‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 42 sur 65 · MES QUINZE ANS · texte numérisé non relu

MES QUINZE ANS

IDYLLE PAR ElZÉAR DR SaBRAR.

Quoi! c'est donc aujourd'hui pour la quinzième fois Que je vois la campagne et les paisibles bois

Du triste hiver oublier les outrages, Et, sous leur vacillant feuillage

Reverdissant à Taspect du printemps,

Je vais chanter son charme et mes quinze ans.

Age charmant, aimable adolescence.

Où l'on sait assez pour jouir.

Tandis qu'une heureuse ignorance Dans sa naïveté nous tient lieu de plaisir;

Où par la main on tient encor l'enfance.

J'atteins à ces heureux moments

Et je me vois croître avec la verdure.

Tout renait, tout sourit, tout plaît dans la nature, Et la nature aussi me semble avoir quinze ans. Tout a du prix pour moi dans cette vaste scène, Ces troupeaux dispersés bondissant dans la plaine, Ce ruisseau gazouillant, ces prés semés de fleurs, Ce ciel pur et serein, ces brillantes couleurs, Ces tableaux, cet accord, cette grande harmonie Pénètre jusqu'au fond de mon àme attendrie.

Le voile qui couvrait mon esprit incertain Commence à s'entr'ouvrir : de nouvelles idées S'y pressent pèle-méle, en foule hasardées.

Le nuage s'éloigne et se dissipe enfin,

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Et, petit à petit, un jour pur lui succède.

Mais mon esprit trop haut n'ose porter son vol, Semblable au jeune rossignol

Qui de sa mère encore implore Taide.

D'un fin duvet à peine est-il couvert Que, du nid abrité par un feuillage vert, 11 sort et veut voler ; mais ses timides ailes Se tendent un moment puis retombent sur elles. Et, de ses vains efiforts déplorant Tinsuccès, Dans le nid maternel il redemande accès.

Bientôt après, sur le branchage,

Faible, inquiet et tout tremblant encor, On lui voit prendre son essor; Sa mère auprès de lui Tanime et l'encourage.

Il vole enfin, il vole, et ses doux chants, Ses accords modulés et ses sons éclatants Annoncent le succès de sa grande entreprise.

Voilà ce que j'éprouve et je plains la sottise, L'inconstance et Terreur du pauvre genre humain Qui remet son bonheur toujours au lendemain.

A peine est-il sorti de sa première eofance.

De cet âge innocent dédaignant les doux jeux, Il désire l'ennui d'un âge sérieux.

Cet insensé voudrait, dans sa démence.

Anticiper sur la course du temps Pour atteindre plus tôt la triste expérience. Si les dieux, pour punir les mortels inconstants. Exécutaient sans choix tout ce que l'homme envie. Aux bornes d'un instant il réduirait sa vie, CJn enfant balbutie : Ahl si j'avais quinze ansi

Quinze ans venus, il veut en avoir trente.

Désir peu réfléchi d'une âme inconséquente !

3i2 APPENDICE.

Il voit et pleure enfla ce trop prompt changement

Qu'il souhaitait auparavant.

Son espoir est déçu, sa vie est languissante, Mais, s'épuisant alors en regrets superflus.

Par un aveuglement funeste, Il pleure tout ce qu'il n'a plus, Sans songer à ce qui lui reste.

Pour moi, je sais tout le prix des instants, De mes quinze ans je sens tout le mérite ; Leur seul défaut est de passer trop vite, Ah! que ne puis-je avoir toujours quinze ans!

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