‹ Le chevalier de PampelonneChapitre 10 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La foule, trompée sur le motif qui fnisnit agir ces deux femmes, et les prenant pour des fanatiques, rompit ses rangs et se précipita , à son tour, pour ravir aux flammes des lambeaux de limage royale et en faire des trophées; alors il y eut autour du bûcher un effroyable pêle-mêle, un désordre, une bataille que couvrirent des cris de détresse, de douleur, de colère et de terreur!

Épuisée par ses efforts, abandonnée tout d'un coup des forces qu'elle devait à son exaltation, la marquise était tombée évanouie entre les bras de la gitana, qui, l'œi! hagard, les cheveux pendants, l'énergie peinte sur le front, s'agitait comme une furie au milieu de la cohue pour préserver des flammes et de tout contact , de tout danger, sa marraine bien-aiince.

Le caractère de l'intrépide enfant des tribus sauvages se révélait, dans toute sa vigueur, au sein de ce bruyant désordre. Les joues animées, les lèvres entr'ouvertes pour humer un peu d'air frais dans cet air empesté de fumée, silencieuse pendant que des clameurs horribles s'échappaient de toutes les poitrines, dressée sur ses jarrets d'acier, mordant de ses dents blanches ceux qui menaçaient de l'étouffer, Venezia détacha de son corsage le poignard qu'elle portait toujours et frappa autour d'elle pour se faire

22 tE CHEVALIER DE PAMPELON^^E.

place, snns pitié, sans remords, sans merci pour ceux qui recevaient ses coups.

Cette lutte terrible fut de courte durée; et cependant elle allait coûter la vie à la marquise et à sa courageuse compagne , car le pied de Venezia avait glissé, et elle était tombée, couvrant de son corps sa maîtresse. Alors le jacobin, qui avait tant effraye la Vénitienne par la fixité de son regard, s'élança d'un seul bond à son secours, l'enleva dans ses bras nerveux, fendit la foule, vint trébucher avec son précieux fardeau à la porte de la maison de la marquise, et, en la posant à terre avec sûreté, il pencha sa tête trempée de sueur sur le front de celle qu'il venait de sauver, mêla ses cheveux, que le feu avait atteints, aux cheveux épars de la Vénitienne évanouie, et déposa sur son front un ardent baiser.

— Qui es-tu? s'écria la gitana furieuse de cette audace.

Le jacobin montra sa robe à demi consumée, souillée de sang et de cendres, et répondit :

— Toute peine raéi'ite salaire, je me suis payé... adieu... au revoir !

— Tu nous as sauvé la vie. . . mais ce baiser que tu viens de donner fait plus que d'acquitter notre dette... Va-l'en, et si tu te représentes, malheur à loi !... Ton nom ?

Le jacobin sourit à celte menace, jeta à la mar-

Page 1