Amélie de Boufflers, fille du duc et de Marie-Anne
IWi
qu'elle a fort étonné Paris en le quittant, mais j'attribue tout à madame de Cambis * qui lui aura tourné la tête, à force de l'efifrayer, et qui aura été charmée de se servir de cette commodité-là, pour aller voir le duc de Richmond à bon marché.
» Je suis ici, comme tu vois, plus isolé, plus abandonné qu'un pauvre naufragé, non pas dans une île déserte, mais dans une ville que tout le monde voudrait déserter, si pour cela il ne fallait point de passeport du district, de la Commune et de l'Assemblée nationale. Tu vois par là qu'on est enfermé sous trois clefs ; mais on espère que cela ne durera qu'un temps, et, dès qu'une fois on en sera quitte, on n'en sentira que mieux tous les charmes de la liberté, comme Socrate quand on lui desserra les jambes.
» Si les nouvelles que tu m'annonces se réalisent, comme ne l'ont que trop fait celles que tu
Philippe Thérèse de Montmorency. Elle avait épousé le duc de Lauzun (Armant -Louis de Gontaut), qui, à la mort de son oncle en 1788, prit le titre de duc de Biron.
1. Gabrielle-Charlotte-Françoise de Hénin-Liétard, mariée à Jacques-François, vicomte de Cambis. 11 est question d'elle dans la Correspondance de madame du Défiant, dans les Mémoires du duc de Lauzun, dans ceux de madame de Genlis, etc. £lle était cousine de Boufflers.
m'avais annoncées et que je ne voulais pas croire, j'inscrirai ton nom dans mon Ancien Testament au rang des petits prophètes ; mais, jusqu'à présent, tu me permettras de croire que tu rêves à la Suisse, ou que tu répètes les contes que tu entends faire à la table d'hôte de rhôtel du Saumon ou des Ïrois-Rois.
» Mon Dieu, ma fille, que nous sommes loin du temps où, menés par maître Jacot^ de sale mémoire, nous courions l'Allemagne! Qtcand reviendront ces fortunés moments ! Il faut espérer qu'un jour nous serons rendus l'un à l'autre, comme deux vaisseaux séparés par une horrible tempête, qui, après avoir longtemps couru des mers inconnues, jouets des vents et des flots, se reconnaissent enfin dans un temps moins orageux, se rapprochent et font route ensemble j usqu'à l'autre monde.
» Adieu, ma femme, adieu tout ce que j'aime, sois tranquille, sois heureuse, si tu peux, surtout sois prudente dans le pays où tu vas habiter, car j'ai peur des gens des campagnes. Écris moi souvent. »
1. L'ancien postillon de Boufflers qui l'avait conduit, ainsi que madame de Sabran, & Aix-la-Chapelle.
La lettre qui suit et qui n'est pas datée, s'est croisée probablement avec la précédente; madame de Sabran écrivait vers la même époque :
« Tu ne veux donc pas absolument que je guérisse de ma folie, tu veux que mon dernier soupir soit pour toi, qu'aucune bonne raison ne prévale sur toutes tes raisons. Eh bien ! sois content, mon bon et cher et trop cher ami. Que tu connais bien le faible de mon cœur! Qu'une de tes plaintes lui fait mal, que ton chagrin l'attriste! Ah! sois heureux au moins, si tu peux l'être; j'ai besoin de ton bonheur pour vivre, fùt-il à mes dépens. C'est en toi que je souffre, c'est en toi que je jouis, tu es ma personnalité, en moi est ton idée, et pas autre chose. M'aime-t-il, ou ne m'aime-t-il pas? C'est tout ce qui m'occupe et fait ma peine ou mon plaisir. Quand je suis longtemps sans recevoir de tes lettres, ou bien quand elles ne sont pas ce que je les voudrais, je suis triste, découragée malgré moi, je ne peux m'occuper de rien. En vîent-il une plus tolérable, me voilà ranimée, légère, capable de réussir dans tout ce que je voudrais entreprendre; c'est une
194 l'E CHEVALIER DE BOUFFLERS
métamorphose inconcevable, qui me surprend toujours, quoiqu'il y ait plus de douze ans que j'éprouve ces variations.
» Je le sens plus que jamais; en dépit de tout, nous sommes nés l'un pour l'autre, il n'y a que toi qui me plaises dans toute la nature, je ne trouve rien d'aimable, rien d'intéressant que toi, et c'est sur ce principe que sont fondées toutes mes inquiétudes. Je ne peux pas croire que tout ce qui a des yeux et un cœur puisse te voir et t'entendre avec indifférence, tu as tout l'esprit qu'il faut pour charmer et toute la sensibilité nécessaire pour séduire. Encore une fois, il faut que tu aies beaucoup de mérite pour m'avoir inspiré un sentiment pareil à celui que j'éprouve, un sentiment si fort, à moi qui ne faisais cas que de l'indépendance et pour qui toute espèce de lien était un supplice, à moi que mon caractère sauvage et mon esprit indifférent portaient à vivre isolée. Enfin, mon enfant, je t'estime beaucoup plus pour cela, et moi aussi, car je crois qu'une passion, comme celle que j'ai pour toi, doit rendre meilleurs, et celle qui l'éprouve et celui qui en est l'objet. Mais la première vertu que
je te désire, c'est la constance. Aime-moi autant que tu pourras, parce que je sais bien que je ne suis pas aimable comme toi; mais aime-moi plus qu'aucune autre : entends-tu, mon mari, parce qu'aucune autre ne t'aimera jamais comme moi. Va! le seul bien de la vie, la seule occupation raisonnable est d'aimer et d'être aimé. La politique, tout intéressante qu'elle est, ne vaut pas l'amour, tout méchant qu'il peut être; elle dessèche le cœur, quand l'autre le fait vivre, et ne sait pas mieux ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait.
» Mais, à propos de politique, regarde si je m'étais trompée dans toutes mes tristes conjectures, et ce que j'ai à te prédire pour l'avenir ne vaut pas mieux que le passé. Nous touchons, quoi que tu dises et que tu espères, à une révolution bien étonnante, qui n'est pas celle que tout bon Français doit désirer. Je vois une mine qui couve. Quelle en sera, et où en sera l'explosion, c'est ce qui me fait frémir, car, après toi, ce que j'aime le mieux, c'est ma pauvre patrie, c'est mon bon et malheureux roi.
» Malgré cela, et non seulement mes tristes
pressentiments, mais la conviction où je suis que, d'ici à très peu de temps, il se passera des choses épouvantables en France et à Paris, je quitte la Suisse, et je la quitte avec autant de peine que si je quittais le port au milieu d'un orage, pour aller m'exposer à la tempête. Mais Delphine n'a qu'un cri après moi, je voulais l'engager à venir ici, tout l'efiEraye : le chemin, sa grossesse^ son enfant, et les Suisses peutêtre ; si bien que je sens qu'il m'est impossible de ne pas payer encore une fois de m a personne. Je n'ai pas le courage de l'affliger, ni de vivre loin d'elle. Sans cela, nous resterions chacune où nous sommes, en attendant Taccomplissement de mes tristes prédictions, ce qui serait fort raisonnable» mais par cela même au-dessus do mes forces, car je n'entends rien à tous les calculs de la prudence humaine, quand il s'agit de ce qui m'est cher.
» Ainsi, mon enfant, écris-moi pour cette fois à Nidervillers ; j'y resterai jusqu'à ce que j'y vois un peu plus clair dans les nuages qui obcurcissent tout. Si je suivais mon désir, tu sais bien où je serais dans peu de jours; mais au moins je serai près de ton pays, plus près de
iMnvrwrrww
toi de quelques lieues. C'en est assez pour me faire prendre patience. Sans mes enfants, ne crois pas que les dangers pussent m'arrêter, je voudrais les courir avec toi; mon inquiétude, quand j'en suis éloignée, est bien un autre tourment... » Adieu, mon cher mari, j'espère que tu verras bien à présent que tu n'as pas perdu ta folle; tu ne la peux perdre que de ton consentement, car un mot de toi la ferait revenir des extrémités du monde. »
La pluie vient après le beau temps et le caractère de madame de Sabran était sujet aux averses. Après cette lettre, j'en trouve une autre qui est pleine de reproches, mais j'aime mieux reproduire la réponse du chevalier, datée du 27 novembre :
« Il ne tiendrait qu'à moi de me fâcher de la très méchante lettre que je reçois de la meilleure femme du monde. Mais contre qui me fâcherais-je? contre le sort, contre le hasard, contre la poste, contre le comité des recherches, enfin contre tout ce qui n'est pas toi, car comment me fâcher contre toi, cher amour, contre
loi qui es plus chère à mon cœur que mon cœur lui-même, contre toi qui, jusque dans tes folles colères, m'aimes toujours comme si tu ne pouvais pas faire autre chose?
» Je conviens que je me suis mal montré dans ce mois-ci ; j'ai eu de l'humeur de ton silence et même quelquefois du silence de ton amour dans tes lettres ; mais enfin, non seulement rien de ce que j'ai reçu n'est resté sans réponse, mais, tout calculé, tu verras que j'ai au moins fait une réponse et demie à chacune de tes dépêches et que, s'il y avait des tort» dans tout cela, ils ne seraient pas à moi.
» Reviens donc à la bonne amitié qui te sied si bien, cher amour, et, dans des temps aussi tristes, aussi orageux que ceux-ci, ne joins point tes soupçons, ta colère, et surtout tes chagrins à ceux que j'éprouve avec tous les honnêtes gens, et tâche au moins que je ne puise pas de nouvelles peines dans la source de toute mes consolations.
» Je suis souvent tenté de demander un passeport de huit ou dix jours, pour aller te trouver et te dire que tu es une femme insensée, et que je suis un bon mari, et pour te le dire si bien
que cela te reste au fond du cœur; mais il faudrait passer par Nancy où Ton serait étonné de ma démarche, et, si je n'y passais pas, on le serait encore bien davantage.
» Nous vivons dans ces temps orageux d'inquiétudes et de soupçons que Tacite dépeint si bien sous le règne de Tibère, mais qu'il dépeint encore moins bien que nous ne le sentons, car il ne parlait que d'un Tibère et nous en avons par milliers, et nous sommes comme le possédé de l'Evangile, dont le démon s'appelait légion. Cependant je vais essayer de me faire inviter par le comité permanent de Nancy à revenir passer quelques jours dans ma ville, pour y rendre compte de diverses dispositions générales oii nous sommes particulièrement intéressés; mais j'ai peur que ma tentative ne réussisse point, à cause des préventions que l'on conserve contre tout ce qui a quelque rapport avec la noblesse et le clergé. Il serait assurément bien sévère de les étendre jusqu'à moi qui ai toujours été et qui serai toujours le plus zélé partisan de l'égalité des conditions, et qui formais sans cesse, au fond de mon cœur, le vœu de revenir, non pas à l'état de nature vers lequel nous mar-
choDS à trop grands pas, mais vers la loi naturelle dont nous nous écartons plus que jamais.
» Je me suis dispensé aujourd'hui d'aller à notre Assemblée, et je crois avoir employé mon temps plus utilement, en travaillant aux moyens d'économiser sur la consommation de Paris et à ceux d'augmenter la provision du royaume. Il me semble, et c'est avec douleur que je le dis, qu'il ne faut pour cela ni esprit ni talent, mais seulement de la bonne foi, et je crains que ce ne soit là ce qui nous manque le plus*
» Je t'envoie, chère femme, ces discours dont tu n'as peut-être pas entendu parler au pied de tes Vosges, mais dont on n'a pas laissé ici que de dire du bien, tu en jugeras; mais tu ne me diras point ton avis sur le fond des choses, à cause du Tibère aux mille tètes et du sénat sans tête.
» Reviens à moi, chère brebis égarée, reviens à moi avec ta bonté, ta confiance, ta tendresse accoutumées. Conserve-toi à celui qui t'aime et qui n'est soutenu que par l'espoir ou, pour mieux dire, par la certitude d'être aimé. Oublie des torts que tu me prêtes et qui ne sont qu'à toi. Souviens-toi que, dans nos différends, tu
IIWfWrK«r»w mr «.M.
as toujours mal jugé, que lu m'as toujours calomnié, et que je t'ai toujours pardonné et que je te pardonnerai toujours.
» Embrasse le bon EIzéar de ma part, ainsi que sa sœur rebondie )>.