant son départ, un grand nombre adressées à sa sœur madame de Boisgelin, à son oncle le maréchal de Beauvau qui était pour lui un second père; quelques-unes écrites à des amis communs, à la duchesse de Ghoiseul, au duc de Nivernais, par exemple. Enfin j'ai retrouvé des notes qu'il avait prises sur les travaux de l'Assemblée constituante, des rapports, des discours que son secrétaire avait soigneusement conservés, sans doute parce qu'il les avait recopiés de sa belle écriture.

Mais, de madame de Sabran, rien qui soit antérieur à 1777, comme si alors seulement elle avait commencé à vivre, et pas autre chose que ses lettres au chevalier. Tous ceux qui s'intéressent à elle, et non pas seulement à son amour, regretteront cette indifférence. On voudrait avoir des détails intimes sur ses jeunes années, sur sa famille, sur son mariage, sur la société qu'elle fréquentait, et il faut se contenter d'une notice que son fils nous a laissée. On trouve là

des renseignements précieux, mais cette histoire serait plus attrayante, si elle avait été écrite au jour le jour par madame de Sabran, si elle était composée avec ses lettres et avec celles de ses amis.

Les papiers d'Elzéar, qui ne pouvaient compromettre personne, n'exigeaient pas les mêmes précautions. Comme déjà il n'aimait pas à s'en séparer, il emporta tout ce qu'il avait écrit ou griffonné, ses œuvres en vers et en prose, même ses brouillons les plus informes, si bien qu'on peut se rendre compte de sa façon de travailler, à toutes les époques de sa vie, et des formes successives qu'il donnait à ses pensées.

Le voilà donc parti avec sa mère, encombrant de ses papiers la petite voiture qui les emportait : mais ce n'est plus le même Elzéar que nous trouverons sur la terre étrangère. Le chagrin d'avoir quitté sa sœur et les inquiétudes qu'il eut pour elle, les malheurs de son pays, la destruction de cette société qui l'avait choyé et admiré, tout cela modifia profondément son caractère impressionnable à l'excès. Son talent même s'amoindrit, en se portant sur des objets

différents, et jamais il ne retrouva Tinspiration de sa quinzième année *. Il se prit de passion pour les auteurs les plus lamentables, s'évertuant à les imiter. Ce qui l'enthousiasmait dans Ovide, ce n'était plus les Métamorphoses ou F Art d'aimer^ mais les œuvres dernières du malheureux poète, et, comparant sa destinée à celle de l'exilé de Tomes, il écrivait lui aussi ses Tristes et ses Épitres Pontiques. Il refaisait les Nuits d'Young, les Méditations au milieu des ^owteawxd'Bervey, et il renchérissait sur les étran^ getés d'Ossian, ce barde légendaire et sublime, fils de Fingal, père d'Oscar, qui n'a peut-être jamais existé. Ses imitations qu'il appelait tantôt Ossiaiia, tantôt poèmes Ossianesques pourraient former un gros volume, mais je craindrais qu'il trouvât peu de lecteurs.

Il ne s'arrachait à ses auteurs favoris que pour fulminer des odes vengeresses contre le» tyrans qui opprimaient la France, et contre les souverains de l'Europe qui ne les mettaient pas assez vite à la raison. C'est en vain que Boufflers dont la philosophie était inaltérable lui

1. On verra à TAppendice p. 340 une pièce de vers (i'Elzéar : Afe^ quinze ans*

écrivait : « Quittez, mon cher Tityre, les trompettes et les timbales pour reprendre votre charmante lyre et vos tendres chalumeaux; laissez braire les ânes, laissez rugir les lions, laissez hurler les loups, et retournez à vos moutons ». Il continuait à se repaître de sa douleur et à écrire des dissertations ou des strophes désespérées; il était atteint de deux maladies incurables que le prince de Ligne, dans une lettre qu'on trouvera plus loin, appelait la tombeaumanie et la néantomanie.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'il eût renoncé à monter sur la scène, car déjà dans ce temps-là ceux qui avaient vraiment la passion du théâtre ne guérissaient pas facilement, et, pour Elzéar, c'était sa troisième maladie. Au mois de septembre 1791, il jouait dans Annibal, la fameuse tragédie qu'il avait composée à quatorze ans, mais il n'avait qu'un rôle secondaire . Annibal , c'était son hôte , c'était le prince Henri de Prusse lui-même, et j'imagine qu'avec ses soixante-cinq ans et son physique bizarre il devait être assez ridicule, w II était, nous dit son panégyriste *, d'une très petite

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