LA CACHETTE DU NORMAND
Arrivé sur la place d'armes, la Gazette jeta un regard mélancolique et piteux sur les potences qui dressaient vers le ciel leurs bras sinistres, et il fit la grimace qui lui était familière dans ses plus mauvais jours.
On lui lia les mains au dos, et on mit son cou à nu.
Cinquante bourgeois, pris parmi les notables de la ville, étaient alignés sur un rang, attendant que les valets des exécuteurs eussent terminé leurs préparatifs. Le Normand vit clair et net qu'il allait faire le saut périlleux ; mais entêté
jusqu'à son dernier souille, il voulut parler au grand prévôt, et lui exposa qu'en sa qualité de commandant et de noble il avait droit à être pendu le dernier, et il insista sur cette prérogative afin, disait-il, de faire certain examen de conscience qui devait lui fermer les portes de l'enfer et lui ouvrir celles du paradis. Le prévôt trouva la requête admissible, d'autant plus que la Gazette l'avait faite en termes très-décents et fort convenables. On garda donc notre homme pour le bouquet !
Le répit cependant ne fut pas de longue durée ; en ce temps-là, on avait une grande habitude des formes, et les exécuteurs opéraient avec une merveilleuse rapidité.
Les cinquante bourgeois furent bientôt hissés en plein air, et le tour de la Gazette étant venu, un bourreau lui mit la main sur l'épaule et lui dit :
— En avant !
— Un moment ! je n'ai pas fini, j'ai encore la moitié de mon Confiteor à réciter, et quelques menues prières à répéter.
— Vous achèverez tout cela en marchant.
— Non pas, non pas!... Et d'ailleurs, je ne vois pas le gibet où vous comptez m'attacher.
— Le voilà, il vous crève les yeux.
— Vous voulez rire, sans doute?
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— Le moment serait mal choisi.
— Me prenez-vous pour un rustre ? Je prétends jouir d'une potence plus haute que celle de ces manants ; je suis cnpilaine, morbleu !
— Bah ! un peu plus haut , un peu plus bas, vous n'en aurez pas le cou moins bien tordu.
— Vous pouvez tordre mon cou, mais vous n'avez pas le droit de le déshonorer.
— Ah çà! en finirons-nous? cria le prévôt. La Gazette était Normand, et par conséquent
chicanier ; il tint bon, et dit au prévôt :
— Monsieur, je vous mets à ma place...
— Jevousrcmerciepardieubicn! Elle est jolie, votre place !
— Si on voulait vous pendre avec vos suppôts, ne voudriez-vous pas être distingué d'eux par un gibet de bonne façon ?
— Emportez ce bavard et qu'on l'étrangle, répondit le prévôt, il se fait tard.
Les valets se jetèrent sur la Gazette qui se débattit comme un beau diable, rompit ses liens et assena une grêle de coups de poing à ceux qui l'avaient saisi ; mais sa force d'hercule ne put que retarder de quelques minutes le fatal moment. On le garrotta de nouveau et on le mit au pied de l'échelle.
Réduit à l'impuissance, le Normand ne fut pas
LE CnEVALlEK DE PAMPELÛSNE. i. 16
IW LE CHEVALIER DE PAMPELONNE.
réduit au silence, il invectiva tous les assistants, et il accabla d'injures ses bourreaux.
— Hé ! l'ami, lui dit le prévôt, ce n'est pas tout que d'être pendu, il faut être poli, savez-vous cela?
— Va-t'en au diable, coquin ! répondit la Gazette, et si je te rencontre un jour là-haut, je te pendrai, moi, la tète en bas.
Pendant que le pauvre patient se démenait, deux valets glissèrent un nœud coulant à son cou, et dix bras tirant sur l'autre bout de la corde qui était passée dans un anneau du gibet, enlevèrent le capitaine et lui firent perdre terre.
La Gazette jeta un cri d'hyène ; mais en homme expert, il ne fit aucun mouvement, afin de ne pas accélérer la strangulation.
L'espoir n'abandonnait pas cet entêté, même quand la mort s'asseyait sur ses épaules. Ce n'était pas lâcheté chez lui, c'était confiance dans son étoile, et cette confiance ne fut pas trompée.
Au moment où le capitaine commençait son ascension, Pampelonne débouchait sur la place d'armes; il courut au gibet de la Gazette qu'il venait de reconnaître, tira son épée et coupa la corde entre les mains des bourreaux.
Le Normand, qui n'était encore qu'à quatre pieds de terre, tomba comme une masse, se re-