‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 36 sur 65 · Hommes d'affaires de madame Sabran · texte numérisé non relu

Hommes d'affaires de madame Sabran

3. Cet abbé, que Boufflers paraît avoir bien jugé, s'est marié pendant la Révolution, pour sauver sa tête. II le raconte assez piteusement dans une lettre du 4 août 1795. Madame de Sabran en a été débarrassée, mais sa ilUe Ta recueilli. Le gibi, comme elle l'appelait, sa femme et son chien devinrent des meubles de la maison de madame de Custine.

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Je suis presque étonné des réflexions politiques que Boufflers s'est permises dans cette lettre, car, en général, il évitait avec soin tout ce qui aurait pu le compromettre; mais je retrouve sa prudence ordinaire, à propos du vote définitif de la constitution. Il n'en dit même pas un mot, bien que cette question passionnât tous les esprits.

La lettre d'acceptation que le roi adressa à l'Assemblée * fut, en général, jugée sévèrement par les émigrés : Madame de Marsan écrivait le 21 septembre :

« Vous recevrez encore de bien plus mauvaises nouvelles, madame la comtesse, de tout ce qui s'est passé à Paris ; c'est apparemment le résultat des négociations qui arrêtaient celles qu'il nous était si important de terminer, ou, je veux le croire, la suite des violences exercées depuis longtemps sur notre infortuné monarque. Vous aurez vu aussi les lettres de ses augustes frères et celle de M. le prince de Condé, qui ont paru après les déclarations de

1. Le roi a écrit sa lettre d'acceptation, le 13 septembre; le lendemain, il s'est rendu à l'Assemblée pour signer la constitution et jurer de la maintenir.

l'empereur et du roi de Prusse. Quel coatraste avec celle portée k rAssemblée ! Je m'attendais à Facceptation, mais la forme me pénètre de douleur. Nous voilà donc rejetés dans de nouvelles perplexités et incertitudes, jusqu'à ce que nous sachions TefTet qu'aura produit cet événement dans les cours étrangères... »

Elle dit plus loin :

a Je vais avoir la consolation de posséder madame la maréchale de Mirepoix. Son âge avancé ne lui permettait pas de hasarder de passer en contrebande, comme Tarchevêque de Reims; elle me mande qu'elle profite avec empressement de la liberté rendue de sortir du royaume * et je l'attends ce soir... »

Madame de la Marck est plus indulgente qu'autrefois. En 1774, elle critiquait le dauphin et même la dauphine dont elle était dame d'honneur '. Maintenant qu'ils sont malheureux, elle défend ses anciens maîtres :

1. La maréchale de Mirepoix est en effet arrivée ce soirià au château de Levergheim.

2. Voir Gustave III et la cour de France^ par M. Geffroy, p. 255.

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« Ne blâmez pas le roi de sa lettre, écrit-elle à Elzéar ; vous ne sauriez croire ce qu'il a éprouvé pour s'y résoudre. Il a disputé le terrain pendant huit heures, mais les larmes de la reine, mais le péril imminent et celui de ses enfants l'ont déterminé; ils étaient tous égorgés, s'ils n'eût pas écrit. Que sont devenus les Français? C'est une horde de brigands qui n'ont que la rage dans le cœur et qui ne connaissent plus aucune vertu. Ils ont tellement fouetté une femme Tautre jour, parce qu'elle avait été à la messe chez les Irlandais, qu'elle en est morte. Ce n'est qu'en tremblant qu'on ouvre ses lettres et cependant on voudrait toujours en recevoir.

» Adieu, mon cher petit, donnez-moi de vos nouvelles, les marques de votre amitié adouciront les plaies de mon cœur. Embrassez pour moi votre chère maman. »

Nous dirons adieu, en passant, à la bonne madame de la Marck qui, au mois de février 1792, a quitté Bruxelles. Se trouvant sans ressources à l'étranger, elle rentra en France pour empêcher la confiscation de ses biens, et elle

se retira à Saint-Germain * où elle mourut le 29 juin 1793. Elle évita ainsi l'échafaud sur lequel montèrent, le même jour, sa belle-sœur, sa nièce et sa petite-nièce ', car sans doute elle aurait été jugée digne de partager le sort de ces nobles femmes de la maison de Noailles qui firent, le 22 juillet 1794, une fin à la fois héroïque et chrétienne.-

Dans le courant de septembre, Elzéar avait été à Berlin, avec son cousin Charles de Mellet, pour être présenté au roi de Prusse et pour assister à des manœuvres.

Sa mère lui écrivait le 21 :

« Quelle bonne matinée tu m'as fait passer, mon enfant, avec tes longues lettres, plus plaisantes et meilleures les unes que les autres! Comme je t'embrasserais, si je pouvais, pour ta peine! Elles sont précisément comme je te les avais commandées, avec tous les détails qui m'intéressent. Je te vois d'ici dans le beau et

1. Elle allait aussi quelquefois au château d'Issy que le prince Louis d'Arenberg avait mis à sa disposition et que lui-même avait loué à la duchesse d'Infantado.

2. La maréchale de Mouchy, la duchesse d^Ayen, et la vicomtesse de Noailles.

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grand palais de notre magnifique prince. Je t'y vois rêver, et ton compagnon bâiller et dormir. Ensuite je me promène dans Berlin, où je vois bien que le plaisir et la gaieté ne font point résidence.

» Tes réflexions, tes vers, tes occupations sont admirables et surtout les petites douceurs que tu dis à ta bonne mère. J'espère que tu auras reçu la fable de l'Aveugle, que je t'ai faite, en ouvrant les yeux, le jour de ton départ. Mais, nâalheureusement, je ne suis pas poète comme toi. Pégase n'est point à mes ordres et, quand je veux un peu prendre mon essor, je n'ai pour toute monture qu'un pauvre petit roussin bien entêté, qui n'entend ni rime ni raison et que je ne peux faire aller qu'en lui tirant ses longues oreilles, et en ton honneur encore. Car autrement il ne fait que braire, et son chant diffère autant de celui du rossignol que mes accents des tiens. Après cette humble déclaration dont tu ne seras pas mécontent, je pense, je te dirai que je suis bien contente, moi, d'apprendre que tu as déjà débuté aux manœuvres. Ce début me pesait sur l'estomac comme le Simplon.

A présent de Roland qu'on me conte Thistoire^

Je croirai tout digne de foi, Puisqu'on voit Elzéar, laissant son écritoire,

Chevaucher sur un palefroi Moins docile à sa voix que ne serait Pégase.

Poussé par l'ardeur qui l'embrase, Au milieu des soldats, des fusils, des canons,

11 croit marcher à la victoire ; Il renonce à l'amour, aux fables, aux chansons,

Et ne rêve plus qu'à la gloire.

» Voilà le prince qui entre chez moi et c'est bien dommage, car je ne sais où cette humeur chantante m'aurait conduite. Il faut aller entendre la lecture; mais, avant, je veux te dire que tu n'oublies pas d'aller faire ta cour à la princesse Henri *. Tu peux d'autant moins t'en dispenser, que tu loges dans son palais.

» J'espère que vendredi tu me manderas positivement si tu restes pour le jour de la naissance ', ou non. Adieu, mon cher et bien cher enfant, je t'attends et t'embrasse en bonne mère. »

1. La princesse Guillelmine de Hesse-Cassel mariée en 1752 au prince Henri de Prusse. Ils étaient séparés depuis 1766 et elle habitait Berlin.

2. Frédéric-Guillaume II, dont chaque année on fêtait le jour de naissance, est né le 25 septembre 1744.

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Le 30 septembre, TAssemblée nationale termina ses travaux. La carrière parlementaire de Boufflers n'avait pas été brillante et ses débuts promettaient davantage. Il a parlé plusieurs fois, et non sans succès, dans la Chambre de la noblesse * ; mais, lorsque les trois ordres ont été réunis (27 juin 1789), lorsque les passions ont été déchaînées , il n'a pu jouer qu'un rôle effacé . Dans cette grande collision qui mettait aux prises des combattants tels que Mirabeau, Barnave, Maury, Gazalès, il n'y avait pas de place pour les finesses de langage du chevalier, pour les discours apprêtés qu'il devait lire, car il était incapable d'improviser et même de réciter ce qu'il avait écrit.

Pourtant il ne s'est pas désintéressé de la chose publique, comme semblait le craindre à l'avance son ami Ségur (voir page 148) : il fit rendre par l'Assemblée deux décrets, l'un assurant aux inventeurs la propriété de leurs découvertes, l'autre ayant pour but l'encoura-

1. n a pris la parole le 28 mai, les 5, 13, 15, 18, 25 et 27 juin. Ces discours copiés par son secrétaire Thirion ont été conservés. On peut voir dans le Moniteur ceux qu'il a prononcés à l'Assemblée nationale.

gement des arts utiles et organisant le bureau de consultation des arts et métiers. Il prit la parole dans la séance du 28 juillet 1789 pour défendre Finviolabilité du secret des lettres*. Il fut avec le duc de La Rochefoucauld, Malouet, Virieu, etc., un des fondateurs du Club des impartiaux; enfî non voit dans les Mémoires de la duchesse de Tourzel (page 51) qu'il fut un des promoteurs d'une fusion projetée entre les hommes d'ordre siégeant à droite ou à gauche, fusion que le roi lui-même demanda à l'Assemblée, dans son discours du 4 février 1790, et qui, malheureusement, échoua.

Les modérés ont souvent raison, mais plus souvent encore l'opinion publique leur donne tort, du moins de leur vivant. Placé à égale distance entre les partisans de l'ancien ordre de choses et ceux qui en poursuivaient la destruction totale, Boufflers a été considéré par les uns et par les autres comme un ennemi.

C'est bien ainsi que le traitait monseigneur de Sabran. Leurs relations, jusque-là très affectueuses, cessèrent du jour où ils furent coUè-

1. Voir le livre du marquis de Castellane : Gentilshommes démocrates, p. 190.

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ET LÀ COMTESSE DE SÂBRAN (179i). 291

gues à TAssemblée nationale, et on verra, au moment du mariage de Boufflers, que le prélat de l'ancien régime ne pardonna jamais au député constitutionnel. Il faisait partie du groupe des abstentionnistes que le marquis de Ferrières a vivement critiqués dans ses Mémoires * et dont le personnage le plus important était Tarchevêque de Reims. Monseigneur de Talleyrand *, Tami intime de l'évoque de Laon, le compagnon de ses voyages pendant cet automne de 1794, était en correspondance avec madame de Sabran et, dans une longue lettre datée d'Aix-la-Chapelle, il expose son système d'une façon qui présente quelque intérêt :

1. n est vrai que le marquis de Perrière est aussi sévère pour les principaux orateurs de la droite; il leur reproche d'avoir, en quelque sorte, fait de l'obstruction par leur intarissable faconde. M. Thiers a, dans son Histoire de la Révolution^ciié les jugements de Perrière et se les est appropriés.

2. Alexandre-Angélique deTalleyrand-Périgord (1736-1821), coadjuteur, puis archevêque de Reims où il se signala par sa bienfaisance; député aux états-généraux, il signa les principales protestations du côté droit et publia plusieurs écrits pour défendre le clergé et combattre la constitution civile; grand aumônier de Louis XVHI, après la mort du cardinal de Montmorency, en 1808 ; cardinal et archevêque de Paris en 1817. H était fils de Gabriel-Marie de Talleyrand comte de Périgord et de sa seconde femme Marie Elisabeth Chamillard. L'évêque d'Autun était son neveu.

« ... Quoique mon rôle de député soit achevé, et que je Taie même terminé avant Tépoque de son expiration, je ne regarde pas mes devoirs comme finis. Les affaires publiques m'occupent autant qu'elles m'occupaient lorsque je siégeais sur les bancs de notre infernal Manège.

» Les écrits les plus pervers ont corrompu l'opinion publique; les écrits raisonnables doivent la ramener à ce qu'elle doit être. Ce n'est que par eux qu'il m'est permis d'agir sur elle, car mon état restreint mon action à celle de ma plume. Je n'ai pas perdu une seule grande occasion pour payer à la chose publique ce genre de tribut.

» Je vous en envoie un échantillon dans ma dernière protestation que j'ai rendue publique à la fin de notre Assemblée; vous me jugerez. Je n'ai point prétendu aux honneurs de la tribune ; les savantes dissertations que les honnêtes gens de notre côté ont fait entendre n'ont produit d'autre effet que de donner un grand poids, au triomphe destructeur et sanguinaire du côté gauche, et, en cela, elles ont pu faire du bien à la gloire des orateurs, mais elles ont fait du

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mal à la bonne cause. Il n'y avait qu'un seul parti à prendre, celui de se retirer et de protester publiquement.

» Comment une minorité, à laquelle les brigands ne permettaient pas de se réunir et de s'assembler pour se concerter entre elle, pouvait-elle se flatter de résister à une majorité prépondérante par le nombre, par la folie publique, par l'appui des brigands qu'elle stipendiait, à une majorité qui avait le suprême avantage de s'assembler chaque jour, de régler entre elle toute la tactique des délibérations qui devaient avoir lieu au Manège et qui y arrivait avec un avis formé d'avance? La disparité des armes était si sensible qu'il est bien étonnant qu'on ait persévéré jusqu'à la fin à se compromettre, avec la certitude morale et physique d'une défaite sans cesse renouvelée et toujours inévitable.

» Dans une position aussi désespérée, il ne restait qu'une seule ressource : celle de paralyser le côté gauche, et on ne pouvait y parvenir que par la retraite du côté droit. Mirabeau, qui s'y connaissait, ne redoutait que cela de notre part, mais, comme les Athéniens, on

a voulu de belles harangues, tandis que Philippe était aux portes.

» Pardonnez-moi cette petite excursion sur le passé qui n'est plus au pouvoir de personne et auqueLon sera longtemps ramené, malgré soi, par les regrets. Parlons de vous.... »

Dès que Boufflers ne fut plus retenu à Paris par ses devoirs de député, il suivit les conseils de madame de Sabran et il se mit en route pour aller la rejoindre *. 11 voulut auparavant préparer la réalisation des beaux projets de solitude qu'ils avaient formés en 1789 {voir les lettres des 7 et 18 août) et auxquels elle faisait allusion le 14 mai 1790 et le 4 juin 1791 : il acheta dans les Vosges une petite propriété qu'il convoitait depuis longtemps et c'est de là qu'il écrivait le 16 octobre :

« Reçois toutes les bénédictions et toutes les actions de grâce du propriétaire de Celles qui

1. La plupart des biographes de Boufflers ont dit qu'il avait émigré après la journée du 10 août 1792 : c'est une erreur. Il a quitté Paris au commencement d'octobre 1191; il est arrivé à Altenbourg à la fin de ce mois et il n'est rentré en France qu'en 1800.

ET LA COMTESSE DE SÂfiRAN (1791). 295

vient de recevoir ta bonne et charmante lettre et qui trouve d'avance dans Tespoîr de te voir, d'ici à un mois ou cinq semaines, toutes les consolations que ses soi-disant parents ou amis lui ont jusqu'à présent refusées. Je ne veux plus me plaindre de personne, mais je ne peux me louer que de toi et je serais tenté de savoir gré aux torts des autres de faire aussi bien ressortir tes perfections et de prouver, par un contraste aussi frappant, que tout m'a trompé, excepté Tamour.

» Les conseils excellenls que tu me donnes sont d'abord entrés dans mon cœur par la persuasion qui semble être la compagne inséparable de toutes tes paroles et ils resteront gravés dans mon âme par la conviction à laquelle ma raison se rendrait, quand la grâce et l'amour n'auraient pas préparé ton triomphe.

» Ainsi, ma fille, plus de peines, plus de chagrins ; il me semble que tu approches et que déjà, toute mince que tu es, je te vois à l'horison. Je te vois à Rheinsberg; je m'y joins à toi pour ne plus nous séparer, pour faire de toi un autre moi-même qui suppléera à toutes les imperfections du premier, qui me rendra toutes

296 LE CRBYALIER DE SOUFFLEES

les peines supportables et tous les plaisirs délicieux, qui éloignera de moi le regret du passé, Tennui du présent et le tourment de l'avenir. Nous passerons quelque temps dans ce lieu chéri, auprès d*un ami (car il permet ce nomlà), auprès d'un ami auquel le reste du genre humain n'offre rien de comparable \ et, lorsque nous pourrons rentrer dans notre triste patrie, nous trouverons notre petit asile champêtre, où la nature semble avoir rassemblé tout ce qui peut plaire à la philosophie et même à la fantaisie. J'en suis en vraie possession depuis hier au soir, je t'expliquerai comment cela s'est fait, mais je me contenterai pour aujourd'hui de te donner une légère idée du séjour qui nous attend.

» Imagine-toi, mon enfant, un bassin ravissant, traversé par la plus limpide, la plus argentée, la plus diamantée de toutes les rivières, la Moselle près de sa source, et de toute part entouré de noires montagnes, variées dans leurs formes et se prolongeant à perte de

i. Il ne faut pas perdre de vue que la lettre devait être montrée au prince Henri, et c'est là l'explication des grandes phrases qui s'y trouvent.

vue dans trois ou quatre vallées plus riantes les unes que les autres. Au milieu du bassin est Remiremont, et, de là, par un chemin qu'on voudrait imiter dans un jardin anglais et qui court entre des rochers et des prés, on parvient à un petit, tout petit hameau qui a Tair de se cacher, par humilité, derrière les moindres tertres. C'est là ce village de Celles dont nous avons déjà tant parlé ; il est resserré, d'un côté par la rivière qui paraît, en cet endroit-là, redoubler d'éclat dans ses petits flots et de grâce dans ses contours, et de l'autre par la noire et âpre et raide pente du Saint Mont.

Celles est composé de vingt pauvres maisons dont à peine la nôtre paraît la plus belle. On y arrive enfin à cet asile de ma consolation et de notre amour. Tout annonce au premier aspect la ruine et le délabrement, mais en même temps promet une réparation facile et des embellissements peu coûteux : un petit pavillon à trois croisées de face un peu distantes l'une de l'autre forme notre future demeure... »

Il donne ensuite le plan de la maison et le

devis des réparatiojis, mais la Révolution ne

lui a pas laissé le temps de les faire. Après avoir pris possession de son nouveau domaine qui devait être, quelques semaines plus tard, confisqué comme bien d'émigré, il s'achemina vers la Prusse, commençant la vie errante qu'il allait mener, pendant neuf ans, loin de sa patrie.

Il ne se rendit pas directement à Rheinsberg, ayant appris qu'il nV trouverait ni le prince Henri ni madame de Sabran; il s'arrêta à Altenbourg chez Thummel *, un écrivain qui, à plusieurs reprises , avait visité la France et avec lequel il avait bien vite sympathisé; car tous deux cultivaient le même genre de littérature, un genre évidemment léger auquel ils devaient leur célébrité. Il s'y mêlait bien chez Thummel un peu de la lourdeur allemande, mais la morale n'y gagnait rien, ce qui ne l'empêchait pas de vivre d'une façon exemplaire au milieu de sa nombreuse progéniture.

Boufflers passa quelques semaines dans cette famille patriarcale, voyant souvent le baron de Zach, le célèbre astronome, le duc et surtout la duchesse de Saxe-Gotha. Il suivait les dépla-

1. Thummel, auteur de l'Inoculation de Vamoury et d'autres œuvres analogues. Voir la note p. 42.

céments de la cour et habitait, tantôt Altonbourg, tantôt Gotha.

Pendant ce temps-là, madame de Sabran errait de son côté, en compagnie de son fils, de son neveu de Mellet et du baron de Mùnnchausen, un personnage assez ridicule, qui jouait de Tharmonica, qui faisait des vers, qui se croyait un grand séducteur et dont tout le monde se moquait, mais qui, nous le verrons plus tard, a été un ami fidèle dans la mauvaise comme dans la bonne fortune.

Voici comment, dans sa notice *, Elzéar rend compte de cette expédition :

« Pendant un petit voyage du prince Henri à Berlin, où il n'était pas pressé de mener ma mère, parce qu'il n'aimait pas le roi son neveu, nous en fîmes un grand à Hambourg et de là en Danemark; enfin nous allâmes jusqu'en Suède; mais, les premiers froids étant survenus plus tôt qu'à l'ordinaire, madame de Sabran craignit de ne pouvoir plus repasser en AUe-

1. J'ai plusieurs lettres 4'£^lzéar à madame de Gustine relatives à ce voyage, mais elles sont écrites avec un trop grand luxe de détails pour être reproduites.

magne, si elle retardait plus longtemps. Elle craignait aussi de faire de la peine au prince Henri, à qui elle avait promis un plus long séjour à Rheinsberg et qui n'aimait pas plus son neveu le roi de Suède que son neveu le roi de Prusse. Elle prit le parti de revenir par les Bells, en renonçant à Stockolm. Gustave III, instruit de son arrivée dans ses États, l'attendait avec impatience, parce qu'il Tavait connue à Paris et à Versailles, et il lui préparait des fêtes. Il lui supposa des causes fort éloignées de l'intention de ma mère. Nous fûmes bien heureux de n'avoir pas prolongé notre séjour en Suède, car nous aurions été forcés d'y passer l'hiver pendant lequel fut assassiné ce malheureux roi et d'être témoins de cette terrible catastrophe. »

Madame de Sabran était partie le 15 octobre et, deux mois après, elle était de retour à Rheinsberg. Elle attendait avec impatience le chevalier qui s'attardait à Gotha. Enfin il lui écrit le 29 décembre :

« Je ne pars plus que demain 30, ma bonne femme, parce qu'il m'a été impossible de me

refuser aux très obligeantes invitations de la duchesse et du duc ^ dont les infinies politesses m'inspireraient de la vanité, si je n'étais point revenu de toutes les vanités de ce monde, excepté de celle que tu me donnes. Je serai donc à Magdebourg le 2, à Brandebourg le 4 au plus tard et, si je trouve un chemin praticable et raccourci pour Fehrbellin, je pourrai t'embrasser le 5 à Rheinsberg : sinon, ce sera, comme je Tavais d'abord calculé, pour le jour des Rois.

» J'espère toujours trouver un mot de toi, poste restante, à Brandebourg, quand tu devrais me l'envoyer par un homme à cheval, qui m'attendrait dans une auberge dont il donnerait l'indication à la porte de la ville du côté de Magdebourg; et le même homme me servirait en même temps de guide dans les chemins de traverse jusqu'à Fehrbellin.

» Je ne te dis pas le plaisir que j'aurai en te revoyant, ce sera à toi, femme de mon cœur, à en juger par toi-même et surtout à le partager.

1. Louis-Ernest, duc de Saxe-Gotha et Altenbourg, marié en 1769 à Marie Charlotte de Saxe-Meiningen.

» Adieu, n'oublie point ma consigne et, pour acquitter en partie mon devoir, mets-moi aux pieds du prince, en attendant que je le vois; car pour moi, dès que je le verrai, je me jetterai à son col. »

Le 6 janvier, Boufflers arriva, sans encombre, à Rheinsberg et, dans ses accolades, madame de Sabran n*a probablement pas été oubliée. Ils n'avaient encore éprouvé, ni l'un ni Tautre, les misères de l'émigration ; partout sur leur passage ils avaient été fêtés et, maintenant qu'ils étaient réunis, leur vie paraissait devoir être bien douce. Certes, les nouvelles de France étaient tristes ; mais, lorsque la tempête fait rage au debors, le voyageur qui a trouvé un refuge est, avant toute chose, heureux de se sentir lui-même à l'abri; ce genre d'égoïsme est naturel à la pauvre humanité.

Ils n'étaient pas destinés à jouir longtemps de ce bien-être relatif. L'amitié du prince Henri de Prusse qui les avait reçus à bras ouverts leur a fait défaut au moment oii elle leur était le plus nécessaire; jalousés, calomniés par son entourage, ils ont à peine essayé

de se défendre : ils étaient trop fiers pour être de bons courtisans. Dans cette atmosphère d'intrigues, leur amour même a couru quelques dangers, mais ce n'était qu'un nuage et ils ont recommencé bien vite à s'aimer. L'injustice des étrangers dont l'hospitalité s'était lassée, et aussi l'ingratitude des compatriotes qu'ils avaient cherché à secourir : telles sont les causes des déceptions qu'ils ont éprouvées.

Dans leur vie si agitée, une période nouvelle allait s'ouvrir, la période de l'émigration proprement dite; nous essayerons peut-être un jour de la raconter.

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