CHAPITRE XIV
Belle-Isle pressent la guerre et réclame à Folard l'achèvement de son travail. — Compétitions en Europe. — Ambassade de Belle-Isle en Allemagne. — Les armées françaises en Bohème. — Belle-Isle et le comte de Saxe à Egra. — Prise de Prague. — Folard prépare de loin tous les plans de Belle-Isle. et c'est son travail qui sera utilisé pour la retraite de Prague. — Hommage rendu de nos jours parle duc de Broglie à Folard. — Correspondance du comte de Saxe avec le chevalier. — Les détails qu'il donne marquent l'importance qu'il attachait à l'avis de Folard. — Il raconte la façon dont il s'empara de Prague. — Diète de Francfort. — L'électeur de Bohème est élu sous le nom de Charles VII. — Maladresses commises à l'encontre des idées de Belle-Isle dont Folard continue d'être l'inspirateur à distance. — Marie-Thérèse fait face aux alliés ses ennemis. — Le roi de Prusse se retire de la lutte. — Prague investie. — Le. maréchal de Maillebois essaie vainement de secourir Belle-Isle. — Il est remplacé par Broglie. — Retraite de Prague. — Campagne du comte de Saxe sur le Danube racontée par lui-même à Folard. — Enlèvement de Belle-Isle et de son frère. — Folard, pendant un an, cesse de correspondre avec le maréchal. — Le comte de Saxe, devenu maréchal, commande dans le Nord (1744) et continue à correspondre avec le chevalier. — Fontenoy (1745), Rocoux (1746), Laufeld (1747). — Traité d'Aix-la-Chapelle {1748). — Mort du maréchal de Saxe (1730). — Folard vieillissant, ayant perdu presque tous ses amis, songe à revenir dans le Comtat. — Sa correspondance avec le marquis de Caumont. — Il loue une maison à Avignon. — Ses derniers mois dans son pays natal. — Sa mort (1752). — Son testament. — Quelques détails posthumes. — Attaques et défenses qui suivirent sa mort.
Avant que Ton n'en arrivât aux hostilités, Belle-Isle, créé duc de Gisors et maréchal de France, fut tout d'abord chargé d'une mission diplomatique puis, lorsqu'il eut enfin décidé le cardinal de Fleury à une action énergique, il reçut le commandement d'une armée de quarante mille hommes destinée à soutenir l'électeur de
Bavière, Charles-Albert, le compétiteur de Marie-Thérèse d'Autriche. Or, parmi ses lieutenants généraux Belle- Isle emmenait Maurice de Saxe qui allait conquérir à Prague et à Egra son bâton de maréchal, et ces deux chefs éminents devaient entretenir durant toute la campagne une correspondance active avec Folard. Celui-ci, malgré ses soixante-douze ans, avait commencé par demander à suivre l'armée.
Mon expérience est telle, écrivait-il à Belle-Isle ^, que jai presque tout vu ce que l'on peut voir à la guerre avec une profonde application ; et si j'allais vous joindre (et l'on empêchera bien que cela arrive), je serais le plus vieux guerrier de votre armée.
Mais s'il ne réalisa pas ce désir, il s'en consola du moins en manœuvrant de loin aux côtés de celui dont il souhaitait si ardemment la gloire ; et à ce moment il donna son appréciation sur les événements politiques avec une perspicacité merveilleuse 2.
On croit la reine de Hongrie prête à crouler, déclarait-il à Belle-Isle. Ne vous y fiez pas. Monseigneur. Il ne lui faut que de l'argent, et les Anglais, qui nous haïssent, lui fourniront des fonds pour soutenir la guerre. Et d'autre part, il ne faut qu'un échec considérable aux Suédois pour voir les Russes accourir au secours de cette princesse, à moins d'une puissante diversion du côté des Turcs.
Cette lettre dut joindre Belle-Isle à Egra, où il venait d'entrer. De là il allait marcher sur Prague, dont l'électeur de Bavière tenait à s'emparer afin de s'y faire couronner roi de Bohême, en attendant le titre suprême de chef de l'Empire \ Or, Folard suivait pas à pas, pourraiton dire, les mouvements des différentes armées d'après les renseignements très détaillés qui lui parvenaient
I et 2. Ministère de la guerre, vol. 2918, p. 73.
3. Il fut proclamé empereur le 24 ianvier 1742 sous le nom de Charles VIL
par les soins de Belle-Isle et du comte de Saxe ; et il écrivait :
M. de Neupert se retirera infailliblement dans la Moravie ' i pourrait bien, en passant, jeter un corps de ses troupes pour la défense de Prague.
Ce fut en eflfet ce qui se produisit. Mais la tentative fut déjouée par le comte de Saxe qui hâta l'assaut de la ville du côté où il se trouvait. Et c'est ici que l'importance du rôle joué à distance par Folard dans cette campagne apparaît clairement grâce à la correspondance considérable qui fut échangée à ce moment entre Folard et le comte de Saxe. Quoiqu'une partie en soit demeurée inaccessible pour des causes assez mystérieuses \ ce que l'on en possède suffit à prouver que les opérations de la guerre étaient minutieusement rapportées à Folard.
Les lettres du comte de Saxe contiennent en effet des détails si complets : ordres, marches et mouvements des divers corps, qu'il est difficile de penser que tout cela est écrit uniquement pour le plaisir. La suite des événements confirme du reste cette opinion et l'on verra, l'année suivante, dans la fameuse retraite de Prague exécutée par Belle-Isle, les instructions de Folard suivies presque à la lettre.
Le duc de Broglie l'a fort bien observé, lui aussi, mais daprès d'autres documents - que les nôtres, ce qui apporte encore plus de force à cette intéressante constatation.
« 11 est rarement arrivé, je crois, déclare l'éminent écrivain, que la théorie, opérant à de telles distances sur des données si incertaines, ait servi de guide aussi exactement à la pratique ^ » Il serait difficile de trouver parmi les auteurs de notre temps, un plus éclatant témoignage
1. Bibl. nat., Ln. 27, 7674. « Des raisons indispensables, dit le docuônt, doivent faire respecter ce trésor enfoui dans l'obscurité d'une lit profonde. 0 En réalité, il s'agit de la terrible franchise avec laquelle
le comte de Saxe a ouvert son cœur à Folard.
2. Dans Frédéric II et Louis XV. Le duc de Broglie commence son ouvrage après la prise de Prague par le comte de Saxe, au moment où Belle-Isle, assiégé à son tour, va tenter la retraite.
pour appuyer Topinion que nous nous sommes faite de la valeur du chevalier de Folard.
Cependant la prédiction de celui-ci s'accomplissait et voici comment le comte de Saxe en rend compte à l'intéressé en lui envoyant copie d'une lettre qu'il avait écrite à lElecteur.
Monseigneur,
Je viens d'apprendre que l'on doit jeter demain quatorze mille hommes dans la place; il ne nous reste d'autre ressource que d'attaquer Prague de vive force.
Les deux mille hommes de garnison qui y sont ne peuvent sufhre pour résister à nos efforts, si nous l'attaquons par quatre côtés ; et la bourgeoisie armée, quoique très nombreuse, ne doit pas nous effrayer.
Ici, le comte de Saxe donne à Folard le détail des mouvements qu'il avait proposés à l'électeur et qui furent exécutés, mais nulle part il n'est question du maréchal de Belle-Isle, et certainement l'attaque se fit sans lui. Elle fut d'ailleurs aussi rude que rapide. Il était une heure du matin quand le comte de Saxe accompagné du fameux Chevert, lieutenant-colonel de Beauce, parvint à se glisser avec sa troupe en face du bastion qu'il allait attaquer.
Le temps me pressait, raconte-t-il à Folard, et je résolus de planter l'escalade dans le flanc du bastion du Polygone, à côté de celui où était la porte de la ville. Je dis à M. de Chevert que je le ferais soutenir par un feu de protection de la plate-forme vis-à-vis, et qu'en même temps, j'attaquerais le pont-levis et leravehn.
Et l'escalade commença.
Tout cela, poursuit le comte de Saxe, se fit dans un si grand silence que les sentinelles ne nous aperçurent point.
Les échelles furent distribuées aux premiers grenadiers ; j'ordonnai au premier sergent d"y monter avec huit grenadiers et de ne point tirer, quelque chose qui arrivât, mais de poio-narder les sentinelles s'il pouvait les surprendre, et de se défendre à coups de baïonnette s'il trouvait de la résistance
sur le rempart ^. Chevert avec les quatre capitaines de grenadiers devait suivre ce sergent ; ensuite les quatre compagnies de grenadiers, suivies de quatre troupes de dragons à pied, et celles-là de quatre piquets d'infanterie, ce qui fut exécuté.
Le sergent y monta et les sentinelles ne s'en aperçurent qu'au moment où il fut sur le rempart. Alors le carillon commença. Les ennemis vinrent à la charge, tirèrent beaucoup et croisèrent la baïonnette avec nos grenadiers. Mais ceux-ci ne se défendaient qu'à grands coups de baïonnette et tinrent bon jusqu'à ce que M. de Chevert fût monté.
Alors derrière ce brave c'est la grappe humaine qui se presse sur les échelles. Plusieurs de celles-ci cassent. Peu importe, les autres tiennent, et l'escalade continue. Enfin Chevert avec ses hommes réussit à forcer par derrière le corps de garde de la porte, et il abat le pont-levis devant le comte de Saxe qui fait aussitôt « entrer à toutes jambes vingt troupes de cavalerie pour se jeter dans toutes les rues ».
J'avais ordonné aux officiers, dit-il à Folard, de casser la tête à tout cavalier qui mettrait pied à terre pour piller et de faire sabrer tous nos soldats d'infanterie qu'ils trouveraient épars...
Ainsi, ajoute-t-il plus loin, nous entrâmes dans la ville.
Bientôt il est au cœur de la place, à la Maison de Ville. « Le magistrat » lui présente les clefs et, un moment après, un aide de camp du maréchal Ogilvy vient lui dire que son chef se « rend prisonnier ».
I. C'est à ce moment que l'on doit évidemment placer le dialogue fameux attribué à Chevert.
« Tu vas grimper, dit-il au sergent
— Oui mon colonel
— La sentinelle tirera sur toi
— Oui mon colonel
— Elle te manquera
— Oui mon colonel...
— Tu la tueras.
— Oui mon colonel... »
Bel exemple de la confiance que les hommes avaient alors dans leurs chefs.
Je m'avançai au pont, poursuit le comte de Saxe, et je m'en assurai. Après quoi je me rendis chez le maréchal Ogilvy où après avoir demeuré à boire, parce que je mourais de soif, et fait les premières civilités, je lui demandai un ordre pour le commandant de la citadelle, qu'il me donna. Sur-le-champ, je la fis occuper, et peu de moments après les Saxons y entrèrent.
La lettre se termine enfin par une amusante constatation où perce la satisfaction de l'illustre général qui venait d'accomplir un si bel exploit.
Prague, dit-il, est une des grandes villes de l'Europe. Elle contient sept villes et peut avoir une lieue et demie de traverse. Il faut, pour la défendre, plus de vingt bataillons. La garnison consistait en deux mille hommes et six mille bourgeois armés. Elle a été prise le même jour que mon grandpère la prit en 1640 ^ 11 n'j' a pas d'exemples qu'une ville ait été emportée par les Français la nuit et l'épée à la main sans pillage.
Voilà une trop longue lettre, mon cher chevalier, mais il a bien fallu vous tout conter.
Maurice de Saxe.
Nulle part, on le voit, le maréchal de Belle-Isle ne manifeste sa présence, 11 dut en tout cas arriver à Prague presque aussitôt, puisque le 8 décembre le cardinal de Fleury lui écrivait une lettre des plus flatteuses qui commençait ainsi :
Tout ce que vous avez fait à Prague est on ne peut pas mieux, monsieur le maréchal. La lettre de M. Amelot- vous dira plus au long le bien qu'on vous veut de ce que vous avez fait et de celui que vous allez opérer en vous rendant à Francfort avec Sa Majesté le roi de Bohême ^
Voilà qui semble bien infirmer la version d'après laquelle Belle-lsle aurait dû quitter Prague malade et se