‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 21 sur 65 · AUusion à la nuit du 4 Août · texte numérisé non relu

AUusion à la nuit du 4 Août

s'il y a un Dieu, quand elle se séparera démon corps ; ou dans l'univers, s'il n'y a qu'un univers.. L'être que j'animerai ensuite recherchera avec ardeur celui que tu animeras et peut-être cela fera-t-il le plus joli roman du monde. Nous nous retrouverons tous les deux à vingt ans , pour sacrifier de nouveau à l'amour. Mais quel délire m'emporte! C'est la lettre qui en est la cause. Elle me retrace des idées, qui m'ont bien des fois charmée dans mes châteaux en Espagne. Il n'y a plus que ceux-là de solides à présent. Ainsi, bâtissons-en, bâtissons-en sans scrupule.

» Je crains que tu ne perdes beaucoup à la suppression des dîmes *. Qui croirait que ton sort soit lié à celui des moines et des abbés? L'abbé Dillon, qui est ici, perd tout ce qu'il possède. L'évêque de Blois en perd la moitié. Si tout cela retourne dans un réservoir commun pour alimenter ceux qui n'ont pas de quoi vivre, il n'y a rien à dire. Mais si cela ne change que de poche, il faudra crier : au voleur!

» Adieu, ami, je reviens des montagnes, où

i , La suppression des dîmes a été votée le 13 août.

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j'ai trouvé sous mes pas lafleur que je t'envoie; elle est d'autant choisie mieux qu'elle s'appelle en allemand : vergessen sie mich nicht.

Cette petite fleur, dans sa simplicité,

Vous rappellera votre amie.

Son nom dira pour moi ce mot tant répété :

Ne m'oubliez pas, je vous prie.

»'Si tu entends dire à Paris que mesdames de Lambertve, de la Rochelambert et de Narbonne ont été poursuivies toutes nues et fouettées dans les rues de Plombières, tu sauras que ce n'est pas vrai. C'est un conte qu'ont fait les habitants, pour se venger de ce qu'elles ont eu peur des brigands et qu'elles se sont en allées, »

L'évéque de Blois qui prenait alors les eaux de Plombières, c'était monseigneur de Thémines * que son attitude à l'occasion du Concordat a rendu presque célèbre. Dans un de ses nombreux voyages, il avait connu madame de Char-

1. Alexandre de Lauzières de Thémines, né en 1743, sacré évêque de Blois en 1166, fut expulsé de son diocèse à la fîn de février 1791. Il habita successivement la Savoie, l'Espagne, l'Angleterre, et il venait d'arriver à Bruxelles quand il mourut en 1829. Après le Concordat, il montra beaucoup d'incohérence dans sa conduite, et il fit une opposition bruyante au pape dont il reconnut l'autorité seulement dans les derniers mois de sa vie.

rîère S et il a donné pour elle une lettre d'introduction à madame de Sabran qui devait passer par Neufchàtel, mais qui, par le fait, a pris une autre direction. La lettre n'a donc pas été remise : elle était même encore dans son enveloppe close que j'ai cru pouvoir ouvrir sans indiscrétion. Elle contient une phrase qui étonne au premier abord sous la plume d'un évêque qui, deux ans plus tard, a émigré. Il explique qu'il est obligé de rentrer précipitamment à Blois, sans passer par Colombiers, et il ajoute : « Je vous avoue que, dans ce moment où il y a quelque danger à rester en France et où j'ai un poste à remplir, je n'aime point l'air d'un Français fugitif et je trouverais quelque faiblesse à quitter notre théâtre, tout tragique qu'il est. »

La contradiction n'est cependant qu'apparente. Il a cédé à la violence lorsqu'on 1791 il a été remplacé par Tabbé Grégoire, et on peut dire d'une façon générale qu'il en a été de

1. Isabelle Van Tuyll, d'une famille hollandaise, épousa M. de Gharrière qui était Suisse et passa la plus grande partie de sa vie à Colombiers, près de Neufchâtel. Elle est connue par sa liaison avec Benjamin Constant et par ses ouvrages dont les principaux sont Çalliste et les Lettres neufchatelloises (1740-1805).

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même des évêques et des prêtres qui ont quitté la France, après avoir refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé. On doit admirer ceux qui sont restés en France et qui, en si grand nombre, ont versé leur sang pour la foi; mais ceux qui sont partis ne méritent aucun reproche, puisqu'ils étaient sous le coup de lois formelles et inexorables. Ce ne sont pas à proprement parler des émigrés ; M. Tabbé Sicard et M. de Grandmaison Tout clairement démontré dans leurs savants travaux sur le clergé français pendant la Révolution.

Madame de Sabran avait terminé sa saison d'eaux et elle ne savait trop que devenir.

« Mon esprit, écrivait-elle le 25 août, est dans une incertitude accablante. Tout ce que je puis l'assurer, c'est que je ne retournerai sûrement pas à Paris de si tôt. Je n'aime pas les coupeurs de têtes. Tout mon sang se glace dans mes veines quand je songe à toutes ces atrocités, non pas de peur, mais d'indignation. Toi seul auras le pouvoir de m'y faire revenir quand tu seras las de mon absence, mais tu ne le seras pas de longtemps. Tu n'as nul besoin de moi.

Les rares instants que te laissent les affaires

ne sont plus partagés, ce qui est très commode pour ce qui t'aime ainsi que pour toi ! *

» D'après cela, je vais encore errer sans objet. Si je n'avais pas le cœur flétri des malheurs de ma pauvre patrie et des miens, je pourrais encore trouver quelques distractions agréables dans le changement. La Suisse est toujours ce qui me tente davantage... »

C'est en effet de ce côté qu'elle dirigea ses pas. Elle se munit de passeports, elle y joignit la Déclaration des droits de rhomme, et, le 3 septembre, elle quitta Plombières avec Elzéar et son vieux serviteur Arnoldy. La grande calèche qui l'avait amenée à Plombières aurait donné une trop haute idée de la fortune des voyageurs, et Içs comptes des postillons et des hôteliers s'en seraient ressentis; elle servit à conduire à Nidervillers mademoiselle Gervais, la femme de chambre, et le précepteur d'Elzéar, l'abbé de Vaux.

Madame de Sabran partit avec son fils dans une mauvaise voiture de louage. Leur but était

1. Je ne sais à qui elle fait allusion dans cette petite scène de jalousie.

de retrouver leurs amis Polignac et la Marck et d'attendre auprès d'eux les événements, soit à Berne, soit à Lausanne ; mais ils prirent le chemin des écoliers. Arrivés à Bâle, ils se décidèrent à faire un grand détour et à visiter la Lombardie. Ils s'arrêtèrent à Zurich pour voir Lavater, ils jBrent un pèlerinage à Einsiedeln, ils traversèrent les Alpes par la route du Saint-Gothard et poussèrent jusqu'à Milan.

Ils étaient seulement le 6 octobre à Lausanne où ils comptaient séjourner, et ils ne purent passer que vingt-quatre heures avec la comtesse Auguste de la Marck qui partait le lendemain. Elle avait fui Plombières, « comme une colombe effarouchée », nous dit Elzéar, mais depuis elle s'était familiarisée avec le danger, et elle rentrait en France où elle devait faire preuve d'un grand courage pour défendre les intérêts de son fils.

Nos voyageurs allèrent bien vite à Berne et là encore ils arrivèrent trop tard. Ils ne trouvèrent que la comtesse Diane de Polignac :

le duc et la duchesse étaient déjà en route pour l'Italie et elle se préparait à les rejoindre.

Ils continuèrent jusqu'à Bâle où ils passèrent

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trois semaines, voyant beaucoup Mérian, un banquier auquel la comtesse Diane les avait recommandés, et quelques Français réfugiés, entre autres le maréchal et la maréchale de Broglie. Le 10 novembre ils arrivaient à Nidervillers *.

Je trouve un récit détaillé de tous ces voyages dans de nombreuses feuilles éparses, sur lesquelles madame de Sabran a écrit des notes au jour le jour, et surtout dans quatre gros cahiers qui renferment les impressions d'Elzéar. Les vers alternent avec la prose et bien des passages, notamment la visite à Lavater, le pèlerinage à Einsiedeln ne sont pas sans intérêt. Je citerai seulement * quelques lignes de madame de Sabran relatives à des lettres de Louis XVI, parce que ces lettres, comme aussi celles de Marie-Antoinette, ont donné lieu à des controverses et ont été l'objet de patientes recherches.

1. La pelite ville de Nidervillers, siluée à peu de distance de Sarrebourg, fait aujourd'hui partie de l'Alsace-Lorraine. Le marquis de Custlne avait reçu eu dot le château, la manufacture de porcelaine et des terres considérables qui se trouvaient dans les environs.

2. On verra aussi à PAppendice un récit curieux de la rencontre de madame de Sabran avec le comte de Tressan.

Berne le 10 octobre.

« ... Logé à l'hôtel du Faucon; rencontre imprévue de la comtesse Diane que j'allais chercher, reconnaissance touchante, plaisir extrême de la voir; je pleure, je suis portée à me trouver mal. Détails sur des lettres du roi à sa sœur (c'est-à-dire à sa belle-sœur la duchesse de Polignac; les mots belle-sœur ou beau-frère n'étaient presque jamais employés). La première commençant par : Ma chère madame, à mots couverts, pleine d'intérêt sur sa position, finit en lui disant qu'il ne lui marque pas de nouvelles, qu'il est le dernier à en avoir. La seconde, en son nom, signée Louis, où il lui marque qu'il a appris par le duc de Guiche que la liberté de la poste était moins atteinte, que les lettres étaient moins ouvertes, et qu'il en profite pour lui donner de ses nouvelles et lui dire tout le plaisir qu'il a de la savoir en sûreté. La troisième, signée Louis le B.... nom supposé, commençant par :

Ma chère cousine, votre amie est souffrante, cela doit être quand on est privé de ce qu'on aime. Le voyageur (le duc Guiche gendre de

madame de Polignac), à ce que j'espère, est à présent en sûreté. »

Il est intéressant de rapprocher ces notes de la Correspondance de Vaudreuil avec le comte d'Artois, de la vie de la duchesse de Polignac par la comtesse Diane et des ouvrages de M. Feuillet de Couches.

Boufflers conseillait à madame de Sabran de rester en Suisse, et elle y aurait probablement consenti, si elle n'avait été rappelée auprès de madame de Custine qui était grosse et qui suppliait sa mère de venir la rejoindre à Nidervil- 1ers. Les lettres suivantes mettront le lecteur au courant mieux que je ne saurais le faire :

« Si tu étais ici, jolie enfant, tu me consolerais et je te conseillerais, ou, pour mieux dire, j'en ferais semblant, car ta petite raison, cachée derrière toute sorte de folies, vaut mieux que toute une Assemblée nationale.

» Je ne conçois pas la démence impérieuse de ta bonne grosse Delphine de vouloir que tu viennes à elle, dans un pays où, d'un moment à l'autre, il peut arriver du train, au lieu d'aller te trouver chez tes bons Suisses qui t'ont sûre-

ment déjà prise en amitié et qui t'auraient gardée chez eux, jusqu'au retour de notre santé politique.

» Nous sommes toujours à Tarchevêché *, et nous y serons encore pendant huit jours. Par bonheur le beau temps épure l'air que nous, infectons, car, s'il venait des temps humides et froids, je suis persuadée que l'Assemblée fondrait à la pluie comme du sucre.

» Voilà plus de huit jours que je suis prêt à parler pour le clergé et jamais mon tour ne vient. Je ne sais ni me faufiler, ni réclamer, ni cabaler, ni conquérir la parole, suivant l'expression favorite de l'Assemblée, ce qui me tient toujours fort en arrière de mon rang et me fait peut-être beaucoup de tort; car il faut faire comme les autres, surtout dans une mêlée, et celui qui, au milieu d'un grand combat, resterait les bras et les jambes croisés, risquerait tous les coups et ne pourrait espérer ni la victoire, ni le salut *.

1. L'Assemblée, ayant quitté Versailles le 16 octobre, se réunit pendant quelques jours dans la chapelle de Tarchevêché, en attendant que la salle du Manège fut prête à larecevoir.

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