‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 46 sur 65 · DU 9 OCTOBRE · texte numérisé non relu

DU 9 OCTOBRE

C'était près de Saint-Germain, à une soirée dramatique chez le comte de S***, l'auteur de ces jolies fables si philosophiques et si spirituellement rimées que vous avez entendu applaudir plus d'une fois chez le neveu * de l'auteur, par MM. de Lamartine et Victor Hugo; ceci n'était pas une fable mais un acte de tragédie, dans toute la sévérité du genre, en costume romain, en toge, en tricot couleur de chair, en vrai cothurne; on a eu d'abord un peu de peine à reconnaître, sous cet accoutrement passé de mode, les amis qu'on venait de quitter à l'instant en simple pantalon uni à la redingote du propriétaire. Mais le premier mouvement passé, on a été bientôt captivé par les malheurs de ce jeune Augustide, de ce dernier rejeton de la grande famille des Césars, qui était représenté par le fils de la jolie madame de M*** de manière à jeter le plus grand intérêt sur la mort d'un adolescent aussi beau et qui s'exprime dans un si noble langage. L'auteur y jouait l'ami, le confident du jeune prince et les scènes où ils se trouvaient en tète à tête étaient remarquables par la pureté de la diction, la vérité des sentiments et de l'expression. On voyait que l'élève avait écouté attentivement

1. Le marquis de Custine qui, dans 8t)n bel hôtel de la rue de Clichy, recevait souvent des littérateurs et des artistes.

les leçons du maître; le tyrail et l'autre barbare de la pièce étaient moins exercés dans Part de jouer la tragédie ; ce qui n^est pas étonnant dans un temps où, quand mademoiselle Rachel est malade, la tragédie est morte et où il ne se trouve plus dans le monde élégant une autre madame de Staël pour s'essayer dans Hermione et braver la critique des salons et la moquerie des amis : tout cela pour l'unique plaisir de répéter à haute voix les beaux vers de Corneille et de Racine.

Ces soirées de Coppet, dont le comte de S*** était l'un des principaux acteurs et où la belle madame R*** jouait les jeunes princesses, charmaient Texil de cette femme supérieure. C'était un souvenir des nobles émotions que lui avaient fait éprouver Talma et mademoiselle Desgarcins. C'était un moyen d'eûiployer son exaltation pour nos chefsd'œuvre, une issue pour le feu qui dévorait son âme. Quand l'esprit, la pensée abondent chez une femme, le sentiment de la pudeur naturelle lui rend précieuse l'occasion d'exprimer, sous un autre nom que le sien, la passion qui le domine. Parler de ce qu'on sent et n'avoir point à rougir d'un aveu; s'entendre dire plus qu'on n'inspire, quelle douce joie pour une femme !

Après l'acte de tragédie, nous avons eu des proverbes de Carmontelle, où Ton a ri de bon cœur de la confiance de ce vieux duc rimailleur, qui croit que les Muses ne peuvent rien refuser à un cordon bleu, et s'obstine à faire un couplet dont il ne peut trouver ni le sujet ni la rime. La manière dont deux de ses prolégés lui dictent ce couplet en lui

laissant croire que c'est lui seul qui le compose, fournit une scène des plus comiques, et que le comte de S*** a jouée en homme qui a eu souvent Toccasion d'observer jusqu'où pouvait aller la sottise d'un grand seigneur bel esprit.

Cette soirée avait pour spectatrice une des femmes qui a le mieux joué la comédie de société, et qui devrait bien rouvrir son joli théâtre du château de Luciennes ^. C'est aux gens d'esprit et de fortune à ramener le goût de ces plaisirs dramatiques qui valent encore mieux qu'un whist mal joué, une conversation vide ou un concert de famille.

HADAHB SOPHIE GAT

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