CHAPITRE III
Leltré du comte de Ségur qui félicite Boufflers de son discours et qui parle politique. — Boufflers philanthrope et négrophile. — Il est élu député aux États généraux. — Madame de Sabran soigne sa fille atteinte de la petite vérole. — Elle est indignée contre Necker. — Elle adjure Boufflers de se ranger dans le parti de la résistance. — Il parle, le 23 juin, dans la chambre de la noblesse, contre la réunion des trois ordres, et, le 27 juin, en faveur de la réunion. — Madame de Sabran, efl'rayée du tumulte, part avec Elzéar, pour Plombières.—* Elle n*y trouve pas la tranquillité. — Tendre lettre de Boufflers. — Projets de retraite champêtre dans lès Vosges. — Madame de Sabran se met à l'unisson, déclaration d'amour. — Monseigneur de Lauzières de Thémines, évéque de Blois. — Madame de Sabran se décide à partir pour la Suisse. — Incidents de voyage. — Fragments de lettres du roi à, la duchesse de Polignac. — Madame de Sabran va s'installer à Nidervillers pour assister aux couches de sa fille. — Lettres de Boufflers et de madame de Sabran. — Querelles d'amoureux^
Le style du discours de Boufflers paraît
aujourd'hui un peu emphatique, mais il fut
alors très apprécié, comme le prouve la lettre
i46 LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
suivante qui, elle aussi, porte bien sa date. Le comte de Ségur écrit de Pétersbourg, le 31 janvier 1789 :
« J'ai lu, mon cher chevalier, votre charmant discours; vous y louez monsieur Tarchevèque de Lyon, avec une grâce bien plus efficace que celle qui Tilluminait. Votre harangue respire la vertu, le patriotisme; vous attachez, vous attendrissez, vous élevez le lecteur et vous parlez de la clarté du style comme Apollon pourrait parler de la lumière.
» Je n'ai jamais lu de discours académique qui m'ait fait autant de plaisir. L'esprit y règne sans prétention, l'éloquence sans emphase, la louange sans fadeur. Vous seul pouvez réunir tant de genres d'esprit et plaire à la fois aux pontifes de notre religion, aux législateurs sévères de notre langue, au sexe, juge souverain de la grâce et du goût, aux esclaves que vous avez soulagés, à leurs maîtres que vgtis avez enrichis, à la nation qui demande la liberté, aux ministres qui la lui ont disputée et au roi qui la lui accorde.
» Continuez, travaillez, instruisez-nous, éclai-
rez-nou&, et que ce fauteuil académique, qui a été si souvent un lit de repos, soit pour vous un éternel char de triomphe.
» Pour moi, mon cher chevalier, je suis sur un lit de frimas et de glace qui aurait déjà gelé mon cerveau, si la fièvre chaude de TEurope ne nous avait pas communiqué une partie de sa chaleur et si le génie d'une grande souveraine ne m'avait pas échauffé de quelques-uns de ses rayons. Mais, malgré son influence qui vivifie tout, celle du pôle se fait sentir; ma santé s'épuise, mon imagination se refroidit, je n'ai plus qu'une électricité négative, je ne donne plus de commotions, j'en reçois, et je ne m'aperçois plus de l'existence de mon esprit que par les jouissances que me donne encore l'esprit des autres.
» Puisque je n'ai plus que cette espèce de jouissance, prodiguez-la-moi, mon cher chevalier; vous le devriez par charité chrétienne, à plus forte raison le devez-vous par amitié.
» Donnez-moi quelques notions sur le Sénégal où vous avez fait faire à Thumanité, à la vertu, leur premier voyage. Ces pauvres Africains ne nous croyaient d'autre Dieu que la cupidité,
VOUS les avez tirés de cette erreur. Puisse votre exemple être suivi, puisse votre voix étouffer celle de l'intérêt et nous faire interdit cette vente inhumaine, ce commerce honteux du sang humain ! Je suis colon de Saint Domingue S mais je signerais ma ruine avec joie, si Tabolition de l'esclavage en était la récompense. Ne laissons pas à l'Angleterre la gloire de cette abolition; il serait humiliant pour nous que ce fût dans ce parlement, où les opinions des blancs se vendent, qu'on prit la généreuse résolution de ne plus vendre les noirs.
» Mandez-moi quels sont vos projets et quel est votre sort. J'espère que vous ne retournerez plus dans cette zone brûlante où le sang éprouve une fièvre et un bouillonnement continuels. Je ne vois pas pour vous dans notre armée, a moins que le feu de la guerre ne s'étende, de place convenable à votre fortune et à votre réputation. La révolution qui s'opère en France vous offre un champ plus vaste et plus digne de votre célébrité. La carrière civile est ouverte.
1 . Le maréchal de Ségur, père de l'ambassadeur, avait épousé mademoiselle de VernoD, riche créole qui a été ruinée eo 1191 par le soulèvement des nègres à Saint-Domingue.
le règne des petits talents expire, celui des grands talents commence, la liberté permet à chacun de prendre la place que lui assignent ses moyens, et, partout où les hommes sont libres, Tesprit et le don de la parole sont les rênes avec lesquelles on les conduit.
» C'est le moment où vous devez briller, c'est celui où vos envieux doivent se taire, où vos amis doivent vous féliciter. Mais je crains qu'une philosophie séduisante et tranquille ne vous retienne dans l'inaction, et ne vous fasse préférer les douces occupations de la littérature et le bonheur du repos aux agitations de la gloire; j'ai peur enfin que vous ne préfériez le rôle d'Atticus à celui de Cicéron.
» Tirez-moi de ce doute et mandez-moi si, dans cette circonstance qui change entièrement ma patrie, mon amitié doit se préparer à partager vos plaisirs ou votre gloire. Pour moi, je me suis élancé sur la mer la plus orageuse et je livre à l'inconstance des vents le soin de ma destinée,
j> Adieu, mon cher chevalier; prouvez-moi que le temps n'affaiblit point votre amitié et qu'elle répond à celle que je vous ai jurée pour la vie. »
Ségur avait été en Amérique avec ses cousins Noailles et La Fayette, il en avait rapporté les idées les plus libérales et il était impatient de les mettre en pratique; mais il ne put revenir en France qu'au mois de novembre et les élections étaient passées. Il ne put donc siéger à côté de ces gentilshommes démocrates * dont, récemment, on nous a raconté l'histoire et dont il partageait les généreuses illusions. Il dut se contenter de l'ambassade de Berlin oii il joua un rôle assez piteux en 1792 ; et plus tard les vents inconstants, auxquels il confiait sa destinée, le transformèrent en girouette : il devint le courtisan de César, le grand-maître des cérémonies de Napoléon, puis il fut pair de France sous la Restauration et sous Louis-Philippe.
Il connaissait bien son ami, et il est curieux de rapprocher la lettre précédente de celle dans laquelle Boufflers expose à Elzéar, en 4793, les principes d'une tranquille philosophie. Au commencement de 1789, le chevalier se connaissait mal lui-même et il recherchait les agitations de
1. Voir le Boman d^un royaliste sous la Révolution, par M. le marquis Costa de Beauregard et Gentilshommes démocrates, par M. le marquis de Gasteliane.
la gloire plutôt que le bonheur du repos. En attendant le moment où il pourrait paraître sur un plus grand théâtre, il politiquait dans les salons et il se faisait admirer pour sa philanthropie. Il avait une spécialité qu'il devait à ses voyages au Sénégal : il parlait contre l'esclavage, et il en avait bien le droit, puisque ses prédécesseurs s'étaient enrichis par la traite et qu'il l'avait interdite à ses subordonnés, comme il se Tétait interdite à lui-même. Il contribua, plus que personne, à propager la ne^rropW/ie qui a été fort à la mode, jusqu'au jour où Tinsurrection de Saint-Domingue a été une cause de ruine et de deuil pour tant de familles françaises.
La réputation d'humanité qu'il s'était acquise contribua certainement à assurer son élection aux États généraux. La noblesse du bailliage de Nancy le choisit pour son représentant, conjointement avec le comte de Ludre, et le maréchal de Beauvau qui, par crainte d'un échec, n'avait pas ouvertement posé sa candidature, resta sur le carreau.
Voici comment Boufflers rend compte à sa sœur, le 4 avril, de la première partie des opérations électorales :
« Enfin, ma chère enfant, ils m'ont élu! Tu crois bien que je ne le dois pas à mes artifices ni à mes intrigues. Je ne le dois pas non plus à celles de M. de Lattier, ton jeune ami : il a fait ce qu'il a pu, d'abord pour lui, ensuite contre moi ; enfin , voyant que la faveur publique soufflait de mon côté, il s'est retiré comme un furieux. C'est dommage qu'il ait le démon de l'intrigue, comme celui de l'avarice, passé au travers du corps, car il y joint beaucoup d'esprit, mais trop pour être simple et trop peu pour être généreux.
» Mon oncle a toujours eu environ vingt voix sur deux cent quinze; je ne mettrais pas en doute qu'il ne les eût toutes réunies, s'il s'était montré. On dit encore que le tiers-état, qui élira demain, se propose de le nommer, plutôt pour patron que pour député ; il en sera ce qu'il plaira à Dieu et aux hommes : pourvu que mon oncle n'en ait point de chagrin, je serai content.
» J'ai encore à subir après-demain l'opération de la réduction, car, sur nos six bailliages, nous sommes dix et nous devons nous réduire à deux. Je sais très bien que je resterai de côté ; mais si, par hasard, c'est à côté de ma bonne
ET LA COMTESSE DE SABRAN (1789). i53
fille, je serai plus heureux que les députés les plus à la mode.
» Adieu, mon enfant, je t*aime comme il n'est pas permis. C'est Texpression de mes compatriotes >;.
L'élection définitive eut lieu le 6 avril et madame de Sabran ignorait encore le résultat, quand, le. 8, elle écrivait au nouveau député :
« Tu as fait des merveilles et cela ne m'étonne pas, mon enfant; mais quels en sont les résultats? Tu le sais à présent et moi, je meurs d'envie de le savoir. Je pense que tu auras eu l'attention de me le marquer, comme à celle qui prend le plus vif intérêt à tous tes intérêts. Tes affaires terminées, j'espère que nous te verrons bientôt. Je t'offre une procuration pour l'assemblée de Paris, en ma qualité de propriétaire, en cas qu'elle puisse te faire plaisir en quelque manière et que tu puisses avoir des espérances de ce côté, si les tiennes n'ont pas été réalisées à Nancy. Je me trouverais bien heureuse de pouvoir contribuer
en quelque chose à ta satisfaction.
» Tout se brouille ici plus que jamais. La girouette tourne contre M. Necker. Toutes les révoltes, les proscriptions, les meurtres lui enlèvent des partisans. On commence à trouver son système un peu sanguinaire. M. de Mirabeau met le feu aux quatre coins de la Provence. Toute la glace de ton cousin de Garaman ne peut Téteindre. On le blâme, avec trop de raison, d'une lettre qu'il a écrite à M. de Mirabeau, qui est un chef-d'œuvre de faiblesse, de sottise et de platitude *. Cette pièce d'éloquence est dans toutes les mains, ainsi que la réponse de ce Catilina moderne, qui est aussi insolente qu'on peut s'y attendre de sa part. On dit qu'il est député pour le tiers.
» Ainsi, armons-nous de courage. L'orage tombera bientôt sur nous. Gare Versailles et la bonne ville de Paris! Il y a un certain murmure, depuis quelques jours, qui semble comme Tavant-coureur de quelques grands événements.
i. Madame de Sabran est vive dans ses appréciations, mais cette lettre du 20 mars était assurément naïve, puisqu'eUe faisait appel aux bons sentiments de Mirabeau. Le comte de Caraman, commandant en Provence, lui demandait de donner une preuve de son amour pour le roi et le bonheur du royaume, en calmant les esprits. C'était au moins prématuré.
» Ton ambassadrice est la plus folle de toutes les femmes. Par un caprice dont elle ne peut rendre raison, elle a ôté son enfant à la petite nourrice, parce que, disait-elle, elle lui faisait tenir un régime trop grossier. Elle l'a remise à Versailles entre les mains de la première nourrice qui Ta gouvernée si mal qu'elle est à toute extrémité et peut-être morte à présent *. Voilà à quoi sert l'esprit.
» En vérité, mon ami, j'aime bien mieux savoir soigner mes enfants que de faire des livres. C'est plus profitable pour eux et bien plus doux pour moi. Notre pauvre malade va toujours bien. Je ne la vois plus, depuis qu'elle n'a plus besoin de moi. Ce serait une folie. Elle ne sera pas un monstre, comme tu veux bien le penser. Elle n'est seulement pas maigrie et à peine a-t-elle quelques rougeurs.
» Adieu, mon enfant; il faut que je te quitte, malgré le plaisir que j'ai à causer avec toi. J'attends avec impatience de tes nouvelles, pour te faire mon compliment, ou te consoler du mieux qu'il me sera possible. »
1. II s'agit du premier enfant de madame de Staël, une fille qui en effet n'a pas yécu.
La convalescente, c'est madame de Gustine qui venait d'avoir la petite vérole. Madame de Sabran n'a jamais eu cette affreuse maladie et elle la redoutait beaucoup, ce qui ne Tempëcha pas de soigner sa fille avec une admirable imprudence. Elle ne s'en est pas vantée; mais EIzéar dit dans sa notice qu'elle resta jour et nuit près de Delphine, tant qu'elle put être de quelque utilité, qu'elle l'embrassait, qu'elle lui serrait la . main pour la tranquilliser, qu'elle perça elle-même tous les boutons; et elle fut récompensée, car le teint de la reine des roses n'a subi aucune altération \
Il est aussi question de politique dans cette lettre. C'est un sujet que je ne rechercherai pas, n'ayant nullement la prétention do dogmatiser sur la Révolution; mais les appréciations de madame de Sabran sont parfois utiles à connaître, parce qu'elles reflètent l'opinion de la cour et d'une grande partie de la noblesse, et aussi parce qu'elles ont influé sur la conduite de Boufflers. C'est pour lui, c'est dans son
i. Madame de Gustine n'est pas devenue un monstre, comme le craignait Boufflers : elle a continué & mériter le surnom de la reine des roses, qu'il lui avait donné.
tmr u ti m t i t-
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^ intérêt qu'elle s'était réjouie de Favènement de Necker; c'est pour son. honneur qu'elle tremble, maintenant que l'impuissance du ministre est manifeste. Après le serment du Jeu de Paume, ses craintes redoublent, et, le
> lendemain de la séance royale après laquelle Mirabeau a adressé au marquis de Dreux-Brézé sa fameuse apostrophe, elle écrit cette lettre qui est évidemment le résumé de bien des conversations antérieures :
Ce 24, jour de la Saint-Jean.
« J'étais navrée hier en te quittant, mon ami ; je voyais que mes paroles allaient à peine à tes oreilles, mais plus du tout jusqu'à ton cœur. C'est ta cause cependant que je plaide ; la mienne est perdue, je le sais. Je m'en afflige, mais, dans ce moment-ci, il n'est plus temps d'en .parler. Un plus grand intérêt m'occupe ; c'est le tien, c'est celui de ton honneur, de ta considération, de ton bonheur. Car, on a beau faire, en t' avilissant on ne te donnera pas le courage de la honte. On ne t'empêchera pas d'être sensible, dirai-je, au mépris? Non, ce mot ne peut pas être prononcé pour un petit-
fils du maréchal de Boufflers *, mais à Tindignation naturelle, à la méfiance trop juste qu'inspirerait une conduite si différente de celle qu'il doit tenir. Tu ne te verrais pas de sang -froid regardé comme le partisan de MM. Target, Meunier, Chapellier, Mirabeau, etc. Tu frémirais de siéger à côté d'eux et de ne pouvoir t'opposer à leurs discours insensés, à leurs projets fous et séditieux! Que feraistu, mon enfant, dans cette abominable Assemblée, si jamais ta faiblesse et ta trop grande déférence à des conseils perfides que l'intérêt seul de M. Necker dicte aux dépens du tien, pouvaient t'y entraîner? Dans quelle humiliation ne serais- tu pas, si ce parti-là suit le sort de tous les partis contraires à la justice et à la saine raison ! Ils iront assez loin, peut*ètre, pour être déclarés, aux yeux de l'Europe entière, traîtres au roi et à leur patrie. On verra dans tout son jour l'hypocrisie, la fausseté, la perfidie, les menaces infernales de cet
1. Boufflers était Tarrière-petit-fils du maréchal duc de Boufflers, le glorieux défenseur de Lille. Charles-François de Boufflers» marquis de Remiencourt, grand-père du chevalier avait épousé en 1713 sa cousine Louise- Antoinette Charlotte, ÛUe du maréchal.
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abominable Genevois, dont Torgueil a voulu la France entière pour piédestal, sans les ailes du génie pour l'y placer et l'y maintenir. Et quand même il devrait triompher, les membres de cette bonne et antique noblesse, si dévouée de tout temps à Thonneur et au soutien du trône et de la monarchie française, doivent-ils participer à une indigne victoire? Est-ce ainsi que le maréchal de BoufQers en a remporté? Que dirait-il dans un moment aussi critique et de quel parti crois-tu qu'il serait? Prends plutôt conseil, mon enfant, de ses cendres, toutes froides qu'elles sont, que de M. du Châtelet, dont la conduite ambiguë fait soupçonner la franchise, et dont les intrigues dernières ont fait disparaître la considération qu'on était disposé à lui accorder. Et, dans ce moment-ci même, on tremble de voir entre ses mains les troupes destinées à la sûreté du roi et des particuliers. On va jusqu'à dire qu'elles sont déjà gagnées. Un tel homme peut surprendre ta bonne foi, obscurcir tes lumières, t'entraîner dans des démarches repréhensibles et inconsidérées. Au nom, dirai-je, de ton amitié première, au nom de ton intérêt et de ton repos, ne consulte que
ta conscience et songe au sang qui coule dans tes veines. Adieu, mon enfant, adieu. Je meurs d'effroi en songeant que la plus chère partie de moi-même peut prendre un parti, qui me fasse rougir.
» Au moment où je finis ma lettre, il se répand des bruits, auxquels je ne saurais croire. On dit que le roi se dédit, que les princes sont exilés, Tarchevêque de Paris, le duc et la <luchesse de Polignac. Voilà le Genevois, roi de France. Mais je n^en suis pas moins déterminée ^ dire à qui voudra Tentendre que c'est un monstre abominable. »
L'influence de madame de Sabran a prévalu, car, le 25 juin, Boufflers a fait un discours contre la réunion des trois ordres, et, ce jour-là même, quarante-sept membres de la noblesse, parmi lesquels se trouvaient la plupart de ses amis politiques, allaient, avec la grande majorité du clergé, rejoindre le tiers-état constitué en Assemblée nationale. Mais elle n'était pas rassurée pour l'avenir et> le 29, elle revint encore à la charge dans une lettre beaucoup plus longue dont je donnerai seulement quelques extraits :
^ « Je t'aime trop, mon ami, pour me laisser • vaincre par la répugnance que tu as à m'entendre. Au risque de te déplaire, au risque même de t'éloigner ^ow/ à /ai/ de moi, je te dirai la vérité telle qu'elle est dans mon cœur. Je te le dois. Je le dois à moi-même et, quel que soit l'événement, je n'aurai pas du moins de reproches à me faire... Jamais moment ne fut aussi critique que celui-ci pour ta réputation, pour ton honneur et peut-être ta vie. Juge, mon enfant, s'il m'est possible de garder le silence et de ne pas te conjurer, de toutes mes forces et de tout mon amour, de bien réfléchir dans ta sagesse, de tout peser dans ta conscience, loin de tout esprit de parti et d'intérêt personnel, avant que de prendre aucune décision. C'est à toi seul qu'il faut songer; c'est surtout à éloigner le soupçon de ta conduite. La probité, l'honneur et la prudence doivent te diriger. Jusqu'ici on te reproche de n'avoir pas fait connaître, avec assez de franchise, tes vrais sentiments. Au lieu de les dissimuler, quand ils ne peuvent que te faire distinguer avec avantage, songe plutôt à te prémunir contre les pièges qui te seront tendus, en les faisant connaître.
» M, Necker n'est pas le plus à craindre.
Ouvre les yeux, et considère le chef qui t'entraînerait. C'est M. le duc d'O... qui fait la révolution, M. le duc d'O... qui se sert de M. Necker, comme d'un manteau, pour cacher ses intrigues. Sa légèreté l'avait mis jusqu'ici à l'abri de tout soupçon. On ne croyait pas que ses démarches valussent la peine d'être observées : on les a jugées nulles par ses inconséquences. Il a pour ainsi dire contrefait l'insensé, comme Ulysse, mais, comme lui, il avait son but. Et ce but est d'être dans peu le maîlre du royaume. Il faut avouer aussi que les circonstances le servent bien. La crainte dont il infecte les esprits, par cette multitude à ses gages, à qui il fait dire tout ce qu'il veut dans le Palais- Royal, anime tout son parti, tandis que les membres des deux autres semblent frappés de paralysie. On n'en revient pas de voir le clergé sans ambition, et la noblesse sans énergie....
» Mais tu me diras : tout ceci est un rêve enfanté dans ton imagination. En me soumettant aux ordres du roi, en ayant la sanction de la Chambre, je ne cours aucun risque : ma conscience est en repos. Ne t'y fie pas. Les
llwvuntrm. ..
^ ordres du roi ne sont déjà plus rien aux yeux
» des deux partis. Il les anéantit lui-même d*un
^ moment à l'autre. Si on le défend, ce sera
malgré lui. Mais on le défendra, n'en doute pas,
avec succès et avec gloire....
» Puisses-tu ne consulter, dans un si grand ' parti, que ta loyauté et ton courage, et je n'aurai * plus d'effroi! Mais je crains tes entours, je crains l'ascendant incroyable qu'ils ont sur toi. Ils ont la conviction de leurs principes, ou du moins l'amitié les aveugle tellement qu'ils n'en ont plus. Leur confiance est entière; la tienne ne Test pas... Ils sont conséquents dans leur conduite; tu ne le serais pas dans la tienne, si ta condescendance à leurs avis t'entraînait contre le cri de ta conscience et de tes propres lumières. Tu serais malheureux, mon enfant, parce que tu n'es pas fait pour le remords. Les nuances deviennent tous les jours plus difficiles à démêler, le pas devient tous les jours plus glissant, le danger augmente. Sur toute chose, ne te presse pas. Le silence et l'inaction, dans bien des cas, ont arrangé tout seuls les affaires. Un jour, que dis-je, un seul instant peut changer tous les systèmes et toutes les
combinaisons dans une révolution qui n'a pour base que la folie d'un côté, et la faiblesse de Tautre. D'ailleurs, songe avec effroi ce que tu ferais parmi tant de fous, de méchants et de mauvais sujets réunis. N'est-ce pas l'enfer en miniature? Gomment te ferais-tu entendre pour plaider la cause de l'humanité, de la justice et de la bonne foi, parmi des gens qui les ont si souvent violées? Tu verrais donc, sans rien dire, abuser de ton nom. Tu verrais, spectateur tranquille, annuler tout ce que la raison, la nécessité et une longue expérience, de concert ensemble, ont arrêté pour le repos et la sûreté de la France. Ton nom sanctionnerait toutes leurs folies et leurs injustices. Quel supplice est pareil à cela? Penses-y bien pour t'en éloigner aussi longtemps que tu pourras. J'en reviendrai toujours à mon avis et je ne craindrai pas de le le dire, mon enfant : c'est que tu ne dois passer dans cette Assemblée infernale que le dernier de ta Chambre, à moins d'un ordre formel, je ne dis pas du roi, mais de tes commettants. Leur volonté sera ton égide contre le déshonneur. Car il ne faut pas se le dissimuler : le mot do lAche est prononcé aujourd'hui contre les déser-
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leurs de la noblesse, aujourd'hui plus qu hier^ en raison du danger. Demain, encore plus, qu'aujourd'hui, la proscription et les exécutions, commandées par les bourreaux de la France (cette expression n'est pas trop forte) donneront à celui qu'ils entraîneront la physionomie de la peur, jointe à Ja lâcheté. Tout cela fera jouer à cette méchante troupe un bien vilain rôle. Laissons-les faire, mon ami, et viens te reposer auprès de ta femme ».
Mais la résistance était devenue impossible r le roi avait demandé aux représentants de la noblesse de se joindre à l'Assemblée nationale et Boufflers, comme les autres, avait dû céder. Il fit même, le 27 juin, le jour où la réunion fui décidée, un discours qui n'a pas dû avoir l'approbation de madame de Sabran et qui se terminait ainsi : « Pensez-y, messieurs : ou la réunion des députés, ou la guerre entre lescitoyens. Point de milieu. Le frémissement est général; l'opinion publique qui s'accroît de tout, qui s'empare de tout, fait, d'heure en heure, de nouveaux progrès et, d'heure en heure, ses progrès sont plus rapides. Repré-
sentez-vous un torrent, à chaque instant accru par des eaux toujours, renouvelées, franchir ses rives, forcer tous les obstacles et se répandre dans un horizon sans bornes. Ce n*est plus une digue alors qui pourra vous sauver, c'est une barque »•
Pour endiguer un pareil torrent, c'était trop peu de chose que la réunion des trois ordres, et bientôt il faisait tant de ravages que beaucoup de gens pensaient à fuir et cherchaient une barque. Madame de Sabran voulut assurer le sauvetage d'Elzéar, et elle se décida brusquement à remmener, le lendemain de Témeute des Tuileries *, la veille de la prise de la Bastille. En partant, elle écrivait à Boufflers, retenu à Versailles, ce billet à peine lisible qui peint bien Télat de son âme«
Ce 13 juillet : ce lundi, onze heures.
« Le tumulte croît de telle manière, les nouvelles sont si effrayantes que, sans différer, je vais partir ; mais partir sans savoir de tes nou-
1. La charge du Royal- Allemand, commandé par le prince de Lambesc, a donné lieu à de nombreuses controverses : c'est un des faits qui ont été le plus exploités, au commencement de la Révolution, par les ennemis de la royauté.
velles! à peine en ai-je le courage. Sans Elzéar, je resterais à mes risques et périls, jusqu*à ce que je te sache hors de danger. Je crains ta malheureuse Assemblée. J'ai peur de quelque trahison. Tâche de te garantir de tout mal :
ce serait pour moi le coup de la mort.
)) Paris reste sans troupes. Elles sont, dit-on, à Versailles. Les bourgeois s*arment, à ce que Ton m'assure, pour se garantir de la populace. La licence et la rage sont à leur dernier période. Dans ce moment, tout paraît plus calme. Je vais en profiter pour m'éloigner au plus vite. Il n'en sera peut-être plus temps dans quelques heures et qui sait encore si Ton voudra me laisser passer! M. du Châtelet vient d'être arrêté et porté pour être jeté dans la rivière. Sans les soldats qui ont demandé grâce pour lui au peuple, il était noyé. J'espère que je ne rencontrerai rien de si tragique dans ma route. Je te donnerai de mes nouvelles, du premier endroit où je pourrai m'arrêter en sûret^.
» Adieu. Songe à ta pauvre femme, qui est encore mille fois plus inquiète sur ton sort que sur le sien et qui ne sent d'autre regret, au milieu de tant de dangers, que celui de s'éloi^»
gner de loi. Je suis si troublée qu'à peine puis-je tenir ma plume. Je t'embrasse cependant : ne fut-ce que pour me porter bonheur I »
L'émigration de madame de Sabran ne date pas du 13 juillet 1789, comme on pourrait les croire en lisant ce billet. Elle ne quittait pas la France et même elle est revenue passer quelques mois à Paris, mais la vie errante que la Révolution lui a faite a bien commencé pour elle ce jour-là.
A peine arrivée à Plombières, elle souffrait de ne pas avoir des nouvelles de Boufflers et son impatience la rendait injuste; elle écrivait le 24 juillet :
« Je suis pénétrée de douleur des nouvelles qui arrivent ici de tous les côtés et de celles que tu ne me donnes pas; car il est incroyable, mon enfant, que je n'entende plus parler de toi. Ton oubli, au milieu de tant de désastres, €st encore ce qui m'affecte le plus et je perds Tcsprit tout à fait, si tu m'abandonnes. Je croyais, en fuyant Paris, trouver quelque tranquillité dans ces montagnes et pouvoir y vivre t[uelque temps en sûreté avec mon enfant; mais
point du tout. L'orage nous arrive. Luxeuil * est en feu. On pille les buveurs d'eau, on brûle leurs voitures. On a voulu tuer Tabbé de Luxeuil, qui est bien le plus digne homme du monde. Sa maison est arrangée à la mode de Réveillon *. Ce pauvre malheureux est venu hier pour se réfugier ici; mais on l'a prié de vouloir bien aller ailleurs, crainte d'attirer à Plombières le même vacarme, et dans ce moment il est peut-être assassiné. Remiremont est assiégé. On veut avoir les titres ; on veut brûler la maison '. Plusieurs villages sont venus à leur secours. On envoie des troupes d'Epinal et on craint bien que cela ne suffise pas. C'est une troupe de bandits sans aveu, dont on ne connait ni les projets ni les chefs, qui porte partout la désolation. Toute la Franche-Comté en est infestée et Ton dit qu'ils menacent
1. Luxeuil, où se trouvait une riche abbaye et aussi une station balnéaire, est situé à 15 kilomètres au sud-ouest de Plombières.
2. Riche fabricant de papiers peints du faubourg Saint- Antoine, dont la maison avait été dévastée par les émeutiers le 28 avril 1189.
3. Le chapitre noble de Remiremont avait pour abbesse Louise de Bourbon, princesse de Condé, qui avait délégué ses pouvoirs à madame de Rinck. Le R. P. Dom Jean Rabory, qui a écrit la vie de la princesse, raconte les infortunes des dames de Remiremont pendant la Révolution.
170 l'B CHEVALIER DE BOCFFLERS
Besançon. En attendant, tout prend la fuite ici : il n'y a rien de si triste. La terreur a gagné tout le monde. La comtesse Auguste * est partie aujourd'hui à trois heures du matin pour la Suisse, madame de la Rochelambert ^ aussi, et madame de Narbonne ', et beaucoup d'autres. D'ici à peu de jours, je brillerai seule dans ces retraites et je ne sais pas encore quel parti je prendrai. Les eaux ont un grand attrait pour moi et je n'imagine pas que, pour mon frêle individu qui ne peut ni bien ni mal, on vienne assiéger Plombières et me donner les honneurs d'une bataille. Mais j'entends des cris : voilà des paysans avinés. Je crois que pour cette fois c'en est fait de ta pauvre femme. Je vais voir s'il faut fuir ou périr...
1. Marie-Françoise-Àugustine-Ursule le Danois, fiUe du marquis le Danois de Cernay et de Marie le Danois sa cousine, épousa en 1774 le comte Auguste de la Marck, Tami de Mirabeau, qui fut plus tard le prince Auguste d'Arenberg. Elle mourut en 1810. Son nom reviendra souvent dans ce volume.
2. Louise-Elisabeth de Lostanges, mariée en 1778 à Paul Laurent marquis de la Rochelambert, gentilhomme d'honneur de Monsieur frère du Roi.
3. Françoise de Chaslus-Sanssat, mariée en 1753 à Jean- François, duc de Narbonne-Lara, grand d'Espagne. EUe fut dame d'honneur de la duchesse de Parme, Elisabeth de France, puis de ses sœurs, Mesdames Adélaïde et Victoire qu'elle accompagna à rémigration.
ET LA COMTESSE DE SABRAN (1789). i7i
» Ce ne sont pas encore les pillards, mais on nous les annonce. Ce sont des Anglais qui arrivent de Luxeuil et qui ont pris une escorte d'une centaine de paysans pour les garder.
C'est la chose la plus plaisante du monde. Leur voiture est couverte d'écriteaux : Vive le tiers! et tous leurs gens ont la cocarde de la liberté aussi bien qu'eux. Ils racontent des choses épouvantables de tout ce qui se passe à Luxeuil. Les femmes qui y étaient à prendre les eaux sont obligées de se sauver à pied à travers champs. On les poursuit, on les insulte. Tous les hommes ont pris les armes pour essayer de remettre Tordre. Ils ont saisi un grand nombre de ces bandits qu'ils ont menés en prison; mais la force en a bientôt rompu les portes et tous se sont sauvés et rôdent dans le pays. Ces Anglais se sauvent aussi. Ils m'ont dit qu'ils allaient à Paris. D'après cette description et le danger certain qui nous menace, j*ai bien envie d'aller en Suisse rejoindre la bonne comtesse Auguste chez le chevalier de RoU *
1. Le chevalier de Roll, appelé plus souvent le baron de Roll, capitaine des gardes du comte d'Artois, appartenait à une famille suisse du canton de Soleure depuis longtemps
qui nous attend. Dans tous les cas, adresse-moi toujours tes lettres ici, si tu te ressouviens un jour de m'écrire, car je crois ton parti bien pris de m oublier. C'est aujourd'hui jour de poste et je n'ai point encore de tes nouvelles. Si je n'en reçois pas après demain, c'est pour toujours que je te dis un éternel adieu. »
Les courriers étaient souvent en retard, mais ce n'était pas la faute du chevalier. Quoi qu'en dise madame de Sabran, il ne mérite aucun reproche et ses lettres, qui ont fini par arriver, sont même trop nombreuses pour être toutes publiées. Dans aucune il ne se vante de ses hauts faits et cependant, le 28 juillet, il avait sauvé deux hussards que la multitude voulait écharper, et lui-même avait failli périr en les défendant. Quelques jours après, il avait encore fait preuve de courage civil : il avait osé dire à la tribune que l'arrestation du baron de Besenval était illégale, que l'Assemblée, ayant seulement un pouvoir législatif, ne pouvait statuer sur cette affaire et qu'il était grand temps
au service de la France. W a joué un rôle important pendant rémigration.
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fc de relever le pouvoir exécutif auquel le jugement appartenait.
Dans ses lettres il est question de bien autre ^ chose ; voici ce qu'il écrivait le 7 août :
« Je vois à la date et à la lenteur de tes lettres, chère femme de mon cœur, que tu ne reçois jamais les miennes dans leur temps.
Mais ce n'est plus le moment de craindre tes humeurs ni tes injustices; tu m'annonces une ' bonté et une raison imperturbables et, quand tu ne t'y serais pas engagée, tu te ressouviendrais de ce bel apophtegme latin : res est sacra miser. Tu penserais que j'ai assez de peines ot qu'il ne te reste que des consolations à me donner. Je ne perds point de vue mon (j'avais d'abord écrit notre) projet de retraite dans les montagnes des Vosges et mes pensées et mes projets se sont arrêtés sur une ferme appartenant autrefois aux dames de Remiremont.
Elle est placée au bout de l'étang ou, pour me servir des termes du pays, du lac de Gérardmcr, dans les sites les plus agréables, dans le meilleur endroit de cette belle partie des
Vosges, à la source de la rivière où tu as été
voir pêcher des perles. Nous aurions la pêche du lac, nous serions entourés d'excellents pâturages, de bons arbres fruitiers et de quelques petits champs. Nous verrions de là beaucoup de pays différents de ceux que nous avons habités jusqu'ici : d'un côlé, de grosses montagnes et de majestueux sapins, de Tautre, des coteaux riants couverts de cent et cent petites demeures, variées suivant la fantaisie, les besoins et les moyens des bonnes gens qui les habitent. Le canton de Gérardmer ne demande qu'à rester comme il est; il a toujours conservé un régime analogue à ses mœurs. Il y a des jours, dans Tannée, où ces braves gens tiennent leurs assises en plein air; les vieillards sont au pied d'un chêne, la jeunesse les entoure bien respectueusement. On porte à ce tribunal champêtre toutes les plaintes, toutes les querelles, tous les débats, tous les différents qui ont pu s'élever depuis la derrière séance, et les vieillards rendent des sentences arbitrales auxquelles on se soumet. Ils exercent aussi une censure douce et paternelle envers les jeunes gens, et, quand il s'en trouve dont la violence ou le libertinage sont portés à un certain excès,
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on les exile, pour un temps, du lieu natal et on ne leur permet de revenir que quand leurs parents, instruits de leur changement, se rendent leur caution.
» Aussi il règne dans ces lieux, si étrangers à tout ce que je vois, une paix, une bonhomie, une amitié réciproque dont le souvenir attire sans cesse mon esprit vers l'asile que, depuis longtemps, je voulais y chercher. C'était autrefois un goût que je projetais alors de satisfaire, à présent c'est un besoin. Il me faut sortir d'ici, et, quand je dis d'ici, c'est de Paris, c'est des villes, c'est des lieux habités par ces méchants animaux qu'on appelle si improprement des hommes. J'en suis pressé, comme je le serais de sortir d'un de ces abominables lits de l'Hôtel-Dieu, où l'on mettait toutes sortes de maladies et d'horreurs sous la même couverture.
» Il semble à mon âme qu'elle est un voyageur, naturellement sain et délicat, qui se trouve obligé à passer une longue nuit dans un caravansérail, entre des pestiférés et des lépreux. J'espère bien ne gagner ni la peste, ni la lèpre, mais n'est-ce rien que le dégoût?
» Non, mon enfant, c'est du fond, du vrai fond de mon cœur que je te le dis. Rien ne pouvait m'éloigner de toi, mais à présent tout m'en rapproche et ton âme est comme un miroir, où la mienne aime d'autant plus à se mirer qu'elle s'y trouve embellie.
» Vois, ma femme, si effectivement tu auras le courage de venir, de temps en temps, partager l'asile de ma vieillesse et de ma misère, si tu prendras quelque plaisir à y passer des heures tranquilles, dans les occupations, dans les conversations, dans les méditations qui nous conviennent, vivant l'un avec l'autre, l'un pour Tautre, Tun par l'autre, oubliant tout le reste et remerciant peut-être le sort de nous avoir envoyé des malheurs qui nous rendront si heureux... »
On croit rêver en lisant cette bergerade écrite en pleine tragédie, mais le plus curieux, c'est que ces beaux projets n'étaient pas une divagation littéraire et qu'ils ont eu un commencement d'exécution. En partant pour l'émigration, Boufflers a employé ses dernières ressourcées à acheter un asile champêtre dont il
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y a joui pendant quelques jours à peine et dont nous verrons plus loin la description.
En attendant madame de Sabran se mettait à Tunisson; elle lui répondait le 18 août :
« Enfin la voilà, cette lettre attendue près de quinze jours, datée du 7 et reçue le 18; cette ^ lettre écrite au milieu de douze cents personnes dont les cris, les débats n'ont pu t'empêcher de t'occuper de ta pauvre femme! Si tu savais le plaisir qu'elle me fait, tu en serais attendri. Je la baise mille fois, je Farrose de mes larmes» comme je ferais si je te revoyais. Ton projet de solitude me tourne la tête, et ce petit hermitage où, loin de tous les importuns, curis expedita^ je ne vivrais que pour toi! Quel plaisir j'aurais à te servir, à te voir manger les mets que j'aurais apprêtés, te vêtir du lin que j'aurais filé, te reposer dans un lit que j'aurais plaisir à bien faire ! Que sont les richesses, en comparaison de cette simplicité qui nous fait goûter tout ce que le cœur peut avoir de sentiments et l'âme de vrais plaisirs? Qu'a-t-on besoin, pour être heureux, de ces excès de luxe> de ces différences de rang et de ces vains bon-
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neurs? Ils vous traînent en esclave dans le char de la fortune qui, souvent, au lieu de vous mener à votre but, vous écrase en chemin. Il est vrai qu'en s'éloignant, il faut prendre garde d'en être éclaboussé, car la boue, ou pour mieux dire le mépris, n'est pas supportable. Et quel mépris! Où est Molière? Qu'il y aura de bonnes comédies à faire d'ici à quelque temps ! Car l'égalité dont on nous berce, ce niveau qu'on croit établir en coupant les têtes, n'est qu'une chimère. La nature ne l'admet pas, et encore moins l'orgueil. L'homme sera toujours vain et ambitieux. Les pactes, les forces factices peuvent être détruites ; mais le droit du plus fort ne le sera jamais, et le plus modéré, le plus philosophant prendra le bien de son voisin, et ses titres et ses distinctions, s'il croit le pouvoir faire avec impunité.
» Voilà l'histoire des hommes, mon enfant, et, dans ce moment, la nôtre. C'est un autre ordre de choses, dit-on, qui va remplacer ce que nous avons vu; mais moi, je dis que ce ne seront que d'autres visages. Quelle étonnante révolution! Je n'y peux pas encore accoutumer mon esprit et, très souvent, je me frotte les yeux
dans l'idée que ce n'est qu'un mauvais rêve, un pénible cauchemar que le jour va dissiper. » Viens vite, mon ami. Achève de faire tous tes sacrifices * : donne tout, jusqu'à ta chemise. Avec moi, tu n'auras besoin de rien. Ma tendresse pourvoiera à tout et l'amour me donnera des forces et de l'intelligence. Pour toi, j'aurai la prévoyance d'une mère et ses doux soins, rintérèt d'une femme et la folie d'une maitresse. Que de jours heureux nous passerons encore! Si le bonheur est sur la terre, croismoi, c'est dans la solitude qu'il faut le chercher. Il sera dans notre petit ménage de compagnie avec Vamour, Oui, VamourI car, toute grand'mère que je suis, il brûle mon âme. Je le sens circuler dans mes veines, précipiter les battements de mon cœur, rafraîchir mon imagination, te peindre vivement à mon esprit, quand le sommeil me donne quelque repos. Il me fera survivre à moi-même. Qu'importe que la vieillesse vienne glacer tous mes sens ! C'est mon âme qui t'aime. Mon amour sera immortel comme mon âme. C'est en Dieu que je t'aimerai,