‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 45 sur 65 · RÉCIT DU COMTE DE TRESSAN · texte numérisé non relu

RÉCIT DU COMTE DE TRESSAN

Je lis dans les notes de voyage de madame de Sabran :

Bâle, le 20 octobre 1789.

« Ce matin on est venu dans ma chambre me dire qu'il y avait à Thôtel des Rois deux hommes déguisés en soldats suisses qui arrivaient de France. J'ai envoyé Arnoldy s'informer de ce que cela pouvait être; mais, au lieu de s'adresser seulement à l'aubergiste, il a été parler à un de ces messieurs qui s'appelle le comte de Tressan et lui dire que je voudrais bien savoir son nom et pourquoi il est ici sous ce déguisement. Ce monsieur que je n'ai jamais vu a répondu fort poliment qu'il me demandait la permission de venir m'en rendre compte. Effectivement, quelques instants après, je le vois entrer dans ma chambre avec son habit de soldat. Je suis embarrassée d'abord, mais bientôt la curiosité l'emporte et je ne pense plus qu'à lui faire des questions : il y répond avec franchise et je vois un bon homme qui m'inspire de la confiance. Son nom m'avait d'abord causé de l'effroi, parce que, peu de jours auparavant, j'avais entendu parler d'un comte de Tressan qui était à la tête d'une

1. Louis-Élisabeth de la Vergne, comte de Tressan (1703- 1183), le littérateur bien connu, a eu un fils, i'abbè de Tressan (1149-1809) qui s'est fait aussi un nom dans les lettres; mais tousses biographes disent qu'il avait plusieurs enfants, et le comte de Tressan dont il est ici question fctait probablement un de ses fils.

conspiration. II me parla en effet de cette prétendue conspiration; il me dit qu'ils étaient quinze mille gentilshommes environ qui avaient fait serment de mourir pour sauver le roi et la patrie ; — que le projet était de le conduire à Metz; — que le roi y avait consenti, mais que la précipitation avait tout fait manquer; — que ce repas de corps, dont on avait fait tant de bruit, avait ouvert les yeux de la populace et servi de prétexte pour amener de force à Paris le roi et la famille royale, ce que déjà on méditait de faire ; — qu'il s'était trouvé au milieu de la bagarre et que rien ne peut rendre l'effroi et la confusion de cette journée et de cette fatale nuit (la nuit du 5 au 6 octobre) ; — que la reine avait été traitée comme la dernière des criminelles , qu'elle entendait à ses côtés qu'il fallait l'envoyer à la Force ou à Sainte-Pélagie : « cette abominable » reine, disait-on, qui aime tant le sang des Fran- » çais, qu'elle s'en repaisse h présent! Trempons- » lui les bras et les mains dans les entrailles » fumantes de ses gardes du corps I... » et cent mille autres propos de cette espèce. Le pauvre petit dauphin était à la portière du carrosse de la reine, les mains jointes, criant : « Grâce pour maman, grâce pour maman! » Je ne crois pas que l'histoire nous présente rien de semblable. Jamais une reine, même coupable, n'a été traitée d'une façon aussi barbare. Et ce roi, à peu près détrôné, traîné en triomphe au milieu des cris de vive le roi/ précédé par quatre-vingts de ses gardes faits prisonniers, et obligé de demander leur grâce, en disant qu'ils n'avaient pas tiré sur le peuple I

» Mais, pour en revenir à M. de Tressan, voyant que le projet de sauver le roi avait échoué, il était rentré tristement chez lui à Paris et il allait se coucher, quand tout à coup il entend un grand bruit dans la rue. 11 met la tête à la fenêtre et il voit cinquante hommes au moins qui frappent à sa porte et qui demandent h grands cris M. de Tressan. Comme il savait que le projet était découvert et qu'il était en tête d'une liste de proscrits qui courait dans Paris, il se croit perdu. Il appelle bien vite son laquais, se fait donner un drap, l'accroche à sa fenêtre, et, tandis qu'il essayait de descendre au prix des plus grands dangers, il entendait ces gens monter son escalier. Malheureusement le drap n'était pas assez long pour le descendre jusque dans la cour de la maison voisine dont il connaissait un peu, mais très peu, le propriétaire; il prit le parti de sauter presque du premier étage et il entra, en bonnet de nuit et en robe de chambre, dans un salon où plusieurs personnes étaient à souper. L'étonnement fut général : on ne savait ce que cela voulait dire ; il rendit compte de ce qui se passait, on lui donna un habit, des souliers, et tout de suite il sortit par une porte de derrière qui donnait dans une rue détournée. Par là, il gagna la rue du Bac et, fort troublé encore, ne sachant où porter ses pas, il se rappela qu'il connaissait quelques officiers suisses à Courbevoie. Il y fut : on lui donna un habit d'uniforme et un camarade sûr avec lequel il a fait presque toute la route à pied.

» Chemin faisant, ils ont rencontré la brouette

du courrier qui les a laissés monter avec lui. Arrivés à une auberge, cet homme, parlant nouvelles de Paris, tira de sa poche une liste de proscrits en tète de laquelle était le nom de M. de Tressan et la leur donna à lire.

» Pardi, dit cet homme, je voudrais bien ren- » contrer un de ces messieurs-là : il y a trois cents » louis à gagner pour qui apportera leur tête, ma » fortune serait faite et en vérité je ne me ferais pas » de scrupule, car ce serait rendre un grand service » à la nation. »

» M. de Tressan frémissait en écoutant cet homme.

»La journée d'après, comme ils étaient à se chauffer, il entend ce même homme qui politiquait dans la cuisine avec un de ses amis à qui il avait donné à lire la même liste : « Quoi! M. de » Tressan, dit l'autre, en voyant ce nom en tête I ah I » je le connais, c'est bien dommage ; je connais bien » aussi toute sa famille. » Pour cette fois, la peur prît à M. de Tressan, il fit signe à son compagnon et tout doucement ils gagnèrent la porte le plus vite qu'ils purent, puis ils prirent le chemin de Bâle où il est arrivé après huit jours de marche et de dangers, malgré son déguisement.

» Il parait que tous les projets sont évanouis. C'est le hasard seul qui doit arranger toutes choses, mais l'étoile de la France a pâli, tout est conjuré pour sa perte, son heure est arrivée, elle aura le sort de l'empire romain et à peu près par les mêmes causes. «• »

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