LETTRE A MADEMOISELLE
FRANÇOISE d'aUBIG-MÎ, AVANT DE SALLIKR A SCAHIlOiV SES QUALITÉS, SA RKSEKVli, SA l'IÈKK MÉLANCOLII::
Nous [jensons — arec bainte-JJeuve — que la correspondante du Chevalier ne peut être ici que Mlle d'Aubigné, la future Mme Scarron, plus tard Madame de Maintenon.
Cette lettre et les trois suivantes découvrent le vrai caractère de cette femme qui sut être à la fois dduce et sévère, charmante et réservée jusqu'à l'ingratitude, très patiente parce que surtout ambitieuse.
Je n'ose vous écrire, Mademoiselle, quoique vous m'ayez fait la grâce de me le pennettre et que ce ne soit pas la première fols que j"ai pris cette liberté. J'étais bien plus hardi dans un temps que j'avais moins J honneur de vous connaître ; et je trouve que plus je vous, ai vue, plus vous m'avez inspiré de respect.
Je crois que si vous n'étiez que la plus belle et la plus agréable personne du monde, je vous dirais librement tout oe' qui me viendrait dans la fantaisie. Mais vous avez tant d'autres qualités de plus haut prix que, lorsqu'on vous écrit ou qu'on vous parle, il est bien malaisé de ne vous pas craindre ; et je remarque en vous un mérite si pur et si rare, que j'aurais de la peine à me persuader que le plus honnête homme qui parut jamais fût digne de votre entretien.
Depuis que je vous ai quittée, je n'ai rien vu de tout ce que j'aime, rien de noble, rien de galant nî de bon air ; même^ quand il m arrive de tourner
ma pensée vers ces Dames chez qui j'allais quelquefois (i) — lorsque je ne pouvais être auprès d© vous — retto idée ne nie donne pas des sentiments bien vifs, et je ne songe aux plus accomplies que pour vous mettre au-dessus d'elles. Elncore que vous les effaciez et que vous soyez l'admiration de Paris, et des mieux faites de la Cour, il est pourtant vrai, Mademoiselle, que c'est principalement dans mon esprit que vous conservez tous vos avantages. De la sorte que je les regarde et qu'ils me sont chers, il me semble que les plus grands Princes — quoiqu'ils soient contents — ne sauraient être heureux sans vous, et que, plus ils ont de fortune et do giandeur, plus ils sont à plaindre de ne vous avoir pas. .\ussi Mademoiselle, si je m'étais aperçu que les manières brillantes vous plussent (i), je vous pourrais assurer qu'Alexandre et César vous eussent préférée à toutes leurs conquêtes.
Mais est-il possible qu'avec tant de raisons que vous avez d'aimer le monde et la vie, il arrive pourtant que vous ne laissez pas quelquefois d'être bien sombre et d "avoir de tristes pensées. Je vous ai souvent vue en cet état, et vous me faisiez ^uvenir de ces temps bas qu'on aime quelquefois mieux que les plus brillants jours de l'été.
Mais ce qui me plaisait tant ne me tourmentait pas moins, et puisque votre présence qui m'est si
(1) Mesdames de Rambouillcl — et autres de la Société pré cieuse.
(1) Le Chevalier a bien fait de mettre cette restriction, car lo madrigal qui stiit et qui De vaut guère par lui-même, perd ainsi presque toute valeur.
Toutefois, ri'aurait-il pas pressenti à certain moment («t bien longtemps après celle lettre) le caprice de Louis XIV et les visées de l'.unbilieuse ? Nous ue supposons pas qu'il eût inspiré à son € élève » ces visées là...
chère ne m'empêchait pas de souffrir, parce que vous étiez mélancolique, imaginez-vous si je suis à plaindre à cette heure que je ne vous vois plus, quand votre tristesse me revient à l'espr't ! Croyez-moi, vous devez mieux goûter ce que vous valez : je vous le conseille sincèrement et vous en conjure da tout mon cœur.