LETTRE A MADEMOISELLE *** (NINON DE LENGLOS
RUPTUKE d'amour
On sait que Ainon a été, pendant un certain temps, l'intime « amie » du Chevalier de Méré ; mais elle Is délaissa, comme elle devait en délaisser bien d'autres.
L'amour du Chevalier dut être très vif, par conséquent sa douleur profonde et longue — à la suite de cette rupture. Toutefois, par bonheur, Ninon savait adoucir de telles amertumes, et on lui pardonnait toujours. Le Cficvalier l'assura de son propre pardon en ces termes émouvants.
Je suis malade, et la tristesse que vous me causez est loin d'apaiser mon mal. Cela m'oblige. Mademoiselle, à ne vous écrire que deux ou trois mots. Je croirais encore fort aisément que je ferais beaucoup mieux de ne vous point écrire du tout.
Aussi bien, depuis quelques jours, quand j'ai l'honneur de vous voir, vous me parlez si rarement et même avec tant de rudesse et de contrainte qu'il y il peu d'apparence qu'un billet et moins encore de
longues lettres qui vous viendraient de ma part vous pussent plaire.
Disons la vérité, Mademoiselle, quoiqu'elle me mette au désespoir : vous ne m'avez aimé que par pitié. Car du moment que vous m'eûtes juré que je devais être assuré de votre cœur — parce que vous ciiites, comme il était vrai, que cette assurance me rendait heureux — vous cessâtes de me vouloir du bien ; et, dès ce temps-là, vous ne m'avez témoigné lii tendresse, ni douceur, ni complaisance.
Peut-être que d'autres personnes, que vous estimez, seraient bien aises de m 'avoir de la sort© que vous m'avez. Vous n'en jugez plus ainsi. Cependant, je vous jure par le Ciel et par vous-même que, dès le commencement de notre amitié, je n'ai songé qu'à votre gloire et qu'à vous rendre la vie agréable. Si 3e n'ai pas eu assez de talent ni de fortune, ne vous en prenez qu'à ma destinée.
Mais, Mademoiselle, ne pensez qu'à vous seule, et ne vous contraignez plus. Votre génie et votre naturel sont si beaux que vous les devez suivre en tout ; et quoique je vous aime à ne me pouvoir consoler de vous perdre, si vous en êtes plus heureuse, oubliezmoi comme si notre engagement n'était qu'un songe — et ne craignez pas que je vous en fasse des reproches, ni par mes plaintes, ni par ma présence... Au moins, je ne me plaindrai que dans mon coeur, et je sais me tenir dans le monde comme en un désert, ou me retirer dans ma solitude.
Je souhaite même que le Ciel vous pardonne le triste état où vous me laissez et qu'il ne vous en resteaucun remords.