LIBERTÉ, ÉGALITÉ
Les Administrateurs de la commune de Coutances aux Administrateurs du département de la Manche.
a Citoyens ,
« Nous nous empressons de vous faire part d'un événement qui a eu lieu dans notre commune ; hier le soir, vers les neuf heures , une bande de scélérats , la plupart
(i) Toutes les lettres échangées entre l'Administration municipale de Coutances et l'Administration centrale du département de la Manche ont été citées in extenso par M, Quénault , Recherches historiques et archéologiques , p. 98-1 3 5.
Procès et Enlèvement
armés d'espingoles , de fusils à deux coups,
de sabres et pistolets , se sont emparés de
toutes les issues de notre commune. Cinq
d'entre eux , déguisés en volontaires , sont
sortis par le bout de la rue du Siège. La
sentinelle a crié sur eux : Qui vive? Ils ont
répondu : Citoyens. La sentinelle leur a
enjoint de passer de l'autre côté de la rue ;
mais , méprisant cet ordre , ils ont toujours
avancé et saisi la sentinelle au collet. Us
l'ont entraînée jusqu'auprès de la ci-devant
cathédrale où ils ont failli l'étrangler ; ils lui
ont poché les yeux et déchiré toute la figure.
Néanmoins la sentinelle a crié de toutes ses
forces : A la garde. Au même moment , une
bande bien plus conséquente de brigands
s'est présentée devant la maison de justice ,
a investi la porte du corps-de-garde et a fait
défense à toute la garde de sortir. Malgré cette
défense, un grenadier sort, et il reçoit aussitôt
un coup de fusil dont il vient de mourir.
(i Un de nos concitoyens qui étoit de garde le suit , et il reçoit une balle qui lui traverse le bras de part en part. Pendant
du Chevalier Destouches. 71
qu'une partie de ces brigands investissoit ainsi le corps-de-garde, huit à dix autres entrent dans la prison qui tuent le chien du concierge de deux coups de fusil , ils percent le geôlier de part en part d'un coup de bayonnette , ils forcent le guichetier de leur ouvrir les portes en l'assommant à coups de crosse de fusil; et ils finissent par lui faire une blessure très-dangereuse avec une bayonnette.
'< Après ces attentats , ils entrent dans la maison de justice; une partie se porte au cachot de Destouches et l'autre dans l'appartement où étoit détenu un nommé Duval, condamné depuis un an à 22 ans de fers; enfin ils les enlèvent tous les deux. Le bruit des armes à feu avoit attiré déjà beaucoup de monde sur la place; un sous-lieutenant de vétérans, nommé Lerat, sort de chez lui pour porter du secours; à peine est-il sorti dans la rue, qu'on lui crie: Qui vive? Il répond: Officier républicain, et aussitôt il reçoit une balle qui lui traverse la poitrine : plusieurs autres citoyens ont aussi reçu des blessures.
72 Procès et Enlèvement
« Au moment où les brigands enlevoient leur prise, quoique chargée de fers, et sortoient de la prison en criant à haute voix : Vive le Roi! vive Auguste! plusieurs citoyens ont fait une décharge sur eux; un de ces brigands est tombé roide mort sur la place; on a trouvé sur lui un passeport au nom de Nicolas Mouchel, de la commune (TAlleaume, canton de Valognes , âgé de 23 ans; on a également trouvé sur lui une paire de pistolets de cuivre , en forme d'espingole , chargés jusqu'à la gueule , et en outre un paquet de six cartouches et plusieurs autres objets qui sont détaillés dans le procès-verbal que le citoyen juge de paix a dressé de tous ces faits.
<i L'enlèvement de ces brigands a été exécuté sous quatre ou cinq minutes ; les brigands ne se sont pas plutôt aperçus qu'il leur manquoit un de leurs camarades, que, jaloux d'enlever son cadavre, ils sont revenus à la charge; mais alors la garde nationale, ainsi que la gendarmerie et le peu de troupes que nous avons, étoient sur pied. Les bri-
du Chevalier Destouches. 7 3
gands firent une décharge à laquelle les républicains répondirent vivement ; le citoyen Le Roux , maréchal des logis de la gendarmerie j plonge son sabre dans le corps d'un des brigands, et au même moment il reçoit un coup de fusil qui l'a dangereusement blessé à la tête. »
Le rapport du poste (i), rédigé par un
(i) Rapport du poste de la place. — « Il nous est arrivé sur les neuf heure du soir une foule de brigand qui ont asassiné le factionnaire devant les armes a la prison et par leur force ont mis plusieurs prisonnier au lessance. Malgré la deffance de la garde dont plusieur ont été biaisé et on mie plusieurs brigand hors desistance. La garnison est venue à se bruit et toute la garde nationnale demmeure sur les armes, visité par le juge de pais et de l'administration du canton de Coutance, le 22 pluviôse an Vil.
« Le chef de poste , Perrie.
« D'après le rapport du chef de poste, les grenadiers ont certifié le présent véritable.
« HAQ.UET, Bavard, Rogé,
« grenadier, grenadier, grenadier. »
La pièce est de l'écriture du grenadier Haquet.
74 Procès et Enlèvement
grenadier illettré, dans le premier effarement de la lutte , ne nous fournit aucun éclaircissement nouveau, mais il en est autrement du procès-verbal dressé quelques heures après par le juge de paix. Ce document relate avec ordre et méthode les premières constatations auxquelles il fut procédé, et complète à cet égard le récit de l'administration municipale :
Le 22 pluviôse an VII.
Rapport de Guillaume Lerond^ juge de paix et officier de police judiciaire.
« Sur le bruit à nous parvenu de plusieurs coups de fusil tirés vers la maison de justice de cette commune, nous nous y sommes aussitôt transportés, et ayant recueilli, par le rapport de plusieurs personnes , qu'une évasion à force ouverte, de plusieurs détenus, venoit d'avoir lieu , et que les brigands qui l'avoient faite avoient laissé quelques cadavres sur la place, l'un gisant Grande-Rue, au
du Chevalier Destouches, j5
bout de la rue du Siège, et ayant appelé aussitôt auprès de nous les citoyens Desvallées père et fils , officiers de santé des maisons d'arrêt et de justice de cette commune, nous les avons requis de nous dire les causes de mort de cet individu , lesquels nous ont fait le rapport ainsi qu'il suit :
a Nous avons trouvé une playe à la partie « supérieure de la poitrine, au-dessous de la « clavicule du côté gauche, de la grandeur de « la paume de la main , laquelle playe va se 'c terminer à la partie supérieure de l'épaule « gauche, laquelle est à y mettre le bout du « doigt, ce qui nous fait présumer que le coup « a été tiré à bout portant et à balle. » — Après lequel rapport nous" avons visité ledit cadavre, et nous avons reconnu qu'il est vêtu d'une carmagnole bleu foncé, avec boutons unis jaunes, un pantalon de drap gris, garni en cuir, ayant des boutons jaunes, un gillet de drap bleu , boutons de la même étoffe , une paire de bottes, et sur la tête une perruque placée sur ses cheveux. Après quoy nous avons fait fouiller ledit individu et
76 Procès et Enlèvement
avons trouvé dans ses poches différents effets que nous avons renfermés dans un mouchoir trouvé sur luy, sur lequel nous avons apposé l'empreinte de notre cachet , après avoir distrait desdits effets un passeport annexé , de nous et de notre greffier, contresigné ne varietur. Ce passeport nous a paru porter le passeport de l'individu tué , qui a réellement une cicatrice au côté droit du nez, et à l'instant nous ont été représentés deux pistolets ou espingoles à canon de cuivre et assurés chargés , qui ont été saisis sur ledit individu par le citoyen Joubert, grenadier garde-côte , et remis par luy à son capitaine, qui nous les a déposés avec un paquet de six cartouches , sur lesquels pistolets et paquet de cartouches nous avons également apposé l'empreinte du cachet.
« De suite nous avons passé à la visite et examen de l'autre cadavre, gisant Grande- Rue , en face de la maison de justice , et lesdits officiers de santé , également requis de nous dire le genre de sa mort , nous ont fait le rapport suivant :
du Chevalier Destouches. 77
« Nous avons remarqué sur le cadavre « un coup de balle qui a traversé la partie « moyenne et inférieure de la poitrine. » Ledit individu, habillé d'un habit uniforme, a été reconnu par le citoyen Charrette , caporalfourrier en garnison en cette commune, pour être le citoyen Pierre-Antoine-Laurent Lerat- Rochemur, lieutenant en second de la 289^ compagnie de vétérans nationaux, stationnés en cette commune, et après l'avoir fait fouiller, nous nous sommes assurés qu'il n'avoit aucuns effets dans ses poches. Il nous a été rapporté que ce citoyen sortoit de chez le citoyen Simond , commandant à la suite , où il étoit allé chercher des armes au premier bruit des coups de feu , et qu'étant venu sur la place, il avoit reçu un coup de feu d'un des brigands qi^i forçoient la prison.
« Signé : Desvallées , off. de santé. — Vincent Marette, adm. municipal. — Dumas Marie, adm. m. — Joubert, adm. m. — Piton-Blouet , adm. m. — Desvallées fils. — Lerond. — Febvrier. »
yS Procès et Enlèvement
Ce procès-verbal fait parfaitement connaître dans quelles circonstances le lieutenant Rochemur trouva la mort. — L'information qui fut suivie par le juge de paix le jour même, et qui fut plus tard continuée par le directeur du jury, constate avec le même soin la mort du grenadier Falluel et les violences graves exercées contre le factionnaire Baillard.
Ecoutons d'abord la déposition du factionnaire :
Joseph Baillard, 25 ans, grenadier au 2° bataillon des côtes de la Manche.
tt Je déclare qu'étant en faction devant le poste de la maison de justice, à neuf heures un quart, hier soir, il s'est présenté cinq individus portant l'uniforme national. J'ai crié : Qui vive! ils ont répondu : Citoyens. Je les ai sommés de passer de l'autre côté de la rue. A ce moment, ils m'ont saisi, serré à la gorge et traîné jusqu'au portail du midy de la cathédrale; alors ils ont comme moy entendu le bruit des fers, et aussitôt ils
du Chevalier Destouches. 79
m'ont lâché. J'ajoute que ces brigands m'ont désarmé, et lorsque j'ai été libre, je n'ai pu faire autre chose que de me retirer au corpsde-garde pour y chercher des armes. »
En ce qui concerne la mort du grenadier Falluel, nous avons trois dépositions intéressantes , celle de Lazare Pichery , fourrier au 2° bataillon des côtes de la Manche; de Xavier Roussin , cabaretier, et de Jean- Nicolas Vincent , capitaine des grenadiers stationnés dans la commune.
Nous nous contenterons de reproduire les deux dernières :
Xavier Roussin , 32 ans , cabaretier à Coutances :
« Je déclare qu'ayant entendu les cris du factionnaire placé devant la maison de justice, hier, neuf heures un quart du soir, j'ai sorti de ma maison , et étant au bout de l'allée du corps-de-garde , j'ai vu dans la maison de justice sept à huit hommes armés, habillés la plupart en volontaires. Aussitôt ,
8o Procès et Enlèvement
un coup de fusil a été tiré dans l'allée où j'étois placé et a été suivi d'un second. J'ai rentré chez moi et j'en ai sorti par une autre allée, mais y étant presque aussitôt rentre, j'y ai trouvé un des brigands, vêtu d'un habit tirant sur le verd ou le jaulne, qui m'a paru de la taille d'environ deux à trois pouces, âgé d'environ 36 ans. Je déclare avoir vu quantité de fois cet individu , que je crois domicillié dans la commune, et que je reconnoîtrois parfaitement, s'il m'étoit représenté. Ce scélérat étoit armé d'une espingole avec laquelle il a couché en joue le citoyen Pichery, fourrier d'une compagnie de gardecôtes ; il m'a également couché en joue , et cependant il s'est retiré sans tirer. J'ai cru m'apercevoir qu'il soupçonnoit que je le reconnoissois.
« Je déclare que le soir de l'enlèvement de Destouches, vers les neuf heures un quart, entendant crier : A la garde, je me présentai au bout de l'allée du corps-de-garde , où je vis le militaire mort à la suite de ses blessures , qui fut empoygné par trois brigands
du Chevalier Destouches.
qui le terrassèrent, le désarmèrent et s'emparèrent de son fusil. »
Jean-Nicolas Vincent, 27 ans, capitaine des grenadiers garde-côtes stationnés en cette commune.
« Je déclare que le 21 du mois dernier, sur les neuf heures du soir , immédiatement après l'enlèvement de Destouches , le citoyen Baillard , grenadier en faction , au moment de l'arrivée des brigands , me dit que les brigands l'avoient saisi à la gorge et luy avoient enlevé son fusil , après l'avoir extrêmement maltraité, et fut toute sa déclaration et a signé après lecture. J'ajoute , de plus , que le citoyen Nacquet, grenadier aussy de garde , me dit qu'au bruit que firent les brigands ou par les cris que faisoit la sentinelle, la garde sortit en s'emparant des premiers fusils qui se trouvèrent sous leur main ; que ledit Nacquet prit le fusil de son camarade Faluel , et que ce dernier prit celuy dudit citoyen Nacquet , et qu'étant sortis tous les deux ensemble, Faluel reçut
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deux coups de fusil, dont le dernier le frappa à mort, et que les brigands le voyant tomber coururent sur luy et s'emparèrent du fusil. J'ajoute que ledit Nacquet reconnaîtroit parfaitement son fusil , à cause d'un bois neuf que le citoyen Le François y avoit placé peu avant l'événement du 21 du mois dernier. » D'autres témoignages nous apprennent qu'un brigand , blessé et renversé à terre dans la rue du Siège , fut emporté par ses camarades , qu'un autre fut percé de part en part j par le maréchal des logis de gendarmerie Le Roux, d'un coup de bayonnette.
On avait même insinué que cet insurgé avait dû succomber à sa blessure et que son cadavre avait été inhumé précipitamment aux environs des Piliers. Des recherches minutieuses furent entreprises pour vérifier le fait. Elles n'aboutirent et ne pouvaient aboutir à aucun résultat. Le gendarme Le Roux n'avait fait à son adversaire qu'une blessure sans gravité , et peut-être la municipalité avait-elle donné à cet incident une importance exagérée pour faire mieux ressortir,
du Chevalier Destouches. 83
aux yeux de l'administration départementale, mal disposée à son égard , le caractère héroïque de la défense qu'elle avait opposée à l'attaque des bandits.
Quoi qu'il en soit — dans le rapport militaire du général Rouland, à la date du 23 pluviôse — les affirmations deviennent plus précises, et l'on y voit énoncé que le maréchal des logis de gendarmerie a tué un des envahisseurs, et que le cadavre de ce dernier a été trouvé enterré près le lieu dit les Piliers, ainsi qu'il résulte d'une lettre du chef de bataillon Jubé. C'était une double erreur... mais elle ne diminue en rien le mérite du citoyen Le Roux , qui avait bravement fait son devoir et qui avait reçu à la tête un coup de feu en se portant au devant des assaillants. Aussi, à la date du 3o pluviôse, l'administration centrale prenait-elle , en ce qui le concerne, l'arrêté suivant :
« L'administration centrale (i), considérant
(i) L'Administration centrale était ainsi composée:
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que dans l'affaire du 2 1 pluviôse , à Coutances, le citoyen Le Roux, maréchal des logis 5 commandant la gendarmerie , a donné de nouvelles preuves de sa bravoure et de son dévouement à la chose publique ;
« Considérant qu'il a été grièvement blessé en combattant contre les brigands , et qu'il a rempli , en cette occasion , les devoirs d'un officier intelligent et d'un bon citoyen : ouï le commissaire du Directoire exécutif, arrête qu'il sera écrit au citoyen Le Roux pour lui témoigner la sensibilité de l'administration centrale à la nouvelle de ses blessures, et la satisfaction qu'elle éprouve de la conduite digne d'éloges qu'il a tenue en cette occasion. »
Que s'était-il maintenant passé à l'intérieur de la prison ? A côté des relations officielles , les déclarations détaillées des trois
Caillemer, président; Clément, Le Hurey, Le Brun et Champs, administrateurs; Frain, commissaire du Directoire exécutif; Costin, secrétaire.
du Chevalier Destouches. 85
personnes qui seules étaient présentes vont nous éclairer de la façon la plus satisfaisante. En dehors de Destouches et de Blouin-Duval, les autres détenus restèrent enfermés dans leurs chambres ; ils entendirent confusément ce qui se passait , mais ils virent , en définitive, peu de chose; les grenadiers du poste aperçurent un certain nombre d'hommes armés dans l'appartement du concierge, huit d'après les plus précis ; mais les détails de la scène qui avait lieu leur échappèrent complètement. Gallot , le concierge; Ripert, le guichetier; Thérèse Gallot, témoins et acteurs dans la lutte , n'en perdirent aucune particularité , et leurs rapports t leurs dépositions et leurs interrogatoires ont une importance qui s'impose et sur laquelle il est inutile d'insister.
Les explications de Gallot, consignées dans un procès- verbal , à la date du 26 pluviôse, se trouvent reproduites fort exactement dans l'exposé du directeur du jury de l'arrondissement de Coutances, dont nous nous contenterons de citer ici quelques lignes :
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« Le directeur du jury de l'arrondissement de Coutances expose que le 21 pluviôse dernier, sur les neuf heures un quart du soir, huit ou dix brigands se présentèrent à la porte de la maison de justice de cette commune et dirent au concierge , suivant qu'il résulte de son procès-verbal du 26 pluviôse dernier : Ouvre ta porte, voilà du gibier que nous t'amenons ; qu'incontinent, ils ouvrirent la porte avec violence ; qu'armés de fusils, de pistolets et de sabres, ils tirèrent plusieurs coups de feu et se jetèrent sur le citoyen Gallot , concierge , qu'ils blessèrent , et qu'au moment de l'entrée des brigands dans ladite maison de justice , cinq autres portant l'uniforme national auxquels Joseph Baillard , grenadier en faction , avoit crié : Qui vive! et qui avoient répondu : Citoyens, au lieu de passer de l'autre côté de la rue , l'ont saisi , serré à la gorge et l'ont traîné jusqu'au portail de la cy-devant cathédrale ; qu'alors ayant entendu le bruit des fers , ils le lâchèrent après l'avoir désarmé , et aussitôt il retourna au corps-de-garde pour y
du Chevalier Destouches. 87
chercher une arme ; mais alors les nommés Destouches et Duval étoient enlevés par les brigands, malgré la résistance qui fut opposée tant de la part des hommes qui composoient la garde , dont un a été tué par les brigands ( Victor Falluel ) et l'autre a été grièvement blessé que par un lieutenant de vétérans (Lerat-Rochemur) , qui fut tué, et par le maréchal des logis de gendarmerie , à la résidence de Coutance , qui a été dangereusement blessé. »
Lorsqu'il faisait son premier rapport, Gallot se trouvait lui-même dans un piteux état II portait, en effet, à l'abdomen, un peu au-dessous du nombril , une plaie transversale, produite par la pointe d'un sabre ou d'une baïonnette , intéressant la peau et les muscles du bas-ventre, sans lésion des parties internes. Le 29 pluviôse , il était, par suite du sang qu'il avait répandu, dans un état de faiblesse telle, que le chirurgien Desvallées constatait l'impossibilité oîi il se trouvait d'être transporté.
Voici maintenant les dépositions de Thé-
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rèse Gallot et de Ripert , qui n'étaient pas dans la geôle au moment de l'irruption des brigands , mais qui accoururent aux premiers bruits :
Thérèse Gallot , fille de Jean- Baptiste Gallot, concierge de la maison de justice, âgée de i6 ans (dép. 22 pluviôse).
« Je déclare qu'étant sortie de la maison hier, sur les neuf heures du soir, j'entendis tirer deux coups de fusil. Etant alors dans la chambre de François Delalande , allée du corps-de-garde, je suis accourue aussitôt, et j'ai trouvé dans la maison huit à neuf individus , la plupart habillés en volontaires , armés de fusils et pistolets. Je les ai entendus demandera grands cris Destouches et Duval. Ils se sont saisis du citoyen Ripert, guichetier, et l'ont forcé, en le maltraitant, de leur ouvrir la porte avec les clefs dont ils s'étoient d'abord emparés sur la cheminée ; ils ont entré dans l'intérieur, et les uns sont allés dans le cachot de Destouches et les autres sont montés dans la chambre oti étoit Duval ;
ils les ont fait sortir l'un et l'autre et sont eux-mêmes sortis. Tandis qu'ils étoient dans la maison , ils ont tiré deux coups de fusil très-près de moy et ont tué notre chien. J'ajoute que j'ai cru reconnoître dans le nombre de ces scélérats , pour l'avoir vu plusieurs fois, un individu, habillé d'une carmagnole grise , la tête ceinte d'un mouchoir, extrêmement louche, de la taille de cinq pieds au plus , âgé d'environ vingt à vingt-cinq ans. En se retirant, un de ces brigands a crié plusieurs fois : Vive le Roy! »
Ripert , Jean-Pierre, guichetier (interr. 3 ventôse) :
« J'étois chez le citoyen Sauvage , boulanger, et je ne rentrai à la maison de justice qu'au bruit des premiers coups de fusil, et j'aperçus un des brigands qui tenoit la bayonnette au corps du concierge. J'ai voulu le secourir; au même instant, un autre des scélérats dit en parlant de moy : Tue-moy ce bougre-là. Dans le moment , je reçus un
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coup de bayonnette dans la hanche gauche ; un autre brigand me porta plusieurs coups de crosse dans le bas-ventre. Je me débarrassai d'eux, et au même instant ils me lâchèrent plusieurs coups de feu , dont heureusement je ne fus pas atteint. Je me sauvai dans le cabinet à côté de la geôle , Je mis le verrouil; alors la fille du concierge me dit à travers la porte : Ripert, ouvre^ la porte ; voulez-vous nous faire tous assassiner, et effectivement je l'ouvris. Alors je me couchai sous la table et je vis passer plusieurs des brigands , dont l'un tenoit à la main les clefs de l'intérieur. Ils montèrent à la chambre de DuYalj je ne sais s'ils allèrent au cachot de Destouches. »
Cette dernière partie de la déclaration de Ripert est d'autant plus importante, que Gallot , le concierge , fut obligé de convenir que , par suite d'une incurie inexplicable , Destouches , la nuit de l'enlèvement, devait se trouver dans la chambre de Duval :
'( Je crois bien , répondit-il au magistrat
du Chevalier Destouches. 91
instructeur, que Destouches étoit à son cachot; je ne pourrois pourtant pas dire qu'au moment de son enlèvement il n'ait pas été dans la chambre de Duval. »
Il ajouta plus tard : « Je conviens malheureusement que ce soir-là il pouvoit y être resté comme cela luy étoit quelquefois arrivé. Il eût été dans son cachot , au lieu d'être dans la chambre de Duval, les brigands l'auroient néanmoins enlevé, d'après leur nombre et les mesures qu'ils avoient prises. »
Nous connaissons maintenant , non-seulement d'après les rapports des diverses autorités , mais encore d'après les principaux témoins oculaires , l'ensemble des faits qui s'accomplirent dans la nuit du 21 au 22 pluviôse. Une déposition choisie entre beaucoup d'autres va nous indiquer les mesures d'ordre prises par les conjurés et la physionomie des rues de Coutances au moment oîi s'opérait l'enlèvement ; c'est celle de M. Nicolas Fremin, âgé de cinquante-quatre ans, vivant de son bien et demeurant à Coutances. Elle porte le n° 5 du procès-verbal d'enquête :
« Je déclare que le 21 de ce mois, vers neuf heures un quart du soir, sortant de la municipalité, où j'avois travaillé comme membre de la commission, nommée par l'administration centrale , pour luy présenter des observations sur les arts , l'agriculture et la navigation intérieure du département , lorsque je fus au portail de la ci-devant cathédrale, j'entendis beaucoup de bruit et des cris à la prison. Je criai aussitôt, à plusieurs reprises : A la garde I II partit surle-champ plusieurs coups de feu , tant de la prison que du corps-de-garde , qui est visà-vis. J'avançois toujours en criant : A la garde , lorsque le citoyen Leloutre et sa femme sortirent de leur boutique ; alors il partit de nouveaux coups de feu que je crus dirigés sur moy , parce que la lanterne que je portois indiquoit celuy qui crioit : A la garde. Je me jetai dans la boutique du citoyen Leloutre, où je ne fus pas plutôt que j'entendis une nouvelle décharge et des cris de : Justice , vive le Roy et un bruit semblable à celuy des fers que l'on traîne
du Chevalier Destouches. 93
sur le pavé. Je ne doutai point que la prison eût été forcée par des scélérats , et comme mon chemin , pour retourner de la municipalité chez moi est de passer devant la prison , j'eus peur que ma famille ne fût extrêmement alarmée lorsqu'elle apprendroit cet attentat et qu'elle ne me verroit pas de retour. Je témoignai donc le désir de retourner chez moy. Le citoyen Voisin, ferblantier, qui s'étoit trouvé en même temps que moy chez le citoyen Leloutre , me dit qu'il ne consentiroit jamais à me laisser aller seul. En effet, il m'accompagna, quoiqu'il fût sans armes ainsy que moy. Nous vîmes plusieurs citoyens armés qui se rendoient à la prison. Le passage de la" rue d'Yvetot nous semblant libre , nous passâmes par cette rue et entrâmes dans celle des Cohues. Après que nous eûmes passé la porte du citoyen Bonté, une voix forte nous cria d'assez loin : Qui vive ? Je répondis : Citoyen. — Qu'appelles-tu , jeanfoutre , Citoyen ? — Oui , répartis-je, Citoyen, et le citoyen Voisin ajouta : Républicain si vous voule:{. Alors la
94 Procès et Enlèvement
même voix nous cria : Approche^, scélérats. Nous avançâmes et nous nous trouvâmes entourés d'une troupe de douze ou quinze brigands. L'un d'eux nous demanda nos noms. Nous les luy dîmes. Alors celuy qui nous avait parlé m'arracha ma lanterne et nous examina rapidement de la tête aux pieds, et me dit ensuite, en me la rendant : Allons, passe^ ; mais, sacrédié , si vous ne voule^ pas être fusillés , quand on vous criera : Qui rive, réponde^ : Justice. Nous profitâmes , sans rien répondre , de la liberté qu'ils nous donnèrent et je me rendis chez moi, avec le citoyen Voisin. J'observe que l'individu qui me parla m'est tout à fait inconnu; il me parut avoir la barbe noire, il était armé d'une carabine , vêtu en carmagnole, sans pouvoir dire de quelle couleur, w
Cette déposition , confirmée par le témoignage du ferblantier Voisin et de Félicité Marguerite, femme du sieur Delalandc Loisy, en nous indiquant le mot de passe — des partisans, — nous fait connaître en même
du Chevalier Destouches. g5
temps qu'ils occupèrent militairement les abords de la rue du Siège quelques instants après l'enlèvement des prisonniers.
Il n'était pas deux heures du matin, que tous avaient quitté Coutances, laissant les soldats de la garnison se livrer à de vaines démonstrations , et les administrations municipale et judiciaire procéder à des enquêtes et à des recherches de tout genre. Ces informations minutieuses révélèrent tout d'abord que l'enlèvement des prisonniers avait amené la mort du grenadier Faluel et du lieutenant Rochemur du côté des républicains , d'un individu inconnu du côté des royalistes. — Les blessés étaient , parmi les premiers , un sieur Joubert (i); le maréchal des logis de
(i) Dès le commencement de cette catastrophe, nous nous rendîmes à la prison avec le commissaire du Directoire, le juge de paix, et presque tous les fonctionnaires publics. Un des nôtres, le sieur Joubert, y a reçu une large blessure.
(Lettre du 2.i pluviôse. Cf. Q.uénault , Recherches historiques et archéologiques sur la Basse-Normandie, p. 102).
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gendarmerie. Le Roux; le concierge de la maison d'arrêt, Gallot, et le guichetier Ripert. Les assaillants devaient aussi en compter au moins deux; l'un frappé d'un coup de sabre par le maréchal des logis de gendarmerie , l'autre atteint d'un coup de feu dans la rue du Siège et relevé aussitôt après par ses camarades , sous les yeux du citoyen Pierre-Jean Pignard, homme de loi à Coutances.
Retrouver la trace de ces bandits , rechercher s'ils avaient des complices , tel fut le double problème que se posa tout d'abord l'instruction. Sur ces deux points , elle n'arriva à rien de précis et de décisif. — Que beaucoup de personnes dans la ville de Coutances eussent pris intérêt à Destouches , la chose était notoire , mais la connivence effective de tous ces suspects à l'enlèvement opéré ne reposait sur aucun indice digne d'arrêter les regards de la justice.
On recueillit une infinité de commérages et de propos hasardés, mais rien qui pût indiquer où et comment s'était formé le
du Chevalier Destouches. 97
complot, ni les personnes qui y avaient pris part. — Les sieurs Hocquet , Pierre-Joseph Marchand, et Thomas Navarre, charpentier, racontèrent, comme le tenant d'un sieur François Le Blond, que le 21, dans la journée, celui-ci avait entendu des jeunes gens s'écrier : « Il va venir ce soir une quaran- '< taine des camarades de celui qui a vendu « Granville. » — Le propos , dans ces termes, avait une certaine gravité, mais Le Blond, qui fut appelé à son tour , le raconta autrement : « J'ai entendu dire, déclara-t-il , à « deux jeunes gens de l'âge de quinze ans, « que je ne connois pas : On a condamné c( à Coutances deux femmes à mort , il 2 y en a une qui ne le mérite pas : ils 'i dirent aussi qu'il alloit aussi arriver à « Coutances , le même soir , trente ou qua- « rante associés de Destouches qu'on amenoit « en prison. »
Quelques personnes dénonçaient comme ayant pu être mêlé à cette affaire le citoyen Sauvage , homme de loi , défenseur de Destouches. Il fut établi par François-Edouard
98 Procès et Enlèvement
Le Roux qu'il était à St-Lo , à l'auberge du
Soleil-Levant, le 22, à sept heures du matin. D'autres avaient signalé l'entrée en ville, dès le 20 pluviôse, du citoyen Clément, de Granville. La déposition de Benoist fit connaître que cette indication était erronée, et que le citoyen Clément n'était pas l'individu qu'il avait vu passer à la Croix-Quillard le jour précédemment indiqué. Il resta néanmoins établi qu'un sieur Pigeon-Vierville, dont les opinions inspiraient peu de confiance, était arrivé sur la place de la cathédrale aux premiers coups de fusil , et que le 3 pluviôse , les citoyennes Dry et Clément des Maisons avaient loué, soi-disant pour compter avec de prétendus fermiers , une chambre n'ayant pour tout mobilier qu'un lit et une table, aux époux Jean-Baptiste Dottet. Ces dames restèrent à Coutances trois jours et reçurent la visite des citoyens Charpentier et Varin. L'information ne produisit rien de plus. — Elle n'arriva pas davantage à faire connaître le lieu de la retraite de Destouches , mais elle révéla
du Chevalier Destouches. 9g
certaines particularités qui ne sont pas dépourvues d'intérêt.
A leur sortie de la ville, les brigands pénétrèrent dans l'écurie des époux Tesson, fermiers à St-Nicolas de Coutances, et s'emparèrent d'un cheval sur lequel ils placèrent les prisonniers. Leur but n'était pas de s'approprier définitivement cet animal ; car, dès le 25, un billet anonyme prévenait le propriétaire que le cheval en question se trouvait chez le sieur Augustin Fris, fermier de la terre de La Bouverie, commune de Périers, où il alla effectivement le réclamer.
L'attaque de la prison. dut avoir lieu un peu avant dix heures du soir. Or , deux ou trois heures après , des habitants de St- Sauveur-Lendelin rencontrèrent toute la bande au milieu de laquelle se trouvaient les deux condamnés, placés sur le même cheval. La déposition de Jean Rachinel , âgé de quarante ans , cultivateur et ci-devant secrétaire de l'administration de St-Sauveur- Lendelin , mérite d'être recueillie :
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a Je déclare j dit-il , que le 22 pluviôse, sur les midy. Je fis rencontre de l'agent municipal de notre commune, qui me dit qu'on venoit de luy annoncer qu'il avoit passé par la commune des gens armés. Je ne sais si ce rapport est exact, ajouta-t-il; il seroit bon de prendre des renseignements. Nous allâmes luy et moy, à la ferme des Marres, chez le citoyen Jacques Rachinel, où nous trouvâmes Gilles Rachinel, son fils, et son domestique, qui nous dirent qu'en revenant de porter un tonneau de cidre, ils avoient rencontré, sur la place nommée la Volée-des-Marres , quinze ou vingt hommes du nombre desquels deux étoient montés sur le même cheval. L'un parut avoir un manteau , l'autre étoit habillé en blanc , un bonnet de coton à la tête. A peu de distance de là, les citoyens Gilles Rachinel et son domestique sortirent pour voir la marche de ces hommes ; ils remarquèrent qu'ils allèrent du côté de La Salmonnerie. Le citoyen Rachinel dit à son domestique : Honte , on diroit qu'ils traîneroient une lierre de fer. J 'observe que ces hommes ar-
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mes, en passant auprès des citoyens Rachinel et son domestique, demandèrent à ce dernier si on disoit des messes dans la commune, s'il y avoit des prestres ; on leur répondit que non. '< De là , nous allâmes chez le citoyen Thomas Laisné , où nous trouvâmes son fils Jean , qui nous dit qu'il avoit également rencontré des hommes armés du nombre desquels il y en avoit un qui étoit très-grand; il avoit un fusil avec sa bayonnette, il avoit un bonnet de poil ou un casque , il étoit à peu près minuit. Ces hommes armés demandèrent audit Jean Laisné qui il étoit, il se nomma ; ils lui demandèrent ensuite si l'on disoit des messes dans la commune , il répondit que non ; ils lui demandèrent s'il connoissoit M"»® de Coudeville, il répondit que ouy, mais qu'elle n'étoit pas de la commune. Ledit Jean Laisné voulut forcer le pas , disant qu'il falloit qu'il suivit son harnois qui étoit en avant ; ils s'y opposèrent et suivirent leur route ensemble jusqu'au village de La Salmonnerie , où ledit Laisné rattrapa son harnois.
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« L'agent et moi, curieux de savoir quelle route ils avoient prise, nous allâmes sur la vieille route du Pont-1'Abbé et nous remarquâmes qu'ils avoient suivi le grand vieux chemin qui rend au Pont-1'Abbé. »
Ce fut là le dernier renseignement que put obtenir le directeur du jury. Beaucoup plus tard , on apprit que les évadés et leur escorte avaient gagné la commune de Ferrières, près St-Hilaire-du-Harcouet. Après y avoir séjourné quelque temps , Destouches réussit à passer à Jersey ; son compagnon Blouin- Duval vécut dans le pays, sous un faux nom, et put se soustraire à toutes les recherches.
Cet enlèvement, exécuté à force ouverte dans une ville populeuse, aux cris de : Vive le Roi, Vive Auguste, Vivent les chasseurs
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du Roi , plongea l'administration de la ville et du département dans une stupeur impossible à décrire. La déconsidération absolue dans laquelle était tombé le gouvernement , l'indifférence ou l'hostilité de l'opinion à son égard et l'attente générale d'un nouvel ordre de choses expliquent la vivacité des impressions ressenties en ce moment par les agents officiels du pouvoir. La correspondance très-aigre échangée entre la municipalité de Coutances et les administrateurs du district jette sur cette disposition d'esprit une lumière significative.
Dès leur première lettre , après avoir fait connaître que les brigands étaient de soixantedix à quatre-vingts hommes , divisés en plusieurs bandes , les administrateurs de la commune se plaignirent amèrement qu'on leur eût enlevé, huit jours auparavant, leurs armes et leurs munitions pour les expédier sur un autre point du département.
L'administration centrale répondit à cette lettre attristée par un arrêté qui mettait en
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suspicion la conduite des habitants de Coutances et de la municipalité. — Elle adressait en outre, dès le lendemain 24 pluviôse, la dépêche suivante au ministre de l'intérieur :
« Citoyen Ministre,
« Un jeune conspirateur, nommé Destouches , originaire de la commune de Granville , étoit renfermé dans la maison de justice du tribunal criminel de ce département; il avoit été condamné à mort, il s'étoit pourvu en cassation, le jugement venoit d'être confirmé , il alloit enfin subir la peine qu'il avoit méritée. Une horde de brigands, le 21 de ce mois, à neuf heures du soir, au milieu d'une commune populeuse (la commune de Coutances), a investi la maison de justice et a enlevé de vive force Destouches et un autre contre-révolutionnaire qui venoit d'être condamné à 22 ans de fers.
« Vous trouverez, citoyen Ministre, les
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détails de cet attentat dans la copie ci-jointe de la lettre de l'administration municipale de Coutances.
« Il falloit que Destouches fût un homme précieux à son parti ; car , renfermé d'abord dans la maison d'arrêt d'Avranches , cette maison a été incendiée , et tout nous fait supposer que c'étoit pour l'enlever qu'on avoit employé la torche.
<c Nous avons été informés qu'on avoit tenté de corrompre les membres du jury de jugement , mais ils avoient été choisis parmi des républicains incorruptibles, et tous les efforts ont été inutiles.
a Ce que l'intrigue n'avoit pu obtenir , l'audace l'a entrepris, Destouches et un autre scélérat de son espèce ont été enlevés , et en ce moment , les recherches et les perquisitions les plus exactes n'ont encore rien produit; mais la lâcheté ou la simple négligence sera punie. Nous sommes occupés à recueillir des renseignements sur la conduite des administrateurs municipaux, des chefs de la force armée , des gendarmes , militaires et gardes
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nationaux; nous provoquerons l'application des peines avec inflexibilité.
a Nous sommes loin de nous alarmer de cet excès d'audace ; mais nous ne nous dissimulons pas que , sans un supplément de forces 5 il y a d'autres malheurs à craindre ; il ne faut que considérer notre position pour nous donner des forces ; nous sommes cernés par l'Anglois , qui ne cesse de vomir sur nos côtes des meurtriers et des incendiaires ; combien n'est-il pas important de faire filer des forces dans nos places !
« Veuillez, citoyen Ministre, concourir aux moyens qui doivent nous garantir des coups qu'on nous prépare. »
(Suivent les signatures. )
L'administration municipale , directement incriminée par le commissaire du directoire exécutif du département , se défendit avec une extrême animation. Au milieu de toutes ces dépêches échangées de part et d'autre, nous ne voulons en retenir qu'une seule. Elle porte la date du 26 pluviôse , et sa
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rédaction est empreinte d'une décision trèscaractéristique.
« 26 Pluviôse an VII.
« Aux citoyens administrateurs du directoire du département.
<i Citoyens, nous vous transmettons cijoint copie du procès-verbal que le juge de paix a rédigé de concert avec nous ; vous verrez à sa lecture que , loin de nous attendre à recevoir des reproches de votre part , nous devions , au contraire , attendre des éloges , tant sur le zèle, le courage et l'activité de nos concitoyens , de la garnison et de la gendarmerie , que sur notre conduite particulière ; nous ne concevons pas comment vous pouvez dire qu'une poignée de brigands ont exécuté impérieusement leur projet au milieu d'une commune nombreuse. Le procès-verbal et le rapport que nous avons déjà fait vous prouvent qu'un de ces brigands
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a été tué sur la place et que plusieurs autres ont été blessés.
« Vous nous dites aussi que si nos concitoyens se fussent armés au premier signal, etc.. . La mort du brigand tué , au moment oïl ils enlevoient Destouches et Duval, prouve que déjà nous étions sur la place, ainsi que plusieurs citoyens. Quelques-uns furent même blessés dans le moment ; mais , nous vous l'avons déjà dit, l'attaque et l'enlèvement ont été opérés en quatre ou cinq minutes. Nous rendons , ainsi que vous , hommage au généreux dévouement et au courage du citoyen Le Roux , maréchal des logis de la gendarmerie, mais il n'est pas le seul qui se soit signalé. Tous les citoyens armés ont concouru , ainsi que lui , à repousser les brigands lorsqu'ils revinrent à la charge pour enlever le cadavre de celui qui avoit été tué et qu'ils furent obligés de laisser.
« Vous témoignez votre surprise de ce que les brigands soient entrés dans notre commune sans avoir été arrêtés ; si vous con-
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noissiez mieux sa position , vous sauriez qu'elle est ouverte de tous côtés et que deux cents hommes ne seroient pas dans le cas d'en garder les issues. Les brigands sont entrés par une petite venelle ; ils n'ont traversé tout au plus que la distance d'une portée de fusil et sont arrivés à la prison par la rue du Siège , dont la moitié n'est pas habitée.
« Vous nous dites aussi que, quand on manque de munitions, on a des bayonnettes ; nous sommes infiniment surpris de ce raisonnement. Vous savez ce que c'est que la garde nationale. Quand elle a entendu le tocsin , la plupart ont cru que c'étoit le feu et sont arrivés sans armes , les autres sont venus en armes; mais comrnent voulez-vous qu'on se servît de la bayonnette au milieu d'une nuit très-obscure ? C'eût été le moyen de se poignarder les uns les autres, de répandre la désolation et la mort dans notre cité ; au reste , citoyens , vous avez été témoins , dans la commune où vous résidez , de l'évasion de neuf détenus; vous avez vu ce qu'on y a fait , les circonstances n'étoient
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pas , à beaucoup près , aussi affreuses que celles qui ont eu lieu ici.
« Vous nous demandez aussi s'il ne restoit pas assez de munitions pour vaincre quelques brigands. Non , citoyens , il ne nous restoit pas une seule cartouche. Ce que vous qualifiez de quelques brigands étoit , d'après les renseignements que nous nous sommes procurés , depuis cent à cent cinquante hommes (i). »
Malgré l'ardeur de cette riposte , l'administration départementale ne fut pas convaincue. Des poursuites furent ordonnées contre le chef de poste, Perrié, contre Thérèse Gallot, contre Jean-Baptiste Gallot et Jean- Pierre Ripert. Les deux premiers furent presque immédiatement mis hors de cause; quant au concierge et au guichetier , qui avaient été, en définitive, blessés assez grièvement à leur poste , ils furent acquittés par
(i) Recherches historiques et archéologiques sur la Basse-Normandie, par M. Qucnault, p. ii5.
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le tribunal criminel le 1 6 germinal an VII. La ville de Coutances n'en resta pas moins l'objet d'une véritable suspicion ; et , pour la punir , elle fut placée sous le régime de l'état de siège. Cette mesure fut rapportée sur la demande des députés de la Manche , le 22 ventôse. Du reste , le commandant Jubéj sous les ordres duquel se trouvaient les garde-côtes envoyés à Coutances en cette occasion , avait fait tous ses efforts pour adoucir ce que les ordres qu'il était chargé d'exécuter présentaient de vexatoire et d'humiliant.
Sous l'Empire , le silence se fit peu à peu sur cet événement singulier , et le nom des personnes qui y avaient pris part ne fut guère connu en dehors d'un petit cercle d'amis et de coreligionnaires politiques.-
L'empereur aimait peu que l'on rappelât les souvenirs irritants des guerres civiles, et , dans la Manche, les chefs de l'administration se conformèrent généralement aux inspirations de cette politique de réorganisation , d'apaisement et d'oubli; aussi, au bout de quelques années , tandis que le commissaire du directoire exécutif du département devenait préfet des Ardennes et le président du tribunal criminel président de chambre à la cour impériale de Caen, plusieurs des royalistes compromis plus ou moins gravement dans l'affaire de l'enlèvement de Destouches arrivaient sans difficulté à des grades supérieurs dans l'armée.
Avec le retour des Bourbons, l'attention se porta avec plus d'ardeur sur les faits qui avaient signalé les diverses périodes de la guerre civile dans les départements de l'ouest. Ce ne fut pourtant qu'en 1825 que toutes les obscurités qui entouraient cette mystérieuse affaire furent dissipées , et qu'une pièce officielle fit connaître les noms des personnes qui avaient pris part à cette audacieuse ex-
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pédition. Ce document, qui porte la signature de tous les députés de la Manche , est à la date du 14 février :
A Son Excellence le Ministre de la guerre.
" Monseigneur,
« Permettez que les députés de la Manche aient l'honneur de rappeler à Votre Excellence un fait d'armes mémorable qui est jusqu'ici resté dans l'oubli , quoiqu'il honore également le département de la Manche et l'armée royale et catholique de Basse- Normandie, commandée par le brave et malheureux comte de Frotté.
'( Deux royalistes avaient été pris (Messieurs Destouches et Blouin-Duval) et condamnés l'un à la peine capitale et l'autre à vingt-deux ans de réclusion. Ils se trouvaient détenus et enchaînés dans la prison de Coutances , où l'on avait fait venir douze cents hommes de garnison. M. Destouches devait
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subir l'exécution de son jugement le 20 février 1799 , lorsque seize braves de l'armée de Frotté prirent la noble résolution de délivrer leurs deux camarades , ce qui fut exécuté dans la nuit du 19 au 20; mais les libérateurs , dont deux furent blessés, eurent le malheur de perdre dans leur expédition le chevalier de Coulonges, qui fut tué , ce qui justifia le pressentiment qu'il avait majiifesté d'avance et qui ne Tavait pas empêché , malgré les instances de ses camarades, de vouloir partager leurs dangers. Ces braves éprouvèrent même , après le succès le plus étonnant, un très-grand embarras, parce qu'ils furent obligés de porter les deux prisonniers jusqu'à ce qu'ils pussent trouver un maréchal courageux et discret qui voulut bien se charger de briser leurs chaînes.
<i Nous croyons, Monseigneur, devoir présenter aux bontés du Roi, à la justice de Votre Excellence et à l'admiration de la France entière les noms de ces intrépides royalistes. Ce sont :
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