‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 35 sur 65 · La duchesse d'Orléans · texte numérisé non relu

La duchesse d'Orléans

les détails les plus inaperçus que dans l'ensemble le plus imposant. J'aime à te louer aujourd'hui, ma femme, je me moquerai de toi, si tu le veux, une autre fois; mais aujourd'hui je suis si épris de toi, si enthousiasmé, si fier, si touché de ta lettre que peut s'en faut que je ne me prosterne avec beaucoup plus de sincérité et beaucoup plus d'amour que M. Necker vis-à-vis de sa compagne...

» Je viens d'éprouver une petite interruption de quatre jours, pendant lesquels messieurs les artistes % que Dieu confonde! n'ont cessé de me molester, au point que je suis obligé de les fuir comme les créanciers les plus importuns- Je suis quelquefois tenté d'abandonner la partie; mais le spectacle de leur misère me touche, et ma compassion redouble en pen* sant que sûrement personne autre ne se chargerait de leur cause, surtout si l'on savait la manière véritablement odieuse dont ils la sollicitent. Je me vois comme ces malheureux condamnés que, dans quelques parties de l'Italie, on frotte de miel depuis les pieds jusqu'à la

1. Le décret sur les encouragements à donner aux artistes, dont Boufflers était le rapporteur, est du 17 septembre.

tête, et que ensuite on expose aux mouches sous les morsures desquelles ils succombent, au bout de deux jours, dans des tortures et des convulsions horribles.

» Je voudrais quelquefois, après leur avoir vu déchiqueter mes matinées, donner au moins les soirées à mes affaires et au premier de mes plaisirs, celui de causer, quoique de bien loin, avec ma bonne femme; mais nos séances et nos comités m'enlèvent encore ce temps-là, et, quand je reviens vers dix ou onze heures avec le projet d'écrire, j'éprouve alors un nouveau supplice, plus attristant encore que le .premier, celui de ne pouvoir plus du tout écrire aux lumières. Après quelques douloureux et vains efforts, je prends mon parti en -brave, et je me couche, accablé de fatigue, d'ennui, d'impatience, et trop sûr encore par l'expérience de la veille et de l'avant-veille que je ne dormirai point.

» Si cela durait encore quelques mois, tu ne re verrais jamais ton malheureux mari, car tu sais ce que c'est pour lui que Timpatience accumulée et dissimulée. Mais heureusement, sinon pour la France, au moins pour moi,

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notre règne est prêt de finir *, et, pendant que notre soleil, à la fin de sa course , s'enfonce à l'horizon, nous apercevons déjà le crépuscule des nouveaux astres qui vont luire sur cette malheureuse contrée.

» Tout ceci me représente la Thébaïdeoù deux frères, Iç Pouvoir législatif et le Pouvoir exécutif y enfants inconciliables d'un père aveugle, le Peuple^ ensanglantent la terre de leurs combats.

» Tu me diras que les exploits du Pouvoir exécutif n'ont pas été héroïques, mais il a fait tout juste ce qu'il fallait pour que la guerre n'eût pas de fin, car, toujours expirant, sans pouvoir jamais être mort, il fournissait toujours quelque aliment à la discorde.

» Je reçois en ce moment ta lettre vraiment conjugale et je t'en remercie plus encore que de toutes les autres; tes commissions seront faites, charmante épouse, et cette lettre-ci ne partira point sans te porter des éclarcissements sur tout les points qui paraissent t'inquiéter. Je commence par te dire que la loi sur les émigrés

1. L'Assemblée nationale constituante s'est séparée le 30 septembre.

est abrogée *, qu'aucune des dispositions qui y sont relatives ne subsistent, ainsi que te voilà rétablie pour le moment dans la pleine et entière jouissance de tes revenus. Je n'en parlerai pas moins aujourd'hui à MM. des Boulais et Grandjean % et j'espère n'avoir que des nouvelles satisfaisantes à t'envoyer. Quant à M. l'abbé Gibelin^, je ne l'ai rencontré depuis ton départ que deux fois et je n'en ai pas demandé davantage. C'est à mon avis le plus ennuyeux des conseillers, la plus plate des commères et le plus ingrat des parasites. Il gâte tout ce qu'il touche et je parierais que nous ferions le tour de l'Europe avec l'argent qu'il te coûte. Oublions-le, ma fille, et songeons à nos aOaires. »

1. Â la suite de Tacceptation de la constitution par le roi, une amnistie avait été proclamée pour les faits relatifs à fa Révolution et les lois contre les, émigrés avaient été abrogées. Ce ne fut pas pour longtemps, car, dès le mois de novembre, l'Assemblée législative décréta contre les émigrés des mesures rigoureuses dont le veto du roi suspendit l'application, mais qui furent exécutées au mois de février

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