‹ Le Chevalier Destouches, son procès et son enlèvementChapitre 8 sur 10 · MM · texte numérisé non relu

MM

'( r. Le Mouzin de Saint-Germain , commandant de l'expédition.

« 2. De La Mariouze.

« 3. Le Poittevin de La Coloftibe. - ' -

« 4. FineL : - - • -r

'( 5. Boudier de La Valeinerie.

« 6. De La Chapelle du Buisson.

« 7. Le chevalier de Coulonges (qui fut tué).

'( 8. De Campion-Buisson.

Tous huit officiers.

« 9. Le Planquois Roger i frères ,

'( 10. Le Planquois Georges ) de Gorges.

'( II. Le Gastelois François de Vesly.

« 12. Banque François ) frères,

'( i3. Banque Robert ) de Gerville.

« 14. Digne Georges de Lastelle.

'< i5. Le Basnier Jean de Laune.

« 16. Pothier Saint- André de Bohon,

« Nous espérons. Monseigneur, que dans le cas où quelques-uns d'entre eux auraient

1 1 6 Procès et Enlèvement

été oubliés jusqu'ici , il nous suffit de mettre sous les yeux de Votre Excellence ce trait de bravoure et de dévouement pour faire participer aux grâces du Roi , soit ces braves s'ils existent, soit leurs femmes ou leurs enfants, et nous avons l'honneur de vous les recommander avec le plus vif intérêt.

« Agréez , Monseigneur , l'assurance de la très-haute considération avec laquelle nous avons l'honneur d'être de Votre Excellence les très-humbles serviteurs ,

« Les Députés de la Manche :

« Balison , Regnouf , C'"-' du Manoir , O^^ DE Kergorlay , V*s DE Chantereyne , Le Joly de Villiers (i). »

A la date du 4 mai , une lettre écrite au

(i) Cf. Détails historiques concernant deux officiers de l'armée royale, par M. X... — Deschamps du Manoir, Journal d'Avr anches, n»» des 4 janvier t863, 3 et 17 avril 1864. — Le Héricher, Avranchin monumental et historique, t. III, p. 1 14.

du Chevalier Destouches. 1 17

nom du Ministre de la guerre, par le V^ de Meaux, directeur, secrétaire général, informait les pétitionnaires , que les seize anciens militaires de l'armée royale de Basse-Normandie, dont il était question , leurs veuves ou orphelins se trouvaient dans les cas prévus par les ordonnances du 29 décembre 1824, et 3 mars 1825 , et devaient, en conséquence, s'adresser à la commission du département de l'Orne , chargée de dresser , pour la région , un projet de répartition.

Il ne semble pas que cette invitation ait été portée immédiatement à la connaissance des intéressés , car le 3 juillet de la même année, le sous-préfet de Coutances dut s'adresser aux maires de plusieurs communes de son arrondissement dans les termes suivants :

0 Monsieur,

« Son Excellence le Ministre de la guerre a fait remarquer à M. le Préfet que les braves

1 1 8 Procès et Enlèvement

auteurs du glorieux fait d'armes qui a eu lieu à Coutances le 20 février 1799 (l'enlèvement de MM. Destouches et Blouin dit Duval), sont admis aux bienfaits du Roi s'ils existent, et que la même faveur, s'ils sont décédés , est accordée à leurs femmes et à leurs enfants , et que les ordonnances royales des 29 décembre 1824 et 3 mars 1825 leur étaient appliquables.

« M. le Préfet me fait remarquer, parle courrier de ce jour, qu'aucune des pièces relatives aux armées de l'ouest , déposées dans les bureaux, n'annoncent que ces Messieurs se soient présentés pour participer aux secours qui ont été accordés, et il me charge de les prévenir qu'ils n'ont pas un instant à perdre pour faire leur réclamation et la faire passer à la commission départementale de l'Orne, qui se réunira le 12 août, pour statuer sur les demandes qui lui seront parvenues. Je vous prie , en conséquence , Monsieur, de donner connaissance de cette lettre, aussitôt qu'elle vous sera pai"venue, à MM. Banque j et de leur communiquer

du Chevalier Destouches. i ig

la circulaire du 28 juin dernier, inse'rée au Mémorial administratif.

« Je compte sur votre zèle et sur votre empressement dans cette circonstance , et je vous renouvelle l'assurance de ma considération la plus distingue'e.

« Signé : Pacquet , sous-pre'fet de Coutances , chevalier de la Légion d'Honneur. ^>

Cet appel fut enfin entendu, et sept personnes se décidèrent à faire parvenir leurs réclamations à la commission départementale (i) : c'étaient les nommés La Banque ( François-Biaise ) , sergent ; La Banque

(!) Elle était ainsi composée : Seguier, préfet • vicomte de Maucomble , maréchal de camp; Le' Cauchois-Feraud, sous-intendant ; Le Chandelliér de Pierreville , propriétaire à Mortagne ; Achard des Hautes-Noes, entreposeur des tabacs, ancien capitaine des armées royales.

Plus tard, M. de Pierreville fat remplacé par le marquis de Puysaye, et le comte de Doynel, maire de Torchamp, fut adjoint à la commission.

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(Robert-Jean- Antoine) 5 caporal, demeurant à Gerville ; Le Planquois (Roger-Cyr) , sergent-major ; Le Planquois (Jean-François) , soldat, demeurant tous deux à Gorges; Digne (Georges), soldat, demeurant à Lastelle; Le Gastelois ( François-Archange-Joseph ) , demeurant à Vesly. Les dossiers, conservés aux archives de l'Orne (n°^ 1 66 , 167, 168, 169, 170 , 171 ) et dont je dois la communication à l'obligeance de M. Desulis, se composent simplement de la lettre d'avis du sous-préfet au maire de la commune habitée par le réclamant, de son acte de naissance et du certificat délivré par M. de Saint-Germain , constatant qu'il avait pris part à l'expédition. Nous croyons qu'il suffit d'emprunter à l'un des dossiers le texte de ce document.

N° 171. Armée royale de Normandie.

a Nous soussigné, Le Mouzin de Saint- Germain (Jean-Baptiste), lieutenant-colonel d'infanterie, chevalier de l'ordre royal et

du Chevalier Destouches. 121

militaire de St-Louis, ancien chef de division au département de la Manche , certifions à qui il appartiendra que le nommé La Banque (Robert-Jean-Antoine) , a constamment servi dans notre division en qualité de caporal, et qu'il faisait partie des dix-huit hommes composant le détachement qui , sous nos ordres, enleva, le 20 février 1799, des prisons de la ville de Coutances, MM. Destouches et Blouin dit Duval, deux royalistes qui, en cette qualité, étaient condamnés à mort , et que c'est avec toute justice qu'il se présente pour participer aux grâces que Sa Majesté daigne accorder à ses fidèles sujets , dont il n'a jamais cessé de faire partie. En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat pour servir et valoir ce que de raison.

« Fait à Marchezieux, le 12 août 1825.

« Signé : Le Mouzin de St-Germain. »

Ces pétitions , ces ordonnances royales et ces certificats aboutirent, en définitive, à un assez piètre résultat. Les frères La Banque

1 24 Procès et Enlèvement

heureux, l'exposition du corps dans un lieu public et la rédaction de son signalement exact par des hommes de l'art. Ces investigations rigoureuses n'amenèrent aucun résultat, et, dès le 9 ventôse, les membres de la municipalité de Coutances informaient les administrateurs du département que leurs instructions avaient été ponctuellement exécutées , mais que le prétendu Mouchel d'Alleaume n'avait pas été reconnu.

Coutances, 9 ventôse an VII.

« Citoyens,

'( Conformément à votre circulaire du 3o pluviôse dernier, nous avons fait exhumer le cadavre du brigand trouvé mort près de la maison de justice de cette commune le 21 du même mois ; il a été exposé deux jours entiers au conspect du peuple ; il ne nous est parvenu aucun renseignement sur lui.

« Salut et fraternité. »

(Suivent les signatures.)

du Chevalier Destouches. i25

Le nom du chevalier de Coulonges, qui apparaît dans la pétition de 1825, resta longtemps ignoré, même de ses coreligionnaires politiques. Des raisons de prudence commandèrent , pendant de nombreuses années, un silence absolu à cet égard. Ce qui semblait certain, c'est que le jeune brigand (i), tombé les armes à la main appartenait à la caste nobiliaire et était étranger au pays. — Dans l'existence de coups de main , de surprises et de dangers qu'il avait adoptée, le chevalier, on le savait encore, avait rencontré une de ces affections profondes qui consolent de bien des mécomptes et que l'on ne croit jamais payer par trop de sacrifices. C'est au milieu de ces enchantements de la passion satisfaite, que fut décidée l'expédition de Coutances et qu'il fut désigné pour y prendre part. Par l'effet d'un de ces pressentiments étranges , qu'explique peut être l'excès du bonheur, il manifesta à tous ses amis la conviction pro-

(i) Désigné dans le roman de d'Aurevilly sous le nom de guerre de M. Jacques.

1 24 Procès et Enlèvement

heureux, l'exposition du corps dans un lieu public et la rédaction de son signalement exact par des hommes de l'art. Ces investigations rigoureuses n'amenèrent aucun résultat, et, dès le 9 ventôse, les membres de la municipalité de Coutances informaient les administrateurs du département que leurs instructions avaient été ponctuellement exécutées , mais que le prétendu Mouchel d'Alleaume n'avait pas été reconnu.

Coutances, 9 ventôse an VII.

« Citoyens,

« Conformément à votre circulaire du 3o pluviôse dernier, nous avons fait exhumer le cadavre du brigand trouvé mort près de la maison de justice de cette commune le 21 du même mois ; il a été exposé deux jours entiers au conspect du peuple ; il ne nous est parvenu aucun renseignement sur lui.

<i Salut et fraternité. »

(Suivent les signatures.)

du Chevalier Destouches. i25

Le nom du chevalier de Coulonges, qui apparaît dans la pétition de 1825, resta longtemps ignoré, même de ses coreligionnaires politiques. Des raisons de prudence commandèrent , pendant de nombreuses années, un silence absolu à cet égard. Ce qui semblait certain, c'est que le jeune brigand (i), tombé les armes à la main appartenait à la caste nobiliaire et était étranger au pays. — Dans l'existence de coups de main , de surprises et de dangers qu'il avait adoptée, le chevalier, on le savait encore, avait rencontré une de ces affections profondes qui consolent de bien des mécomptes et que l'on ne croit jamais payer par trop de sacrifices. C'est au milieu de ces enchantements de la passion satisfaite, que fut décidée l'expédition de Coutances et qu'il fut désigné pour y prendre part. Par l'effet d'un de ces pressentiments étranges , qu'explique peut être l'excès du bonheur, il manifesta à tous ses amis la conviction pro-

(i) Désigné dans le roman de d'Aurevilly sous le nom de guerre de M. Jacques.

126 Procès et Enlèvement

fonde qu'il ne reviendrait pas , mais comme cet amoureux était avant tout un soldat, il se dégagea sans hésitation de ces liens adorés et prit résolument , avec ses camarades , le 19 février, la route de Coutances. On sait comment ses sombres prévisions se réalisèrent. La pétition des Députés de la Manche mentionne et les pressentiments étranges du chevalier de Coulonges et son héroïque détermination. Elle ne nous fait pas connaître le nom de cette inconnue, dont l'affection l'avait si profondément bouleversé. Ce silence, après tout , est dans l'ordre : les femmes, qui jouent souvent un si grand rôle dans la vie, tiennent en général peu de place dans les documents officiels.

La mort de M. de Coulonges n'en constitue pas moins l'épisode le plus attachant de l'expédition. D'Aurevilly l'a bien compris , et il n'a pas hésité à concentrer sur la tête à^Aimée de Spens, la fiancée imaginaire de M. Jacques, l'intérêt principal de son roman.

du Chevalier Destouches. 127

Nous ignorons absolument ce que devint Blouin dit Duval , plus connu sous le nom de guerre de Crocro. Quant à Destouches , après avoir séjourné quelque temps à Jersey, il se réfugia en Angleterre, et fatigua de ses demandes les agents des princes. Malheureusement des déceptions d'amour-propre et d'ambition achevèrent bientôt de ruiner une intelligence déjà troublée par les émotions que , dans la prison de Coutances , elle avait subies.

Dès 1806, le hardi conspirateur dut être placé en Angleterre dans une maison de santé. Sa pension fort élevée fut constamment payée, d'abord par les agents des princes , et après la Restauration , par l'Ambassade de France jusqu'à 1823 , époque à laquelle Destouches rentra en France. A cette date, il paraissait guéri , mais cette amélioration ne

128 Procès et Enlèvement

fut que passagère , et , à la suite d'actes de violence répétés , sa famille se trouva dans la nécessité de le placer à Caen dans l'asile du Bon-Sauveur. Ce fut là que l'auteur de la Vieille Maîtresse et des Diaboliques le vit au mois de septembre i856. Il y était entré plus de vingt ans auparavant , le 26 octobre 1826.

Dans un volume intitulé Mémorandum , imprimé à très-petit nombre par les soins de Trébutien et devenu aujourd'hui à peu près introuvable , d'Aurevilly a consigné en ces termes l'impression que ce personnage lui avait laissée :

(( Enfin , vu mon héros , celui pour lequel j'étais venu exclusivement au Bon-Sauveur. Il était assis sur un banc de pierre j sous l'arcade d'une galerie qui donne à la maison du Bon- Sauveur des airs d'ancien cloître. Le docteur V... est venu à lui en l'appelant par son nom , il s'est alors levé de sa place , nous a salués très-poliment , et le docteur a voulu, en restant à lui parler, me montrer ce qu'était devenue cette tête échappée aux

du Chevalier Destoiiches. 129

coups de fusil et pour laquelle la balle d'un Bleu vaudrait mieux actuellement que la vie (i)... Destouches est complètement fou, mais il est trop organiquement fort pour être idiot. Il était vêtu d'une grande veste d'une espèce d'alpaga brun , une veste dans le genre et la forme de celle des matelots , le pantalon large de la même étoffe, la cravatte bleu clair et il avait une casquette , tout cela trèspropre; oui, un matelot à terre à son dimanche : voilà sa mise et sa tournure. La figure est tannée , mais vermeille. La figure de cet homme , tempérament sanguin , nuancé de bile, est jeune encore, malgré son âge. Le visage est étroit, mais assez régulier, le nez en bec d'oiseau de proie , ce qui lui reste de cheveux est blanc, nulle distinction que celle de la force. Évidemment cet homme n'est qu'un homme d'action , tout muscle , nerfs et volonté. Étonné « d'être enfermé dans cette maison, lui le gouverneur de Caen depuis trente-trois ans n , préoccupation et cri

(i) Mémorandum; Hardel, Caen, i856, p. 66.

i3o Procès et Enlèvement

de l'ambition trompée , c'était le secret de sa folie. L'avons quitté délirant , mais en trèsbons termes , — choisis , simples, corrects , — les habitudes de l'éducation imposant leur ancien langage à la folie. Nous a quittés poliment , comme il nous avait abordés, et a repris son banc sous l'arceau de pierre. Je me suis retourné pour le voir une dernière fois, — il était calmé, mais sa poitrine se soulevait encore , — ses yeux bleus , comme cette mer qu'il a tant regardée dans le calme, la tempête et les brumes , ces yeux qui perçaient tout et qui ne percent plus rien , étaient vaguement arrêtés sur les platesbandes de fleurs rouges du jardin , qu'ils n'avaient pas même l'air de voir.

ce Ai pensé au Ferragus de Balzac, presque même organisation, presque même folie, mais Ferragus est plus grand; un si grand poète y a passé (i). i)

C'est dans des termes à peu près identiques qu'à la fin de son roman le même écrivain

(i) Mémorandum, p. 69.

du Chevalier Destouches. i3i

est revenu sur cette visite au Bon-Sauveur du mois de septembre i856. Ces lignes, écrites longtemps après le Mémorandum, ne modifient guère le portrait du chevalier; elles y donnent peut-être plus de relief, en confirmant, sous une nouvelle forme, le témoignage primitif et en y ajoutant quelques détails précieux et caractéristiques :

a Depuis qu'il n'était plus méchant on l'avait retiré des cabanons et on le laissait vaguer dans une cour oîi des paons tournaient autour d'un bassin bordé de platesbandes qui étalaient des nappes de fleurs

rouges La beauté de la Belle Hélène était

détruite, radicalement détruite, mais non sa force. Il était encore vigoureux malgré l'épuisement de vingt ans de folie qui auraient consumé tout homme moins robuste. Il était vêtu tout en moleton brun avec des boutons d'os et un foulard de Jersey au cou, comme un matelot, et c'était bien cela; il avait l'air d'un vieux matelot qui attend à terre et qui s'y ennuie. Le médecin me dit que l'âge venant et les furies ayant été rem-

i32 Procès et Enlèvement

placées par de la démence, le désordre le plus

profond et le plus irrémédiable s'était fait dans ses acuités : qu'il se croyait gouverneur

ciev.lle.âgédedeuxmilleans, etquecer- S'^^-'-^-^^spasunélrde

PoLlrH''"''"'"''"''^"^^^^-^'^àbout portant, de votre enlèvement de Coutances , Monsieur Destouches. '

« Il regardait dans l'air comme s'il voyait quelque chose. ^

«Oui, dit-il, cherchant un peu, Coutances, et ajouta-t-il, sans chercher, et le l^uge qui m'a condamné à mort, le coquin

« Il le nomma, c'était encore un nom porte dans la contrée . et son œil bleu de mer darda un rayon de haine implacable (l). ,; ^

Destouches mourut le 18 mai i858 à quelques pas de la chambre où s'était éteint

(I) Le chevalier Destouches, par J. Barbey d'Aure vally ; Michel Levy, 1864, P. 276-278. ^

du Chevalier Destouches. i33

Brummell. Il ne recouvra jamais la raison. Il touchait sur la liste civile une pension de 800 fr., qui a été payée exactement à l'établissement du Bon-Sauveur Jusqu'au moment de son décès.

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