CHAPITRE V
Triste situation de la France. — Campagne de 1706, — Ordre de la Cour de s'en tenir à la défensive. — Vendôme, ainsi bridé et mécontent, est remplacé en Italie par le duc d'Orléans qui garde Folard. — Celui-ci s'efforce de le détourner des projets de MM. de Saint-Frémont et d'Albergotti. — Ceux-ci s'arrangent alors pour le faire envoyer à Modène seconder un gouverneur insuffisant. — — Curieuse entrevue de Folard avec M. de Bar au milieu de maîtres de danse et de chant. — Le commissaire Chibert du Bignon. — Folard réclame la présence de M. de Boisandré. ■ — Arrivée de celuici. — Son altercation avec Chibert et sa mort subite. — L'affaire de Turin amène la retraite des troupes françaises et l'isolement de Modène, qui est bientôt assiégé. — M. de Bar parle aussitôt d'abandonner la ville et de se retirer dans la citadelle. — Folard s'y oppose et commence par déloger les ennemis dès leur première tentative pour ouvrir la tranchée. — M. de Wesel, commandant en chef des assiégeants, ayant reçu des renforts ordonne un assaut de nuit. — Folard trouve les canons encloués par ordre de M. de Bar. — Les Impériaux s'emparent de la ville, mais la citadelle est en état de soutenir un long siège. — Malgré cela, M. de Bar semble si peu décidé que Folard fait demander par un message secret un ordre formel au prince de Vaudemont. — Comment Folard s'efforce de défendre la citadelle. — Etrange attitude du gouverneur et du commissaire. — Attentat contre Folard. — M. de Bar fait demander une entrevue au commandant des Impériaux. — On célèbre la fête de Chibert en brûlant trois « milliers » de poudre. — M. de Bar continue à étonner les officiers par son attitude. — Ceux-ci se réunissent à l'instigation de Folard et examinent s'il n'y a pas lieu de déposer le gouverneur. — M. de Bar paraît. — Violente altercation. — En dépit de l'opposition qu'il rencontre, M. de Bar capitule. — Côtés insensés et ridicules de cette mesure prématurée. — Sortie des assiégés avec les honneurs de la guerre. — Leur arrivée à Mantoue.
Depuis le commencement de cette malheureuse guerre pour la succession d'Espagne les affaires de la France n'avaient point prospéré, et l'année 1706 allait malheu-
reusement faire encore pâlir notre étoile à Turin, tandis que dans le nord l'incapacité de Villeroy devait amener le désastre de Ramillies.
Plusieurs historiens ont écrit que pour cette campagne « Louis XIV voulait prendre partout Toffensive ». En ce qui concerne l'Italie tout au moins, le témoignage de Folard détruit cette affirmation. ^< La campagne de 1706 où nous allions entrer, dit-il, tenait M. de Vendôme dans une perpétuelle inquiétude. Il n'avait pas été d'avis de s'embarquer dans une défensive si éloignée de son humeur, mais la Cour le voulait ainsi. »
Vendôme, mécontent, se trouvait donc bridé dans ses manœuvres, et dès les premières opérations^ on jugea bon de le rappeler d'Italie pour l'envoyer en Flandre. Ce fut S. A. R. Mgr le duc d'Orléans- qui le remplaça.
Folard eût vivement désiré suivre dans le Nord son généralissime, mais le duc dOrléans s'y opposa. C'était flatteur et attristant tout à la fois. Folard perdait avec Vendôme son plus précieux appui, mais d'autre part l'excellent Goesbriant lavait signalé à son beau-père Desmarest, qui était déjà le bras droit de Chamillart avant de devenir son successeur deux ans plus tard (1708), et les plus chaudes recommandations avaient été transmises par le comte de Sassenage ^' au duc d'Orléans \
Son Altesse prit alors le capitaine de Quercy auprès d'Elle et le traita avec tant de bienveillance que le petit homme ne tarda pas à donner à son prince les plus copieux conseils.
Il y avait sur ce point dans la nature de Folard une suffisance naïve et une hardiesse qui durent le rendre parfois ridicule ou odieux. Et pourtant on est obligé de
1. A Calcinato, sans les ordres reçus, il aurait pu poursuivre les ennemis et aggraver leur défaite.
2. Neveu du roi; Monsieur, frère de Louis XIV, était mort le 9 juin 1701. Il s'agit donc ici du futur Régent.
^ 3. Alors premier gentilhomme de la chambre auprès du duc d'Orléans.
4. Ministère de la guerre, vol. 2648, p. 18, lettre de Desmarest.
reconnaître qu'il eut souvent raison. Un beau jour Folard n'hésita pas à déclarer au duc d'Orléans^ qu'en se laissant guider comme il le faisait par MM. de Saint-Frémont et d'Albergotti, il se perdrait infailliblement; que ces deux hommes, qui avaient sa confiance, ne connaissaient rien à la tactique et qu'ils le tromperaient à qui mieux mieux.
« Votre franchise me plait beaucoup, lui dit le prince. Je suis conseillé par une foule de gens appointés contraires. Vous me ferez plaisir de me dire nettement ce que vous pensez du parti que j'aurais à prendre. »
Si bien encouragé, Folard n'hésita pas et développa séance tenante tout un plan de marches et d'offensives, à la suite de quoi le duc d'Orléans l'envoya fortifier la rivière de la Séchia.
Seulement, à quelques jours de là, cet ordre fut suivi d'un contre-ordre. Mais Folard regimba, écrivant tout net à Son Altesse « qu'Elle prît bien garde à la démarche qu'elle allait faire. Que ceux qui la conseillaient ne connaissaient point la rivière en question; que celle-ci était en état de défense jusqu'à la montagne, qu'on trompait le prince et que M. le chevalier de Maulevrier dirait la même chose "^ ».
Bref, il fallut une seconde injonction pour décider le tenace petit homme à retirer ses deux mille travailleurs et à revenir au camp. Là, il défendit si bien son opinion que le duc d'Orléans fut ébranlé et que ses conseillers mirent alors tout en œuvre pour écarter Folard. A cet effet, ils déclarèrent un beau jour que l'envie pouvait prendre au prince Eugène de faire le siège de Modène ; qu'il y avait dans cette ville importante un gouverneur, brave peut-être mais incapable, et qu'il serait utile de lui adjoindre un officier énergique en état de diriger la défense de la place, car si la citadelle ne pouvait pas être enlevée par surprise, il n'en était pas de même de la ville.