‹ Le Chevalier Destouches, son procès et son enlèvementChapitre 6 sur 10 · V. Auguste , ex-chasseur grenadier · texte numérisé non relu

V. Auguste , ex-chasseur grenadier

Le 14 brumaire, le jury d'accusation de l'arrondissement d'Avranches renvoya Destouches devant le tribunal criminel de la Manche. L'acte d'accusation , rédigé par le directeur du jury , et qui résumait d'une façon très-nette les charges révélées par l'information , porte la date du 1 2 brumaire et est ainsi conçu :

« Le directeur du jury déclare qu'il résulte de l'examen des pièces , et notamment

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d'une lettre datée du 3 juillet, signée Auguste, écrite sous enveloppe, à l'adresse de M, le prince de Bouillon, au château de Montorgueil, à Jersey, contresignée à chaque page , ainsi que de l'adresse du prévenu , et du procès-verbal de saisie de sept pièces d'écriture trouvées dans l'appartement occupé par Destouches à l'époque de son arrestation, dressé par les citoyens AUix et Mequet, administrateurs et commissaires du Directoire exécutif près l'administration municipale de la ville de Granville , le 1 6 messidor dernier , lequel procès-verbal est annexé au présent acte; que le i5 messidor dernier, le nommé Quintal , navigateur à Portbail , ayant été porter une lettre du prince de Bouillon, à l'adresse à^ Auguste, à un habitant de Granville auquel le prince de Bouillon lui avoit déclaré qu'elle s'adressoit , cet habitant lui dit de repasser le soir chez lui , qu'il lui donneroit quelque chose à porter; que Quintal y étant retourné sur les six heures du soir, cet habitant de Granville lui remit un paquet àc papiers-nouvelles et une

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lettre sous enveloppe, à l'adresse de M. le prince de Bouillon, qui prouve que depuis quelque temps ce particulier entretenoit , sous le faux nom d^ Auguste, une correspondance avec le prince de Bouillon, gouverneur de Jersey, au moyen de laquelle il l'instruisoit de ce qu'il savoit se passer en France, et facilitoit au gouvernement anglois les moyens de faire entrer ses troupes sur le territoire de l'empire françois; que cette correspondance résulte :

1° a Des premiers mots de cette lettre, transcrite comme il suit : « Mon Prince, j'ai reçu « ce matin votre lettre, dans laquelle vous <£ me demandez des nouvelles de nos amis. »

2° « D'un autre passage étant au haut de la troisième page de cette lettre, commençant par ces mots : « Je crois que vous n'avez pas '( reçu mes lettres , dans lesquelles je vous '( donne des détails très-circonstanciés sur « les projets du gouvernement. »

3° « Du détail qu'il donne au prince sur le compte de leurs amis et dans lequel il lui annonce qu'il arrive de Caen , où il en a vu

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un grand nombre qui sont dans la meilleure intelligence , qui n'attendent qu'un moment favorable pour se montrer ; qui , malgré qu'ils n'aient pas le sol, vivent dans l'espoir d'en toucher un peu du gouvernement anglois qui, chaque jour, se fait de nouveaux partisans parmi un grand nombre de mécontents que ne cesse de faire le gouvernement françois et auquel l'impôt des barrières contribue beaucoup.

4° a De l'aveu qu'il fait d'être en correspondance avec le ci-devant comte , à l'égard duquel il s'exprime ainsi au premier alinéa : « M. le comte a pensé d'être pris à Caen ; « il étoit logé au troisième , il a été dénoncé « par un de ses voisins ; la municipalité a « envoyé sur le champ un peloton pour le « prendre lorsqu'il rentreroit chez lui; il a « été averti de cette aventure... et s'est enfui « à Paris. Je n'ai reçu aucune nouvelle de « lui depuis ce temps. );

5° « Des renseignements importants qu'il donne au prince de Bouillon , relativement à l'état où se trouve le département de la

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Manche et autres départements maritimes circonvoisins et aux forces que le gouvernement peut opposer aux Anglois , en cas d'invasion , dont il lui présente le tableau suivant : « Quelles que soient vos vues pour '( ce pays, voici sa position : 3,ooo gardece côtes sont dispersés le long des côtes du <c département , de la marine de ce lieu ; si « vous faisiez un débarquement dans ce pays, « je vois qu'on n'auroit pas de peine à ras- « sembler en ce moment 10,000 hommes '( pour vous opposer; mais cela ne durera pas « toujours, c'est l'histoire d'un passage de '< troupes ; même depuis trois ou quatre « jours , on en fait partir pour Rochefort , «. entre autres des nègres que votre gouver- (( nement avoit envoyés à Cherbourg. »

6" ce De la promesse qu'il fait au prince de Bouillon de l'informer de tout ce qui se passera, et qui est ainsi conçue : « Je ne (c m'étendrai pas davantage sur l'article des ce bateaux plats, sachant que vous en avez pris ce un aux isles St-Marcouf. Je ne négligerai tt rien pour vous instruire : faites-moi l'hon-

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a neur de m'écrire vos demandes à chaque « occasion que vous aurez, j'y répondrai sur « tous les points et je vous ferai part des dé- « couvertes que j'aurai faites avec l'activité « dont je me flatte que vous connoissez. »

y^ <i Du conseil qu'il demande au prince de Bouillon s'il doit se rendre au vœu de ses amis, qui l'engagent à prendre une place dans le gouvernement , afin de couper pied aux libelles que l'on fait journellement sur son compte et pour être dans le cas de suivre la chose mieux , à la suite desquelles expressions il continue d'écrire ainsi au prince de Bouillon : « Je vous prie notamment de me « faire part de votre façon de penser à ce (( sujet; ce seroit peut-être un moyen de « vous donner des renseignements bien '( exacts ; j'attendrai constamment votre façon « de penser. J'ai l'honneur d'être , mon a prince, votre très-humble et très-obéissant « serviteur. — Signé : Auguste. »

8° « Enfin , d'une copie certifiée conforme, adressée, de la part du ministre de la police, au directeur du jury, jointe aux pièces du

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procès; d'une lettre écrite le 9 juin au prince de Bouillon , par l'am: de Penitel, dans laquelle, après avoir témoigné au prince la plus grande inquiétude sur ce dernier envoi qu'il lui a fait il y a deux mois, il lui annonce la mort du malheureux Penitel, qui entretenoit la correspondance avec lui , et qu'il lui propose de faire remplacer par Auguste, dont il fait l'éloge, en lui annonçant qu'il est dévoué à leur rendre service , qu'il peut recevoir les paquets de part et d'autre et les leur faire tenir; dans laquelle lettre étoient incluses plusieurs autres, que le prince est prié de faire tenir à leur adresse, et au nombre desquelles il y en a une , signée Auguste, adressée à M. Armand, auquel il envoie une autre lettre , dont la suscription porte seulement la lettre initiale D, lesquelles deux dernières lettres ont pour objet la mort de Penitel, désigné pour être Destouches père , dont la famille est à la campagne, et à la succession duquel les créanciers se présentent.

« Jacques Destouches, demeurant à Gran-

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ville et détenu dans la maison d'arrêt est prévenu d'avoir entretenu cette correspondance et d'avoir signé la lettre sous enveloppe, signée Auguste, en date du 3 juillet dernier.

a Que ledit Destouches a déclaré au directeur du jury qu'il n'a jamais écrit au prince de Bouillon , mais qu'il reconnoît qu'il y a un certain rapport entre l'écriture de la lettre et de l'adresse qu'on lui attribue et celle des cinq pièces d'écriture trouvées chez lui, lors de son arrestation, et croit qu'on a imité son écriture ; que l'auteur de cette lettre s'est rendu coupable d'attentat contre la sûreté publique et individuelle des citoyens, par ses intelligences avec un des agents des puissances ennemies de la France , tendant à favoriser l'entrée de leurs troupes dans les dépendances de l'empire françois , et par ses manœuvres pour y favoriser les progrès de leurs armes : sur quoi les jurés auront à se prononcer, s'il y a lieu, à accusation contre ledit Jacques Destouches , à raison du délit mentionné au présent. »

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Le II nivôse, en conséquence du renvoi ordonné, Jacques Destouches, âgé de dix-huit ans j élève en mathématiques et dessin , de la commune de Granville , ainsi qu'il est qualifié dans les pièces judiciaires , parut devant les assises. La Cour était présidée par M. Le Follet, les assesseurs étaient : MM. Bisnel-Duvivier , Duprey-Deslandes , Gonfrey, Guyon-Duprey, Juges ; Bonnesœur, substitut du commissaire du Directoire exécutif, occupait le siège du ministère public. L'accusé était défendu par le citoyen Sauvage, son tuteur, auquel s'était adjoint Collas de Premare , homme de loi , ci-devant noble et originaire de Valognes, qui avait déjà signé le factum dont nous avons parlé au commencement de ce travail.

Malgré tous leurs efforts, malgré les démarches actives de ses amis et des membres de sa famille , Destouches , déclaré à l'unanimité coupable d'avoir, dans des intentions criminelles, entretenu des intelligences avec les ennemis de la France , pour faciliter leur entrée sur le territoire et favoriser le progrès

de leurs armes, fut condamné à la peine ,de mort.

L'arrêt est à la date du 22 nivôse.

ÏV.

Cette condamnation , bien que prévue , excita une émotion extraordinaire. Le retentissement des débats, la jeunesse du condamné j les actes audacieux qu'on lui prétait, et, par dessus tout, la répulsion instinctive que soulèvent toujours en France les pratiques de l'espionnage, expliquent la vivacité des manifestations qui se produisirent. — L'intérêt que le détenu inspirait n'est pas cependant la seule cause à laquelle il faille attribuer les efforts énergiques employés pour opérer sa délivrance.

Dans la vie hasardeuse qu'il avait embrassée, Destouches s'était trouvé en relations de dangers, de plaisirs et d'amitié avec un

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grand nombre de jeunes gens appartenant comme lui , soit par leur naissance , soit par leurs sentiments , au parti royaliste. Ces affections ardentes durent certainement jouer un rôle important dans les résolutions qui furent arrêtées; il est encore possible que l'idée de frapper l'opinion publique par un coup de main audacieux ait enflammé quelques imaginations; toutefois , comme il s'agit ici , non de la détermination spontanée de quelques personnes du pays , mais d'une expédition en règle , concertée à l'avance et ordonnée par les chefs des forces insurrectionnelles , on peut supposer , sans trop s'avancer, que le mobile de l'entreprise fut beaucoup moins désintéressé. Le correspondant du prince de Bouillon , le fils de l'ancien agent Penitel était en possession de tous les secrets de la conspiration royaliste dans la Basse -Normandie. De la discrétion de ce jeune homme de dix-neuf ans dépendaient l'honneur et la vie d'une infinité de personnes. Il est juste de dire que Destouches s'était renfermé dans le silence le plus dédai-

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gneux , et qu'on ne put lui arracher, pendant tout le cours de l'information , aucune indication de nature à compromettre ses patrons ou ses complices. Tout autorise donc à penser que l'attitude qu'il avait eue aux débats , il l'eût gardée iusqu'à la fin , et qu'il fût mort intrépidement en emportant ses secrets dans la tombe. Il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue politique, l'on devait supposer que tout serait mis en œuvre pour modifier au dernier moment ses résolutions et pour lui arracher, par la promesse de l'impunité ou par l'offre de certains avantages , des révélations compromettantes. 11 y avait là un danger sérieux que l'on devait prévoir et chercher par tous les moyens à conjurer (i). Les patriotes , ainsi que le prouvent les fragments de correspondances précédemment cités, avaient le pressentiment de cette situation. Ils ne devaient pas, d'ailleurs, rester

(i) M. Quenault, dans ses Recherches historiques et archéologiques sur la Basse-Normandie , p. yS, a émis la même opinion.

longtemps dans l'incertitude. A Avranches , dès le mois de messidor, malgré les précautions prises par le directeur du jury d'accusation, des individus dont l'identité ne put être constatée , associés dans le but évident de délivrer le prisonnier, mirent le feu aux vieilles tours de la geôle , et n'échouèrent dans leur tentative que par suite du sangfroid et de l'énergie du concierge Le Chevretel.

Les mêmes préoccupations et les mêmes craintes se manifestèrent à Coutances, aussitôt après l'arrivée du détenu. Elles devinrent beaucoup plus vives , lorsque la condamnation eut été prononcée.

Nous voyons, en effet, tous les administrateurs de la ville se rendre successivement à la maison de justice , rappeler au gardien -chef ce qui avait eu lieu à Avranches , et lui recommander la plus exacte surveillance, les plus minutieuses précautions.

La déposition du citoyen François-Jacques Legerais , président de l'administra-

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tion municipale , est caractéristique à cet égard :

'X Je déclare , dit-il, que le jour du jugement de Destouches , je me transportai à la maison de justice. Je dis au concierge qu'il falloit apporter la plus exacte surveillance sur ledit Destouches j qu'il falloit bien lui mettre les fers aux pieds et le renfermer dans un cachot et ne l'en laisser sortir qu'une heure par jour, une demi-heure la matinée, une demi-heure l'après-midy.

« Le 12 pluviôse dernier, avant mon départ pour Caen , j'allai encore à la maison de justice recommander au concierge la plus stricte surveillance sur ledit Destouches. Je luy annonçai que le citoyen Sauvage étoit de retour et qu'il ne paraissoit pas satisfait de son voyage , que l'on emploiroit tous les moyens imaginables : le fer , le feu et le poison, et que, s'il vouloit, on lui donneroit une garde. Ledit concierge répondit que le citoyen Le Roux luy avoit proposé de lui donner deux gendarmes par nuit, mais qu'il

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n'en avoit pas besoin et qu'il répondoit de Destouches sur sa tête (i). »

Nous rencontrons des détails identiques dans les dépositions de Pierre -François Marette , de Gilles Blouet, de Guillaume Marie et du maréchal de logis de gendarmerie, Jean-Pierre Le Roux. Non-seulement on fait connaître au concierge la tentative d'Avranches, on lui parle encore d'un projet d'évasion qui avait été préparé , paraît-il , à Coutances et qui avait été découvert la veille du jour fixé pour son exécution.

Le gardien-chef de la prison était alors un nommé Gallot (Jean-Baptiste), auquel personne n'avait reproché de manquer de vigilance et d'énergie. Il occupait, avec sa femme et sa fille Thérèse, âgée de seize ans, un logement étroit communiquant , d'un côté , avec une salle ou cabinet affecté quelquefois aux repas des détenus admis à la

(i) Procédure contre les fauteurs de l'enlèvement de Destouches.

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pistole, et, de l'autre, avec l'intérieur de la prison.

Le guichetier était un nommé Jean-Pierre Ripert.

La maison de justice, située à l'angle de la rue du Siège et de la Grande-Rue , s'ouvrait sur la première de ces voies. La porte extérieure , garnie de solides barres de fer , ne donnait accès qu'au logement du concierge ; pour arriver aux cachots , il fallait nécessairement le traverser et franchir une porte intérieure.

Dans le mois de pluviôse de l'an VII , la population entassée dans ce vieux bâtiment , bien que nous ne puissions en indiquer exactement le nombre, était fort considérable. Les deux personnages marquants étaient, à coup sûr. Destouches, condamné à mort le 22 nivôse et un autre individu , Robert Blouin-Duval, dont nous n'avons pas encore parlé et qu'il est temps de faire connaître.

Robert-François Blouin-Duval , âgé alors de vingt-sept ans, était originaire de la ville d'Avranches. Après y avoir résidé quelque

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temps, il avait transféré son domicile d'abord à Rennes , ensuite dans la commune du Luot. Plus heureux que Destouches, Blouin- Duval , auquel on reprochait une extorsion d'argent à l'aide de fausse signature , le vol d'un cheval et un assassinat , avait vu le dernier chef d'accusation écarté par le jury et avait été, pour les deux premiers crimes, condamné à vingt-deux ans de fers. En fait, à l'aide d'une lettre-missive faussement attribuée à l'émigré Doynel , il s'était fait remettre par un sieur Anfray , fermier de celui-ci et demeurant au Luot, une assez faible somme d'argent. Elle devait servir à payer les frais d'une entreprise insurrectionnelle. Dans le même but, il s'était emparé d'un cheval appartenant à un sieur Gasté , de Cherencé-le-Roussel , en promettant de le lui rendre ou de lui en faire tenir la valeur après la guerre. Peu de chefs de chouans avaient, d'ailleurs, une notoriété comparable à celle de ce condamné. Tour à tour garçon vitrier, agent d'affaires du cidevant marquis du Quesnoy et marchand

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de dentelles , il avait parcouru , à plusieurs reprises et dans tous les sens, les arrondissements de Fougères , de Vitré , d'Avranches et de Mortain. L'accusation lui reprochait l'assassinat mystérieux, à Mesnil-Thébault, du citoyen Hamonnière ; elle le montrait assistant à toutes les prises d'armes et mêlé à toutes les intrigues ; un paisible commerçant d'Avranches racontait sérieusement que ce scélérat avait présidé un conseil de guerre tenu chez la dame du Buat , où sa mort et celle de plusieurs autres patauds avait été décidée j enfin l'imagination populaire, toujours portée aux exagérations , mettait à son actif la plupart des atrocités ou des folies héroïques par lesquelles la guerre ciVile avait marqué son passage dans l'Avranchin. Le nom de guerre de Blouin-Duval était Crocro ou CocrOy et ce nom était souvent associé à celui de Monsieur le Nantais , sous lequel se déguisait un chirurgien d'Avranches , le sieur Gilbert. Le dossier renferme , au surplus , une pièce qui témoigne', d'une façon naïve, de la terreur que répandait encore dans les

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campagnes de Mortain, à la fin de l'an VII,

le terrible Cocro^ commandant des chasseurs

du roi.

Isigny, 27 floréal.

Le Commissaire du Directoire exécutif près le canton d'Isigny C Isigny-Paindavoine J , au Commissaire exécutif près l'administration municipale du canton d'Avr anches.

a Citoyen ,

<i A l'instant 5 je viens de rencontrer un nommé René Mauviel , d'un village de la Rue, en la commune de Mesnil-Thébault, canton d'Isigny, qui , quoique père de chouans , m'a annoncé , comme nouvelle flatteuse , que quantité d'habitants du canton étoient assignés pour déposer contre monsieur Du val, originaire d'Avranches et actuellement y détenu , surnommé Cocro, son nom de chouan : il m'a de plus avancé , en me recommandant le secret^ que ce selebre Cocro avoit contribué à faire mourir un nommé Fortin-Hamonnière , habitant de la commune de Viré, canton de St-Hilairc ,

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que l'on dit que les chouans enterrèrent vivant au logis des Genitel , commune du Mesnil-Thibault, canton d'Isigny. Il m'a même assuré que c'étoit Cocro qui avoit tué ledit Fortin-Hamonnière. Je lui ai demandé s'il en étoit bien sûr; il m'a dit qu'il l'avoit appris de gens sûrs. Cela est très-possible, car ledit René Mauviel connoissoit parfaitement quantité de chouans , il étoit père de chouans et pouvoit d'ailleurs mériter la confiance de ces scélérats.

« Je croirois manquer à la société en n'informant pas d'un tel entretien ceux qui sont à portée d'en rendre ou d'en faire rendre justice à un Cocro. En conséquence, je vous invite , au nom de la sûreté publique , à en informer le directeur du juri , afin qu'on puisse tirer parti de mon entretien avec Mauviel , s'il y a lieu.

« Salut et fraternité.

« Hamel,

P.-S. a Veuillez , si le temps vous le permet, m'informer de l'état où se trouve monsieur Cocro, »

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C'est ce chef de chouans redouté que Destouches trouva , à son arrivée dans la prison de Coutances. Rapprochés par les opinions, par les sentiments et par les souvenirs, ils se lièrent ensemble et se confièrent leurs projets et leurs espérances. Par une négligence singulière, il semble que l'administration elle-même ait fermé les yeux sur ces relations. A la geôle , les deux détenus mangent tous les deux ensemble; pendant le cours du procès , de nombreux témoins attestent les avoir vus fréquemment assis à la même table dans la petite salle du concierge et partageant fraternellement les vivres que des personnes de leur famille leur faisaient parvenir; après l'arrêt, c'est encore dans la chambre de Duval que le condamné à mort, contrairement aux règlements, passe la plus grande partie du jour et quelquefois même des nuits tout entières. Ils restèrent d'ailleurs l'un et l'autre en communication constante avec le dehors , recevant jusqu'à la fin les visites de leurs parents et de leurs amis , et il paraît constant qu'ils furent tenus au

courant de ce qui se tramait , et qu'ils attendaient, à heure et jour fixes, l'arrivée de leurs libérateurs.

Le 19 pluviôse, on apprit successivement le rejet du pourvoi en cassation et le mauvais accueil fait par le ministre de la justice à la demande en commutation de peine présentée, au nom du condamné, par l'un de ses défenseurs , le citoyen Sauvage. Toutes les tergiversations cessèrent à l'instant , et l'attaque à main armée de la prison de Coutances fut immédiatement décidée. Deux jours après , cette audacieuse entreprise était mise à exécution.

Le 21 pluviôse, vers neuf heures du soir, par une nuit très-obscure , six ou sept individus , déguisés en volontaires républicains , frappaient à la porte de la prison en disant :

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« ouvre vite , citoyen , nous t'amenons du « gibier. » Les verroux furent tirés sans défiance , et la troupe , se précipitant à l'intérieur, maltraita le gardien-chef, le guichetier, se saisit des clefs, fit sortir de leur chambre Duval et Destouches, et les enleva aux cris de : Vive le Roi! vive Auguste! vivent les chasseurs du Roi! Pendant ce temps, un autre individu se jetait sur la sentinelle, l'emportait jusqu'auprès du portail de la cathédrale et la bâillonnait pour étouffer ses cris, tandis que cinq ou six personnes de la même bande tenaient le poste en respect et empêchaient les soldats de sortir. Les mesures avaient été prises avec tant de soin et le plan, concerté à l'avance, fut suivi avec une telle décision, qu'avant l'arrivée des autorités sur les lieux la troupe s'était éloignée de la ville, emportant avec elle les deux prisonniers.

Ce résultat n'avait pas été obtenu sans lutte et sans effusion de sang. Les pièces officielles que nous allons rapidement parcourir vont, du reste, nous édifier à cet

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égard. Dès le 22 pluviôse, les administrateurs de la commune , après avoir recueilli à la hâte quelques renseignements, s'empressèrent d'adresser un compte-rendu détaillé à l'administration centrale du département (i). Ce document , qui renferme un exposé sommaire de l'attentat, est ainsi conçu :

Le 22 pluviôse an VII de la République.

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