I. Ministère de la guerre, vol. 1706, p
18 février 1732.
Je suis arrivé ici pénétré de vos bontés et de reconnaissance et j'ai senti que Dieu m'avait livré entre vos mains, dont je lui en rends grâces.
Faites, s'il vous plaît, que j'y reste et que je n'en sorte point qu'après ma guérison. J'ai de très grandes raisons de vous demander cette grâce et vous les devinerez peut-être, car s'il fallait aller ailleurs on ne me retrouverait plus.
Il apparaît clairement ici que le pauvre Folard se serait enfui si Belle-Isle n'avait pas eu la délicatesse de proposer sa bienfaisante solution.
La suite de la lettre montre également que le chevalier avait trouvé dans l'armée de nombreux protecteurs et que faute de Belle-Isle quelque autre serait intervenu à sa place.
M. le marquis de Maillebois, dit-il, me fit Ihonneur de me venir voir à Paris et de me proposer d'aller passer quelques jours à Maillebois lorsqu'il y serait.
Mais il a décliné celte flatteuse invitation. Il veut demeurer paisiblement à Bizy pour « finir un ouvrage très curieux de deux grandes parties de la guerre, qui n'ont jamais été traitées ».
Folard parle ensuite de son existence dans sa retraite. II vit fort retiré et ne recherche aucune compagnie. Mais on vient le relancer, et ce n'est point de sa faute.
Hier, raconte-t-il, je vis entrer dans ma chambre M. le marquis de Blaru, capitaine dans votre régiment, qui me fit l'honneur de me dire qu'il était assuré que vous ne trouveriez pas mauvais, monsieur, une visite comme la sienne, et qu'il ne m'en attirerait aucune. Il resta peu de temps et puis il s'en alla.
J'ai eu beau déguiser mon nom ici, on savait déjà le jour que je devais arriver ; on l'avait écrit de Versailles et de Paris à M. et Mme de Blaru, et dans toutes ces lettres on me loue et l'on vous élève de tout ce que vous avez fait pour moi et de la générosité de vos sentiments... Je n'oublierai de ma vie vos bontés ; je les publierai avec éclat ; rien ne me fait tant d'honneur que ce que vous avez fait pour moi...
Foiard était homme à tenir sa promesse, et jusqu'à la fin de ses jours son dévouement pour Belle-Isle ne se démentit point. Son importante correspondance avec le maréchal, pleine de projets et bourrée de conseils, tous bien entendu meilleurs les uns que les autres, est là pour attester la fidélité du chevalier à Tégard de son bienfaiteur.
Pour rinstant, il écrivait peu, se soignait et se recueillait. Son temps se partageait entre son travail « sur les deux grandes parties de la guerre » et de lentes promenades dans le vaste domaine où le confinait la méfiance un peu mesquine du cardinal ministre.
Bizy était un marquisat qui avait appartenu à M. André Jubert de Bouville. Il relevait directement du Roi « par foi et hommage », mais ce que Ton appelait jadis le château n'avait été en réalité qu'une maison de modeste apparence. Lorsqu'en 1721 le comte de Belle-Isle avait acquis le domaine, il avait rasé les vieux bâtiments et fait construire une résidence qui compta aussitôt parmi les plus belles de la Normandie.
De plus, il avait acheté quantité de vignobles qui couvraient le coteau voisin et il en avait formé le magnifique parc que Ton peut encore admirer.
Dans ce pays Belle-Isle était d'ailleurs tout à fait chez lui jusqu'à dix lieues à la ronde, car il possédait les seigneuries de Gisors, de Vernon et des Andelys, réunies sous le titre de vicomte '.
Le protégé d'un si grand seigneur ne pouvait donc être que fort bien traité à Bizy, et il y a tout lieu de croire que l'exil de Foiard se passa agréablement. 11 fut du reste d'assez courte durée.
Après la fermeture de Saint-Médard et les poursuites exercées contre les convulsionnaires en chambre, ceux-ci s'étaient calmés. On ne constatait plus que des cas isolés. L'effort quasi révolutionnaire des Jansénistes exaltés se
I. Ces domaines avaient été ainsi réunis en 1710 pour devenir Tapanage de Charles de France, duc de Berry. Trois ans après la mort de Louis XIV, c'est-à-dire en 1718, les seigneuries en question passèrent par un échange au comte de Belle-Isle ; de là son titre de duc de Gisors et celui de vicomte de Gisors, porté par son frère cadet.
brisait grâce à l'abandon des membres mêmes de ce parti, qui réprouvaient les excès et apercevaient enfin vers quel abîme les entraînait leur primitive résistance.
Quelques zélés continuaient bien d'aller à Saint-Médard et, faute de pouvoir pénétrer dans le cimetière, ils allumaient des ciergesdevant la chapelle de la sainte Vierge, « non pas pour la Vierge, dit Barbier, mais pour M. Paris, dont le tombeau, on l'on n'entre plus, est derrière cette chapelle ». Mais le nouveau curé, qui avait été choisi parmi les molinistes, visitait son église tous les matins et emportait les cierges.
Enfin, en novembre 1732, bien des difficultés qui avaient surgi dans le royaume étant aplanies, uue détente générale se manifesta et des lettres de cachet autorisèrent le retour des conseillers au Parlement, exilés en divers endroits, terres ou villes. L'autorité royale, après des exemples de sévérité, se sentait alors assez forte pour user de clémence. C'était l'indice que les esprits se calmaient enfin et que le plus grand nombre des opposants sur les questions religieuses ou laïques venaient à résipiscence.
Pour Folard, s'il s'était reconnu malade et s'il avait admis humblement la nécessité de se guérir de ses convulsions, il n'avait rien cédé touchant les doctrines jansénistes d'après lesquelles il avait recouvré la foi. Il en était résulté entre son frère de Nîmes et lui une discussion épistolaire, close par une rupture que la mort du spirituel chanoine rendit, hélas! définitive deux ans plus tard^ Maissurle moment, l'existencedecetaimablehommen'en fut pas trop assombrie, car il était habitué aux boutades du chevalier, et ses lettres révèlent toujours la même sérénité. Le Jésuite l'occupe toujours infiniment.
Phularandono, écrivait-il à M. de Caumont -, nous a quittés environ un mois et demi pour aller à Arles, où il est maintenant de communauté.
Or, écoutez l'histoire de ce révérend Père qui est devenu
1. La date exacte de cette mort nous est inconnue, mais on peut la placer à la fin de 1734, car à partir de cette époque on ne trouve plus de lettres du chanoine.