CHAPITRE XIII
Ma mère, à moi, qui avait alors deux ans, dormait d'un lourd sommeil sur un lit de feuilles sèches, le seul, liélns! qu'elle ait connu.
Quand les premiers feux du jour, traversant les clairières, tombèrent sur l'archedu vieux pont, ils éclairèrent la couche nuptiale de la gitan.i, veuve et remariée le jour même de son veuvage.
Peblo dormait!... La fille du soleil caressait les lèvres de son enfant avec une boucle de cheveux noirs que l'enfant baisait en jouant.
Voilà l'histoire de la Péruvienne ma grand' mère, histoire que je ne vous avais pas encore racontée, malgré vos instances, car elle navre mon cœur. Quant à ce qui m'est personnel, vous n'en ignorez rien. Je ne vous aurais jamais parlé de mon grand- père si la fatalité ne vous avait pas placée, vous que je chéris, dans une situation qui vous fait ressembler à la fille de Tlnca. Ma mère a épousé le successeur de Peblo, dont je suis née. Magrand'mère a vécu jusqu'à un âge avancé, et elle a vécuplusheureusedans ces hordes errantes, maudites, que ne le sont les grandes souveraines sur leurs trônes étiucelants. La meilleure preuve de sa félicité, c'est qu'elle a légué à ma mère son trésor intact qu'avait toujours respecté le noble Peblo. Ma mère, heureuse aussi, n'a rien détourné de ce dépôt précieux qui serait encore entre mes mains si les édits royaux n'avaient pas exterminé 1. u
ma tribu. Embarquée avec ma mère sur un vaisseau qui faisait voile pour l'Ilalie, ce vaisseau a été attaqué par les Algériens. Ma mère a été tuée dans le combat, notre trésor volé, et je n'ai dû mon salut qu'à une galère de Venise qui nous a arracbées à nos ravisseurs.
Voilà comment, chère maîtresse, le hasard m'a conduite vers vous qui m'avez recueillie, presque nue, mourant de faim et de froid. Vous avez été mon ange gardien, je vous dois tout. Mon temps, mon travail, mon corps, mon sang, vous appartiennent en toute propriété , car je vous aime comme on aime la Providence. Vous êtes pour moi l'idéal du bon et du beau. Je vous aime plus que le dieu que je sers aujourd'hui pour vous plaire.
— Malheureuse ! répondit la signora Fabiani, veux-tu bien ne pas blasphémer !
— Pardon !
— Et tu n'as jamais entendu parler du coffre précieux ?
— Jamais , que m'importe? Votre sourire est ma seule richesse enviée.
— Pauvre enfant!
— Eh bien, l'histoire de la fille de l'Inca vous dicte-t-elle ce que vous avez à faire?
La Vénitienne laissa tomber sa belle tête pâle sur sa poitrine.