‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 24 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lettres de madame de Sabran. — Elle reproche à Boufflers son silence. — Naissance et baptême d'Astolphe de Cusline. — Eizéar sera un citoyen actif, — Prédictions sinistres. — Longues promenades à pied dans les Vosges. — Madame de Sabran va à Plombières. — Elle y trouve madame de Marsan. — Le clergé est mort et enterré. — La noblesse est débaptisée, — Discours de Boufflers sur les biens du clergé. — U s'est trouvé au milieu d'une émeute avec M. Dejean. — Madame de Sabran revient à Paris.

C'est pour assister aux couches de sa fille que madame de Sabran était venue à Nidervillers.

Elles eurent lieu au mois de janvier ou au mois de février : il m'est impossible de préciser la date, car je n'ai trouvé sur ce point aucun renseignement, ni dans mes papiers, ni à la mairie de Nidervillers, et la lettre qui suit est datée du 20, sans autre indication. Il est du moins certain qu'Astolphe de Custine, l'auteur

de la Russie en i839 et de bien d'autres ouvrages, est né au commencement de 1790, et non pas en 1793 comme Font affirmé ses biographes.

« Avant de te gronder, comme tu le mérites, pour un silence de quinze jours et pour des reproches aussi injustes que mal fondés , quand ce serait à moi à te les faire, il faut que je te dise que ma bonne grosse mère vient d'accoucher d'un fort joli petit garçon, que j'ai reçu dans mon tablier, comme disent les bonnes femmes, et que j'ai bien baisé, après qu'il a eu fait sa toilette. Cet événement a mis tout le village en mouvement et ma grande maternité a été annoncée au bruit du canon à plus de deux lieues à la ronde. Plus de cent cinquante paysans commandés par le capitaine Pèdre, le fusil sur Tépaule, sont venus me prendre, avec toute la gravité requise, pour me conduire à l'église avec l'enfant. Deux files se sont formées aussitôt par les ordres du capitaine qui est notre La Fayette d'ici et qui a pour le moins autant de talent que lui. Alors nous nous sommes mis en marche. Un vent épou-

vantable, qui semblait conspirer contre nous, emportait les chapeaux, faisait voler mes jupons et me renvoyait dans les yeux et les oreilles tout le feu et la fumée de la plus imposante artillerie de l'univers. Mais ces malins aquilons ont été déconcertés ; ils n'ont servi qu'à faire briller d'avantage l'adresse de tous ces braves gens et leur bonne volonté. Une commère babillarde était à mes côtés; c'est Tusage et le titre qu'on donne à une femme chargée de jeter des bonbons à tous les petits enfants. Elle s'est si bien acquittée de son emploi, que j'ai vu te moment où le père, l'enfant, le parrain, la marraine, le capitaine et toute la troupe allaient être culbutés, les uns par-dessus les autres, sans avoir pu parvenir à faire un petit chrétien. Enfin, à force de manœuvres savantes de notre habile capitaine , nous sommes arrivés au terme de nos travaux. Le plus grand ordre s'est rétabli à la première marche de Féglise. Les cloches ont fait entendre leur voix argentine; le serpent de la paroisse, l'orgue, les haut-bois et les cors se disputaient à l'envi à qui ferait le plus de vacarme ; et le curé et le mattre d'école ont baptisé mon pauvre filleul,

si en conscience et avec tant de sel et d'eau qu'il a vomi, comme un malheureux, sur tous les curieux et gagné une fluxion à Tœil qui le rend borgne pour le moment. Je lui ai donné le nom à'Astolphe^ afin qu'il aille un jour, comme son patron, nous chercher dans la lune quelques fioles de bon sens.

i> A Fimage des honorables membres de ton auguste Assemblée, la cérémonie faite, chacun est revenu chez soi. J'étais si touchée du bon cœur de ces pauvres paysans, dans un moment où tant d'autres ne prennent les armes que pour brûler les châteaux et assassiner leurs seigneurs, que j'avais toutes les peines du monde à m'empêcher de pleurer. Je leur ai donné jusqu'à mon dernier écu, tant la bonté a de prise sur moi. Que celui qui imagina le premier de détruire ces rapports si naturels de la misère avec l'opulence, de la faiblesse avec la force, et ce troc si juste et si doux de la reconnaissance avec les bienfaits, soit en exécration dans la mémoire des hommes! Il ne jouira jamais de ces plaisirs purs, que l'amourpropre, l'ambition et la vanité ne sauraient

remplacer...

» Adieu, mon enfant : que ne puis-je adoucir tes peines en te disant combien je les partage, et Rengager à ne pas m'oublier en te montrant combien je t'aime! Adieu. Je suis moins souffrante depuis qu'il a fallu, bon gré mal gré, oublier mes souffrances. »

Madame de Sabran excellait dans les récits de ce genre. Celui du baptême d'Astolphe peutêtre comparé aux lettres du 31 juillet, des 2 et 7 août 1787, dans lesquelles elle raconte les fêtes du mariage de Delphine; mais, si le style est resté le même, que de changements se sont produits depuis ces temps heureux!

Dans les lettres suivantes, nous retrouverons la tendresse, la philosophie et la clairvoyance auxquelles madame de Sabran nous a habitués, et dont pourtant on ne se fatigue pas, car elle sait, avec beaucoup de grâce, en varier l'expression :

Ce 13 mars

u Je végète fort tristement, mon enfant»

mais cependant sans perdre covusage; et, comme ua malheureux à la nage qui voit une mort certaine, s'il ne redouble point ses efforts,

j'appelle à mon secours toute Ténergie de mon âme, pour lutter contre tant de malheurs et m'empêcher d'y succomber. Je deviens plus nécessaire que jamais à mon pauvre Elzéar, qui n'a plus que moi dans ce monde pour Taider à se tirer de cet effroyable bourbier où tout va s'engloutir : naissance, fortune, grandeurs, etc.... Dieu sait ce que j'en ferai! Un citoyen actif ^ ^ me diras-tu; d'accord; mais ce n'est pas tout d'être actif, il faut encore trouver matière à son activité et il ya peu de chose à faire aux petites maisons pour les gens raisonnables. Le temps nous apportera quelques lumières et quelques conseils sans doute. C'est toujours sur lui que je compte pour arranger tout. Il est vrai qu'il fait payer cher les services qu'il nous rend; mais qu'importe! La vie n'est qu'à charge dans cette agitation de corps et d'esprit, et, si ce chaos doit durer longtemps, la mort me paraît la plus douce perspective pour celui qui fait cas de la paix et du repos.

1. La conslitution, déjà votée en partie, appelait citoyens actifs ceux qui devaient faire partie des assemblées primaires.

» Je ne peux pas revenir encore de ta patience, de ta modération et de tes espérances. C'est un miracle sans doute de la nécessité et de la raison. A ta place, je sens que je serais déjà morte de colère et d'indignation. Cela me prouve que tu vaux bien mieux que moi. Conserve longtemps ces illusions, mon enfant. Il n'en faut pas davantage pour vivre. Le plus grand de tous les malheurs, et celui que j'éprouve à présent, c'est de les voir s'évanouir sans ressource. Cependant, quand on a la force d'y résister, je crois qu'on est au-dessus de bien des peines. On plane dans une autre région où le ciel est plus pur et l'air plus serein. L'espoir s'agrandit , l'âme reprend tout son ressort et, comme sur le sommet des plus hautes montagnes , les objets deviennent imperceptibles, s'ils ne disparaissent entièrement; tout ce qui pourrait nous blesser ne peut plus nous atteindre. Alors tout ce conflit d'intérêts, de passions disparait à nos yeux. Le monde parait un point dans l'immensité de l'univers et les individus des infiniment petits, dont le pouvoir et les moyens sont bien peu redoutables.

» Mais me voilà perdue dans les nues, tandis que tu es encore sur la terre. Il faut donc malgré moi y revenir, car le moyen de te perdre jamais de vue et de résister à cette loi irrésistible,, qui m'attache à toi presque sans espérance! Car, ne crois pas que ton indifférence échappe à mes yeux clairvoyants. Mais mon parti est bien pris de ne plus t'en faire des reproches et d'attendre patiemment la fin de tout ce qui me remplace, — je ne dis pas dans ton cœur, car il est à moiy sans que tu puisses t'en défendre ; — mais dans ton esprit qui se laisse entraîner seulement à Tattrait du moment, au faux brillant, aux avances, à mille séductions qui flattent ton amour-propre sans réellement te satisfaire. Tu vaux mieux que tout cela. La nature t'a donné un tact, une sensibilité, qui peuvent s'altérer, mais que tu ne perdras jamais, et par lesquels tu reviendras toujours à moi, non parce que j'ai plus de mérite qu'une autre assurément, mais parce que je sais mieux apprécier ta juste valeur et te comprendre, quand ton cœur veut reprendre ses droits et te ramener à ce qui est bon, juste et raisonnable. Si tu lis cette lettre jusqu'à la fin, je

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suis sûre que tu seras de mon avis et que tu seras touché de cette confiance qui me reste en toi, malgré tout ce que tu as fait depuis trois mois pour m'en guérir.

» Adieu, mon enfant. J'ai appris avec chagrin que madame de Mirepoix * était à Nancy. C'est sans doute la réduction des pensions qui Faura forcée à prendre ce parti. Que je la plains, à son âge, après avoir vécu toujours dans une si grande opulence! Malgré mon mépris pour les richesses, je sens que, si j'avais quatrevingt ans, j'aurais bien de la peine à m'en détacher. Mande-moi, si tu y penses, quels sont les motifs de ce voyage et donne-moi des nouvelles de M. de Nivernais. Je ne sais pourquoi j'en ai rêvé toute la nuit. 11 était si aimable pour moi que je me crois obligée à quelque reconnaissance, quoique ce ne soit qu'un songe. »

1. Ânne-Marguerite-Gabrielle, princesse de Beauvau, née en 1707, mariée !<> en 1721 à Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin, 2** en 1739 à Pierre-Louis de Lévis, marquis de Mirepoix qui fut maréchal de France en 1757 et qui lui-même était veuf d'Anne-Gabrielle-Henriette Bernard.

Ce 17 mars.

« J'ai été si malade toute la semaine dernière, mon enfant, que non seulement je n'ai pas pu l'écrire, mais même sortir de mon lit- Je retombe dans ce triste état dont tu m'avais tirée, il y a quelques années, par tes soins et par ton amour. J'ai des douleurs d'entrailles continuelles, des vomissements, une faiblesse et une langueur que tout mon courage ne saurait surmonter. J'en attribue la cause à cet accident dont je t'ai parlé, pour n'en pas faire l'honneur à l'inquiétude et au chagrin qui me minent insensiblement. Il faut avouer cependant que je suis bien plus tranquille, depuis que j'ai perdu toute espérance. Tous mes sacrifices sont faits, comme à l'instant de ma mort, et quelquefois même je me figure que j'ai passé ce redoutable moment.

)) Toi seul peux fixer encore mes regards sur la terre, s'il est vrai que tu ne m'as pas tout à fait oubliée, comme tu m'en assures par la plus jolie lettre que j'aie jamais reçue de toi. Saistu bien que le Poussin n'a jamais imaginé rien de plus beau que les bas-reliefs que tu

veux faire graver sur noire pyramide : Au temps passé? Mon enfant, il faut qu'elle me serve de tombeau et, en attendant, dès que j'en aurai la force, je veux te dessiner tes trois sujets, pour te donner une idée de ton esprit et de mes talents. » Tu n'imagines pas les progrès que je me suis trouvée avoir fait dans la peinture, depuis que je suis ici, et dans un genre tout nouveau pour moi, car c'est la miniature» J'ai fait dernièrement le portrait d'Elzéar en citoyen actif :

devine comment? en savetier. 11 est raccommodant le plus joli petit soulier du monde. A côté de lui est une table sur laquelle sont posés son pain et son fromage, avec une bouteille de vin et un petit chat qui cherche à voler le fromage. Cette composition n'est pas dans un genre aussi relevé que les tiennes, mais elle a bien son mérite. Elle est d'ailleurs parfaitement adaptée aux circonstances; car, s'il est vrai que l'auguste et honorable Assemblée fasse banqueroute, et je la regarde comme faite, ce ne sera pas une profession trop à dédaigner pour lui.

)). Le mémoire de M. Necker * me confirme

i. Necker avait déposé le 12 mars un mémoire sur les finances.

absolument dans cette idée. J'y vois un homme qui cherche quelque issue pour se tirer de l'abîme où il ne veut pas tomber avec nous, et je meurs de peur, non pas d'être ruinée, car cela m'est bien égal, mais de te voir au milieu de Paris, au moment de la catastrophe qui se prépare. Les horreurs qui en résulteront sont incalculables. Que n'es-tu encore au Sénégal, ou plutôt que n'es-tu avec moi! Adieu. Si tu peux, ne m'oublie pas, toute morte que je suis. »

Ce 14 mai.

« Je commençais à me décourager de ton silence, mon enfant, et à donner libre cours à ma sombre et folle imagination, quand enfin j'ai reçu une de ces lettres qui me font toujours battre le cœur, et qui te peignent si bien au naturel que je crois t'entendre parler. Tu commences donc à t'apercevoir que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et à te douter qu'il y a des monstres dans les villes comme dans les forêts. Nous ne sommes pas au bout, mon enfant, et tout ce que nous avons lu dans l'histoire des temps

les plus barbares n'approchera jamais de ce que nous sommes destinés à éprouver. Tous les freins qui devaient contenir la multitude sont brisés maintenant, elle prolBtera de la liberté dont on veut la faire jouir, pour nous égorger tous, non pas dans une Saint-Barthélemy, mais dans dix mille. Je frémis en pensant que tu es au milieu de ce gouffre et que, d'un moment à Tautre, je peux t'y voir englouti. Quelle horrible pensée! Tu concevras ce qu'elle est pour moi, si tu conçois bien ma tendresse pour le plus aimable des maris. Encore si Ton pouvait envisager la fin d'une telle calamité. En voyant les jours d'horreur et de tristesse s'écouler, je prendrais courage. Mais non, ils dureront plus que moi et je dois peut-être mourir sans te revoir.

» Tu me dis que je suis fort changée; je n'en sais rien, car je n'y prends pas garde, mais cela doit être, parce que j'ai beaucoup souffert. Cependant je sens ma force croître, en raison du besoin que j'en ai, et jamais peut-être je n'ai plus fait de ma tête et de toute ma personne ce que j'ai voulu. Je me débats, tant que je peux, contre le mal et le malheur, et je

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tâche de regagner d'un côté ce que je perds de Tautre. Il est vrai que, sans toi, je ne prendrais pas tant de peine;. mais Fespoir, si tu ne changes pasy et si je ne meurs pas, que nous pourrons peut-être nous rejoindre un jour pour ne plus nous quitter, me soutient et m'attache à la vie, en dépit de tout ce qui serait si bien fait pour m'en dégoûter.

» J'espère beaucoup de ce goût pour la solitude, et de ce dégoût pour le monde qui te prennent de temps en temps : ce sont eux qui te ramèneront à moi. Je voudrais bien qu'on pût te trouver dans les Vosges une petite habitation; c'est un séjour charmant, bien fait pour deux bonnes gens comme nous. Je viens de les parcourir, comme c'était mon projet, et j'ai été vraiment heureuse dans ce petit voyage ; partout j'ai rencontré la sérénité et la bonhomie de Tàge d'or. En un instant, je me trouvais l'amie de tout le canton, j'étais priée aux bals, aux festins, aux noces même; c'était à qui me tmîtemt le mieux, et sans savoir qui j'étais cependant, car je m'étais donné les airs de l'incognito, et j'allais à pied ou en charrette quand mes pieds étaient usés. C'est à cette

école de la nature, mon enfant, qu'il faut aller prendre des leçons de philosophie et de bonheur et des consolations pour la Révolution actuelle. En voyant tous les avantages de la pauvreté et de l'indépendance, on ne regrettera pas les richesses et l'on sera guéri de l'ambition. Je suis plus convaincue que jamais que cette extension que nous donnions à notre existence en altérait toute la douceur. Nos jouissances étaient toujours en espérsuice, et jamais en réalité, et nous voulions bien moins être heureux que le paraître. A présent on ne songera plus qu'à soi, et point du tout à son voisin et, si ce voisin veut bien se tenir en repos, on pourra y vivre soi-même. Je t'attends dans notre solitude, tu sais bien que je n'aurai jamais d'autre volonté que la tienne; comme Taimant attire le fer, tu m'attireras partout où tu voudras et le plus sauvage des déserts avec toi me paraîtrait le jardin d'Eden.

» Adieu, mon pauvre pigeon dépareillé, je dis bien, comme celui de la fable : « Vabsence est le plus grand des maux » ; et quand finirat-elle? Il n'y a guère d'apparence que ce soit bientôt.

EIzéar, dans sa notice, donne quelques détails sur ces promenades dans les Vosges dont parle madame de Sabran. Ainsi elle a été à pied de Nidervillers à Saveme par Lutzelbourg, en suivant les vallées de la Lora; déjà en Suisse elle avait fait des ascensions qui elTrayeraient les Anglaises les plus intrépides. <' Elle supportait ces grandes fatigues, dit Ëlzéar, plutôt par légèreté que par force. » Elle était bien mince, il est vrai, mais ses pieds étaient bien petits, ces jolis pieds dont il est souvent question dans les lettres de ses amis, et ils étaient chaussés de souliers de satin, car elle avait ses manies et elle n'admettait pas l'usage des bottines. Elle était de l'espèce de ces femmes délicates qui pratiquent tous les sports, qui paraissent n'avoir que le souffle et qui rendent leurs tnaris fourbus. Elle marchait ainsi dans les montagnes, pendant des journées entières, pour mieux voir les beaux spectacles de la nature, et elle charmait la longueur de la roule

par ses intarissables conversations, tristes ou gaies, sérieuses ou folles.

Au mois de juin, elle quitta sa fille et, comme les années précédentes, elle se rendit à Plombières. Elle eut le regret de ne pas y trouver son amie, la comtesse Auguste de la Marck à qui elle avait donné rendez-vous : sa principale ressource fut l'austère et respectable comtesse de Marsan *. Lorsque, toute jeune mariée, Eléonore avait fait ses débuts à la cour, l'ancienne gouvernante des enfants de France lui avait témoigné beaucoup de bienveillance et l'avait fait admettre dans la société intime de Madame Clotilde'; mais, pendant cette saison d'eaux, elles se lièrent davantage. Elles avaient les mêmes tristesses, les mêmes inquiétudes pour l'avenir, et cette communauté de sentiments les rap-

1. Marie-Louise de Rohan, née en 1720, mariée à Gaston- Jean-Baptiste-Charles de Lorraine (branche d'Armagnac), comte de Marsan, qui mourut en n43, sans postérité. Elle avait été nommée, en 1754, gouvernante des enfants de France, après le décès de la duchesse de Tallard, sa tante. Elle était fille de Louis-François-Jules de Rohan, prince de Soubise et de Anne-Julie-Âdélaïde de Melun qui moururent tous deux de la petite vérole en 1724.

2. Marie-Adélaïde-Clotilde-Xavière dé France, sœur de Louis XVI, née en 1759, mariée en 1775 à Charles-Emmanuel Ferdinand-Marie, prince de Piémont. C'est elle qui, à cause de son embonpoint, avait été surnommée : gros - maxicane ^

procha. A partir de ce moment, elles entretinrent une correspondance dont on verra plus loin quelques extraits.

Le 11 juin, madame de Sabran annonçait à Boufflers son arrivée :

« Me voici à Plombières, à une trentaine de lieues plus près de toi. J'y suis arrivée sans encombres, seule avec Elzéar, et n'ai rencontré dans toute ma route qu'un âne avec la cocarde nationale, qui avait Tair tout fier de cette nouvelle parure. Tout m'a paru fort tranquille, même à Epinal, où il y avait une foule prodigieuse à cause des élections. Ici, c'est tout de même, malgré toujours un certain levain contre les aristocrates. Dernièrement on chantait dans la rue des chansons affreuses contre la noblesse, le clergé, qu'il fallait faire sauter tous les marquis, les calotins, etc.. J'en ai fait sérieusement mes plaintes à la municipalité, en mon nom et au nom de tout ce qui doit venir ici, en leur disant qu'il en serait cette année comme l'année dernière, si Ton n'y était pas plus respecté. Ils ont parfaitement compris mes raisons et chassé si bien les chanteurs

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qu'ils ne seront plus tentés d'y revenir. Cette petite victoire m'a charmée, tout en l'appréciant ce qu'elle vaut, et je n'en ai qu'un peu plus de révérence et de considération dans Plombières.

» Madame de Marsan y est depuis deux jours et depuis deux jours nous ne nous sommes pas quittées. C'est incroyable comme le malheur rapproche, et le plaisir inexprimable qu'on trouve à causer avec quelqu'un qui pense comme nous. Le contraire aussi est insoutenable, et le plus grand malheur de cette déplorable Révolution, c'est la division qu'elle sème dans les sociétés, les familles, les amis, les amants même. Car rien n'est exempt de cette horrible contagion. Il faudra désormais se haïr à la mort ou s'aimer à la folie. Mais la haine remportera toujours dans des cœurs desséchés par les intrigues et la politique, et adieu le charmé de la vie. Madame de Marsan vient de Nancy, où elle a vu ta pauvre tante * toujours la même, tranquille et allante, et se portant bien.

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