‹ Le chevalier du cœur saignantChapitre 1 sur 3 · DU CŒUR SAIGNANT · texte numérisé non relu

DU CŒUR SAIGNANT

C’était en 1844; l’année de ma majorité venait de sonner, et dès que je m’étais senti délivré des longs apprentissages qui sont la préface de la vie, j’avais pris mon vol, et naturellement j’étais accouru en Italie. Cette année-Ri, l’hiver se prolongeait outre mesure; le printemps, retardé dans quelque bleu pays d’Orient, ne se hâtait pas de débarquer en Europe; les montagnes coilTéés de neige apparaissaient au loin comme les blanches gardiennes de l’horizon, et

•l’aigre vent de nord-est soufflait sur Venise en rafales

s LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT,

aiguës. On ne sortait qu’en manteau, les femmes s’encapuchonnaient dans leurs mantes de soie, les gondoles étaient toutes encore couvertes de leur felze^ et cependant nous étions en plein mois de mai. Néanmoins je courais sans relâche dans les palais, les musées, les églises, et je poussais le courage jusqu’à déjeuner en plein air, devant le café Florian, afin de pouvoir émietter mon pain aux pigeons de Saint-Marc, qui venaient picorer à mes pieds. J'avais trop d’admiration à dépenser pour être arrêté par les ngueurs de la température, et un malin, au soleil levant, malgré les grands hélas I de mon hôtelier, je partis pour aller visiter les Murazzi et l’île de Gh^oggia. Manœuvrée par quatre gaillards vigoureux, ma gondole glissait sur les eaux avec ce mouvement si régulièrement doux qu’il paraît insensible, et qu’il a fait dire au président Des Brosses : « Il n’y a pas dans le monde une voiture comparable aux gondoles pour la commodité et l’agrément. » Nous suivions les ondulations du chenal, indiqué par des faisceaux de pieux peints aux couleurs autrichiennes et enfoncés de distance en distance ; sur l’un d’eux, une pe-

tile chapelle ouvrait sa porte à deux battants et laissait voir une image de la Vierge vêtue de clinquant, devant laquelle brûlait une lampe. Tout à l’entour, des barques étaient arrêtées, et des pêcheurs, tête nue, agenouillés contre les plats-bords, priaient en invoquant Notre-Dame des Lagunes. Je livre ce sujet aux peintres, car c’est un* des plus beaux motifs de tableau que j’aie jamais vus.

Cependant le vent, qui était assez calme lorsque j'avais quitté Venise, fraîchissait peu à peu; nous avions eu quelque peine à franchir la passe de Malamocco, les gondoliers regardaient avec inquiétude du côté du nord;leschevaux blancs dont parlent les Anglais commençaient à galoper sur la lagune, et lorsque je mis pied à terre à Pelestrina, où je m’arrêtai pour visiter les Murazzi, il soufflait ce que les matelots appellent une home brise carabinée.

Tout le monde connaît les Murazzi, cette immense digue en pierre d’Istrie, longue de cinq mille deux cent vingt-sept mètres, qui coûta quarante ans de travaux et vingt millions de francs à la sérénissime république, et (jue construisit Bernard Zendrini, vers

le milieu du siècle dernier, pour protéger Venise contre les menaces incessantes de l’Adriatique; je n’en dirai donc rien. Dans la lagune, la mer n’était qu’agitée, mais de l’autre côté des Murazzi, sur le rivage, elle était furieuse. Les vagues tumultueuses déferlaient avec violence et déroulaient leurs volutes retentissantes jusqu’au "pied des murailles. Quelques vieux matelots, assis sur un escalier taillé dans la pierre, absorbés par ce bruit monotone et terrible, semblaient rêver à des choses mystérieuses qui donnaient à leurs visages une étrange expression où la résignation se mêlait à la colère. Je me plaçai près d’eux, regardant ce qu’ils regardaient, me rappelant qu’au temps de mon enfance ma mère me faisait toujours terminer ma prière du soir par ces mots : « Seigneur, ayez pitié des pauvres marins, » lorsque levant les yeux et tournant la tête, j’aperçus deux hommes debout sur les Murazzi. L’un d’eux était jeune, assez singulièrement vêtu d’un costume de velours noir, où éclatait la blancheur d’un jabot en dentelles; une abondante chevelure brune et bouclée entourait son visage, extraordinairement pâle, qu’a-

nimaient des yeux pleins d’étincelles; il était fort grand, et, le regard fixé sur la mer, se tenait dans une pose théâtrale qui attira mon attention. L’autre était un vieillard, humble d’attitude, un peu courbé, et d’une physionomie banale extrêmement douce. Le jeune homme murmurait à demi-voix des paroles que Je ne pouvais entendre, son compagnon se penchait vers lui et lui parlait avec des airs de supplication qu’il ne paraissait pas remarquer. Tout à coup, levant la main du côté du sud, il s’écria, en pur toscan, d’une voix si haute qu’elle domina le bruit des flots : — Aboyez, aboyez, chiens de la mer! soutfle, vent du nord! O vagues, soulevez -vous! grandissez comme des montagnes, et allez là-bas, dans le canal d’Otrante; dévorez les rivages, descellez les remparts, montez jusqu’à la maison où grimpe un jasmin vert; emportez-la, cette maison maudite, et avec elle emportez la femme parjure et l’ami déloyal !

— Par saint Pantaléon ! il est fou, dit un matelot. Il restait la tête nue, les cheveux fouettés par le vent, l’œil en feu, la lèvre entr’ouverte, le visage con-

»î LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT,

tracté, semblable à une statue de la malédiction. Le vieillard le tirait parle bras comme pour l’emmener; il le rcpous.sa durement, et ayant porté la main à son cœur, il la secoua de nouveau vers le midi en s’écriant: — Qu’il retombe sur toi, le sang de mon cœur, qui saigne et saignera jusqu’à la mort ! qu’il te fasse une tache au visage et que chacun s’éloigne en voyant sur toi le signe de la trahison I

Puis il eut une sorte de spasme et s’affaissa sur luimême. Deux matelots et moi, nous courûmes à lui et nous aidâmes son compagnon à le transporter dans une locanda voisine. Le vieillard était consterné et s’empressait autour de lui avec mille soins attentifs; il lui baignait les tempes, lui frappait dans les mains et ne cessait de répéter: — Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier! m’entendez-vous? — Puis, se tournant vers moi : C’est mon maître, me disait-il; je l’ai porté tout petit dans mes bras ; quel malheur! — Et il se reprenait à crier : Monsieur le chevalier ! monsieur le chevalier !

Il rouvrit enfin les paupières, se remit peu à peu, cl h une question que je lui adressai, il l épondit en

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 7 dirigeant son regard vers moi : — Je vous remercie, monsieur, je vais bien maintenant, je regrette la peine que vous avez prise, mais j’ai besoin de repos, et si vous le permettez, je resterai seul avec Giovanni.

Je saluai sans insister et je rejoignis ma gondole. Les gondoliers refusèrent net de continuer la route, alléguant que c’était folie de vouloir gagner Chioggia par un temps pareil. J’étais très-jeune, je l’ai dit; de plus j’étais Parisien, fort novice encore en matière de voyage, et je doutais de peu de chose à cette heureuse époque. Je priai, je menaçai, enfin je fis tant et si bien que les gondoliers consentirent à reprendre leurs rames après avoir juré, par le grand chien de la madone, que cela était impossible, et après s’être mutuellement dit, en guise d’encouragement, qu’ils avaient la peste dans le ventre.

Cela n’alla pas trop mal jusqu’au bout des Murazzi; mais quand il fallut traverser cet étroit bras de mer qu’on nomme la bouche de Chioggia, les choses prirent une assez mauvaise tournure. Un des hommes tomba à If» mer, d’où nous eûmes grand’-

peine à le repêcher ; une vague embarqua dans la gondole et nous mouilla jusqu’aux os ; les gondoliers n’eurent que le temps de virer de bord et d’aller chercher un refuge le long des Murazzi, derrière lesquels on entendait tes mugissements de la tempête. La brise soufflait, j’étais trempé, je grelottais et j’avais beau faire le bon compagnon, comme Panurge, je n’en regrettais pas moins mon expédition. Nous revenions sur notre voie, mais nous avions vent debout, et il fallut aux gondoliers un travail de deux heures pourme ramener à Pelestrina. Je courus à la locanda, où j’avais laissé le chevalier; je lui racontai mon aventure en deux mots, et m’excusai de venir troubler sa solitude. 11 était tout à fait remis, et me fit les honneurs de ce pauvre cabaret avec une bonne grâce très-avenante.

■— Quel temps! m’écriai-je.

— Vent de tramontane, malheur en mer I répliquat-il. Aussi vrai que je me nomme Fabio, il y aura plus d’une femme de Chioggia qui portera un bonnet noir! ‘

Giovanni était assis derrière lui et semblait le sur-

veiller avec une sollicitude empressée, comme une mère surveille son enfant. On avait allumé, dans une vaste cheminée à manteau, un grand feu devant lequel je tournais lentement en essayant de me sécher avec quelque méthode.

Tout en causant, je regardais Fabio. La régularité et la beauté de ses traits étaient remarquables; une longue barbe noire encadrant son visage rendait sa pâleur plus mate encore et pour ainsi dire plus profonde; l’œil, absolument noir, avait dans le regard quelque chose d’indécis ét de flottant qui ôtait à la physionomie le caractère accentué que la fermeté des

lignes semblait lui donner. Il parlait purement le français, causait d’une voix dolente avec assez d’esprit, et déjà depuis une demi-heure nous étions en conversation agréable, lorsque l’hôte apporta une brassée de bois vert qu’il jeta dans l’âtre et qui éteignit le feu à moitié. Un coup de vent s’engouffra dans la cheminée, une épaisse fumée en sortit et vint piquer nos yeux. Je ne sais quelle réminiscence du collège traversa ma mémoire; j’étais frais émoulu bachelier, tout gonflé encore de grec et de latin, et, me

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tournant vers le chevalier Fabio, je lui dis en sou» riant :

Lacryraoso non sine fumo,

Udos cum foliis ramos iireate caniino,

ainsi que l’écrit Horace dans son voyage à Brindes.

Je n’avais pas achevé ces malheureusesparoles que je le vis se renverser en arrière avec une indéfinissable expression de douleur. Il porla la main à sa poitrine, comme déjà je l’avais vu faire, et, la montrant à Giovanni, il s’écria presque en pleurant : — Tu vois, Giovanni, elle est rouge; le sang coule toujours. Chacun connaît mon malheur, puisque les étrangers y font allusion !

Il se leva, saisit le bras de Giovanni et l’enlraîna vers un escalier qui montait <à l’étage supérieur. Au moment de mettre le pied sur la première marche, Giovanni se reldurna vers moi et me dit avec un accent de reproche : — Ah ! monsieur, qu’avez-vous fait? Pourquoi lui avez-vous parlé de Brindisi?

Je restai confondu. J’avoue que j’ignorais à cette époque que le Brundusium d’Horace était devenu le Brindisi du canal d’Otrante; mais quand même je

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 11 l’aurais su, je n’eusse pas mieux compris pourquoi cette innocente citation avait produit tant de mal.

L’hôte parut quelques instants après, venant de la part de Fabio me dire qu’il me priait de l’excuser, qu’il se sentait souffrant, et qu’il allait essayer de ‘dormir.

— Mais qu’a-t-il donc? demandai-je.

— Ehl qui le sait? Le grand diable d’enfer lui aura soufflé de trop près dans la cervelle! me répondit l’hôte, et d’un geste significatif il se frappa le front. ^

Le soir, le vent calmé ayant rendu la lagune praticable, je pus. repartir, et le canon du stationnaire autrichien avait depuis longtemps annoncé la retraite, lorsque je rentrai à Venise.

Pendant les jours qui suivirent ces événements, sentant une vive curiosité éveillée en moi, j’essayai de rejoindre Fabio, mais en vain. Une seule fois je l’aperçus au Canareggio, comme il entrait au palais Labia, la tête penchée, plus pâle encore, s’il est possible, et appuyé sur le bras de Giovanni, qui, me voyant de loin, pressa le pas pour m’éviter. J’en par-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, lai à diverses personnes; nul ne le connaissait, et je restai sans pouvoir expliquer l’étrange scène dont j’avais été le témoin. Les mille intérêts du voyage et par-dessus tout l’insouciance de la jeunesse effacèrent

peu à peu ce souvenir, mais sans réussir à le faire disparaître. Dans mes instants de repos, je pensais souvent au chevalier, aux paroles singulières que je lui avais entendu prononcer, et aux sollicitudes inquiètes de son vieux domestique.

Cependant j’avais quitté Venise avec ce serrement de cœur qu’ont éprouvé tous ceux qui l’ont habitée, et vers la fin du mois d’août j’arrivai à Florence. Au lieu de me loger à l’auberge, j’étais descendu chez un vieil ami de ma famille, le docteur D..., que j’avais connu pendant mon enfance. Le docteur avait longtemps séjourné à Paris ; ancien élève de Blanche, d’Esquirol et de Ferrus, il était le plus remarquable aliéniste d’Italie, et dès qu’un homme de la Péninsule avait le cerveau dérangé, on l’envoyait chez lui.

Il demeurait près du Poggio-Imperiale, dans une vaste villa où il avait établi sa maison d’aliénés avec tout le comfortable et toutes les améliorations de la science

moderne. J’usais largement de son hospitalité, mais je ne le voyais guère qu’à l’heure des repas ; il s’occupait tout le jour aux soins que réclamaient ses malades, et moi-même je passais mes journées à visiter Florence. Nous dînions à cinq heures, selon l’usage presque général des Florentins, qui veulent se ménager le temps d’aller avant la nuit se promener aux Cascine. Chaque jour, après le dîner, nous profitions des dernières heures de lumière pour faire quelques courses dans les environs. Généralement le but de notre promenade était Torre del Gallo, celle vieille tour carrée que connaissent bien les voyageurs, et où la Iradiliou affirme que Galilée observait les astres. Nous arrivions là, pas à pas, tout en fumant, par un petit chemin bordé de haies d’églantiers, derrière lesquelles on aperçoit la verdure dorée des vignes, mêlée au pâle feuillage des oliviers. La vieille femme qui habite près de la tour nous en remettait la clef ; nous traversions l’étroit jardin que gardent deux vieux cyprès, puis le cloître à trois côtés, et, ayant poussé la

porte, nous montions l’escalier effondré, dont une marche brisée est remplacée par un chapiteau an-

U LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, tique. Parvenus à la plate-forme carrée, où un coq de tôle grince au gré du vent sur sa tringle de fer, nous nous arrêtions, et le plus souvent sans parler, nous restions absorbés dans la contemplation du spectacle qui ce déroulait sous nos yeux. Florence, avec le Dôme, Saint-Laurent, Santa-Croce et le palais ducal, nous apparaissait, vêtue d’ombre violette, derrière une petite colline toute ruisselante de figuiers. L’Arno, comme un large ruban d’argent, côtoyait la sombre verdure des Ca seine. Les montagnes de l’ouest, au delà desquelles on pressentait la mer, frangeaient l’horizon vermeil de leurs lignes sérieuses et détachaient dans la clarté la silhouette noire des hauts pins-parasols qui ressemblaient de loin à des sentinelles perdues surveillant la campagne. Un grand calme lumineux et plein de silence planait autour de nous ; les émotions intimes et profondes que seule peut donner la nature nous pénétraient, et, comme me le disait une fois le docteur en souriant, nous nous sentions les prêtres de Cybèle, la grande déesse.

Un soir que nous vertions de partir pour notre promenade ordinaire et que déjà nous étions engagés

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 15 dans le petit chemin, nous entendîmes courir derrière nous; une voix essoufflée appelait le docteur : nous nous relournâmes, .et chacun comprendra mon étonnement lorsque je reconnus Giovanni.

— Pardonnez-moi devenir vous relancer, dit-il au docteur; mais M. le chevalier se plaint beaucoup depuis quelques instants : il est retombé dans sa mélancolie, et je redoute une crise.

— Cela n’aurait rien d’étonnant, repartit le docteur, le temps est à l’orage. J’y vais. Excusez-moi, ajouta-t-il, un de mes malades me réclame; je tâcherai d’aller vous rejoindre.

— Non, lui dis-je, je vous accompagnerai, car il est fort possible que je trouve aujourd’hui le mot d’une énigme qui me préoccupe depuis longlemps.

Le docteur passa, sans répondre, son bras sous le mien ; nous revînmes à la maison, nous traver.-âmes le parc qui entourait la villa, et nous arrivâmes devant un petit pavillon isolé, abrité sous des pins d’Italie et précédé d’un parterre où s’épanouissaient de magnitiques roses rouges. Au bruit de notre approche, la porte s’ouvrit et Fabio parut, se dirigeant vers

IG LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, nous. Il me reconnut et me salua d’un triste souiire ; puis, marchant avec rapiJité vers le docteur, il lui prit la main et lui dit : — Docteur ! docteur! vos soins seront inutiles ; j’allais mieux depuis quelques jours, ma blessure s’est réouverte; voyez, les roses étaient blanches hier, aujourd’hui elles sont rouges ; j’étais fatigué, je me suis endormi près d’elles et elles ont pris la couleur de mon sang qui s’écoule.

— Nous allons voir cela, dit le docteur, et il rentra dans le pavillon avec Fabio. Il en sortit quelques instants après; Fabio paraissait plus tranquille. Nous

fûmes régulièrement présentés l’un à l’autre ; mais

ma curiosité, réveillée par cette nouvelle rencontre, ne devait pas être satisfaite ce jour-là, car le docteur ne tarda pas à m’emmener sous le prétexte que le malade avait besoin de repos.

Je racontai au docteur, dés que je fus seul avec lui, les scènes dont Fabio m’avait rendu le témoin, et je le priai de me dire l’histoire de cet étrange garçon.

— Liez-vous avec lui, me répondit le docteur; cela vous sera facile, car il est très-sociable. Si vous étiez

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 17 médecin, l’étude de ce jeune homme aurait pour vous un intérêt précieux; il est l’exemple d’une de ces maladies mystérieuses que la physiologie constate sans trop pouvoir parvenir à les expliquer; il est jeune, solide, sain, et cependant il souffre d’une blessure qu’il voit, qu’il touche, et qui n’a jamais existé que dans son imagination. Ses peines morales sont devenues pour lui une douleur physique; c’est un de ces renversements de facultés auxquels les aliénés sont si fréquemment sujets. Chez lui, le sentiment s’est tourné en sensation, et dans toute sa vie, du reste, il en a toujours été ainsi ; il a vu ce qu’il éprouvait; ses inquiétudes ont pris un corps et se sont faites des êtres animés qui l’ont obsédé jusqu’à le réduire à ce douloureux état où la raison oscillante a perdu sa direction. Il est possible qu’il soit fou, il est possible qu’il ne le soit pas; moi-môme je n’en sais rien. Certains hommes sont doués parfois de facultés spéciales que nous appelons surnaturelles parce que nous ne les comprenons pas; est-il un de ces hommes-là? je l’ignore. En tout cas, sachez le faire causer et amenez-le à vous raconter ses aventures ; elles sont fort

18 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, simples au fond, malgré leur étrangeté extérieure, et il saura mieux vous les dire que moi.

Je suivis ce conseil; j’oubliai pendant quelque temps Fra Angelico et Andrea del Sarlopourne plus m’occuper que de Fabio ; je passais une partie de mes journées avec lui ; le vieux Giovanni lui-même semblait m’avoir pris en amitié. Je me mis en frais de coquetteries sans cesse renouvelées avec Fabio, et je fais grâce au lecteur de toute la diplomatie que je déployai pour arriver à mériter sa confiance. Un matin enfin, sous les arbres de la villa, il me fit le récit suivant:

— Je suis, me dit-il, le chevalier Fabio Macsarpi des comtes Caprileonc ; j’ai un nom qui fut toujours dignement porté en Italie, un grand patrimoine, une instruction que beaucoup trouveraient suffisante, et je serais heureux si je ne me savais atteint d’une maladie qui est peut-être incurable. Le monde est fait de telle sorte qu’il ne croit qu’à ce qu’il voit et qu’il traite de fous ceux qui ressentent des impressions qui lui sont étrangères. J’étais fils unique, et, l’année môme où je naquis, mon père et ma mère furent emportés

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 19 parla mort; je n’avais plus d’autres parents qu’une tante qui habitait la pelitc ville de Brindisi, et mon aïeul maternel qui prit soin de moi. J’ai entendu dire bien des choses sur ce vieillard qui, pendant sa jeunesse, fut lié avec les principaux illuminés de son époque. J’avais cinq ans lorsqu’il mourut, et je me rappelle confusément, et non sans un certain sentiment de terreur, cet homme à cheveux blancs assis dans un fauteuil de cuir, près d’une tablé chargée de livres pleins de figures extraordinaires qu’il feuilletait sans cesse. Il était fort doux pour moi, souriait de ma pétulance et restait quelquefois des heures entières à me contempler et murmurant tout bas des mots que je ne comprenais pas. On m’a raconté que, lorsque, abattu par l’âge, il sentit la vie lui échapper, il me prit dans ses bras, me passa la main sur les yeux avec des gestes étranges, prononça sur moi de mystérieuses paroles dont nul ne put expliquer le sens, et que, me remettant à son secrétaire Giovanni, il lui fit jurer de ne jamais me quitter.

— Par la lampe de Trismégiste l par le manteau d’Apollonius ! par le bâton des patriarches! lui dit-il.

20 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, il est doué du don de voir; il sera ton maître comme j’ai élé le tien. Veille sur lui, il est le dernier de ceux qui savent, et si un malheilr le frappait, notre race, qui vient de la vieille Écosse, disparaîtrait tout entière.

De ce jour, j’eus pour me servir et diriger mon enfance un esclave intelligent, attentif et dévoué, comme on n’en rencontre guère que dans les contes des Mille et une Nuits. Ce vieux Giovanni, que vous connaissez, fut pour moi un être spécial, une sorte de créature intermédiaire entre le précepteur, le domestique et la mère. Il surveilla ma première instruction avec une perspicacité remarquable, et lorsque j’eus seize ans, il me conduisit à l’Université de Pise, où je devais terminer mes études. Ah ! ce fut là mon bon temps, ma grande gaieté, ma vraie jeunesse ! Pour le voyageur qui passe et s’en va, Pise est une ville éteinte, que nul ne visiterait si elle n’avait son dôme, sa tour penchée et son Campo-Santo : c’est Pisa mofta, comme l’on dit; mais pour nous qui la connaissions jusque dans ses recoins les plus retirés, qui savions ses ressources les plus secrètes, c’était une ville in-

dulgente, pleine de francs plaisirs et de joies faciles.

Je m’étais lié intimement avec un jeune homme de mon âge, un Ber.gamasque nommé Lélio, qui négligeait fort les cours d’histoire et de théologie pour se livrer avec emportement à l’étude de la sculpture. Sa petite chambre était un véritable atelier plein de maquettes commencées et de moulages d’après l’antique. C’est moi qui d’ordinaire lui servais de modèle. Nous passions nos journées ensemble, causant, rêvant, faisant des projets d’avenir, dévorant la vie par avance, et nous jurant, hélas! une amitié que rien ne briserait jamais. Pendant les congés de Pâques et du carnaval, nous allions à Florence suivis de Giovanni, et là Lélio employait son temps à la galerie des Offices, étudiant les Luca délia Robbia, admirant les Michel- Ange et copiant la Niobé. Notre vie était douce, notre affection sincère et notre espérance commune. Je vous le répète, ces courtes années furent les seuls bons moments démon existence, et cependant dès cette époque le sentiment égoïste qui plus lard devait faire monter tant de larmes de mon cœur âmes yeux me tourmentait déjà. Mon affection pour Lélio avait une forme

22 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, exclusive et jalouse que souvent j’ai poussée jusqu’à l’injustice. Je ne pouvais supporter sans révolte la facilité bienveillante de ses relations avec les autres; je l’aurais voulu tout à moi, et lorsque je le voyais rechercher nos camarades, se plaire avec eux et partager gaiement leurs parties de plaisir, je le boudais, je me plaignais, j’avais toujours d’excellentes raisons pour refuser de le suivre et pour trouver mille défauts à ses nouveaux amis. Il riait de ce qu’il appelait ma tyrannie, me grondait doucement de mes exigences, finissait par me céder, car il était fort bon, et me disait parfois ; — Je ne voudrais pas être la femme que lu aimeras, car fût-elle Diane elle-même, tu sauras t’arranger de façon à souffrir par elle et à la rendre malheureuse 1 — Prédiction méritée, et dont l’avenir n’a que trop prouvé la justesse I Deux fois par an, au 1*' janvier et le jour de la Sainte-Ursule, j’écrivais à ma tante pour lui souhaiter une bonne année et sa fête. Elle me répondait des lettres charmantes : i Je me fais bien vieille, me disait-elle, et je compte que dès que vous aurez terminé vos études, vous viendrez passer quelque temps près

de moi. > Le moment de dire enfin adieu à tous les maîtres et à toutes les leçons approchait rapidement, car j’étais doué d’une facilité merveilleuse et d’une mémoire dont je n’ai jamais rencontré l’égale. Il me suffisait de lire un livre pour le savoir, de regarder un tableau pour le connaître dans, chacun de ses détails, d’entendre un raisonnement pour ne l’oublier jamais; mais mon goût dominant m’entraînait vers la musique, et chose curieuse pour un Italien, vers la musique allemande. Beethoven, Hummel, Spohr, me causaient des joies infinies; j’aimais surtout Weber, dont l’harmonie rêveuse et parfois indécise emportait mon âme vers des régions qu’elle aurait toujours voulu habiter. Bien souvent, lorsque Lélio fatigué de sa journée venait s’asseoir chez moi, j’ai passé des soirées entières et quelquefois des nuits à jouer les partitions de ces dieux de la musique. Ma nature se développait inquiète, chercheuse, impressionnable à l’excès, curieuse de connaître et d’approfondir. Mes camarades m’aimaient tout en me redoutant un peu et m’appelaient le visionnaire. Je reçus ce surnom dans une circonstance particulière qui mérite de vous

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24 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, ôtre rapportée, car elle vous fera bien comprendre le genre de douleur dont j’ai tant souffert depuis et dont je souffre encore. Un de mes amis était fort troublé depuis quelques jours sur le sort de sa mère, qui souffrait à Brescia d’une maladie grave. Un matin, en sortant du cours, je m’arrêtai tout à coup, saisi et immobilisé par une vision qui s’empara de mon être entier : je vis, aussi distinctement que je vous vois à celte heure, la mère de mon ami se soulever sur son lit et rendre l’âme en criant le nom de son fils. Je courus à mon camarade : — Ta mère vient de mourir, lui dis-je, et je lui racontai l’impérieuse hallucination qui s’était emparée de moi. On me railla, on réconforta le pauvre garçon, que ma conviction ébranlait, on l’empêcha départir, et trois jours après une lettre lui annonça que sa mère était morte prononçant son nom au jour et à l’heure même où je l’avais dit. Cette aventure fit grand bruit; on en parla à Giovanni, qui se contenta de répondre ces paroles que nul ne comprit : — Je le savais; c’est bien simple : il a été doué par le mourant ! De ce jour je remarquai que Giovanni me respectait comme une sorte d’être

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 25 surnaturel et armé d’une puissance inconnue aux autres hommes.

Cependant mes vingt ans venaient de sonner; mes diplômes reçus mettaient fin à mes éludes; j’étais homme, et je me préparai fi aller rejoindre ma tante à Brindisi. Je fis mes adieux à Lélio, qui parlait pour Rome afin de donner la dernière perfection à son talent, déjà remarquable; nous nous promîmes de nous écrire, de nous revoir le plus promptement possible, et nous jurâmes de ne jamais nous oublier. Je m’embarquai à Livourne, et quarante-huit heures après j’étais à Naples. J’y restai plusieurs jours, ayant eu soin d’expédier Giovanni en avant avec les bagages et me réservant de traverser la Fouille, à petites journées, sur un cheval que j’avais amené de Pise et que j’aimais beaucoup. J’étais fort triste; on eût dit qu’arrêté au bord de la vie, je n’osais en franchir le seuil dans la crainte de malheurs que je prévoyais sans pouvoir les préciser. Le bruit de Naples, une des villes les plus tumultueuses du monde, me fatiguait et me faisait amèrement regretter le calme de Pise et

la chère amitié de Lélio. Une sourde angoisse m’éner-

ïfi LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, vait, et rien, ni plaisirs ni promenades, ne parvenait à m’en délivrer. Un soir que je me sentais plus triste encore que de cojutume, j’entrai, pour essayer de me distraire, au théâtre San-Carlo, où l’on jouait le Barbier de Séville. Je me plaçai dans cette sorte de cou- ' loir qui sépare le parterre des loges du rez-de-chaussée, et debout je me mis à contempler le spectacle, fort indifférent du reste aux choses qui m’entouraient. Loin de changer le cours de mes idées sombres, cette musique entraînante et joyeuse semblait au contraire les rendre plus noires encore, et pendant que les notes sémillantes éclataient dans l’orchestre, ma mémoire, par un effet de contre-point singulier, chantaient les lamentations de l’andante de la symphonie en la de Beethoven. Une indicible émotion m’avait envahi; mon cœur serré battait à l’étroit dans ma poitrine, et j’allais fuir cette gaieté qui redoublait ma mélancolie, lorsque j’entendis derrière moi un éclat de rire si franc, si sonore et .si pur, que je retournai la tête. Dans une loge, près de moi, j’aperçus une femme charmante.

L’emploi de Bartholo était tenu par un vieil acteur

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 27 Irês-aimé du public napolitain, et qui jouait avec une abondance de gestes comiques fort divertissante; à chacune de ses grimaces, à chacune de ses panlalon- * nades, et elles étaient nombreuses, la jeune femme se renversait en arrière, et riait d’un beau rire qui bondissait dans sa gorge comme des grelots d’argént. A ses côtés, un vieillard à cheveux blancs souriait avec une expression indulgente et paternelle. Je m’assis sur une banquette libre, et je me pris à regarder cette femme avec une persistance obstinée dont je ne fus pas maître. Elle était vraiment fort belle. Grasse et fraîche, bien à point, si j’ose dire, elle se détachait en blanc sur l’obscurité, et semblait rayonner de je ne sais quelle llamme intérieure qui s’échappait par ses grands yeux d’un bleu nocturne; ses lèvres charnues laissaient voir des dents éblouissantes, et son cou solide portait sans fléchir le poids d’une énorme chevelure. Elle s’amusait naïvement et avec une franchise qui faisait plaisir à voir ; le rire jaillissait de ses lèvres comme une volée d’oiseaux qui s’échappent d’une cage allègrement et en battant de l’aile. Trois ou quatre fois elle dirigea ses yeux de

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28 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, mon côté, et dominée peutrôtre par la fixité impérative de mon regard, elle les arrêta sur moi. Son compagnon se pencha vers elle, me désigna d’un insaisissable signe de tête, et lui murmura quelques paroles à l'oreille : elle me considéra attentivement et devint sérieuse, je me sentis rougir; mais deux minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’elle éclatait de rire de plus belle en voyant Bartholo se précipiter dans les bras du barbier pour fuir les menaces du comte déguisé en soldat.

Quand le spectacle fut terminé, je courus sur le péristyle : elle me frôla en passant, et, montant dans une voiture, elle laissa retomber son châle comme si elle eût voulu me montrer d’un seul geste toute la splendeur de sa beauté. — Ah ! m’écriai-je en moimôme, si tu étais Rosine et si j’étais Lindor, je saurais bien t’arracher à ton vieux Bartholo !

Je retournai plusieurs jours de suite au théâtre, mais en vain ; je ne devais pas la revoir à Naples. Je partis pour Brindisi, l’esprit fort préoccupé de cette inconnue. Pendant les lentes journées de voyage à travers la Fouille, qui est bien le plus affreux pays

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 29 de la terre, je pensais à elle, et il me semblait toujours entendre son rire joyeux éclater à mon oreille. Seul, à cheval, sur les routes poudreuses, je chantais les airs du Barbier de Séville, et je regrettais l’apparition de cette femme comme on regrette une espérance entrevue.

A Bari, où j’arrivai après une marche de dix heures et sur mon cheval fatigué, je descendis à l’auberge du Cygne d’azur; il y avait devant la porte une chaise de poste attelée et prête à partir. En passant sous le porche, je l’aperçus, elle, la femme du théâtre San- Carlo, donnant le bras à son vieux compagnon ; ils se dirigeaient vers la voilure. Je restai pétrifié : que faire ? rester ou les suivre à tout prix, n’importe où, jusqu’au bout du monde? Le vieillard laissa glisser de mon côté un sourire narquois; elle m’avait reconnu, et, voyant la perplexité qui devait se lire sur mon visage, elle leva doucement les épaules. Que signifiait ce geste? de la pitié, de l’impatience? Je ne pus me l'expliquer. Elle monta dans la chaise de poste, et, me voyant toujours immobile, indécis et

comme anéanti, elle éclata de ce rire argentin dont

30 LB CHEVALIER DU C(EUR SAIGNANT, le souvenir sonnait si haut' dans ma mémoire. Je me sauvai, sans oser la regarder encore, et j’entendis la voiture qui s’éloignait au grand trot. Je dormis mal; je me reprochai durement ma couardise ; j’aurais dû la suivre, la rejoindre, lui parler; j’aurais dû!... ’ J’employai ma nuit à mettre des infinitifs à la suite du conditionnel passé, qui est le temps des amoureux, ainsi que me le disait un grammairien. Je ne m’en dédis pas, j’étais amoureux, et lorsque j’arriva enfin à Brindisi, un lundi matin, l'image de la belle rieuse remplissait mon âme. /

Quoique ma tante ne m’eût jamais vu,’ elle m’accueillit comme si elle me retrouvait après une longue absence. C’était une petite vieille proprette, tatillonne, alerte, spirituelle et moqueuse; elle racontait volontiers qu’elle avait été fort jolie autrefois et qu’elle ne s’était pas mariée parce que son père n’avait jamais voulu permettre qu’elle épousât un officier du roi Joachim ; — ce qui est fort heureux, ajoutait-elle, car il n’y a pas au monde d’état plus doux que celui de vieille fille. — Elle n’avait jamais eu qu’une vraie passion, à l’en croire, celle de la lec-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 31 turc. Sa maison regorgeait de livres; pour donner pâture à ce besoin d’étude qui la dévorait, elle avait appris cinq ou six langues, et entre autres le grec et le latin, qu’elle savait à en remontrer à tous les membres de l’académie d’Herculanum. Rien n’était plus étrange que de l’entendre chanter les strophes d’Eschyle et les odes d’Horace, dont elle avait composé la musique elle-même. Lorsqu’elle mourut, nous trouvâmes dans ses papiers une belle épitaphe en vers latins qu’elle destinait à son tombeau. '

Le soir de mon arrivée, elle me regarda assez longtemps en silence, et, me frappant amicalement d’un petit coup d’éventail sur le front, elle dit avec un gros soupir : Allons ! celui-ci est bien de la famille, et si je ne me trompe, son cœur lui fera faire plus d’une sottise.

Elle m’avait installé dans un corps de logis séparé, où j’avais un grand appartement pour moi et un plus petit pour Giovanni. Je sortais peu, je lisais beaucoup, gagné sans doute par la passion de ma tante, et j’allais quelquefois me promener à cheval sur les bords de la mer. Que faire à Brindisi, pauvre petite

32 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, ville de tournure espagnole, sans ressources, pleine de moines et grise d'ennui? — Bah ! me disais-je, six mois seront bien vile passés 1 Le dimanche qui suivit mon arrivée, ma tante entra chez moi vers dix heures du matin. J’étais en train de relire, pour la vingtième fois peut-être, l'Odyssée, qui est mon livre de prédilection. — Allons donc, paresseux, me dit-elle, croyez-vous être . ici dans un pays de mécréants? Et la messe 1 II ferait beau voir que vous n’y vinssiez pas; je n’ai pas envie d’être excommuniée pour vos beaux yeux. Allons vite, donnez-moi le bras, Giovanni portera mon livre, et partons ! — Nous allâmes à l’église, et, le service terminé, je tournais un pilier pour prendre de l’eau bénite, lorsque, de l’autre côté du môme pilier, et tendant sa main vers la coquille de marbre, je vis l’inconnue apparaître. Je retins un cri, je lui offris ma main mouillée; elle y posa le doigt, me remercia d’un sourire, et passa en échangeant un salut muet avec ma tante; puis elle s’éloigna et se retourna deux fois pour me voir, pendant que je restais à la contempler.

— Vous connaissez Annunziata Spadicelli? me dit ma tante lorsque nous fûmes dehors.

— Je la rencontre aujourd’hui pour la troisième fois.

— Prenez garde, répliqua-t-elle, le nombre trois est un nombre cabalistique; le diable pourrait bien se mêler de vos affaires.

Dès que je fus rentré à la maison, je donnai mes ordres à Giovanni, et au bout d’une heure, je savais que la Spadicelli, comme chacun la nommait, habitait une maison de campagne sur les bords de la mer, à un quart de lieue de la ville, près de la route d’Ofrtuni.

Je ne tenais pas en place. Dès que je pus décemment me débarrasser de ma tante après le déjeuner, je partis. Elle se mit à rire en me voyant ouvrir la porte, et me cria : — Consultez les augures, mon cher neveu, comme doit le faire tout bon , général avant de livrer bataille. Je n’eus gardre de répondre, et je me lançai sur la route d’Ostuni. J’aperçus bientôt une assez belle maison toute vêtue d’un jasmin grimpé

sur des treillages. Un large et ombreux jardin sans

3( LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, clôture l'entourail. Je me glissai sous les arbres, faisant mes pas légers et retenant mon souffle. Au premier étage, devant une fenêtre ouverte, s’avançait un balcon où je vis Annunziata. Elle était debout, garantie par un tendelet contre les rayons du soleil, appuyée sur la rampe, immobile, l’œil perdu vers l’horizon, grande, pâle, enviable et merveilleuse à voir. Je me rappelai les circonstances dans lesquelles je l'avais aperçue pour la première fois, et, laissant monter dans ma voix l’émotion qui m’agitait le cœur, je me mis à chanter la sérénade du Barbier de Sé-' ville.

Aux premières notes, Annunziata eut un geste de surprise et presque d’effroi ; puis elle dirigea ses regards de mon côté et chercha à pénétrer l’ombre des arbres. Je me montrai tout à coup, et je la saluai en joignant les mains vers elle. Un sourire que je n’oublierai de ma vie éclaira son visage, elle regarda lentement autour d’elle, et, rabaissant les yeux vers moi, elle laissa tomber un bouquet qu’elle tenait à la main. — O Rosine, criai-je en continuant mon rôle, par ta beauté qui m’éblouit, je te jure que demain ne se lè-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 15 vera pas sans que je t'aie rapporté ton bouquet, dus- . sent tous les Bartliolos de la terre me le clouer au * cœur à coups de couteau !

Elle mit un doigt sur ses lèvres, et je me sauvai en courant, plus heureux qu’un archange. Lorsque je revins dans ma chambre, j’étais fou d’orgueil et de joie; l’amour m’illuminait, une force mystérieuse était descendue en moi : j’aurais soulevé le monde.

Je restai longtemps comme en extase, emporté dans des rêves plus bleus que le paradis. Je repris pied à la vie réelle en voyant mon Homère étalé sur la table. Il était ouvert au douzième livre de V Odyssée^ et une main inconnue avait souligné au crayon les trois vers suivants : « Celui qui, poussé par son im- * prudence,' écoutera la voix des sirène?, ne verra plus sa femme ni ses petits enfants qui l’attendent. »

— O ma tante, dis-je à voix basse, si cet avertissement vient de vous, il vient trop tard; ma destinée est là, etquelle qu'elle doive être, j’y marcherai I Le dîner fut silencieux, trop de choses bouillonnaient en moi pour que j’eusse quelque plaisir à parler. Après m’avoir doucement raillé sur mon peu

d’appétit, ma tante respecta mon silence, et, le repas terminé, se mit à tricoter, pendant que je m’enfonçais dans un fauteuil pour mieux suivre mes rêves. Parfois j’apercevais les yeux de ma tante qui me regardaient furtivement avec une expression ironique et inquiète; j’essayais alors de dire quelques mots, mais je retombais vite dans ma tacitumité songeuse. Tout à coup ma tante, répondant avec une étrange perspicacité aux pensées qui m’agitaient, et, paraissant continuer une conversation commencée, dit, sans quitter son ouvrage :

— Du reste, le vieux Spadicelli est un brave homme : il aime sa femme .comme si elle était sa fille ; mais ce qu’il aime encore plus qu’elle, ce sont les coquillages, dont il est fou. Dans le temps de ma jeunesse, c’était un fort beau cavalier, agréable, tout à fait empressé auprès des femmes, et il aurait fait un grand chemin à la cour, s’il n’eût été exilé dans ses terres vers 1815, pour avoir servi le roi Joachim. L’ennui et le désœuvrement l’ont rendu maniaque, ce qui est fâcheux, car il avait de l’esprit. Il était déjà bien vieux quand il épousa Nunziata, il

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 87 y a de cela une dizaine d’années, et de toutes les folies qu’il a faites, celle-là est la plus dangereuse. Je la comprends du reste, et il y a longtemps que je lui ai donné l’absolulion de ce gros péché d’imprudence. Il était difficile en effet de voir une créature plus charmante qu’Annunziala ; elle venait d’avoir dix-sept ans, et l’on aurait vainement parcouru les Calabres et la Fouille pour trouver son égale. Le pauvre Spadicelli l’adorait, il tremblait devant elle comme un moine devant la madone, et le sot s’imaginait que la bonté remplace la jeunesse et que l'amour filial suffit aux jeunes filles. Je crois qu’il est revenu de ces belles illusions; maintenant il aime les coquilles, et il prétend qu’elles sont moins trompeuses que les femmes.

A ces mots, je me sentis un tressaillement au cœur ; j’étais déjà jaloux, et tâchant de prendre un air désintéressé, je répondis : — Est-ce que de mauvais bruits ont couru sur le compte de la Spadicelli? Dans une petite ville comme celle-ci, il me paraît très-difficile qu’une femme ait une conduite légère sans que chacun ne le .sache à l’instant même.

Ma tante me regarda malignement par-dessus ses besicles : — Mon neveu, reprit-elle, faites-moi l’amitié de ramasser mon peloton de laine qui a roulé sous votre fauteuil; une vieille fille comme moi ne pense qu’à son salut et ne sait rien des cancans du voisinage.

A dix heures, je souhaitai le bonsoir à ma tante en lui baisant la main, selon notre usage journalier: elle retint ma main dans la sienne et me dit : — Bonne nuit, mon neveu; fermez bien vos fenêtres afin d’éviter l’air de la mer ; il est dangereux pour les jeunes gens quand il fait clair de lune.

Je rentrai chez moi; je tournais sans repos dans ma chambre; j’écoutais les heures sonner aux églises; le temps avait des ailes de plomb.

— Et si le treillage se brise sous mon poids?... me dis-je tout à coup. Eh bien! tant mieux! en me voyant au jour couché sans vie sous son balcon, elle comprendra combien je l’aimais)

A minuit moins un quart, je partis. Non, jamais,^ dussé-je vivre les éternités de Brahma, je n’oublierai cette nuit sereine et puissante. Je me suis plaint de-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 39 puis, j’ai accusé Dieu, j’ai maudit mes jours, j’ai eu tort, car malgré les souffrances qui m’ont accablé, j’ai eu là une de ces minutes comme nul être humain n’a pu en compter.

J’arrivai au jardin; il était couvert d’ombre, les senteurs du jasmin m’enveloppaient de parfum, la lune éclatante semblait glisser sous les nuages, j’entendais le murmure adouci de la mer, une brise insensible chantait à travers les arbres. Ah! tout était beau, plein de promesse et d’espérance I J’approchai de la maison ; le cœur me battait haut dans la poitrine, je vous le jure; je crus distinguer une forme indécise à la fenêtre; je saisis le treillage, j’y mis le pied et je montai dans la verdure. Quelque . lézard effrayé sortit de son trou et silla à travers les feuilles. A' ce bruit, je m’arrêtai comme foudroyé; ' des cercles d’or tournaient devant mes yeux, mes oreilles tintaient, et je me sentis plus débile qu’un enfant nouveau-né. Je repris lentement mon ascension ; arrivé près du balcon, j’étendais le bras pour en atteindre la rampe, lorsqu’une main me saisit en m’attirant vers elle, et j’entendis une voix qui me

40 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, disait tout bas : — Pauvre petit! tu risques de le rompre le cou I

Ce fut là toute la séduction, et de cet instant une vie nouvelle commença pour moi. Ah! que cette pauvre ville de Brindisi me parut un séjour charmant ! Je ne pensais plus à la quitter; je ne regrettais plus Pise, j’aimais les railleries de ma tante, qui paraissait en savoir beaucoup plus long qu’elle n’en disait, et je m’étais accoutumé à l’absence de Lélio. Je lui écrivais cependant; mais, je dois l’avouer, ce n'était pas pour m’informer de sa santé et de ses progrès que je lui envoyais de longues lettres : c’était afin de lui parler de ma vie, de lui raconter le bonheur qui me débordait et m’eût étouffé sans les épanchements de la confidence. Il me répondait régulièrement. f Tu aimes, me disait-il dans une de ses lettres, et moi je travaille; j’ai entendu dire que le travail et l’amour réunis donnaient toujours le bonheur : ensemble nous ferions donc un homme heureux ! » J’étais heureux par moi seul, je vous assure, et je ne désirais ni l’étude, ni môme l’amitié pour compléter mon sort»

LE CHEVALiER DU CŒUR SAIGNANT. 41

J'avais organisé ma vie; j’en cachais à tous, et de mon mieux, l’intérêt capital. Les principaux jeunes gens de la ville s’étaient promptement groupés autour de moi ; je les recevais une fois par semaine, le mercredi soir. On jouait, on causait, on faisait de la musique, et j’étais arrivé à être assez maître de mes émotions pour ne laisser paraître aucun trouble sur mon visage lorsqu’on parlait d’Annunziata. Je la voyais officiellement chez elle à ses soirées et quelquefois dans le jour, car, à ma prière, ma tante m’avait présenté à Spadicelli, qui m’avait fait cet accueil franc et sincère des Italiens de vieille race; mais ce n’était pas le soleil qui éclairait mon bonheur. Redoutant pour lui les curiosités désœuvrées d’une petite ville, je l’avais confié aux nuits mystérieuses qui le protégeaient de leur ombre et de leur silence.

— Vous devriez travailler, me dit un jour ma tante; la jeunesse s’étiole dans l’oisiveté. Prenez Ovide, et ajoutez un commentaire à son Art d’aimer. C’est là sans doute une besogne qui vous plaira.

— O ma tante, lui dis-je en m’inclinant vers elle

et presque à sesgcnoux^ je vous en supplie, ne raillez pas le plus grand senliment de mon cœur!

— Prends garde, cher fils de mon frère, me répondit-elle en passant la main dans mes cheveux, l’amour est comme le sphinx, il dévore ceux qui ‘ l’interrogent.

— Eh bien I qu’il me dévore, m’écriai-je. Je n'en ai pas moins trouvé le mol de son énigme, car je suis heureux !

De ce jour, ma tante ne fit jamais aucune allusion à mon amour pour Annunziata, et ses façons d’être prirent à mon égard quelque chose de maternel que je ne leur connaissais pas encore.

Je vous l’ai dit déjà et je ne saurais trop le répéter, Annunziata était charmante. Sa douceur, sa bonté, sa beauté, lui donnaient une puissance de séduction qui me pénétrait jusqu’au fond du cœur. J’aimais tout en elle, ses caprices d’enfant gâté, scs càlineries coquettes pour son vieux mari, son insouciance, tout enfin, jusqu’à sa gaieté, qui était une sorte de contresens avec ma nature portée plus que de raison aux mélancolies excessives. Quoique je fusse plus jeune

qu’elle, je l’aimais comme on aime un enfant, avec l’abnégation d’une nourrice et l’indulgence d’une mère. Lorsque le soir,* par les claires nuits d’été, nous allions ensemble nous promener sur les bords de l’Adriatique, et que, tout plein d’un grave bonheur, bercé par les bruits rêveurs de la mer, je restais silencieux, en proie à un sentiment si profond qu’il m’en paraissait triste, et que, demeurant absorbé dans mes pensées, dont j’espérais trouver l’écho en elle, je la voyais se baisser vers le sable, ramasser deux coquilles égarées dont elle faisait des castagnettes et se mettre à danser un saltarello sur le rivage, je ne m’indignais pas de la trouver si peu en harmonie avec moi ; non, j’admirais sa grâce, je me réjouissais de son plaisir, et je la trouvais plus belle encore. Et de quoi me serais-je plaint? N’était-ce pas son beau rire qui le premier m’avait séduit? Au reste, tout le monde l’aimait, tout le monde la gâtait, et son mari plus que les autres. Quand son vieux Tonino, comme elle l’appelait, était de noire humeur ou souffrait, elle lui racontait tant de folies que le pauvre homme finissait par recouvrer quelque gaieté:

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— Attends, Tonino de mon âme, lui disait-elle avec ces cajoleries familières aux femmes italiennes, je vais t’apporter tes boîtes de colimaçons ; il n’.y a que cela qui puisse te distraire.

Ne croyez pas cependant qu’elle le traitât avec irrévérence; loin de là, elle l’aimait et le respectait; mais son affection avait cette forme d’insouciance, et le vieil époux semblait joyeux d’être raillé par sa jeune femme, qu’il chérissait avec une complaisance qui parfois me troublait un peu.

Un jour j’étais entré chez lui avec Annunziata pendant qu’il rangeait et numérotait de nouvelles coquilles qu’il venait de recevoir d’Angleterre. C’est à peine s’il répondait à nos paroles ; ses mains tremblaient et ses yeux pétillaient de joie en développant le colon et le papier joseph qui entouraient les précieux coquillages.

— Ah! dit-il en dépliant un petit paquet soigneusement cacheté, voilà encore un pleurotomaria quoyana, mais comme toujours il est fossile ; il existe cependant à l’état vivant quelque part, j’en suis certain ; mais j’ai eu beau le faire chercher partout,

indiquer la mer des Antilles comme sa patrie piobable, jamais on n’a pu le trouver. On le découvrira plus tard; liélas! je suis trop vieux pour avoir le bonheur de le tenir un jour dans mes mains.

En s’approchant pour mieux voir L’objet des re-' grels du vieillard, Annunziata frôla la table, et de sa robe renversa une coquille de forme étrange et hérissée d’appendices semblables à des pattes de crabe — Ah! mon Dieu! s’écria Spadicelli en. se précipitant vers la coquille pour la ramasser, et examinant avec anxiété si la chute ne l’avait pas brisée, c’est le spondylus regius, un spécimen peut-être unique au monde; heureusement il n'a rien de cassé.

Annunziata se mit a rire.

— Ne riez pas, reprit le vieillard d’un ton de reproche, ceci est mon plaisir et il n’a rien de dangereux. Emmenez-la, Fabio, je vous en prie ; avec ses grandes jupes et ses falbalas, elle va faire quelque nouveau malheur. Je vous la confie. Quand vous serez près d’elle, empôchez-la de venir me troubler. C’est une enfant terrible.

— Vois comme il est bon ! médit Annunziata quand

/.6 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, nous fûmes seuls. Cette bonté me faisait bien monter quelque rouge au visage, mais Annunziata riait si fort et si bien de mes scrupules, que je finissais par ne plus écouter leurs conseils. — Eh ! après tout, pensais-je, puisque les circonslancL's el les hommes semblent s’entendre pour protéger mon amour, pourquoi donc ne m’y abandonnerais-je pas sans contrainte, et serais-je plus sévère que le sort?

Je n’étais pas plus sévére que le sort, mais j’étais injuste pour les joies qu’il m’envoyait, car souvent je me les troublais moi-méme. J’avais été jaloux de l’amitié, jugez si je devais l’étrc de l’amour. Quelque ombrageux pourtant que fût mon caractère, rien dans Annunziata ne pouvait l’inquiéter; sa vie était transparente comme ces ruisseaux d’eau vive qui laissent apercevoir le gravier de leur lit. Seul j’en constituais l’intèrét et la préoccupation. Cela aurait dû suffire à me rendre tout à fait heureux: je l’étais aussi, mais non sans un certain eiïort. Maître du temps présent qui m’appartenait tout entier, il m’arriva souvent dans mes rêveries de me relourner vers le passé et de me sentir envahi par des doutes déchirants en

pensant que le cœur d’Annunziata avait peut-être tressailli jadis à des tendresses où j’étais étranger. Singulière contradiction d’un esprit maladif! On eût dit que ma nature, ingénieuse à souffrir de toute chose, avait besoin d’un contre-poids douloureux pour rétablir son équilibre ébranlé par le bonheur!

La pensée d’Annunziata ne me quittaitpas; je marchais avec elle vers les pays rayonnants qu’elle m’avait ouverts, et parfois, au milieu des rêves éperdus où m’emportaient des espérances que promettait la réalité, je m’arrêtais tout à coup. — A-t-elle eu des amants? me disais-je. Tout mon bonheur présent disparaissait alors; d’insupportables angoisses m’affaiblissaient, et je m’absorbais dans de grands chagrins que les gaietés de ma chère maîtresse ne réussissaient pas toujours à faire évanouir.

Mille bruits, échos des commérages ordinaires aux petites villes, m’avaient souvent fait bondir le cœur. Plusieurs fois j’avais tenté en vain d’interroger ma tante, qui, selon sa coutume, était restée ironiquement muette, etj’avais beau me dire que nul droit ne

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m’appartenait sur un passé où je n’existais pas encore, je ne m’en agitais pas moins.

— Tu n’as jamais aimé que moi, n’est-ce pas?

m'écriai-je un jour eu saisissant les mains d’Annunziata.

— En doutes-tu, cher Fabio? me répondit-elle.

Mes regards la dévoraient, et, malgré la joyeuse

placidité de son visage, il me sembla voir dans ses yeux des ombres railleuses qui passaient en ricanant, ombres que j’évoquais pour mon malheur, et qui bientôt allaient prendre un corps réel, visible et presque palpable pour me pousser vers l’abîme où je devais m’engloutir.

Depuis plus d'une année, je vivais ainsi dans des joies puissantes qu’assombrissaient parfois mes dangereuses rêveries, lorsque le jour anniversaire de la mort de mon grand-père arriva. Selon l’usage constant de notre famille, je lis célébrer une messe commémorative, et j’assistai au service avec ma tante, Giovanni et toute notre maison, la famiglia, comme nous disons en Italie. Après l’office, Giovanni, marchant près de moi, me raconta de nouveau les cir-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 49 conslances qui avaient accompagné la mort du bon vieillard. Pour la première fois je me pris à rélléchir avec angoisse à celte puissance mystérieuse dont par-lait Giovanni; pour la première foisjenela considérai pas comme une fable inventée à plaisir afin d’amuser mon enfance, et je restai rêveur, agité par mille idées confuses dont je ne pouvais dégager une résolution.

— Qu’en pensez-vous? dis-je à ma tante après lui aVoir soumis les doutes qui m’obsédaient.

— Je pense, me répondit-elle avec une expression sérieuse et presque solennelle que je ne lui aurais pas soupçonnée, je pense que toute faculté extra-humaine est un danger pour celui qui la possède. S’il est vrai que vous soyez doué de celte puissance redoutable, contentez-vous de le savoir et n’en usez jamais. Eloignez toute tentation de votre âme, et, puisque vous poMt/CZ, sachez, sous peine d’irremédiables malheurs, être assez fort pour vous contraindre à ne jamais vouloir. Mon neveu, prenez garde à la boite de Pandore !

Le lendemain, par une nuit de printemps toute

!)0 LE CHEVALIER Dü CŒUR SAIGNANT, pleine d’étoiles, alanguie par les premières chaleurs et rayonnante des clartés de la lune, j’étais près d’Annunziata; jamais sa gaieté ne m’avait paru plus vive, plus franche, plus entraînante. La tète penchée sur l’oreiller, elle dormait de ce beau sommeil de l’enfance heureuse; le calme de son âme semblait descendu sur scs traits, et donnait à son visage une sérénité que je neme lassais pas d’admirer. En proie à une indéfinissable émotion, je la contemplais, et pour mon malheur je me demandai de nouveau et impérieusement quels étaient les secrets de cet être qui s’était si entièrement donné à moi. — Par quelle malédiction impie, ipe disais-je, ne peut-on pénétrer jusqu’aux fibres les plus profondes du cœur de ceux qu’on aime, afin de tout aimer en eux, leurs fautes, leurs remords, leurs crimes, s’ils en ont commis, leurs espérances et leurs regrets ? Pourquoi l’âme ne transparaît-elle pas à travers 1e corps? Pourquoi ne puis-je voir par moi-méme, et suis-je forcé de croire à des paroles dont le derniermotne sera peut-être jamais prononcé? Est-ce bien moi qui le premier, est-ce moi qui le plus fort du moins ai fait battre ce cœur où

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 51 je voudrais vivre seul? Où est-elle, celle vérité implacablement exacte que je voudrais savoir, et comment la connaître?

Je me rappelais ce que ma tante m’avait dit lorsquej’avais rencontré Annunziataà l’église, et je sentis une intolérable curiosité qui montait en moi. Elle me dévorait et semblait me dire, pour m’exciter plus violemment encore : « Que peux-tu redouter? N’es-tu pas sûr de son amour? » Je luttais cependant contie re'nvahissement de cette passion malsaine devant laquelle s’anéantissait ma volonté ; j’avais beau écouler la voix de ma conscience, qui me redisait, comme un écho des conseils de ma tante : * Sache te contraindre à ne jajnais vouloir; » ma probité me criait: « De quel droit veux-tu connaître ce qu’on a eu peut-être raison de te cacher? » Ce fut en vain, mes doutes et un invincible besoin de savoir [m’avaient vaincu, j’appelai à mon aide le pouvoir occulte dont j’avais été doué aux jours de mon enfance, et, palliant ma lâcheté de cet odieux raisonnement qui a fait commettre tant de sottises, sans jamais les rendre excusables, je me dis : C’est plus fort que moi !

La nuit était splendide: par la croisée ouverte, la lune lumineuse éclairait la chambre, et je regardais Annunziata blanche sous ses rayons. Do son visage, oü mon regard était fixé, je rabattis mes yeux sur son cœur, et, raidissant tout mon êire dans un de ces accès de volonté qui font les hommes de génie ou les fous, je voulus voir. Je vous le jure, ce que je vais vous dire, je l’ai vu, vu de mes yeux, vu comme je vois maintenant ces arbres au-dessus de ma tête, et maudite soit ma puissance, car de cet instant mes malheurs ont commencé !

Je le vis, ce cœur, dont l’inconnu me désespérait ; d’un seul coup il étala ses mystères à mes yeux, et dans ses profondeurs j’aperçus trois hommes couchés comme des morts sur les tables d’un amphithéâtre. Ils étaient étendus sur le dos, pâles, les yeux fermés, sans mouvement, et moi-même, moi le Fabio qui vous parle, j’étais devant eux, debout, plein de vie et de jeunesse, le sourire aux lèvres et rayonnant d’une beauté que je ne me connaissais pas. Je crus à une hallucination, je' fermai les yeux; je regardai Annunziata, elle dormait toujours calme et char-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 5H mante; je regardai son cœur; je revis les trois hommes, j’étais près d’eux. Ce fut affreux, c’était à devenir fou 1 Suffoqué par ses souvenirs, Fabio, interrompant son récit, laissa tomber son front et sanglota longtemps. Je lui pris la main, j’essayai quelques mots de consolation; mais il releva vivement la tête, et tournant vers moi son visage mouillé de larmes : —

Ah ! s’écria-t-il. Dieu m’est témoin qn’à cet instant,

en présence de cette révélation, je me crus le plus malheureux des hommes ; ne pas être seul dans ce cœur adoré, ne pas l’avoir éveillé aux sentiments d’amour qui soulevaient ma vie, savoir qu’il avait battu pour d’autres que pour moi, reconstruire un passé exécrable, se figurer, en l’exagérant peut-être, un bonheur qu’on n’a pas donné, chasser en vain des images perfides qui reviennent sans cesse, c’est là un supplice horrible : eh bien 1 ce n’est rien, croyezmoi, en comparaison du malheur que la destinée me réservait. Pourtant je ne prévoyais rien alors; je me plaignais, je pleurais sur moi, et je maudissais 1e ciel, en regardant toujours et invinciblement ce cœur ou dormaient les trois hommes. Le premier était un

34 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, prêtre, couvert de sa soutane comme d’un linceul ; il semblait disparu dans l’ombre ; le second avait l’insignitiante beauté de ces jeunes gens médiocres qui savent répéter les bons mots d’autrui, et s’empressent aulourdesfemmes avecdesfaçonsd’étredontl’élégance excuse à peine la banalité ; le troisième était terrible à voir : huit trous sanglants ouvraient sa poitrine ' nue, et l’on eût dit que les derniers frémissements d’une vie violente l’agitaient encore. De celui-là, je ne pouvais détacher mon regard. Par une bizarrerie étrange que je vous livre sans l’expliquer, ce double de mon être, cet autre moi-môme, ce sosie de Fabio qui vivait dans ce cœur en face de ces morts, gardait son sourire, sa gaieté, son éclat de bonheur pendant

que je sentais, moi, mes larmes couler, mon front

suer d’épouvante et mes traits se contracter de douleur. Au fur et à mesure que je contemplais avec une âpre avidité cet homme couvert de sang, je voyais une vie insensible d’abord, puis plus accentuée, revenir en lui. Il ouvrit les yeux, respira longuement, sembla se rendormir, et tout à coup, sous l’intensité démon regard, se redressa d’un bond, me montrant

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 55 sa haute stature, son œil ferme et son visage animé d’une résolution grave comme la mort. A ce moment, mon être dédoublé, si vivant tout à l’heure, sembla s’évanouir et ne m’offrit plus qu’une image à demi effacée. Annunziata s’agitait. Je regardai son visage ; un pli douloureux déformait sa bouche et rapprochait ses sourcils; je compris qu’elle rêvait à cet homme, et, la poussant avec violence c ~ Mais réveillez-vous donc! lui criai-je.

Elle ouvrit ses yeux, encore effrayés; dans son cœur, l’homme retomba comme foudroyé, et moimême j’y reparus plus jeune et plus beau que jamais.

— Ah ! mon Fabio, me dit-elle, merci ; je faisais un rêve affreux I

Nulle prudence ne me retint; j’avais perdu la direction de mon âme.

— Ya, lui dis-je, je le connais, fon rêve, il a huit balles dans la poiirine ; c’est quelque bandit que tu as aimé. Comment les nommes-tu, ceux qtii habitent ton souvenir et auxquels tu penses môme auprès de moi? Je sais tout, je les ai vus; tais-toi, ne mens pas, le premier est un prêtre !

Les trois hommes se levèrent ensemble dans son cœur et entourèrent mon image, devenue menaçante. Annunziata fit un effort pour sourire; mais son pauvre visage se décomposa, elle éclata en sanglots et, se cachant la tête sur mon épaule, elle me cria à voix basse ces deux vers d'une chanson sicilienne :

Dans leurs tombeaux, dans leurs tombeaux.

Laisse les morts dormir en paix !

Lorqu’au point du jour je quittai Annunziata, J ’é- ’ tais brisé. Le monstre des jalousies rétrospectives avait mordu mon cœur ; je maudissais la vie qui m’avait jeté trop lard sur la route de celle que j’aimais ; je haïssais le monde, qui n’avait pas respecté pour moi seul cette fleur de pureté que j'aurais voulu être le premier à cueillir; j’évoquais des fantômes pour, me battre avec eux; j’accusais Annunziata des crimes que, sans me connaître, elle avait commis contre moi ; toute part d’elle qu’elle avait pu donner à d’autres me semblait un vol dont j’étais la victime. Sur cette route douloureuse où j’avais mis le pied par imprudence, je voulais aller jusqu’au bout, dussé-je y dé-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 57 chirer ma tendresse, et quand une lueur de ma raison presque éteinte me montrait l’odieuse injustice de mes reproches, je levais les épaules et je m’écriais: Qu’importe, puisque je souffre?

Au déjeuner, je vis ma tante ; elle n’eut pas de peine à lire sur mon visage bouleversé de quelle douleur j’étais atteint. Une oppression inexprimable étouffait dans ma poitrine ma respiration impuissante, et mes paupières brûlantes enflammaient mes yeux.

— O mon cher Fabio, me dit ma tante, veille sur toi ; il faut être le divin Ulysse inspiré par Minerve pour pouvoir interroger les morts sans être tué par eux. L’amour est un lac paisible; pourquoi cherchestu les tempêtes, puisque tu n’as point autour du cœur Vœs triplex dont parle Horace? Tu défiais le sphinx ! Pauvre petit, c’est aujourd’hui seulement qu’il t’a posé son énigme; sauras-tu la deviner?

— Mais qui donc êtes-vous, m’écriai-je avec surprise, pour savoir si bien ce qui m’agite?

— Je suis de la famille, répliqua-telle. Après quelques secondes de silence, elle ajouta : Te voilà troublé jusqu’à la moelle des os parce que tu as été secoué

58 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, par les flots de Gharybde; prends garde à Scylla, elle t’enlèvera peut-être ton meilleur compagnon.

Je lui demandai l’explication de cette phrase que je ne comprenais pas; mais elle refusa de répondre, et je ne pus rien tirer de cette étrange personne, qui savait toutes choses et pouvait rester impénétrable. '

Dès que je le pus, je courus chez Annunziata; elle était sortie pour accomplir je ne sais lequel de ces devoirs religieux dont on est littéralement accablé dans les petites villes du royaume de Naples. Je montai auprès d’Antonio Spadicelli, afin d’avoir au moins le prétexte d’attendre. Il m’expliqua longuement, et avec une complaisance qu’en d’autres moments j’aurais peut-être appréciée, les mérites de la pholadomya papyracea, qui ne se trouve qu’aux mers de la Nouvelle-Zélande, et l’extrême rareté du conus adamsohii, qui habite l’océan Indien. Je répondais par des monosyllabes aux démonstrations enthousiastes du vieux collectionneur, et je rongeais mon frein comme un cheval entravé qui entend la bataille.

Annunziata arriva enfin ; mon premier regard fut , pour son cœur; les trois hommes s’y remuaient len-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 39 teraent avec des gestes pénibles, et mon image altérée^portait la trace des désolations qui me ravageaient moi-même.

— Tu souffres, cher Fabio, me dit-elle dès que nous eûmes laissé Spadicelli à ses coquilles. Tu souffres, pauvre être à qui je ne voudrais donner que . de la vie et du bonheur 1 O cher enfant, pourquoi la ' pensée vient-elle réveiller ceux que mon souvenir avait désappris? pourquoi ne te suffit-il plus d’être heureux? Eh I pouvais-je deviner, moi, qu’à côté et en dehors de ma tendresse tu trouverais tant de mal pour toi dans les recoins oubliés de mon cœur? N’est-ce donc pas loi, toi seul, qui m’as appris à aimer? Ne suis-je pas née par toi? Qu’importe ce passé maudit? le présent n’est-il pas à nous, et n'avonsnous pas l’avenir? Ah 1 si je t’avais rencontré plus tôt sur mon chemin, j’aurais toujours vécu de ta tendresse, pour elle seule, et notre vie n’eût été qu’un long amour sans tache et sans remords.

Son visage si gai d’habitude, scs yeux où brillaient toutes les joies de la jeunesse, étaient baignés’ de larmes. J’eus honte de moi, je ne me pardonnais pas

60 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, d’infliger à celle créature innocente tant d’injustes douleurs, et tombant à ses pieds, je lui jurai de calmer mon trouble, de ne jamais lui reparler de ces lamentables souvenirs; serments arrachés par l’émotion, et que tout mon cœur démentait à l’instant même où ils s’échappaient de mes lèvres avec mes sanglots I Hélas f c’en était fait ; une curiosité insatiable torturait mon être; j’avais, pour ainsi dire, soif de nouvelles souffrances, et je savourais mes chagrins jusqu’à l’ivresse. J’avais beau lutter contre moi-

môme, appeler à mon secours toutes mes forces en-

core saines : j’étàis toujours vaincu, et je restais • épuisé des combats que mon âme se livrait à ellemême. Les images terribles que j’avais vues me poursuivaient et me persécutaient comme une meute aboyante. C’est la nuit, la nuit surtout, que je les voyais apparaître évoquées par un lâche besoin de souffrir davantage. Alors je me livrais à elles; elles entraient en moi, bouleversaient ma raison et me racontaient un passé dont je me désespérais. Que de fois, perdu dans l’obscurité, face à face avec les fantômes, la tête enfouie dans l’oreiller humide de mes

larmes, ne me suis-je pas dit : Pourquoi ne pas mourir ? — Et pourtant j’étais heureux, oui, j’étais heureux, car j’adorais Annunziata, et je sentais que j’étais aimé par elle. N’allez pas croire que les tortures que je m’infligeais eussent diminué mon amour ;

non pas, elles l’avaient augmenté. Ma nature, douloureuse à l’excès, merveilleusement propre h se forger des maux imaginaires, avait trouvé là son chemin naturel; elle se jeta avec emportement sur cette pâture dangereuse, et plus je me faisais souffrir par Annunziata, plus je l’aimais.

Je tenais assez bien la promesse que je lui avais faite de ne point la tourmenter de mes inquiétudes; mais, comme l’on dit, le diable n’y perdait rien, et ma pâleur devait exprimer souvent ce qui bouleversait mon âme. J’écrivais à Lëlio, je lui racontais mes angoisses, qu’il ne comprenait guère. * Es-tu fou? me répondait-il. Pourquoi vas-tu, sur des murailles décrépites, décrocher de vieilles armes rouillées dont tu te frappes à plaisir? La vie est en avant et non pas en arriére. J’ai pour maîtresse une Transteverine de bonne humeur; le dimanche, quand elle danse à la

villa Borglièse avec ({uclque beau bouvier de la Campagne de Rome, je suis content de son plaisir; je ne lui demande pas qui elle a aimé; je sais qu’elle m’aime, je lui en suis reconnaissant, et je me laisse bonnement être heureux. Fais comme moi et renferme dans leur sépulcre tous ces morts inutiles que tu en as tirés I » Le conseil était bon à suivre; mais qui a jamais suivi un conseil quand le cœur est affolé comme une boussole brisée ?

Malgré ma ferme volonté de respecter chez Annunziata les souvenirs que mon implacable folie ranimait dans son cœur, j’étais devenu dur et tracassier avec elle. La pauvre enfant avait perdu sa joyeuse insouciance; quand mon regard attristé se fixait sur elle, elle se troublait, détournait la tête, et dans son cœur je pouvais voir les morts prêts à revivre.

•— Ah ! s’écria-t-elle une fois en mettant la main sur mes yeux, tu y penses encore, tu y penses toujours ! Ne comprends-tu donc pas que c’est toi qui les réveilles malgré moi, ceux qui dormaient d’un sommeil éternel? C’est toi qui les évoques partes inquiétudes constantes, c’est toi qui leur donnes une exis-

tence nouvelle, c’est toi qui les forces à me troubler encore; je me reproche ces faiblesses détestables comme si elles étaient des trahisons contre toi, je me sens coupable de les douleurs, et Dieu sait cependant que je t’appartiens tout entière, sans réserve. Croismoi, laisse en paix ceux qui ne sont plus. O mon Fabio, tu.joues avec ton bonheur, tu joues avec le mien, et peut-être regretteras- tu amèrement plus tard d’avoir, sans courage, empoisonné notre vie qui pouvait être si belle î

Elle avait raison ! Je pleurais à ses genoux, j’affirmais de nouveaux serments; mais dès que j’étais loin d’elle, les fantômes reprenaient ma pauvre âme et remportaient dans les ténèbres. J’en étais arrivé à cet état aigu où une crise devient imminente : elle éclata.

Un jour, j’avais été chez Annunziata plus tôt que de coutume; elle était dans sa chambre, occupée à ces mille petits soins de détail dont les femmes excellent à tromper le temps. Elle rangeait des chitfons et s’ingéniait à ses toilettes d’hiver, car la saison déjà avancée promettait des froids prochains. Au milieu

de rubans et de fichus, un coffret à bijoux était ouvert sur la table. Je le pris machinalement, et, tout en causant avec Ânnunziata, je me mis à examiner les objets qu’il contenait. Je passais les bagues à mon doigt, je faisais sonner les longues boucles d’oreilles, j’entourais mes bras avec les colliers, j’alignais les broches à côté des bracelets, fort innocemment du reste et sans songer à mal. En levant les yeux vers Annunziata, je lus sur son visage une vague expression d’inquiétude qui suffit à me troubler. Un afflux de sang gonfla mon cœur, et je sentis les pensées mauvaises qui bourdonnaient en moi. J’avisai une bague fort simple dont le chaton en cornaline blanche portait l’éternelle et sotte devise des amoureux : Sempre.

— Qui vous a donné cela? dis-je à Annunziata.

— Ah I tu es sans pitié, cria-t-elle en courant vers moi. — Et m’arrachant la bague, elle la jeta dans la cheminée, où brillait une grande flamme; puis, prenant deux ou trois autres bijoux, elle les lança au feu.

Je ne lis pas un geste pour l’arrêter , je ne me bais-

sai même pas pour sauver les bijoux qui se perdaient au milieu des charbons ardents, et je ne trouvai eu moi aucune reconnaissance pour ce sacriflce. Loin de là, pour la première fois peut-être je me sentis gagner par la colère. Je regardai vers son cœur : le pretre et le jeune homme lançaient sur moi des yeux irrités, riiomme sanglant dormait. A cette vue, tout un réquisitoire de ressentiment se formula dans ma pensée, et je dis à Annunziata avec une dure ironie : — Ne vous fâchez pas, mon enfant ; ce sacrifice expiatoire a moins de mérite que vous ne pensez. La banalité de ces souvenirs que vous avez si courageusement détruits ôte toute valeur à votre action ; ceux qui ont la poitrine sanglante savent bien que vous gardez avec soin et en secret tout ce qui peut les rappeler à votre mémoire.

— Vous ôtes cruel, Fabio, me répondit Annunziata. Il est des circonstances où l’oubli des morts est un crime; ce crime, je l'ai déjà commis pour vous, et je suis prête à en commettre d’autres, si votre repos l’exige. Aussi bien il faut en finir avec ces tortures que vous nous infligez. Écoutez donc ma vie ; vous

saurez du moins de quoi vous souffrez, et dans quelle juste proportion vous pouvez souffrir.

Elle me raconta tout alors; je l’écoutais les yeux baissés, car, pendant qu’elle parlait, j’avais vu les morts de son c(ieur se redresser et reprendre vie à mesure qu’elle disait leur histoire. Le premier, le prêtre, c’était la séduction dans ce qu’elle a de plus coupable, hélas ! et de si commun au milieu de nos villes d’Italie; c’était l’abus de confiance, la trahison du devoir; c’était le berger volant les brebis du troupeau dont il a la garde; c’était un souvenir plein d’amertume et presque de dégoût. Le second, le jeune homme, ç’avait été l’abandon de soi-même, où mènent l’ennui, la solitude, la nonchalance des petites villes : l’idéal qui vit dans le cœur de toutes les jeunes femmes avait entouré ce pauvre homme d’une auréole menteuse; la désillusion ne tarda pas à arriver, et avec elle un insurmontable éloignement pour cet être suffisant et nul, sorte de Narcisse infatué, qui n’aimait que lui dans toutes les femmes auxquelles il adressait ses hommages.

— Le dernier, dit Annunziata, il m’a aimée, et je

l'ai aimé ; je l’avoue sans honte et sans orgueil, son amour a racheté ma vie et a mis en moi des sentiments puissants qui font aujourd’hui la force de ma tendresse pour vous, Fabio. Il avait rêvé pour notre patrie 1a vie honorable des peuples libres, il m’avait associée à ses espérances, et j’eus le courage de le voir partir pour la bataille suprême sans verser une larme et en le bénissant comme le futur libérateur d’une nation entière. Il fut vaincu en face du détroit de Messine. Blessé, emprisonné, gardé à vue dans les prisons de Reggio, il se sauva, je ne sais comment. Pour me revoir, il traversa les Calabres et la Basilicate, vêtu en paysan et chassant devant lui un attelage de bœufs. Il arriva ici un soir, dans quel état, grand Dieul Je le vis, et le lendemain je ne sais quel mendiant maudit l’avait trahi, vendu, livré à la police. On le mena au pied des remparts et on le fusilla; il tomba en mêlant mon nom au\ dernières prières qu’il récitait, il tomba sur le dos, les yeux au ciel, comme un brave quMl avait été. Oui, celui-là, je l’ai aimé; oui, de lui, j’ai gardé un souvenir, et je vais te le montrer; jelte-le au feu, si tu l’oses 1

tiS LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT.

Elle ouvrit rapidement son prie-Dieu, en lira un coffret de bois noir qu’elle me tendit, et se renversa contre un fauteuil en se voilant le visage. Le coffret contenait une chemise noire de sang et ouverte de huit trous. J’aurais voulu que la terre m’engloutît, tant j’étais honteux. Je fermai le coffre où reposait celte relique sacrée, je le replaçai dans le prie-Dieu, et m’agenouillant devant Annunziata ; — Pardonnemoi, lui dis-je en lui baisant les mains.

— Il eût été assez généreux pour le pardonner, pauvre enfant malade, me dit-elle, et je te pardonne en mémoire de lui!

O misère de moi ! à l’instant môme où, reconnaissant mes torts, j’en rougissais et m’inclinais devant Annunziata, je sentais la jalousie me déchirer de ses ongles les plus aigus; j’oubliais le prêtre et le jeune homme, et j’acharnais ma colère contre ce proscrit ensanglanté, car je comprenais que lui seul avait été aimé et que son souvenir était le plus vivant. Je frémissais à la pensée de ce rival posthume ; j’aurais voulu ranimer réellement ce mort, jouer ma vie contre la sienne dans un combat sans merci, et, en pré-

sence de la haine aveugle qui me dévorait, je me trouvais généreux jusqu’à la magnanimité d’avoir rendu à Annunziata le colTre noir et la chose affreuse qu’il renfermait.

Je sortis la tôle en feu ; au lieu de rentrer à Brindisi, je marchai devant moi, au hasard. C’était une de ces journées de l’équinoxe d’automne, si terribles sur les bords de l’Adriatique ; j’allais, les cheveux au vent, parlant tout haut, illuminé d’une lucidité absurde qui éclairait le passé et me laissait me débattre contre un avenir que je sentais confusément ruiné par ma folie. Parfois je m’arrêtais, plus emporté, plus injuste encore, en m’écriant: Etmoi'l et moi donc! n’ai-je pas plus de douleurs que je n’en puis porter ? — Combien de temps marchai-je ainsi ? Je l’ignore I La nuit était venue lorsque j’arrivai à un pauvre village do matelots; je me reposai dans une osteria; j’avais la fièvre, le sifflement de mes artères m’étourdissait, et ma tête vide me semblait lourde à porter comme un monde. Je revins par le rivage. Des rafales de pluie aigres et pénétrantes m’enveloppaient ; les flots, soulevés par le vent de tramontane, s’abat-

taient jusque sur mes pieds. Je marchais enivré de ma soufTrance et plein d’une volupté amère qui m’enorgueillissait. — Je partirai, me disais-je, je la fuirai, je ne la verrai plus ; qu’elle vive avec ses souvenirs, puisque je n’ai pu réussir à les chasser de son cœur! Où irai-je?.., Qu’importe I le monde est grand ; mais je l’aurai usé sous mes pieds avant d’avoirépuisémes peines! Elle ne comprend pasce que j’épi-ouve, elle ne voit pas que ce malheur qui m’accable est le plus grand qu’un homme puisse subir, et que la bataille contre d’insaisissables fantômes est le pire de tous les combats. Elle me trouve injuste et méchant; tant mieux I qu’elle m’oublie! Je veux tuer mon amour; je ne veux plus la voir, et je ne la verrai plus!

A quelque distance du rivage, j’aperçus une lumière à travers les arbres ; je reconnus la maison d’Annunziata, j’y courus, je fis notre signal habituel et j’attendis. Elle vint m’ouvrir, pâle et blanche comme une apparition : — Ah ! cher Fabio, me ditelle en se jetant à mon cou, j’avais peur de ne plus te revoir!

Le lendemain, lorsque, dans ma chambre à Brin*

I.E CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 71 disi, je me réveillai tard après un lourd sommeil que m’avaient valu les émotions et les fatigues du jour précédent, j’aperçus ma tante assise à mon chevet. Du doigt, elle me montra mes vêtements souillés de sable et encore humides : — Quel métier de loup-garou faites-vous donc, mon cher neveu ? Quand le vent de tramontane souffle pendant l’équinoxe, il faut rester chez soi tranquillement, au coin du feu, et ne point courir sur les bords de la mer comme une âme en peine poursuivie par le diable. Du reste, il se môle beaucoup trop de vos affaires, comme je vous l’avais prédit. Prenez garde, vous vous consumez dans des douleurs stériles, dont vous développez lâchement le germe qui était en vous, au lieu de l’étouffer. Garde* vos forces pour l’avenir, il vous réserve peut-être un malheur réel qui ne sera que le châtiment de votre faiblesse égoïste.

— Mais dites-moi donc ce que vous prévoyez, ce que vous savez 1 lui criai-je avec emportement; éclairez-moi si vous m’aimez, et ne parlez pas toujours par indéchiffrables énigmes.

— On est toujours puni des tourments immérités

72 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, qu’on inflige aux innocents, me répondit ma tante^ et souvent c’est l’amitié qui venge l’amour opprimé.

A ces mots, elle me quitta, et je restai plus indécis que jamais, indécis sur mon sort, mais non sur mà^ résolution, car je la sentais en moi qui me poussait invinciblement vers le mal. « Je joue avec notre bonheur I > me disais-je souvent en me répétant les .paroles d’Ânnunziata, et néanmoins je n’avais plus qu’une idée, une seule, devenue impérieuse et fixe, qui me soufflait ses conseils détestables: je voulais exiger d’Ânnunziata qu’elle me remit le coffret, et je voulais le détruire. Après ce dernier sacrifice, je me croyais assuré de trouver le repos. « La vie de son passé sera close, me disais-je, et je pourrai enfin vivre heureux. » Le sentiment de honte qui m’avait forcé à respecter cette sainte dépouille d’un mort me paraissait à cette heure une absurde faiblesse. * A quoi bon ces souvenirs et ces regrets? pensais-je. Ne dois-je pas lui suffire? » Sot et coupable que j’étais! j’ai compris plus tard qu’en déchirant son cœur, j’y avais brisé mon image.

Je l’obtins un j our, ce sacri fice impie que je regardais

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 73 comme indispensable à mon bonheur. Je vous fais grâce des mille subterfuges déloyaux que je mis en œuvre pour en arriver là, et de la scène douloureuse que mon exigence fit naître entre Annunziata et moi. Lorsqu’elle me vit en possession de ce coffre où reposait cette relique que je voulais anéantir, lorsqu’elle me vit le jeter au feu et le regarder brûler avec une sorte de joie farouche, elle leva les yeux vers le ciel, et, paraissant parler à un être invisible : — Grâce pour nous deux! dit-elle.

L’homme était toujours couché dans son cœur; il n’avait pas fait un geste, n’avait même pas soulevé ses paupières, mais deux grosses larmes coulaient lentement surses joues. A cet aspect, une incommensurable pitié me saisit, le remords m’accabla, et je me sauvai battu par ces contradictions violentes qui me ballottaient de leurs tempêtes. J’étais oppressé comme si je venais de commettre un meurtre. Hélas f ce meurtre, je l’avais commis, mais c’était sur moi, sur moi seul : je venais de me suicider dans Annunziata. Lorsque je la revis, lorsque je regardai dans son cœur, je fus effrayé d’y voir mon image si chan-

n LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, gée, que j’eus peine à la reconnaître ; une pâleur glaciale flétrissait mes traits, des éclairs de méchanceté brillaient dans mes yeux, un pli d’ironie déformait durement mes lèvres, et des lignes maladives qui ressemblaient aux rides d’une vieillesse anticipée altéraient mon visage. Ce n’était plus ce beau Fabio que j’avais vu, au premier jour, illuminé d’une jeunesse éclatante, marcher allègrement, comme un héros légendaire, dans ce cœur où il régnait ôn maître ; c’était un pauvre homme épuisé, honteux, et qu’on souffrait là par pitié comme un esclave qu’on ne veut pas chasser encore.

Dix-huit mois s’étaient passés danscelte tourmente qu’apaisèrent parfois des embellies de courte durée. Cette crise fut la dernière : Annunziata et moi nous étions à bout de forces, et par Une sorte d’accord tacite, un armistice fut conclu entre ses souvenirs et moi t mais le mal que j’avais fait était irréparable, et de ce jour, quelque illusion que j’essayasse de me faire pour me tromper moi-môme, je compris vaguement que j’étais perdu. Nous eûmes encore de calmes instants et des heures de tendresse, je ne le nie pas ;

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 75 mais l’amour avec son abnégation, son entraînement fiévreux, son absolu bonheur, avait fui loin de nous. Nous nous aimions plutôt parce que nous devions nous aimer que parce que nous nous aimions. Ceci n’est point une mièvrerie ni un de ces concetti qu’on a si souvent reprochés aux Italiens, c’est la vérité. Mal-, gré les éclairs de gaieté qui parfois me rappelaient l’Ânnunziata des anciens jours, elle était restée triste et comme alourdie sous le poids des chagrins que j’avais accumulés sur elle; elle était constamment inquiète et en réserve vis-à-vis de moi ; une appréhension indécise la tenait en suspens ; on eût dit qu’elle ne se sentait pas en sûreté, et quelque douce qu’elle fût d’habilude à mon égard, elle semblait me traiter comme on traite un chien fidèle, mais qui déjà vous a mordu.

Nous vivions donc en repos, sinon heureux; nos deux existences se côtoyaient maintenant sans se heurter, mais elles ne se mêlaient plus dans cette intime et large communion d’autrefois. Autant par lassitude que par raison, j’en étais arrivé à ne plus regarder au cœur d’Annunziata, et dans nos conversa-

Digilized by Goc^le

7C LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, lions nous évitions avec soin de toucher un de ces points douloureux qui eussent fait éclater de nouveaux orages entre nous.

Sur ces entrefaites, matante tomba malade; sa constitution, faible et ruinée par l’âge, fut une proie facile pour le mal, et je compris bientôt que j’allais avoir à me séparer de la vieiAe amie qui avait si tendrement accueilli ma jeunesse. La mort ne la surprit pas et elle se prépara au dernier combat avec une fermeté que j’admirais.

— Du jour où j’ai compris la vie, me disait-elle, j’ai été prête à mourir.

Ses forces diminuaient rapidement; elle accepta les offices suprêmes de la religion avec ce calme impassible et légèrement ironique qu’elle mettait en toute chose, et un soir, à la clarté vacillante des bougies, je vis distinctement que la vie allait se retirer d'elle; j’avais peine à contenir mes larmes. — Ne pleurez pas, me dit-elle. Salomon, qui fut un grand sage, a eu raison de dire: « J’ai trouvé que les morts étaient plus heureux que les vivants, et que le plus heureux est celui qui n’est jamais né, »

et j’ai bien peur, mon pauvre neveu, que vous ne soyez bientôt de mon avis.

Cette prophétie d’un malheur prochain que ma tante m’avait déjà faite, et qu’elle renouvelait à son lit de mort, me causa une indicible émotion, car je croyais avoir bu déjà tout ce que la vie contient d’amertume. Je l’interrogeai d’une voix douce, mais en évoquant toute la force de ma volonté pour me rendre maître de cette âme affaiblie.

— Prépare-toi courageusement, reprit ma tante ; bientôt tu apprécieras le poids des douleurs réelles. Tu crois que tu as souffert? Tu te trompes, tu souffriras ! Le sort se vengera de toi, et je vois venir de loin celui qui doit exercer sa vengeance.

— Mais quel est-il? par le ciel! répondez-moi, lui dis-je en la saisissant dans mes bras.

Elle prononça un nom, mais si bas et d’une voix si faible que je ne sentis à mon oreille qu’un souffle incertain; lorsque je me retournai vers elle pour l’interroger de nouveau, elle était morte.

J’aimais beaucoup ma tante; elle avait eu pour moi, malgré ses singularités, des bontés secourables

78 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, qui me l’avaient rendue chère; mais je vous jure qu’en ce moment ce n’était pas le regret de sa mort qui m’accablait, c’était le, désespoir égoïste de n’avoir pas entendu ce nom murmuré par elle, et qui peutêtre contenait tout mon avenir. Que n’aurais-je pas donné pour ranimer la pauvre femme pendant une minute seulement, et pour lui arracher ce secret dont l’ignorance me laissait désarmé en présence de la vie !

Pendant les jours pénibles qui suivirent cet événement, Annunziata m’entoura d’une tendresse touchante, et je pus me croire revenu aux instants les meilleurs de notre liaison. Ma tristesse, qui se doublait de mon inquiétude, avait avivé en elle ces instincts de sœur de charité qui dorment au cœur de toutes les femmes et s’éveillent vite au contact de la douleur d’autrui. Son amour avait revêtu quelque chose de maternel qui assouplissait les fibres démon âme , effaçait mes chagrins et m’enhardissait à espérer. Je n’avàis plus guère de raison valable pour prolonger mon séjour à Brindisi ; mais les prétextes ne me manquaient pas : héritage à recueillir, prq:

priétés à administrer, besoin de repos après dp vives émotions, j’invoquai tour à tour ces différents motifs pour expliquer ma retraite dans une ennuyeuse petite ville de province. Du reste, on ne me demandait rien; les biens de ma tante ajoutés à ma fortune faisaient de moi le plus important propriétaire de la terre d’Otrante; j’étais devenu une sorte de petit personnage à Brindisi ; les fantaisies d’un homme riche sont toujours respectées, et mes soirées du mercredi étaient plus assidûment que jamais fréquentées par les jeunes gens de la ville.

Ma tante était morte depuis quelques mois déjà, lorsque j’eus une joie véritable en recevant une lettrq de Lélio. « Ouvre tes bras bien grands, m’écrivait-il, car voilà que je t’arrive. Mes études sont terminées ; je sais mon métier; il s’agit, à cette heure, de faire de l’art. J’ai besoin de retraite, la campagne de Rome est trop belle , les Romaines sont trop faciles, et la vie est trop chère dans la ville éternelle. As-tu là-bas un grenier, une grange, une masure ou un palais dont je puisse faire un atelier? J’ai hâte d’élre au travail, seul, près de toi, loin du bniit; je pe veux

revenir, à Rome qu’avec une œuvre faite; je rêve à une Judith de haute tournure ; un jour que tu seras mal peigné, tu poseras pour la tête d’Holopherne I » Je fis jeter bas quelques cloisons, ouvrir des jours dans une maison' que je possédais aux portes de la ville, et lorsque, trois semaines après sa lettre, Lélio arriva, il trouva un atelier convenable prêt à le recevoir. Nous reprîmes notre bonne vie en commun ainsi que par le passé, mangeant ensemble, causant à cœur ouvert, nous racontant nos pensées les plus secrètes, parlant des jours de notre premièrejeunesse et conjuguant le verbe se souvenir, qui est peut-être le plus attrayant de tous. Lélio avait une nature absolument opposée à la mienne, et c’est pour cela sans doute que je l’aimais; l’homme est, à son insu même, toujours poussé à se compléter, et par cette raison, il recherche plus souvent son contraire que son semblable. Il n’avait aucun de mes troubles, car son insouciance naturelle entretenait chez lui une constante égalité d’humeur; il ne regrettait pas le passé, savait toujours s’accommoder du présent et ne s’inquiétait jamais de l’avenir. Il avait dans l’esprit

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 81 une gaieté résistante et un fonds de drôlerie qu’avait développé encore son existence mêlée aux artistes et à tous les indépendants de la vie. Il plut beaucoup à Annunziata , et le vieux Spadicelli le trouva charmant.

— Chevalier, quand ces deux fous feront trop de bruit ensemble, me dit-il en me montrant sa femme et Lélio, venez me voir, je vous apprendrai la conchyliologie, ce vous sera une bonne ressource pour vos vieux jours.

Ravivée par la présence de Lélio, Annunziata avait repris sa gaieié; ils riaient tous les deux à cœur-joie et se moquaient souvent de mes airs moroses. S’ils étaient heureux, je l’étais aussi entre ces deux êtres qui sont ce que j’ai le plus aimé. Ces tourments du passé d’ Annunziata, qui m’avaient tant fait souffrir, s’étaient calmés peu à peu et ne m’apparaissaient plus maintenant que comme un trouble indécis dont je me rendrais facilement maître. La période aiguë était éteinte pour jamais, il ne m’en restait qu’un retentissement vague qui était plutôt de la mélancolie que du chagrin.

Dans les premiers temps de l’arrivée de Lélio, il me parlait sans cesse d’Annunziata, et Ànnunziata me parlait toujours de Lélio; insensiblement ils ne me parlèrent plus l’un de l’autre. Je pensai que leur curiosité mutuelle était satisfaite; je ne donnai aucune importance à cette observation, et nous conti- »

nuâmes à vivre comme trois camarades unis de la plus loyale amitié. J’avais été désespéré du passé, ce sentiment bâtard avait dévoré toutes mes forces de jalousie; il était donc naturel que je ne fusse pas jaloux de l'avenir ; du reste, j'avais en Lélio une confiance absolue, et j’étais persuadé qu’il serait le premier à m’avertir de l’état de son cœur, si jamais il devait le trouver inquiétant pour mon repos. Fûmesnous heureux ainsi longtemps? Oui, plusieurs semaines; mais cette époque s’est écoulée si vite que je n’en ai rien conservé dans mj^ mémoire. Ce fut comme une trêve entre deux batailles, et dans la dernière je devais être tout à fait vaincu.

Sans qu’aucune circonstance appréciable eût changé nos relations, elles n’étaient cependant plus les mômes, et lorsque nous nous trouvions réunis tous les trois,

LB CHEVALIER UU CŒUR SAIGNANT, H il y avait entre nous un malaise indéfinissable que je ‘ ne remarquais pas, et dont je ne me suis rendu compte que plus tard, en reprenant ma triste histoire dans tous ses détails, Ânnunziataet Lélio paraissaient sou^ vent embarrassés lorsque j’arrivais inopinément auprès d’eux; dans leurs rapports isolés vis-à-vis de moi, il y avait quelque chose qui n’était pas naturel : Annunziata semblait de nouveau avoir perdu sa gaieté; parfois je la trouvais rêveuse, impatiente à mes questions et contrariée par mille niaiseries qu’elle eût dédaignées jadis; parfois aussi elle me faisait jurer que je l’aimais toujours, comme si elle eût voulu se rassurer contre elle-même. J’attribuai ces irrégu^ larités nerveuses, aux troubles profonds dont je l’avais accablée par mes reproches, et je ne remarquai pas que de son côté Lélio restait souvent silencieux près de moi et absorbé dans des pensées qu’il ne me communiquait plus. Sans m’éviter, il avait moins de plaisir à me voir, et souvent il allait sur le bord de l’Adriatique faire seul des promenades qu’autrefois nous faisions toujours ensemble. Quelquefois le soir il parlait, sur un ton général, des sentiments qui sont plus

84 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, forts que la volonté, de combats inégaux d’où l’on sort toujours vaincu, d’événements fatalement imposés par la destinée. Je l’écoutais sans savoir où il en voulait venir. Annunziata l’approuvait d’un signe de tête, et nous retombions instinctivement dans le silence. Je sentais bien que je vivais dans une atmosphère troublée, mais, dans mon aveugle confiance, je ne comprenais rien aux sentiments qui agitaient Lélio ; je ne devais pas tarder à comprendre.

Un jour, un mercredi, j’étais chez Annunziata, dont la tristesse devenait de plus en plus visible ; je commençais à m’inquiéter de son état, et je la contemplais étendue sur un canapé, presque insensible à ma présence, l’œil égaré vers le ciel dans une rêverie profonde. Après quelques paroles insignifiantes échangées entre nous, elle retomba dans son mutisme, emportée par une pensée où je sentais que je n’étais pour rien. Son attitude m’étonna, et pour la première fois depuis bien longtemps je rabaissai mes yeux vers son cœur. Il n’y avait plus trois morts, il y en avait quatre, et j’étais le quatrième!... Devant eux, devant nous, hélas! un Lélio splendide se te-

nait d’un air de triomphe. Je me jetai sur Annunziata. — Tu aimes Lélio ! lui criai-je.

Elle se cacha la tête dans les mains avec un mouvement d’effroi, puis, découvrant son visage et dirigeant sur moi des regards où je pus lire un implacable sentiment de révolte : — Vas-tu recommencer tes folies ? me dit-elle ; n'est-ce point assez de m’avoir abreuvée d’amertume jusqu’à l’agonie avec tes cauchemars du passé? Laisse-moi donc enfin vivre en paixl Si jamais j’aime Lélio, je te le dirai.

Pendant qu’elle parlait, je me voyais dans son cœur; mon image décrépite et ridée comme celle d’un centenaire essayait de se soulever et se tourmentaît pour se mettre debout; elle y réussit, et, tout en trébuchant, elle se dirigea vers Lélio, qu’elle voulut saisir à la gorge; mais il n’eut qu’à la toucher du doigt, et elle retomba immobile à côté des autres morts, qui silencieusement éclatèrent de rire.

— Mais je le vois, celui que tu aimes, et moi je suis étendu sans vie à ses pieds.

— Eh 1 que m’importe ce que tu vois, méchant fou qui prends tes hallucinations pour la réalité I me ré-

g6 LG CHEVALIER DU C(EUR SAIGNANT.

pondit-elle avec colère; crois-moi, Fabio, la route est mauvaise, car à force de faire souffrir les autres, on finit par ne plus mériter de pitié.

Je sortis, je courus chez Lélio. — Toute parole est grave à cette heure entre nous, lui dis-jfr. Je suis ton meilleur et ton plus vieil ami ; nous avons vécu côte à côte comme deux frères; nous avons mêlé nos cœurs, je t’ai donné les secrets de ma vie, je sens que l’amitié qui nous lie tient aux fibres les plus précieuses de mon être. J’ai en toi une confiance que rien n’ébranlera ; ta parole sera pour moi l’or pur de la vérité ; réponds-moi avec franchise : aimes-tu Annunziata? — Au lieu de me répondre oui ou non, comme je l’espérais, Lélio s’emporta. Il s’fhdigna d’être soupçonné par moi, qui, disait-il, devais savoir mieux que tout autre qu’il était incapable de trahir un ami ; du reste il s’affligeait de ma question plus encore qu’il ne s’en étonnait, car depuis longtemps il avait remarqué en moi un caractère soupçonneux jusqu’à l’injustice et inquiet jusqu’à la maladie. Il avoua qu’il trouvait Annunziata charmante, mais seulement à titre de bon camarade ; pour elle il avait une

sérieuse affection fraternelle, mais point d’amour, et c’était être fou que d’oser jeter entre nous des défiances injorieuses. J’abrège, car le cœur me manque; à la fin, ce fut moi qui me disculpai.

Quand je repense à tout cela, je ne comprends rien à ma sottise ; l’évidence m’aveuglait donc, car je ne voyais rien; je m’appuyais pour me combattre moimôme sur l’amour d’Annunziata, qui n’existait plus, et sur l’amitié prête h toute trahison de Lélio. Leurs mensonges étaient plus forts que ma vérité ; dans cet instant, je faisais plus que de douter de moi, je n’y croyais plus, et je sacrifiais tout au besoin d’avoir encore foi en mon bonheur.

C’était un mercredi, je vous l’ai dit; le soir j’avais une nombreuse réunion chez moi, car on devait y lire un poëme libéral récemment imprimé à Turin, et dont un exemplaire avait pu arriver à Brindisi malgré la surveillance de la police napolitaine. La lecture commença, et chacun s’accommoda pour l’entendre à son aise. Bercé par la cadence monotone des vers, qui faisait comme une basse continue à la voix de mes pensées, je laissai mon esprit m’entraîner

hors (le la sphère étroite où j’étais enfermé. J’entendais, mais je n’écoutais plus. Que m’importait du reste à ce moment le sort de l'Italie et celui du monde? Nul intérêt n’était assez puissant pour lutter contre celui qui me tenait en éveil. Je pensais à Annunziala et à Lélio; ma confiance s’ébranlait peu à peu, ma vision m’apparaissait de plus en plus nette, et de sa lumière éclatante me montrait mon amour raillé, mon amitié trahie et mon bonheur perdu. Une voix intérieure qui ressemblait à celle de ma tante me répétait : — Je te l’avais bien dit, et ce nom que tu n’as pas entendu, c’était celui de Lélio. — Je faisais mille projets insensés qui se détruisaient l’un par l’autre; je cherchais une lueur pour me conduire, et je ne voyais que la nuit. Vers onze heures et demie, pendant un repos, Lélio se leva et se dirigea vers la porte.

— Tu t’en vas, lui criai-je avec un battement de cœur qui retentit jusque dans ma gorge, car un doute terrible venait de passer en moi.

— Oui, me répondit-il avec tranquillité, je suis un peu souffrant, et je vais me coucher; j’ai à travailler

demain, et je veux être de bonne heure à mon atelier. Bonsoir ! — - Et il sortit.

La lecture recommença; je crus que j’allais mou*

rir ; je regardais fixement une lampe placée près de moi, brûlant mes yeux à sa clarté, écoutant le tintement de mes oreilles, n’ayant plus une idée saine dans la tête, et sentant en moi un tel affaissement qu’il me semblait que toutes les molécules de mon être' se désagrégeaient. Tout à coup je me levai, je sortis, nul ne le remarqua.

nuit était sereine, belle et semblable à cette nuit bénie où pour la première fois j’étais monté dans les parfums jusqu’au balcon d’Annunziata. Je courus vers la maison ; j’arrivai au jardin ; sous l’ombre des arbres je me glissai, m’arrêtant parfois, secoué par les tumultes de mon cœur. Aux fenêtres, nulle lumière; j’entendis des pas qui criaient dans le sable, un homme passa devant moi et tâta le treillage là môme où jadisj’avais posé le pied, je courus à lui; je reconnus Lélio.

— O frère, lui criai-je, que vas-tu faire ?

Je le saisis par le bras; mais, se retournant vers

moi, il me frappa en pleine poitrine avec un ciseau de sculpteur qu’il tenait à la main ; je jetai un cri pendant qu’il s’élevait à travers le jasmin et qu’én haut du balcon Ânnunziata lui tendait les bras.

Par un phénomène encore inexpliqué pour moi, je me retrouvai dans mon fauteuil, dans mon salon, au milieu des jeunes gens que j’avais quittés, et qui, à mon cri, s’empressaient autour de moi.

— Qu’avez-vous? qulest-ce doncV qu’a-t-il ? pôurquoi criez-vous?

— Là-bas, répondis-je, dans le jardin 1 Au cœur, il m’a blessé au cœur, la lame est entrée bien avant, et voilà mon sang qui coule !

Les uns me regardèrent avec étonnement, d’autres se mirent à rire.

— Quelle est celte plaisanterie? me disaient-ils. Quel jardin? quelle blessure ? Vous ne nous avez pas quittés; on lisait à haute voix, vous étiez là, assis où vous êtes, nous vous avons tous vu ; vous n’avez pas fait un geste, vous regardiez devant vous ; tout à coup vous avez poussé un grand cri, et alors nous vous avons entouré.

— Ah I m’écriai-je, ils se sont donné le mot pour protéger la trahison. — Et je tombai évanoui.

Quand je revins à moi, Giavanni était à mon che-^ vet, et un médecin s’évertuait à me donner des soins. Il me questionna; je lui répondis que dans la rue un homme m’avait blessé au cœur; il découvrit rapidement ma poitrine et, levant vers moi des yeux surpris : ^

— Mais je ne vois rien, dit-il. •— Celui-là est-il aussi du complot, me disais-je, en lui donnant de nouvelles explications.

— Ah I reprit-il avec un sourire, vos amis étaient chez vous; on aura peut-être un peu bu à l’indépendance italienne ; cela n’est pas sain pour les gens nerveux. Dormez bien, chevalier, demain il* n’y paraîtra plus.

Il partit; le misérable me croyait ivre; j’étais exaspéré. Quand je portais la main à mon cœur, je la voyais rouge; j’étais bien certain d’avoir été frappé. Ce médecin avait cependant ordonné je ne sais quel drogue que je pris; je m’endormis profondément, de ce sommeil frère de la mort que vous savez, et il était

plus de midi lorsque le lendemain je me réveillai. Malgré Giovanni, qui invoquait ma faiblesse et voulait me retenir, malgré ma blessure qui me brûlait la poitrine, je courus à l’appartement de Lélio : on me dit qu’il était sorti depuis le matin ; j’allai à son atelier, on me répondit qu’il n’y avait pas paru depuis la veille. Chacune de ces réponses me remuait d’une angoisse plus profonde, et cependant pouvais-je souffrir davantage? quel doute restait-il dans mon âme? La veille, au milieu de cette nuit maudite, n’avais-je pas vu la trahison dans toute son horreur, et l’amitié ne m’avait-elle point frappé d’une main sacrilège? Je courais ; les gens qui passaient près de moi me regardaient et disaient : Il est foui Non, je n’étais pas fou ! noh, car ma raison, éclairée par une lucidité merveilleuse, découvrait la profondeur du gouffre où je roulais ; non, je n’étais qu’un pauvre être qui succombe sous l’écroulement de sa vie tout entière. J’arrivai chez Annunziata; je la cherchai, elle n'y étais pas; je furetais comme une louve qui a perdu ses petits, je donnais à peine aux domestiques le temps de me répondre, et il me semblait que tout le

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 93 monde se moquait de moi. J’arrivai dans le cabinet de Spadicelli.

— Ah I me dit-il avec un sourire qui me parut plein d’ironie, vous cherchez nos jeunes gens? Je viens de les voir tout à l’heure qui se promenaient dans le jardin.

Je ne fis qu’un bond ; derrière un massif d'arbres, je les aperçus ; Annunziata avait passé son bras sur l’épaule de Lélio et marchait près de lui. Au bruit de mes pas, ils se retournèrent. Annunziata vint vers moi avec résolution.

— J’aime Lélio, me dit-elle; prends ma main, chevalier, et soyons bons amis I

— Ah f lâche et misérable, criai-je à Lélio, c’est donc vrai, et voilà ce que valait ton amitié !

— Eh! que valait donc ton amour ? reprit Annunziata.

— Cette nuit, Lélio, lu m’as frappé au cœur, ici, à cette môme place, et ma vie s’en va par ma blessure.

— Point de reproches, Fabio, me dit- il ; n’accuse que toi-même ; si tu viens ici porté par la colère et

rêvant des vengeances, je suis prêt; il y a des épées chez loi, et le bord de la mer n’est pas loin !

Pendant qu’il parlait, je regardais le cœur d’Annunziata; c’était la dernière fois que jç devais le voir. Les morts, ces trois hommes que ma folie avait si souvent réveillés, s’étaient dressés debout dans une attitude menaçante, et ils entouraient l’image de Lélio comme pour la protéger contre moi. L’homme sanglant, les bras croisés sur la poitrine, l’œil armé d’une fixité hautaine et provoquante, semblait me dire : De quel droit oses-tu te plaindre aujourd’hui, toi qui nous as tant fait souffrir?... A cette vue, toute ma fureur tomba; je compris que j’étais irrémissiblement vaincu, que Lélio avait pour alliés tous les souvenirs dont j’avais flagellé Annunziata jusqu’au martyre ; je compris que seul j’avais été l’instrument de ma perte, et que ce pauvre cœur ulcéré avait été forcé de chercher loin de moi un repos que je lui refusais. Trop tard je reconnaissais ma faute; Dieu m’avait donné un grand bonheur, je l’avais traîné dans les larmes stériles, et je l’avais détruit. Je fus sur le point de tomber aux pieds d’Annunziata et de lui de-

LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 85 mander pardon ; un anéantissement douloureux m’affaiblissait, et me tournant vers Lélio :

— Et quand je te tuerais, frère de ma jeunesse, lui dis-je, quand j’aurais trempé mes mains dans ton sang, cela me rendrait-il son cœur? cela lui redonnerait-il un amour sans lequel je ne puis vivre? cela effacerait-il de ma mémoire cette nuit terrible où mon bonheur s’est écroulé ? Les morts se vengent, 6 Annunzialal Qu’ils dorment en paix maintenant; j’ai mérité mon sort.

Et poussé par une force maîtresse de ma volonté^ je pris Annunziata dans mes bras, je lui donnai un long baiser sur ces lèvres dont le souvenir me désespère encore, et je me sauvai sans retourner la tète. Au détour d’une allée, je les aperçus; Lélio pleurait, appuyé contre un arbre, et Annunziata lui parlait comme pour le consoler.

Un steamer qui venait de Fatras et se rendait à Trieste était en relâche dans le port de Brindisi. J’y montai le soir môme; huit jours après, j’étais à Vienne avec Giovanni. C’est alors que commença ma vie de voyage, vie pénible et lourde, car partout

et toujours j’ai porté avec moi le fardeau de mes regrets, que rien n’a pu calmer. Je n’ai même pas la consolation ordinaire des désespérés qui accusent les autres de leurs malheurs et se posent en victimes du sort; non, car lorsque je suis de sang-froid, lorsque je me raconte impartialement mon histoire, je ne puis que frapper ma poitrine et dire en courbant la tête : C’est ma faute I oui, c’est ma faute, et Annunziata n’a fait qu’user de son droit en tuant dans son cœur celui qui ne cessait de la faire souffrir. C’était un cas de légitime défense, et lorsque je me plains, je suis hors de l’équité.

Ne vous imaginez pas cependant que je suis toujours aussi calme. J’aime Annunziata plus que jamais et maintenant je hais Lélio. Des jalousies réelles et vivantes me déchirent. J’ai des angoisses vraies, qui ne sont point, comme, celles d’autrefois, une pâture jetée aux besoins d’une imagination maladive. Parfois, dans certains mauvaisjours, ma souffrance s’exaspère, la blessure de mon cœur se rouvre, le sang coule, ma volonté succombe, et ma pauvre tête éperdue rêve d’effroyables vengeances, car mon regard.

doué d’uneperspicacité maudite, traverse les espaces, franchit les distances, et alors je les vois tous les deux, elle et lui, heureux, tranquilles et délivrésenfin de ma présence. C’est elle, cette beauté si douloureusement regrettée, qui pose devant lui pour la statue de Jiidith. Lorsqu’il est fatigué de son travail, ils vont ensemble se promener au bord de la mer; elle l’appelle : « Mon Lélio chéri, » et il me semble que souvent ils rient de moi. La nuit, ah t c’est horrible! dans son cœur je crois voir mon image, toujours morte et pleurant en songeant au passé. Parfois Lélio la regarde avec pitié; puis, se tournant vers Annunziata, il lui dit : « Je t’aime. > Dans ces heureslà, je pense à ma tante, qui m’avait dit : f Garde tes forces pour l'avenir! » Mais elles s’épuisent, mes forces, et mon malheur augmente tous les jours. Quand je me rappelle ces heures où j’invoquais la mort pour fuir les fantômes qui me poursuivaient, où je me croyais l’être le plus misérable de la terre, où je pleurais, où je levais le poing versleciel en maudissant la vie, je trouve que ces souvenirs ont une douceur reposante qui émousse les regrets acérés qui

me déchirent, et je me dis alors : t Ah I c’était le bon temps ! »

Pour guérir, j’ai tout mis en œuvre; j’ai montré ma blessure aux docteurs de l’Allemagne : ils n’y ont rien compris, et ils ont secoué la tête en se frappant le front d’un air railleur. Vos médecins de Paris sont trés-habiles et vos femmes sont charmantes ; mais ni les uns ni les autres n’ont pu rien pour moi. Le so> leil de l’Orient m’a laissé insensible; au milieu des ruines de Thèbes, je maudissais Lélio, et sur les colonnes des temples de Palmyre j’écrivais le nom d’Annunziata. Je suis revenu dans ma patrie plus désespéré peut-être que je ne l’avais quittée, toujours accompagné de mon vieux Giovanni, qui seul prend pitié de mon mal et voit cette blessure que les autres s’obstinent à nier. C’est par son conseil que j’ai consenti à faire une dernière épreuve et à me confier

aux soins du docteur D... Celui-là du moins ne se rit

pas de ma souffrance, il la traite avec la sérieuse attention qu’elle mérite, et je compte bien guérir entre ses mains, s’il plaît à Dieu, comme disent les musulmans I...

Tel fut le récil de Fabio. Il parut tirer quelque soulagement de cette longue confidence, car pendant plusieui's jours il fut calme et tout à fait’ apaisé. Je parlai de lui au docteur.

— C’est un halluciné, me répondit-il ; comme je vous le disais, il a substitué la sensation au sentiment, et ce qu’il a éprouvé, il croit l'avoir vu. C’est un cas assez rare, et qui m’intéresse vivement. Il a pris pour une blessure la commotion qu’il a ressentie au cœur en devinant, en voyant peut-être que cette femme le trompait. Il s’imagine que son sang coule ; je ne le contrarie pas; je panse sérieusement cette prétendue plaie, je lui donne des drogues innocentes, je le rassure, je le console, je l’écoule : c’est tout ce que je peux faire pour lui.

— Croyez-vous pouvoir le guérir? lui demandai-je.

— Mon cher enfant, répliqua-t-il, quand nous saurons ce que c’est que l’âme et où est le siège exact de ses maladies, je vous répondrai.

Je m’étais attaché à Fabio. Souvent il venait me voir ; nous sortions ensemble, et pendant nos pro-

menades il ne me parlait que d’Annunziata. Je l’écoutais, et je tâchais de redonner un peu de courage ■à-ce cœur endolori. Malgré les soins du docteur et mes exhortations, il eut bientôt une crise violente qui devait amener le tragique dénoûment de sa vie. Un matin il entra chez moi , comme il en avait pris l’habitude; il était dans une agitation excessive ; au lieu de cette pâleur intense qui blêmissait habituellement son visage, je remarquai avec étonnement sur ses joues une rougeur fiévreuse; il se promenait à grands pas dans ma chambre, et, sans même penser à me serrer la main, il m’adressa la parole en ces termes :

— Écoutez-moi. Ce que j’ai à vous dire est tellement étrange que j’ose à peine le raconter; mais vous me croirez, vous pour qui je n’ai plus de secret et qui savez que je ne suis pas un menteur. Cette nuit, ma blessure saignait plus que de coutume; j’avais beau la presser, le sang coulait toujours; les images du passé m’obsédaient, je souffrais, je ne pouvais dormir. Je me suis levé, je suis sorti, je me suis assis dans le jardin, et, sous la pâle clarté de la

lune qui brillait à travers les pins d’Italie, j’ai livré mon âme à mes rêves désespérants. Il y avait longtemps que j’étais ainsi, presque rasséréné par le charme silencieux de cette nuit nacrée, lorsque du fond d’une allée, au milieu de l’ombre, je vis venir vers moi une blanche apparition qui glissait au-dessus des herbes : c’était Annunziata, plus belle, plus puissante, plus adorée que jamais. Un air de pitié railleuse faisait sourire ses lèvres entr’ouvertes ; elle

s'approcha de moi jusqu'à me toucher; je n’eus pas

peur, et je levai hardiment le front vers elle : — Que viens-tu faire ici, tourment de ma vie? lui dis-je; viens-tu contempler ton ouvrage et te réjouir des maux dont tu m’as accablé ?

— Oh î Fabio ! me répondit-elle de cette voix harmonieuse que je crois toujours entendre, oh ! Fabio 1 je sais que tu souffres, et je viens te secourir. Ton cœur est blessé, ton cœur saigne, et tu me maudis, pauvre enfant I Donne-le-moi, ton cœur, et prends le mien en échange, car dans le mien, il n’y a plus depuis longtemps que de la joie et du bonheur ; alors tu seras enfin heureux, et tu ne m'accuseras plus.

Elle se pencha sur mon épaule, me prit dans ses bras avec un mouvement doux et presque fluide, comme celui de l’eau qui presse Ip corps d’un nageur; elle appuya ses lèvres sur les miennes, et je sentis monter vers moi son parfum qui m’enivrait jadis. Une émotion indicible me secouait; j’éprouvai au cœur une douleur sans nom, je poussai un cri dont l’écho vibre encore dans mon oreille, et je perdis connaissance. J’étais entre les bras de Giovanni lorsque je rouvris les yeux, et, chose horrible à penser, dans ma poitrine, à la place de mon cœur, je sentais battre et je voyais vivre le cœur d’Annunziata. Je le voyais, ce cœur dont la contemplation avait ravagé mon âme, et dans scs profondeurs je me voyais moi-même étendu, roide et froid, à côté des autres morts, et je voyais Lélio plein d’allégresse et de beauté; mais c’en est trop fait cette fois, et je veux en finir.

— Eh! que voulez-vous donc faire? lui demandai-je, tout stupéfait de cette incroyable révélation.

— Ce que je veux faire? Écoutez-moi, reprit-il avec violence, je vais vous le dire; aussi bien vous ôtes mon ami, vous ne me trahirez pas, et quand

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LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT. 108 Lélio sera mort, vous ne direz jamais que je suis sou meurtrier. Je me venge, c’est mon droit I C’est Lélio qui a conseillé à Annunziala cefte cruauté sinistre, je le sais; qu’il en soit puni ! Ce que je veux faire? Je veux le tuer, et puisqu’il est là, en moi, dans ma poitrine, dans ce cœur dont je ne veux pas, je saurai l’y atteindre et l’y frapper I Le premier couteau venu fera l’affaire, et je vous jure que je ne le manquerai pas!

— Mais, malheureux, vous vous tuerez 1 lui criai-je.

— C’est impossible, me répondit-il, puisque ce cœur n’est pas le mien.

Que faire ? Je ne savais quels conseils salutaires donner à ce pauvre être, qui avait absolument perdu la tête. Je fis un effort pour m’associer à son idée : je lui dis que la vengeance était certainement légitime, mais qu’il fallait bien réfléchir avant de l’exercer ; je lui prêchai le pardon des injures, et je lui montrai le danger et la honte d’un pareil crime. J’étais à bout d’arguments ; du reste il ne m’écoutait guère, et à

toutes mes raisons il répondait : — Je le tuerai I

Je courus prévenir le docteur D..., qui donna des

10* LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, ordres sévères pour qu’on surveillât Fabio ; il fit retirer les couteaux et tous les instruments dont il eût pu se blesser. La journée et la nuit se passèrent tranquillement.

Le lendemain matin, Fabio se plaignit avec amertume des mesures qu’on avait prises à son égard, et déclara que son intention était de quitter la niaison du docteur, puisqu’il y était traité comme un homme dangereux. Je passai une heure avec lui, marchant dans le jardin à ses côtés, tâchant de le calmer et de le faire revenir sur sa résolution. Il était fort paisible et évidemment maître de lui.

— Vous avez raison, me dit-il en me quittant; mon projet était coupable, et je n’y pense plus.

Le soir de ce jour, c’était le 4 octobre, je n’ai pas oublié la date, le docteur et moi nous nous préparions à sortir ; V Angélus sonnait à un monastère voisin, je me le rappelle, lorsque Giovanni se précipita dans le salon :

— Vite ! vite! cria-t-il. Il est mort !... Un coup de couteau! Vite! Ah! quel désastre!;.. Vite! venez vite!...

Nous courûmes d’une haleine jusqu’au pavillon qu’habitait Fabio... Il n’était plus temps. Tout était fini. Nous trouvâmes le malheureux couché par terre, les bras en croix, les lèvres teintes d’une écume sanglante et la poitrine ouverte. Un long couteau de cuisine, tombé à ses côtés, indiquait assez comment il était mort. Il avait fallu une résolution terrible pour se tuer ainsi : le coup avait été porté droit, d’un seul jet; la lame avait pénétré entre la quatrième et la cinquième côte ; le cœur était frappé, la mort avait dû être foudroyante !

Giovanni ne savait rien ; il avait entendu le bruit du corps qui s’abattait, et il était accouru. On se rappela que, dans la journée, on avait vu Fabio rôder autour des cuisines. Avec cette adresse et celte dissimulation sans égales que les fous savent employer à l’accomplissement de leurs projets, il avait sans doute dérobé un couteau pendant qu’on ne l’observait pas, et il s’en était servi pour se jeter hors de la vie en croyant frapper Lélio.

Il fut enterré à Monte-Olivetto avec toute la pompe qu’exigeaient son nom et sa fortune. Cet événement

106 LB CHEVALIER DU CœUR SAIGNANT, nous avait profondément attristés. Giovanni, inconsolable, tournait dans la maison comme un chien qui a perdu son maître; il attendait pour partir je ne sais quel papier important que l'insouciante lenteur des administrations italiennes ne se pressait pas de lui délivrer.

Huit jours après ce malheur, le docteur et moi nous flnissions de déjeuner, et Giovanni, assis dans un coin, à une table, vérifiait des comptes, lorsqu’on appporta les journaux. Le docteur déplia la Gazette officielle; tout à coup il jeta un cri, et, me passant le journal ; — Lisez, me dit-il ; n’est-ce pas à devenir fou aussi?

Voici ce que je lus à haute voix, et avec une stupéfaction facile à comprendre :

( On nous écrit de Brindisi : < L’Italie vient de faire une perte cruelle. Hier, 4 octobre, au moment où V Angélus sonnait, le jeune sculpteur Lélio, qui depuis plusieurs années s’était retiré dans notre petite ville, a été frappé de mort subite. Il venait de mettre la dernière main à la statue de Judith, pour laquelle la belle À... S... avait consenti à

LE CHEVALIER Dü CŒUR SAIGNANT. 107 lui servir de modèle, lorsqu’il s’est affaissé brusquement sur lui-même en portant la main à son cœur, comme s’il venait d’y recevoir un coup violent. Tous les secours de l’art ont été inutiles. Les médecins attribuent à la rupture d’un anévrisme cette mort que rien ne faisait pressentir, et qui a l'empli de deuil notre population. >

En m’entendant lire, Giovanni s’était levé :

— Ah 1 il est morti s’écria-t-il ; tant mieux! Dieu m’épargne un crime, car je partais pour aller le tuer 1

Peu de temps après, je revins en France ; ces événements étaient restés ineffaçablement gravés dans mon souvenir, et lorsqu’en 18S1 je débarquai à Brindisi, reyenant du golfe de Lépante, je m’informai des Spadicelli. Le vieil Antonio était mort, et Annunziata, atteinte d’une inexplicable maladie de cœur, avait quitté le pays depuis longtemps et habitait la ville de Reggio.

Dernièrement je visitais la curieuse collection conchyliologique de M. F. de G... Le conservateur.

108 LE CHEVALIER DU CŒUR SAIGNANT, me montrant un coquillage, me dit : — Voici notre dernière conquête; c’est le pleurotomaria quoyana; jusqu’à présent on ne le connaissait qu’à l’état fossile ; celui-ci est peut-être unique; il vient de la mer des Antilles.

— ■ Pauvre Spadicelli ! dis-je à demi-voix.

— Vous avez connu le comte Antonio Spadicelli? reprit le conservateur; c’était un amateur fort éclairé. Voici un spondylus regim qui vient de sa collection ; c’est le plus beau spécimen que l’on connaisse en Europe.

Ces innocentes coquilles me remirent en mémoire les aventures de Fabio, et à cette heure que les principaux personnages de ce drame singulier sont morts, j’ai cru pouvoir le raconter sans inconvénient.

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L’AME DU BOURREAU

L’AME DU BOURREAU

Un soir d’hiver nous étions réunis autour du feu. On avait parlé de toutes choses, surtout de musique, et, de transition en transition, on en était arrivé à se demander pourquoi Beethoven était devenu sourd, et par quelle malédiction spéciale l’homme qui devait le plus jouir par le sens de l’ouïe en avait été privé.

— C’est sans doute en punition des crimes qu’il a commis pendant ses existences antérieures, dit l’un de nous qui croit à la transmigration des âmes.

Sur cette opinion, la discussion s’engagea de nouveau et chacun y prit part, à l’exception d’un seul de

lis

L’AME DU BOURREAU

nos amis qui restait muet au coin de la cheminée, k front appuyé sur son bras et les yeux immobilisés dans l’absorbante contemplation du feu. C’était le docteur Vatinel; vous le connaissez. Vous connaissez sa haute taille légèrement voûtée , l’expression doucement railleuse de ses yeux gris, la maigreur de son bienveillant visage, son large front à peine entouré de quelques cheveux blancs, et vous connaissez aussi son inaltérable indulgence, que corrige parfois une pointe d’ironie.

— Eh bien, docteur, lui cria-t-on, quel est votre avis? La vie d’un homme peut-elle être l’expiation de ses fautes passées?

— Eh ! eh! fit le docteur en levant lentement’ la tête.

Deux interjections ne valent pas une réponse, docteur ! Quelle est votre opinion?

— Eh! eh ! mes enfants, reprit Vatinel, mon opinion c’est une histoire !

— Contez-la vite.

— Soit ; écoutez-moi donc et vous conclurez, si vous l’osez.

L’AME DU BOURREAU

On alluma des cigares, on versa du thé dans les tasses; chacun s’accommoda de son mieux pour bien entendre, et quand le silence fut rétabli, le docteur parla dinsi :

Comme vous le savez, j’ai fait les campagnes de Russie, d’Allemagne , de France et de Waterloo en qualité de chirurgien-major attaché à un régiment de ligne. J’avais été licencié avec l’armée de la Loire, puis j’avais reçu de nouvelles lettres de service qui me dirigeaient dans le Midi, sur la ville de X**’, pour être chirurgien en chef de l’hôpital militaire. C’était l'époque de cette sanglante réaction royaliste qu’on a nommée la Terreur blanche. On avait changé en cruauté l’égoïsme de Louis XVIII, et, sous prétexte de raison d’État, on avait rendu implacable un homme qui n’était qu’indifférent et corrompu. On fouillait toute conscience pour y trouver une pensée hostile, on soulevait toute parole pour y découvrir une allusion; l’espérance et le regret étaient des crimes; les prisons regorgeaient; chaque frontière s’ouvrait devant l’exil ; des commissions militaires siégeaient partout; on arrêtait, on jugeait, on con-

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damnait, on exécutait sans désemparer. On se vengeait de toutes les peurs qu'on avait subies, on noyait dans le sang les bassesses passées, et la Restauration, célébrant par des hécatombes humaines le retour c de la famille de saint Louis, » creusait la tombe où elle devait se coucher quelques années plus tard.

. Je m’étais installé dans un des faubourgs de la ville, j’y vivais fort retiré, faisant mon service le matin, quelques visites à des malades dans la journée et ne sortant, le soir, que pour rendre certains dévoilé dans le monde ofTiciel où mes fonctions me forçaient d’aller. Le reste du temps, je demeurais chez moi à travailler, ou je me promenais dans la campagne, qui est charmante aux environs de X***. La ville était, à ce moment, fort occupée par un procès politique qui se jugeait en cour d’assises. D’anciens militaires, deux ou trois bourgeois et quelques étudiants imberbes étaient accusés de complot contre la sûreté de l’État et la personne du roi ; je crois que ces sortes de choses se nomment ainsi. 11 n’y avait pas là de quoi fouetter un chat; mais on avait dit aux jurés : 11 faut un exemple pour rassurer la so-

L'AME bU BOUbREAU.

ciété menacée ; les juges firent du zèle; quatre soldats furent passés par les armes, un étudiant fut condamné à être décapité; le reste se vit jeté en prison pour cinq, dix, vingt ans et plus. La ville était consternée. On avait cru à une sévère admonestation des magistrats et à un renvoi pur et simple. Les jeuneç condamnés appartenaient aux meilleures familles. Une pétition fut signée qui demandait au roi U grâce des coupables. La pétition revint avec une note négative qui disait : t Le cœur paternel de Sa Majeté s’est ému... ma^ l’hydre de l’anarchie... mais la religion menacée... le trône... l’autel, et surtout et toujours, il faut un exemple, » etc., etc.; enfin le bagage ordinaire de ces raisons ineptes, de ces lieux communs surannés qui sont l’argument des malheureux qui ne savent pas comprendre que le droit de grâce est le vrai, sinon le seul droit enviable à la royauté.

La veille du jour où l’exécution capitale devait avoir lieu, le préfet me fit prier de passer chez lui pour affaire urgente. Je m’y rendis sans délai. C’était un homme fort aimable que ce préfet, il avait des bas de soie grise, des ailes de pigeon poudrées-à

L’AME DU BOURREAU

blanc et une petite queue qui frétillait sur son collet le plus spirituellement du monde.

— Eh bien ! s’écria-t-il dès qu’il m’aperçut, nous triomphons, et les jacobins vont recevoir une leçon méritée; dans les gouvernements, toute concession est un crime ; ce sont les concessions qui ont conduit le roi-martyr jusque sur l’échafaud ; s’il avait fait mitrailler les Parisiens, leur infâme révolution n’aurait pas eu lieu; le pourvoi est rejeté; le recours en grâce, rejeté ; demain, à six heures du matin, on fusillera les anciens suppôts de l’usurpateur, et à midi, en plein soleil, piano jove, comme nous disions au collège, en place publique, on exécutera le misérable qui a osé exprimer le vœu de voir nos rois légitimes aller de nouveau manger le pain amer de l’exil. Il fallait un exemple, je l’ai écrit au ministre, il fallait un exemple! Croyez-moi, monsieur le docteur, la race des Ravaillac n’est pas éteinte en France, et nous devons sauver, fût-ce au prix de notre vie, les jours du petit-fils de Henri IV...

Le préfet continua sur ce ton pendant un quart d’heure, enfilant les unes après les autres les phrases

L’AME DU BOURREAU. 117

toutes faites qu’il avait lues dans les journaux royalistes. J’écoutais ou plutôt j’entendais ses paroles sans comprendre pourquoi il m’avait fait venir, lorsque tout à coup, interrompant le flux administratif de son discours, il me dit :

— A propos, j’oubliais. Demain, pendant l’exécution, nous aurons sans doute à réclamer le concours de vos lumières, je vous prie de nous le prêter et au besoin je l’exige pour le service du roi. Voici ce dont il s’agit : Figurez-vous, mon cher docteur, que notre exécuteur des hautes œuvres est l’être le plus singulier qu’on se puisse imaginer ; fort habile homme du reste, de bonnes mœurs, tranquille et point quémandeur, mais en revanche nerveux, à ce qu’il paraît, nerveux comme une chatte; il a des vapeurs; c’est à mourir de rire, mais le fait n’en est pas moins réel. 11 fait ce qu’il faut faire; puis, la chose accomplie, il tombe en syncope. Votre prédécesseur appelait cela je ne sais trop comment, de l’apoplexie, de l’épilepsie, de la catalepsie, un gros mot scientifi4ue enfin. L’état de ce pauvre diable exige souvent un secours immédiat, et nous avons soin de toujours tenir un

L’AME DU BOURREAU

médecin à sa disposilion, car il faut avoir de l’humanité, môme pour un bourreau, et puis il fait bien notre affaire, malgré l'incojivénienl dont j’ai l’honneur de vous parler, et maintenant, plus que jamais, il est digne de notre intérêt, car l’hydre de l’anarchie relève la tête, et je prévois qu’il faudra encore des exemples. Vous voudrez donc bien vous rendre demain, avant le moment indiqué, à l’hôtel de ville afin d’être prêt à porter aide à noire homme, en cas d’accident. Je me suis entendu à ce sujet avec le général commandant qui, si cela est nécessaire, vous communiquera l’ordre par écrit

Je ne cachai pas au préfet que cette mission me répugnait, mais je l’acceptai, car je vis qu’on était décidé à me l’imposer hiérarchiquement.

Le lendemain, j’étais donc à l’hôtel de ville; en face de moi, sur la place, s’élevait l’odieuse machine rouge ; un imposant cordon de troupes l’entourait et maintenait la population inquiète et murmurante.

Vers midi moins un quart, une voiture arriva, ouvrit la foule et déposa au pied de l’échafaud un homme en habit noir et en cravate blanche : c’était

L’AME DU BOURREAU. 119

l’exécuteur des hautes œuvres. La voiture se rangea dans l’espace libre ménagé entre les soldats et la guillotine.

Je regardai le bourreau; il était fort pâle et manifestement en proie à une émotion profonde. Du reste, il n’avait rien de remarquable : c’était un petit homme, assez grêle, blond, avec des favoris rougeâtres et des yeux d’un bleu foncé; ses mains me parurent remarquablement fines, autant que l’éloignement me permit d’en juger. Son attitude semblait tout à fait accablée. Appuyé contre une des poutres, affaissé sur lui-même, il baissait la tête comme s’il eût voulu ne rien voir de ce qui l’entourait.

Le peuple, ce peuple violent et sottisier du Midi, l’injuriait déjà à pleine bouche :

— Eh ! lui criait-on, voilà que tu trembles 1 — Tu as plus peur que le condanmé 1 — Tu n’oses pas regarder le sang, femmelette! — Tu vas encore te jeter les quatre fers en l'air I

Et d’autres apostrophes auxquelles le malheureux ne répondait qu’en inclinant le front plus bas encore. Tout à coup, on entendit le roulement d’une char-

120 L’AME DU BOURREAU

rette qui sonnait la ferraille en se heurtant de cahots en cachots sur les pavés pointus. C’était le patient qui arrivait. Une sorte de clameur sourde sortit de la foule pressée; le bourreau releva la tôle et dirigea ses yeux du côté d’où venait le bruit. Sa pâleur augmenta ; il sembla faire un effort désespéré sur lui-même et resta immobile, droit, comme pétriffé.

Cependant la charrette était parvenue au but de son lugubre voyage. Le jeune condanmé en descendit; il avait les mains liées derrière le dos et portait la tête haute; il s’arrêta, baisa sans affectation le crucifix qu’un prêtre présentait à ses lèvres; puis sans être soutenu et d’un pied ferme, il gravit lentement les marches de l’échafaud. Le bourreau était livide; il tremblait comme un fiévreux ; on l’eût pris pour le condamné et non point pour l’exécuteur. Dans la foule, quelques personnes s’agenouillèrent; on entendit des sanglots. Debout sur la plate-forme, le jeune homme rejeta sa tête en arrière et cria d’une voix éclatante: la liberté t Les aides le saisirent,

l’attachèrent sur la bascule et le poussèrept en avant.

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J’ai VU dans ma vie bien des spectacles terribles, et Dieu sait si je suis familiarisé avec la mort, mais ces exécutions publiques ont toujours soulevé mon cœur de colère et de dégoût. Involontairement je fermai les yeux. Un grand cri me les fit rouvrir et je vis le bourreau étendu, roide et sans mouvement, sur les planches humides. Deux hommes, qui semblaient postés là d’avance, s’élancèrent jusqu’à lui, l’enlevèrent et le portèrent dans la voiture qui l’avait amené et qui l’attendait. La foule criait, trépignait, jetait des pierres :

— Oh! le lâche! — La fille tremblante! — 11 a peur! il a peur! — A l’eau! — 6uillotinez-le aussi.

Je courus; j’arrivai au moment où le bourreau venait d’être déposé dans la voiture; je montai près de lui ; un des hommes s’assit à côté du cocher, un autre partit en courant, et je restai seul en présence du pauvre diable qui me parut avoir une attaque de catalepsie très-nettement déterminée.

La voiture s’éloigna à travers les huées de la populace qui la poursuivaient, gagna les hauts quartiers de la ville et s’arrêta devant une petite maison

IM L’AME DU BOURREAU

entourée de jardins et d’apparence fort gaie. Les deux hommes prirent entre leurs bras le bourreau .évanoui et l’emportèrent; je les suivis, ils le déshabillèrent et nous le couchâmes.

Comme je vous l’ai dit, il avait une attaque de catalepsie. Jacques, c’est ainsi que j’appellerai ce malheureux, Jacques était étendu sur son lit, les muscles immobilisés par une roideur tétanique, le visage impassible et les yeux si violemment dirigés en haut que l’iris disparaissait presque sous la paupière ; le pouls était faible et la respiration très-lente. J’essayai de ramener la sensibilité en plaçant un flacon d’ammoniaque sous les narines, en battant la plante des pieds et la paume des mains, en frictionnant brutalement l’épigastre : tout fut inutile.

— AhI parbleu, me dit un dds hommes, ce n’est pas la peine de vous fatiguer; quand il est dans cet état-là, rien n’y fait. Une fois, on lui a jeté unepotée d’eau au visage, il a ri pendant un quart d’heure d’une façon qui donnait envie de pleurer ; mais il en a tant souffert qu’on n’a jamais osé recommencer. Le médecin qui venait avant vous lui enfonçait des ai-

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guilles dans les jambes, il ne s’en apercevait môme pas.

L’attaque dura une lieure environ ; peu à peu les muscles se détendirent, la respiration s’accéléra, le pouls reprit un battement normal, la bouche s’entr’ouvrit et les yeux se fermèrent.

— L’accès est passé, dis-je à haute voix.

— Non, monsieur, pas encore, reprit l’homme, maintenant il va faire ses grimaces; vous allez voir; il parle, il gesticule; on dirait qu’il joue la tragédie.

En effet, je fus bientôt témoin d’un phénomène étrange ; était-ce de l’extase, était-ce de l’hallucination? Je n’en sais rien encore, et cependant j’y ai bien souvent et bien profondément réfléchi ; mais les affections nerveuses donnent lieu quelquefois à des accidents si extraordinaires qu’il est impossible de les expliquer.

Les membres de Jacques avaient reconquis leur souplesse, son visage avait repris sa mobilité, il respirait avec force comme un homme qui sort d’une longue oppression, il passait la main dans ses cbe-

m L’AME DU BOURREAU.

veux pour dégager son front baigné de sueur, son oreille tendue semblait écouter, ses yeux fixement dirigés en face de lui paraissaient interroger un horizon que nous n’apercevions pas, il donnait des signes d’impatience; mais j’affirme qu’il n’avait aucune conscience de ses actions, il ressemblait à un somnambule qui lutte contre un cauchemar.

Il se dressa sur son séant, donnant à son corps un mouvement de va-et-vient pareil à celui des hyènes enfermées. Tout son regard exprimait une anxiété extraordinaire, ses pâles lèvres eiilr’ouvertes laissaient apercevoir ses dents serrées; de sa main crispée il tourmentait sa cravate dénouée. Tout à coup, il devint immobile, un rayon de joie féroce éclaira ses yeux et passa sur sa bouche ; il soupira longuement comme s’il venait d’être délivré d’une poignante inquiétude. Il demeura quelques instants sans bouger, semblable à un philosophe absorbé dans une méditation profonde, puis je vis un frisson ébranler sa chair et agiter ses cheveux. Un sourire forcé décomposa ses traits, dont l’altération augmentait de seconde en seconde. Il mit la main sur son

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cœur comme pour en réprimer la tumulte. Il fit le le geste de saisir et d’écarter une draperie et resta saisi dans une sorte de contemplation foudroyante. Il remua les lèvres et j'entendis sa voix creuse qui disait confusément :

— Belle I encore belle !

Puis, avec un geste d’épaules qui paraissait indiquer un parti violemment pris, il éclata de rire et s’écria :

— Parce que le vieillard est au ciel empyrée, ce n’est pas une raison pour que 'sa veuve soit immortelle!

A peine achevait-il de parler qu’il s’abattit d’un seul coup sur l’oreiller ; une convulsion déforma sa bouche, il poussa une plainte qui ressemblait au vagissement d’un enfant nouveau-né et ferma les yeux. L’accès, cette fois, était enfin terminé, mais Jacques était évanoui.

Je m’empressai autour de lui , je lui rendis les mille soins usités en pareil cas, et, au bout de quelques minutes, il reprit connaissance. Son premier mot fut pour demander à boire.

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Dés qu’il m’aperçut, il fixa sur moi ses yeux que l’égarement troublait encore et il me dit d’une voix très-douce :

— Qui êtes-vous, monsieur, et que me voulezvous?

— Je suis le chirurgien en chef de riiôpital militaire, répondis-je, et sur l’ordre du préfet...

Il m’interrompit, et secouant la tête par un geste plein de résignation :

— Ehl monsieur, répliqua-t-il, il n’y a rien à faire. Laissez-moi dormir, je vous en conjure, je suis brisé.

Son pouls dénotait encore une assez vive agitation nerveuse; j’ordonnai des calmants et je me retirai en promettant de revenir le lendemain.

J’allai me promener dans la campagne, fuyant cette ville ensanglantée etrédécliissant aux faits singuliers dont je venais d’être le témoin. J’étais fort troublé, car je me trouvais en présence d’un de ces étranges phénomènes de maladies inconnues qu’il est souvent impossible de définir. L’accès de Jacques avait eu deux périodes très-distinctes : la première

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était évidemment cataleptique, la seconde participait de Textase et de l’hallucination. Je rentrai chez moi, je feuilletai mes livres; j’y trouvai cent exemplesdes trois maladies que je viens de vous nommer; mais je ne rencontrai pas une seule observation qui me les monltrât réunies et pour ainsi dire fonctionnant sur le même sujet.

Si vous étiez médecins, mes amis, vous comprendriez l’ardente curiosité qui me dévorait et de quel prix j’eusse payé le renseignement qui eût pu me mettre sur la voie d’une solution probable sinon certaine.

Ma première idée fut de retourner chez le préfet, sous prétexte de lui rendre compte de l’espèce de mission dont il m’avait chargé, et d’obtenir de lui quelques éclaircissements sur j’objetqui me préoccupait. Mais le préfet me semblait un homme qui n’avait jamais réfléchi à rien qu’à faire son chemin, à répéter ce qu’il entendait dire et à se donner une importance que sa médiocrité était impuissante à lui procurer naturellement.

Une autre pensée me vint que je mis aussitôt à

L’AME DO BOURREAU

exécution. J’ordonnai à mon planton d’aller dire au premier aide de Jacques que je désirais lui parler.

L’aide ne tarda pas à arriver, fort intrigué de mon invitation. C’était un gros garçon, pataud, obtus et tout à fait apte à ses répugnantes fonctions. Je l’in* terrogeai avec soin, lui expliquant à plusieurs reprises l’intérêt presque scientifique que je portais è son maître et le priant de me donner tous les détails qu’il pouvait savoir.

Ses réponses m’apprirent peu de choses : Jacques, depuis cinq ans, depuis la mort de son père, était bourreau de la ville deX“* et du département. Toutes les fois qu’il remplissait son ministère, il était en proie à des attaques semblables à celles que j’avais vues; c’est un homme très-doux, triste et peu causeur. Il a une certaine aisance personnelle qui lui vient de sa famille ; il sort peu , car il est haï de la population, qui le croit lâche à cause des accidents nerveux qui le saisissent sur l’échafaud ; on sait qu’il fait toujours dire une messe 5 la cathédrale quand une exécution capitale doit avoir lieu; il lit beaucoup, aime la musique, est passionné pour les che-

L’AME DU BOURREAU

vaux et vit en grande familiarité avec trois chats qui ne le quittent guère.

Je renvoyai l’aide et je restai plus perplexe que jamais.

— Delà musique, des chats, des messes, des chevaux et des attaques de nerfs, c’est à coup sûr un singulier bourreau, pensais-je le soir en me couchant.

Le lendemain, après mon service et mes visites les plus urgentes, j’allai voir Jacques. Je le trouvai assis dans un grand fauteuil et lisant; deux chats dormaient à ses pieds, un troisième faisait ron-ron sur ses genoux. L’appartement était d’une propreté soignée : un clavecin dans un coin, sur lequel je vis une flûte et des partitions entassées; de nombreux volu-

mes dans une bibliothèque; du reste, un ameublement très-simple, un peu étriqué, comme dans les maisons de province.

A mon entrée, Jacques se leva et me remercia, mais sans effusion, des soins que je lui avais donnés la veille.

— Comment vous sentez-vous aujourd’hui? lui dis-je en m’asseyant à ses côtés.

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— Bien, me répondit-il, mais très-faible encore. Lorsque j’ai eu une de mes crises, je reste fatigué et comme courbatu pendant plusieurs jours ; mais j'y suis accoutumé et je n’y fais plus aucune attention.

— ■ Ces accès vous prennent-ils souvent? lui demandai-je.

— Toutes les fois qu’un condamné passe par mes mains.

— Et jamais dans l’intervalle des exécutions?

— Jamais !

— A quelle cause attribuez-vous ces accidents?

— Je ne sais.

— N’avez-vous jamais eu de frayeurs subites, de saisissements qui aient pu déterminer chez vous un trouble cérébral?

— Non, monsieur, jamais!

J’essayai différentes questions, Jacques n*y répondit que par monosyllabes; je voulus aborder d’autres sujets.

— Vous faites de la musique? lui dis-je en montrant le piano.

— J’en faisais, répondit-il.

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Ainsi il se tint sur la réserve, sans affectation mais avec fermeté. Je me retirai.

Je le revis plusieurs fois, je tentai de le faire causer afln de l’attirer insensiblement sur la pente des confidences ; mais ce fut peine perdue, il restait invariablement sur la défensive.

J’avais trois amis, anciens compagnons d’études, qui occupaient à Paris de hautes positions scientifiques, Je leur écrivis pour avoir leur avis et je racontai minutieusement les faits que j’avais observés. Ils me répondirent, le premier : « C’est impossible ! » le second : c C’est vous-même qui avez été momentanément halluciné 1 » le troisième : « Plus j’étudie, moins je comprends; les trois quarts du temps, je jette ma langue aux chiens, faites comme moi I »

Je n’avançais guère dans ma recherche de la vérité, comme vous voyez; je pris mon mal en patience et j’attendis.

Quatre mois environ après les événements dont je tiens de vous faire le récit, un nouveau procès politique se débattit devant la cour de X*”. Un garçon boucher, convaincu d’avoir crié : Vive l’empereur i et

L’AME DU BOURREAU

d’avoir brandi son coutelas en disant qu’il saignerait tous les Bourbons, fut condamné à mort, malgré les efforts de son avocat, qui arguait que son client était en état d’ivresse, ainsi que le prouvait la plupart des témoignages. Il parait qu’il fallaitencore un exemple.

On dressa donc l’échafaud, et je me rendis de nouveau à l’hétel de ville, afin de porter à Jacques les secours dont il aurait besoin. Le condamné, abruti et sans mouvement comme un bœuf assommé, fut hissé sur la plate-forme.

Tout se passa comme la première fois : Jacques tomba évanoui. On l’emporta à travers les vociférations de la foule, et je me retrouvai en face de son lit où il était roidi par la catalepsie. Les phénomènes qui suivirent cette première phase de son mal furent cependant absolument différents de ceux que j’avais observés.

Ce ne furent plus l’inquiétude, la satisfaction féroce, l’épouvante et l’ironie qui se peignirent sur son visage ; le drame fut moins varié, il fut presque uniforme.

Jacques s’était soulevé sur le coude ; il tenait tout

L’AME DO BOURREAU. 133

grands ouverls ses yeux où brillait une expression d’allégresse infinie; il riait et parfois laissait retomber sa tête en faisant ^palpiter ses paupières, ainsi qu’un homme ivre. Il eut un geste comme pour retirer une couronne de dessus son front et pour la jeter au loin. Tout à coup, sa joie éclata plus vive encore, il se tournait à droite et à gauche et s’écriait avec de grands éclats de voix :

— Voyez ! le feu ! le feu !

Puis il se mit à chanter un air confusément monotone sur des notes basses, et dont il- ne prononçait pas les paroles. La sueur ruisselait sur son visage ; parfois, il interrompait la lente mélopée qu’il murmurait pour crier :

— A boire I

L’évanouissement le terrassa enfin, et je n’eus plus devant [moi qu’un malade affaibli et accablé par le sommeil.

Ma curiosité se releva plus vivace que jamais, et je me résolus d’arriver, coûte que coûte, à la découverte du secret que cachait cette maladie inconnue.

J’ai trop vécu au milieu des armées pour avoir

isi L’AME DU BOURRE AU.

beaucoup de préjugés. Pendant ]a retraite de Russie, j’ai vu un cuirassier casser la tête à son maréchal des logis pour lui enlever son pantalon; après la dé» faite de Leipsick, j’ai vu quatre soldats éventrer une cantinière à coups de baïonnette afin de pouvoir lui voler son eau-de>vie. Je n'en soignais pas moins ces gredins-là quand l’occasion s’en présentait ; je nesuis donc pas très- petite-maîtresse sur le choix de mes relations; et puis un réel intérêt scientifique me poussait en avant, et je me décidai à faire tant de coquetteries à Jacques qu’il devait finir par m’admettre dans son intimité et par se dévoiler à moi.

Cela fut moins difficile que je n’avais cru d'abord. Ce pauvre homme vivait dans une solitude profonde; il ne voyait personne, et, faute de confidents, extravasait en lui toutes ses pensées. Dès qu'il se fut convaincu qu’une sympathie vraie me guidait vers lui et que j’étais autre chose qu’un médecin officiel chargé de constater l’état de sa santé, il s’abandonna dans des causeries longuement familières, et je fus étonné du nombre et du choix des connaissances qu’il me révéla. Son intelligence était remarquable, et,

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comme il n’avait pas pu la laisser jaillir au dehors, il l’avait retournée sur lui-même afin de mieux s’éclairer, de même que dans une lanterne sourde on retourne la lumière qui devient d’autant plus vive qu’elle se projette moins extérieurement. Il savait beaucoup, apprenait sans cesse, et se sentait tourmenté par une sorte de besoin de lecture que rien n’assouvissait. Il m’empruntait des livres de science, les dévorait et m’en redemandait d’autres. Quand notre conversation tombait sur la musique, il devenait éblouissant ; il connaissait toutes les partitions, les analysait avec une rapidité peu commune et savait y trouver des liens d'action et des finesses auxquels nul n’avait peut-être jamais pensé avant lui. Il avait aussi en hippiatrique une science réelle : il jugeait un cheval d’un coup d’oeil, et le conseil qu’il donnait pour le mieux dirriger était toujours celui qu’il fallait suivre.

Il avait étudié l’histoire profondément et de haut. Loin d’être un homme ordinaire, c’était une intelligence d’élite, déclassée par les événements et le hasard de la naissance. Il était d'une douceur extrême;

ISn L'AME DU BOURREAU,

jamais je ne l’ai vu, je ne dirai pas en colère, mais seulement impatient; enfin c’était un sage, un vrai sage, dans toute l’acception du mot, et bien souvent, en causant avec lui, j’ai pensé au paria de la Chavr mière indienne.

J’avais pris l’habitude de le voir chaque jour; nous passions nos soirées ensemble, chez lui ou chez moi, selon que les circonstances s’y prêtaient. Un certain soir, j’abordai franchement le sujet qui me préoccupait toujours, et sur lequel mes visites et mes observations fréquentes n’avaient jeté aucune lumière.

— Que pensez-vous de votre maladie ? lui demandai-je.

— Rien, me répondit-il ; j’en ai eu le germe en naissant ; il s’est développé en moi à mon insu et a éclaté tout à coup le jour où j’ai subi l’émotion d’une exécution capitale. Parfois, lorsque je sors de cet état terrible, il me semble confusément que j’expie quelque chose, mais il m’est impossible de savoir quoi; ma tête est souvent pleine de souvenirs ébauchés, qui s’effacent et disparaissent lorsque je veux les

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préciser. Il y a dans ma vie des faits dont je n’ai pas conscience et qui, cependant, pèsent sur moi ; cela est certain! Je vis comme dans un brouillard épais; dès que je veux y apporter une clarté quelconque, il devient nuit obscure et je ne vois plus rien.

— Eh bien ! lui dis-je, contez-moi votre histoire, quelle qu’elle soit; peut-être pourrai-je y découvrir un fait, insignifiant pour vous, et qui me servira scientifiquement de point de départ pour arriver à la vérité.

— Volontiers ; ma vie a été dénuée d’accidents extérieurs. Le drame qui la remplit se joue au dedans de moi-môme : j’ignore la cause, je subis les effets. Verrez-vous plus clair en moi que moi-même : j’en doute, cher docteur ; mais je ne veux rien vous refuser. Écoutez-moi donc ; mon histoire est fort simple, et pourtant si compliquée que je n’y puis rien comprendre.

« Je ne suis pas tout à fait le premier venu, me dit

Jacques : un de mes aïeux était questionnaire-juré

de l’antipape Jean XVII en l’an de grâce neuf cent

quatrç-vingt-dix-neuf. Neuf siècles de torture, cela

IM L'AME DD BOURREAU

commence à compter, et j’aurais facilement fait mes preuves pour monter dans les carrosses du roi. Nous avons toujours été bourreaux de père en fils; les lois humaines, qui sont souvent stupides, perpétuent l’infamie aussi bien que la noblesse. Mon père, après avoir été exécuteur des hautes œuvres dans la province, le fut de ce département et résida dans cette ville. 11 se maria et n’eut qu’un seul enfant : ce fut moi. Ma mère, qui était fort douce, s’occupait beaucoup de son ménage et me soignait avec une sollicitude incessante. De mes premières années, je ne me rappelle rien. Le premier événement qui surgit dans ma mémoire est cependant déjà caractéristique de la maladie qui m’accable. Un jour, j’avais six ans environ, je jouais dans la basse-cour tout pêle-mêle avec un gros chien, lorsque la cuisinière entra , armée d’un grand couteau qui me parut plus brillant que le soleil. Elle courut après un poulet qui s’enfuyait en caquetant, le saisit, le plaça entre ses genoux, lui ouvrit le cou d’un seul trait et le jeta dans un coin où la malheureuse bête, couchée sur le dos, agitant ses ailes, roidissant convulsivement ses pattes, bat-

L'AME DU BOURREAU. IS

tant des paupières, râlait par sa gorge coupée. Une émotion violente me suffoqua, je jetai un cri et je m’évanouis. Cet accident n’eut pas de suites; ma mère me dorlota et mon père me traita de poltron. Néanmoins, toutes les fois que j’entendais les cris d’un poulet égorgé, je me bouchais les oreilles, je pâlissais et je restais pendant quelques instants dans un état de torpeur voisin de la syncope. Mon père s’inquiéta , il consulta un médecin qui répondit : C’est nerveux, cela passera avec l’âge !

« Cependant , deux ou trois années s’écoulèrent ; j’étais arrivé à l’époque où, pour tout enfant, commence l’éducation. Sans être riche, mon père était à son aise; il avait augmenté son patrimoine par une industrie qui vous étonnera moins que tout autre, cher docteur. Il s’était fait rebouteux, comme on dit dans le pays; il réduisait les fractures, remettait les entorses et frictionnait les rhumatismes. Dans les environs, il n’était bruit que de son habileté. Les paysans, ignares et superstitieux, venaient le trouver de dix lieues à la ronde, et il leur vendait fort cher du saindoux mêlé d’aromates, qu’ils prenaient consr-

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ciencieusement pour de la graisse humaine. Je me suis attiré depuis bien des ennuis et même bien des persécutions en refusant de continuer ce commerce, que mon père lU jusqu’à son dernier jour et qui l’avait mis en état de faire quelques dépenses pour mon instruction. Jadis, à l’époque de la Révolution, il avait rendu d’importants services à un prêtre qui demeurait dans le diocèse deX*“. Il alla le trouver et lui demanda de vouloir bien se charger de m’apprendre à lire, à écrire, à calculer et quelques notions d’histoire sainte. Le prêtre accepta, ne se doutant pas, probablement, à quel rude écolier il allait avoir affaire. En effet, rien ne pouvait assouvir monbesoin d’apprendre. Quand je connus la grammaire française, je voulus commencer le latin ; après l’histoire sainte, je demandai l’histoire grecque, puis l’histoire romaine, puis l’histoire de France. Le pauvre prêtre n’en pouvait mais ; il avait beaucoup de loisirs, grâce à Dieu, et nous les employions à travailler ensemble. Avec ce qu’il m’avait enseigné de mathématiques, j’allai loin tout seul dans cette science où chaque pas fait en avant est une jouissance nouvelle; j’aurais

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voulu tout savoir, et je me sentais un cerveau assez bien combiné pour tout comprendre. Quand mon professeur, émerveillé, racontait à ma famille mes progrès extraordinaires, mon père secouait la tête et disait: Il n'a pas besoin de tout cela pour faire bonne besogne; ma mère s’inquiétait et craignait quêtant de travail ne me fatiguât.

* Ces observations n’étaient pas faites pour m’arrêter, et la soif d’apprendre me dévorait de plus en plus. En dehors du labeur forcené auquel je me livrais, deux choses seules m’entraînaient : la musique et les chevaux. Je n’ai jamais pu m’expliquer d’où me vient ce double goût dominant, que je subis encore, et à la satifaction duquel je dois les seuls moments heureux de ma vie. Si, lorsque j’étais plongé dans mes lectures, j’entendais passer sous mes fenêtres un orgue de Barbarie, je quittais instantanément mon livre , qu’il fût Tacite ou Euclide, j’écoutais, je jetais au musicien ambulant les quelques sous que je pouvais avoir en réserve, afin qu’il restât là longtemps et qu’il recommençât les airs que chantait sa lourde machine. Cette musique, toute imparfaite

m L’AME DU BOURREAU,

qu’elle était, me charmait comme une mélodie céleste; une sorte d’émotion nerveuse me saisissait, et il me semblait que mon âme, échappée de moi-môme, s’en allait dans des pays où tout était parfum, lumière et sérénité. Pour les chevaux, il en était de mème^ Lorsque l’on menait à l’abreuvoir les deux vieille juments qui servaient à traîner notre charrette et à labourer un champ que nous possédions hors de la ville, je ne me connaissais plus de joie. Je sautais, à poiU sur le dos d’une des bêtes, et, tenant en main son licou insuffisant, je faisais si bien à coups de talons que je la décidais à prendre le galop. Mon cœur battait avec force, un grand enivrement passait en moi, et je courais plein d’un bonheur profond au milieu des tourbillons de poussière que, sur la route, je soulevais autour de moi. Au retour, j’étais ému, presque défaillant, et, longtemps après, j’entendais encore des murmures qui bourdonnaient dans mes oreilles.

t Mon père, à force d’être tourmenté par l’obsession de mes prières, consentit à m’acheter, dans une vente publique, une vieille épinette à peu près hors de

L’AME DU BOURREAU. 14S

service j on la raccommoda tant bien que mal ; l’ancien organiste de la cathédrale me donna quelques leçons, que dépassa bientôt ma singulière aptitude. Au bout de quelque temps, je déchiffrais à livre ouvert ; ma mère, qui me gâtait beaucoup, me glissait de l’argent en secret; j’achetais des partitions et j’exécutais, pour moi seul, des concerts qui me ravissaient. Je vendis une montre d’or qu’on m’avait donnée lors de ma première communion; au prix que j’en reçus, je joignis mes économies, et je pus faire l’acquisition d’une flûte. J’appris à en jouer, au grand étonnement de mon père, qui ne comprenait rien à ce besoin immodéré de musique, et qui, sans doute, s’affligeait d’avoir un fils si peu digne de lui. Si l'on m’eût demandé à cette époque quelles sont les occupations les plus nobles de l’homme, sans hésiter j’aurais répondu : Lire, entendre de la musique et monter à cheval.

« Cependant, j’avais seize ans sonnés et j’entrais dans l’adolescence. Un faux-monnayeur fut arrêté et condamné à mort. La législation, qui, péniblement, se débarrasse peu à peu des cruautés que lui légua

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le moyen âge imbu d’hébraïsme, et qui, certainement, finira par abolir la peine de mort, tuait encore à cette époque les fabricants de fausse monnaie. Mon père exigea que j’assistasse, près de lui, à l’exécution, afin, disait-il, de me donner les premières notions du métier. J’étais tellement habitué à entendre parler chez nous de patients et de guillotine que je ne fis aucune objection. Je suivis mon père sur l’écbafaud, sans autre émotion qu’une curiosité un peu douloureuse ; mais lorsque le condamné gravit les marches, une invincible terreur de ce qui allait se passer me ferma si bien les yeux que je ne vis rien. Le bruit du couperet retentit sourdement au fond de ma poitrine, une sueur froide baigna mon visage, je m’appuyai pour ne pas tomber, et, pendant de longues heures, je gardai une sorte d’ahurissement aigu dont je ne sortis que par une crise accx>mpagnée de larmes et de sanglots. Mon père était désolé.

« — Nous ne ferons jamais rien de ce garçon-là, disait-il à ma mère ; il nous déshonorera.

( C’est le cas de dire : Où diable le point d’honneur va-t-il se nicher ? Hélas 1 chacun a le sien, et, à les

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approfondir tous impartialement, ils sont peut-être aussi respectables les uns que les autres. Quoi qu’il en soit, mon père crut que la vue du sang seule me causait l’horreur dont il s’inquiétait, et, pour m’aguerrir, il imagina de me conduire aux abattoirs de la ville. Pendant six mois, deux fois par semaine, j’allai avec lui voir de pauvres animaux qu’on assommait, qu’on saignait et qui tournaient des yeux pleins d’une souffrance presque humaine, en frémissant des dernières convulsions. Je m’habituai à voir périr violemment des bœufs et des moutons, mais plus tard je m’aperçus que je ne m’accoutumerais jamais l\ la mort juridique des hommes !

« La jeunesse venait en moi , et, avec elle, son cortège de rêveries et d’aspirations vagues qui me soulevaient de terre pour m’emmener au delà du possible. J’éprouvai , avec une intensité extrême qu’expliquait ma nature à la fois taciturne et ardente, ces premiers besoins d’aimer et surtout d’être aimé, qui donnent aux adolescents des tristesses profondes comme la mer. A ce moment maladif de la vie, chacun se crée un idéal vers lequel il envoie le trop

Ufl L’AME DU BOURREAU,

plein de son cœur débordant. Celui que j’imaginai ne fut point de pure fantaisie : ce fut, pour ainsi dire, un idéal antique. Souvent, le dimanche, j'avais été visiter le musée de la ville, qui est assez riche en antiquités trouvées dans le pays. Là, j’avais remarqué, admiré, presque aimé ce rtainsbustesd’impératrices romaines qui, dans leurs traits de marbre, semblaient avoir conservé quelque chose de ce formidable ennui qui les dévora jadis. Eh bien ! dans mes promenades solitaires, sur les bords du fleuve, dans le bois de pins, lorsque, morose et le front penché, j’écoulais mon imagination troublée qui me racontait ses folles espérances, celle que j’évoquais parmi les nuages de l’inconnu ressemblait à ces femmes de marbre ; je me la représentais avec de longs cheveux noirs gaufrés sur les tempes et retenus par des bandelettes de pourpre, avec des yeux impérieux et fixes, des lèvres dédaigneuses, une peau mate et brune, avec la majesté de Junon et la souplesse de Vénus. Je me la figurais impassible et hautaine, marchant dans ses amples vêlements blancs en faisant sonner le large collier de perles qui retombait sur son péplum. Pau-

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vre rêveur ! j’échappais à la vie, comme si j’avais su d’avance les tourments qu’elle me réservait.

* Ma mère mourut et emporta la joie de la maison. Dés lors la vie de mon père se dérangea; souvent il ne rentrait pas la nuit; il revenait ivre, me cherchait querelle et me faisait l’existence tout à lait insupportable. Je me réfugiais dans mon travail, dans la musique et dans la solitude où je retrouvais mon cher idéal. Un jour, on rapporta mon père sur un brancard ; il s’était pris de dispute dans un cabaret et avait été grièvement blessé au front par un coup de pierre. La fièvre le prit et le mit au plus mal. 11 avait encore assez sa connaissance pour me faire, jusqu’au dernier moment, des recommandations relatives à ce qu’il appelait son art. Vous rappelez-vous le mot de Suétone : decollandi artifex f

t Quand le pauvre homme termina sa vie, j’avais vingt-deux ans; je restais seul en ce monde et bourreau ! Ne croyez pas que j’eusse une répulsion philosophique contre cet état ; non pas 1 j’avais été nourri, élevé dans cette idée qu’un jour je serais exécuteur des hautes œuvres ; je ne m’en sentais ni humilié, ni

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diminué; j'étais convaincu que je dominerais, par l’habitude, l’effroi que j’avais éprouvé étant plus jeune; je fis les démarches prescrites par la loi et je reçus mes diplômes.

« Ma position n’était pointmauvaise. Malgré les désordres de ses dernières années, mon père me laissait environ deux cent mille francs qui composaient peut-être l’épargne de cinq ou six générations. Si je joins à mon patrimoine ce que me rapportaient mes fonctions, je possédais à peu près seize mille livres de rente : ici, c’est au moins de l’aisance et c’est presque de la fortune.

« Le mercredi (c’est le jour du marché dans la ville) qui suivit la mort de mon père, des paysans vinrent, comme d’habitude, me montrer leurs entorses, leurs bras démis, leurs tumeurset me demandèrent cette souveraine graisse de cadavre qui, selon eux, était un spécifique à tous les maux. J’eus beau leur expliquer loyalement que le lard était tout aussi puissant, ils ne voulurent rien entendre; ni leurs prières, ni leurs offres, ni leurs injures ne réussirent à vaincre la répugnance que j’avais à me livrer

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à ce méchant commerce ; ils insistèrent assez pour que je fusse forcé de les mettre à la porte, et c’est de ce fait, si simple en apparence, que commença contre moi la colère de la population, dont vous avez déjà vu plusieurs exemples. Je passai pour un homme fier et mauvais, qui refusait de secourir ses semblables.

t Maître de ma petite fortune, et n’étant pas sans cesse contrarié par les remontrances paternelles, je m’abandonnai sans réserve à mes goûts; je me composai uue bibliothèque musicale assez curieuse et j’achetai quelques chevaux; je les choisissais fringants etrétifs, car, au plaisir de les manier, se joignait je ne sais quel attrait de danger et de difficulté vaincue. J’affectionnais surtout d’atteler en arbalète deux jeunes bêtes ardentes à un de ces hauts tilburys si dangereux qu’on les nomme des morts subites, et puis de m’en aller sur la grande route exécuter tous les tours de force que mon adresse me suggérait. Le soir, rentré dans le calme de ma maison solitaire, je jouais de la flûte, car j’aimais cet instrument avec passion, et je lisais, pour donner quelque pâture au besoin d’apprendre qui me tourmentait toujours.

L’AME UU BOURHEAÜ.

€ Comme vous le voyez, je vivais heureux. Hélas! ce furent mes derniers, mes seuls jours de tranquillité. Un assassinat, entouré de circonstances ténébreuses, fut commis dans les environs de la ville. Après de longues recherches, le coupable fut découvert, saisi, emprisonné et traduit devant la cour d’assises. De ce moment, tout repos cessa pour moi- Je suivis le procès avec une anxiété toujours croissante; je sentais une insurmontable horreur m’envahir peu à peu. Souvent, pendant les débats, je regardais l’accusé, jeune homme violent, solide, plein d’existence, et je me disais :

« — Pourquoi faut-il que ce soit moi et pas un autre qui mette cet homme à mort ?

« Ce pourquoi, auquel je n’ai jamais pu répondre d’une façon suffisante, revient me torturer toutes les fois qu’un criminel doit être exécuté par moi. Par quel hasard, par quelle fatalité ai-je été choisi, parmi des millions d’hommes, pour être l’instrument qui frappe quand la justice a dit : Tue? Ah ! cher docteur, il y a là un mystère que toute votre science et que toute la mienne seront toujours impuissantes à

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découvrir I L’assassin fui condamné. Je ne comptais pas sur le pourvoi, mais j’espérais dans le recours en grâce. Je m’élais cramponné à cet espoir; je fis dire des messes, je fis un vœu ; j’étais devenu superstitieux; lanuit, des rêves réguliers et suivis troublaient mon sommeil; ma pensée ne quittait pas le condamné ; tout mon être était secoué par un trouble effroyable ; l’émotion m’étouffait comme à l’approche d’un grand danger.

* Nos philosophes ont fait des livres pour demander l’abolition de la peine de mort ; c’est bien ; mais, croyez-moi, j’en sais long sur ce sujet; quoiqu’ils aient dit, pas un n’a pu dire ce qu’il faudrait, car pas un n’a passé par mes angoisses.

€ Le recours en grâce fut repoussé. Je crus que j’allais m’anéantir lorsque j’en reçus la nouvelle. Néanmoins je ne sais quel orgueilme saisit; je fisdegrands efforts pour surmonter mes obsédantes appréhensions et je me résolus à accomplir mon devoir avec dignité, sinon sans douleur.

« Le matin de l’exécution, après une nuit dont je vous épargne le récit, je fis tout préparer selon l’u-

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sage. Je me rendis k la prison. Pendant la toilette du condamné, je fus presque calme ; mais en passant devant un miroir, je fus effrayé de ma pâleur et du cercle bistré qui entourait mes yeux.

« Quand je fus à mon poste sur l’échafaud, je regardai la foule, qui était nombreuse etqui m’examinaitde ses yeux curieux; je voulus faire bonne contenance et me dominer moi-même ; mais ma volonté ne m’obéissait

plus. J’éprouvais une sensation indéfinissable et des

plus pénibles: il me semblait que mon âme voulaitme quitter et s’envoler vers des régions et des temps dont je n’avais pas conscience. Quand, par un effort surhumain, je l’avais forcée, pour ainsi dire, à rester en place, elle me murmurait des paroles obscures et me présentait des images auxquelles je ne savais rien comprendre. Je crus un moment que je devenais fou. Pour me rassurer, je fis appel à tous mes sens : je touchai l’échafaud, je regardai le couperet, j’écoutai le bruit de la foule, j’aspirai l’air; toutes mes sensations furent nettes, précises, et cependant je croyais déjà n’ôtre plus dans la vie réelle.

t Lorsque j’aperçus la charrette qui débouchait au

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loin, je mépris à trembler. Toute force avait abandonné le condamné. On le traîna jusqu’auprès de moi. Je n’eus plus, de ce moment, que des perceptions confuses; le sang me sifflait aux oreilles; mon cerveau battait; je vous le répète, tout absurde que ce soit, il me semblait que mon âme seheurtail, pour s’échapper, contre les parois internes de mon crâne. •Mes aides lièrent l’homme, Icjetérentsur la bascule; machinalement je poussai le bouton, et je m’abattis de toute ma hauteur ; mais si rapide que fût mon évanouissement, j’eus le temps de voir le couteau glisser, le sang jaillir et la tète tomber. Je n’échappai à aucune des horreursdii supplice.

« On m’emporta. J’entendis vaguement, et comme dans un rêve, les cris que le peuple poussait contre moi; je sentis des projectiles frapper mon visage, puis je fus absolument insensible, et je ne revins à moi que deux ou trois heures après.

« Ce que je fis extérieurement, je l’ignoi e; mais ce que j’éprouvai, je m’en souviens.

« Dès que j'eus vu rouler la tête du condamné, je crus que cette séparation démon être dont je vous ai

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parlé venait de s’acccomplir, et que mon âme s’enfuyait à tire-d’aile. Toutes les fois que je suis réduit à remplir mon ministère, le môme phénomène se représente. J’ai conscience de mon état, je sens que je tombe et que je perds connaissance ; il me semble alors qu’une puissance formidable m’entraîne en arl’ière, à reculons, par un mouvement de traction si violent, si rapide, qu’il m’est impossible de résister.* Je suis comme dans un immense souterrain où tout est noir, humide et froid. Çà et là, à des distances régulières, des échappées de jour me laissent entrevoir des personnages, parmi lesquels il y en a toujours un qui est moi, quoiqu’il ne soit pas revêtu de ma forme actuelle. L’inconcevable vélocité de ma course m’empêche de distinguer les scènes qui se jouent entre ces acteurs muets. Ce voyage, dure ainsi pendant un temps si long, si long, que je n’ose le comparer à rien. Je souffre beaucoup, j’étouffe et je suis comme roidi dans les effortsque je fais pour résister à la force qui m’entraîne. Tout à coup j’arrive ainsi en pleine lumière; le mouvement cesse par enchantement, et j’entre dans une vie nouvelle, invraisemblable, ab-

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surde, qui, cependant, ne m’étonne pas et que je mène naturellement comme si je ne faisais que la continuer ; seulement je suis dans une époque que je ne puis préciser, quoiqu’elle tienne à celle-ci par des ramifications occultes que je sens, mais que je ne saurais définir. Alors, dans un pays que je ne connais pas en réalité, mais dont, pendant ce rêve, je sais jusqu’au moindre détour, je suis livré à une existence que j’appellerai historique, faute de mot plus précis pour rendre ma pensée. Je joue un personnage, je ne sais lequel, mais qui est grand, le premier de tous, le plus haut, le plus fort, et dont la volonté est toute-puissante. Devant moi les foules se prosternent; on se récrie à chacun des mots que je prononce; je suis plus qu’un homme, je suis presque un dieu. Il me semble qu’au froncement de mes sourcils la terre tremble, et que j’ébranlerais le monde en agitant la main. Parfois je parcours des neuves sur des navires de formes magnifiques, environné de femmes demi-nues qui dansent au bruit de la musique pour distraire mon ennui ; parfois j’entre dans une assemblée imposante qui se lève, s’incline

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et se prosterne devant moi sans que je daigne abaisser mes yeux sur elle; des histrions, des bateleurs, des rois et des danseuses me suivent et s’extasient sur la fraîcheur de mes joues frottées de fard et sur les beautés de ma chevelure luisante de parfums; puis subitement, sans transition, tout disparaît, la nuit m’enveloppe, et peu à peu je reviens à moi pour rentrer dans ma véritable vie, où je garde pendant plusieurs jours la fatigue énervante des émotions extrahumaines qne j’ai supportées.

« Parmi les scènes auxquelles je prends part, et toujours comme acteur principal, il en est trois qui, sans doute, m’ont plus vivement impressionné que les autres, car elles sont très-présentes à mon esprit. La première remonte déjà loin; quant aux deux autres, vous en avez été le témoin sans vous en douter.

« Pendant la première, j’étais dans une vaste salle de marbre pavée de mosaïques, décorée de tableaux et éclairée par des lampes odorantes dont l’éblouissante clarté tremblait sur la blancheur des statues immobiles. J’assistais à un repas. De nombreux con-

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vives m’entouraient, couchés à la mode antique, sur des lits de couleur violette ; en face de moi je regardais un jeune homme d’un visage triste et hébété auquel je souriais; des baladins sautaient sur les pavés polis, heurtant des poignards et entre-choquant leurs bracelets d’or; des nains couraient sous les tables et agaçaient les femmes qui nous versaient à boire; des hommes vinrent, nus et musculeux, qui, après m’avoir salué, s’entre-tuèrent et mêlèrent la pourpre de leur sang à la pourpre du vin; on batlait des mains et l’on me comparait à des héros morts. Parfois je faisais remplir ma propre coupe et je l’envoyais à un des convives, qui se confondait en actions de grâces et faisait des vœux pourma prospérité. Je la fis offrir aussi à ce jeune homme triste qui était en face de moi ; je ne le quittai pas des yeux pendant qu’il but, et une inquiétude profonde commença à m’agiter. Tout à coup le jeune homme se leva, poussa un cri en jetant sur moi un regard épouvanté et tomba. Les convives s’élancèrent en tumulte; j’affectai un calme que je ne ressentais pas et que, sans mon rouge factice, eût trahi ma pâleur, et je dis :

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• — Ce n’est rien! qu’on l’emporte! c’est une attaque de la maladie que vous savez!

« Puis j’ordonnai de faire venir les danseuses. Les assistants terrifiés n’osaient regarder vers moi, et j’allais me redresser pour leur ordonner de chanter, lorsque la nuit m’envahit et que tout disparut.

« La .seconde scène fut plus simple et plus affreuse peut-être. C’était la nuit ; des torches tenues dans des mains de bronze éclairaient une grande chambre revêtue de bois précieux ; je me promenais en silence, troublé par une curiosité aiguë. Le temps me paraissait éternel ; je consultais à chaque minute une clepsydre, et levant mes yeux vers les poutres de cèdre, je disais en frappant du pied :

i — Il ne vient pas !

« Je montai sur une terrasse. Les étoiles inondaient le ciel de clartés qui se reflétaient dans une mer tranquille et murmurante. Je prêtai l’oreille. Le bruit lointain d’un galop de cheval vint jusqu’à moi; je descendis dans la chambre; un homme entra, et il me dit sans lever les yeux :

« — • Tout est fini 1

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€ Une joie ardente, mêlée à une poignante douleur, me fit bondir. Suivi de l’horame, je sortis ; je marchai quelque temps, puis j’arrivai près d’une maison où je pénétrai. J’entendis des sanglots; je fis un geste d’impatience, l'homme s’éloigna, les cris cessèrent. J’entrai dans une chambre où, sur un lit défait, bouleversé, sanglant, reposait un cadavre de femme. Je m’en approchai froidement, refoulant dans ma poitrine les émotions qui m’étouffaient ; je le contemplai, et alors, saisi par je ne sais quelle curiosité cruelle et dépravée, j’écartai les draperies qui le couvraient; je vis alors au ventre une large plaie béante qui semblait ouvrir ses lèvres rouges pour m’accuser. Un frisson passa sur ma chair; j’appelai à moi toute ma force d’âme; j’eus un sentiment d’admiration, ou plutôt une sensation admirative pour cette pauvre dépouille étendue, et je ne sais quelle exclamation railleuse ou sincère s’échappa de ma bouche. Ce fut la fin de la crise. Lorsque je repris connaissance, cher docteur, vous étiez près de moi.

« La dernière fois, j’étais couché sur un lieu élevé, au milieu d’une ville qui brûlait. Des couronnes et

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des guirlandes de fleurs ceignaient mon front et pendaient sur ma poitrine ; l’ivresse avait emporté ma raison ; je riais et je battais des mains en voyant les murs s’écrouler, les arbres se fendre, les toits s’effondrer; en écoutant les mugissements de la flamme et les malédictions qui montaient contre moi comme une tempête. Je me mis à chanter un air dont la réminiscence me poursuit et que cependant je n’ai jamais pu üxer. Cette fois ce fut tout.

« Vous en savez maintenant aussi long sur ma maladie que moi-môme. Il y a là, je vous le répété, un indéchiffrable mystère dont le mot m’échappe. Pendant quelques heures je suis un autre homme, je vis dans un autre monde; j’ignore le sens de ce que je vois, mais l’appréhension seule de ces crises me cause une indicible épouvante.

« Chose singulière I je n’ai aucune répulsion morale contre le métier que je fais. Il est certain que si j’avais été libre j’en aurais choisi un autre; mais enfin, tel qu’il est, je l’accepte comme une nécessité contre laquelle je n’ai jamais regimbé. Mon esprit conçoit la mort violente, l’approuve même dans cer-

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tains cas; ce n’est donc pas à ma disposition intellectuelle que je dois attribuer ces effets extraordinaires; non, c’est à ma chair qui se révolte tout entière, qui s’anéantit devant ces spectacles, quoiqu’elle ait juste la force nécessaire pour accomplir ce qui lui est imposé. Evidemment j’étais organisé pour vivre dans le repos et l’élude, et non point pour faire cet affreux métier, car il y a dans mon être un élément quelconque qui s’y refuse absolument. Ma constitution nerveuse est répulsive aux suites d’une exécution et ne peut la supporter, car, jusqu’à un certain point, elle résiste à la vue de l’exécution elle-même.

€ Pour mieux vous peindre, sans interruption, les phénomènes dont mon cerveau est le siège, j’ai anticipé sur mon histoire; je la reprends pour ne plus la quitter, car elle est courte maintenant, et n’offre que des incidents peu importants, qui tous, cependant, se relient par une chaîne mystérieuse à mes goûts innés et à mon étrange maladie.

« Le peuple, en me voyant tomber sur l’échafaud, crut que j’avais eu peur, et comme il n’estime guère que le courage aveugle et la force brutale, il me mé-

L’AMK DU BOURREAU.

prisa. Ou mépris à la persécution il n’y a qu’un pas ; il fut vite franchi, et bientôt je me vis en butte aux injures des hommes, aux insultes des femmes et aux taquineries des enfants.

• Une bande d’incendiaires avait été arrêtée ; trois exécutions eurent lieu presque coup sur coup. Chaque fois je fus saisi par une crise. L’exaspération contre moi était au comble. Onme jetait des pierres quand je passais dans les rues, et les petits garçons couraient après moi en criant :

a — Au bourreau laubourreau I à la Barbe-Roussel

* Ils me nommaient ainsi à cause de la couleur de mes favoris. Je fus pris de marasme et je tombai dans une mélancolie profonde.

« Je consultai des médecins; ils me parlèrent du nerf pneumo-gastrique, du cervelet et de la piemère. Je consultai des prêtres; ils me dirent : Inclinez-vous devant la volonté divine et priez I Médecins du corps et médecins de l’âme n’ont rien pu pour moi et ont été impuissants à comprendre mon mal.

f Mes deux plaisirs, la musique et les chevaux, restaient pour me consoler et me fortifier dans la

L’AME DU BOURREAU. 163

vie, me direz-vous? Vous allez voir, docteur, comment j’en fus privé.

« Un soir que sur la llùle je jouais un air de Mozart, je fus interrompu par un fracas effroyable. Les vitres de mes fenêtres volaient en éclats; des * pierres battaient ma porte. Je m’arrêtai interdit. Tous les gamins de la ville, tous les ouvriers fainéants, toutes les commères oisives me donnaient un charivari, et lorsque je sortis pour demander la cause de cette avanie furieuse, on me répondit que les âmes de ceux que j'avais guillotinés venaient chanter dans ma maison, et que cela troublait le voisinage. Que répliquer à de pareilles brutes ? Le lendemain un commissaire de police vint, de la part du

préfet, me prier de renoncer à ce qu’il appelait prétentieusement mes délassements artistiques, parce que cela mettait en rumeur le faubourg que j’habitais et que, comme fonctionnaire public, je devais donner l’exemple en évitant tout sujet d’agitation. Je me rabattis donc sur mes chevaux. Chaque jour je sortais, je courais les routes, les chemins de traverse, les charrières et j’oubliais mes ennuis à force

L’AME DU BOURREAU

d’exercice et l’animation. Un jour que je gravissais une côte au grand trot de mes chevaux, une bande d’écoliers s’élança d’une pelouse et vint en courant crier autour de moi :

i — Barbe-Rousse ! Barbe-Rousse !

« Le cheval d’arbalète s’effraya et se rejeta sur le ‘ second cheval, qui lui-même faisant tête-à-la-queue culbuta mon tilbury. Une des roues me passa sur l’épaule droite et me brisa la clavicule. Je restai estropié, assez pour ne pouvoir plus conduire un cheval et pas assez pour renoncer légalement à mes fonctions qui, aujourd’hui, n’exigent plus ni force ni adresse.

« Ainsi la libre manifestation des deux goûts un peu vifs que j’avais apportés en naissant, et qui, pour moi, étaient doux comme une ressouvenance, me demeuraient interdits.

t Je vendis mes chevaux, et au lieu de jouer la musique je la lus.

« J’avais beau lire, étudier, travailler sans relâche, l’ennui m’étouffait et ma solitude me devenait insupportable ; je voulus en sortir et me marier. Non pas

L’AME DU BOURREAU

que je voulusse me créer une famille et voir des enfants grandir sur mes genoux ; ma vie était trop misérable pour que j’osasse rêver les joies de la paternité; je ne désirais qu’une compagne à laquelle je pusse consacrer mon temps et qui vint mettre un terme à l’isolement sans bornes où je me désespérais, f Dans notre faubourg vivait une pauvre fille qui . avait fait parler d’elle, et qu’à la suite de deux ou trois aventures fort connues on poursuivait souvent de huées lorsqu’elle sortait. J’étais si triste et si humblement malheureux que je pensai à elle. Je crus être assez fort pour ne jamais souffrir d’un passé douloureux; je m’imaginai que ce serait un œuvre sainte de relever celte âme tombée, d’éclairer cet esprit obscur et de fortifier ce cœur qui s’était insensiblement affaibli. Je me promis avec orgueil une vie d’abnégation et de sacrifices. Je lui apprendrai ce que je sais, me disais-je; elle sera à la fois ma femme et mon enfant, et puisque je ne puis être heureux par moi-même, je le serai en faisant le bonheur d’un autre. Puis, avec cette exagération d’amertume qui est propre à ceux qui souffrent, car ils aiment à exal-

L'AME DU BOURREAU

1er leur douleur pour avoir le droit de se plaindre xlavanlage, j'ajoutais, en sentant mon sein déborder de tristesse : El du reste, pourquoi gémir? De fille à bourreau, il n’y a que la main! Je l’épousai donc. Abl qu’il y avait loin d’elle à cet idéal imposant qui avait fait le charme de mon adolescence I D’une impératrice romaine, elle n’avait rien que le nom : elle s’appelait Julie.

« Ma vie devint un enfer! Docteur, vous rappelezvous ce mol de Virginie à Paul : Ah ! qu’il est difficile de faire le bien? Par moi-môme j’expérimentai celte dure vérité. Dés que Julie se vit en possession de quelque fortune, ses débordements ne connurent plus de mesure. J'étais obligé de ne pas sortir, afin delà surveiller sans cesse; elle riait lorsque je lui faisais des remontrances et me jetait mes livres au nez quand je voulais lui apprendre quelque chose. Nous nous querellions sans cesse, et un jour que, dans un moment d’emportement, je m’oubliai jusqu'à lui reprocher sa vie passée, elle me répondit :

« —Tu es encore trop heureux, méchant coupe-téte, que j’aie bien voulu t’épouser.

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‘l’AME du bourreau. 167

f Elle s’enivrait, et une fois je la retrouvai couchée, endormie et comme morte, dans la cave, à côté de plusieurs bouteilles vides.

* Tout courage m’abandonnait, et je tombai peu à peu dans une misanthropie terrible. Je fus lâche et j’oubliai qu’après le malheur d’exister il n’en était pas de plus grand pour moi que de transmettre la vie, et je m’aperçus bientôt que j’allais devenir père. Celte idée me donnait des remords. Mon enfant n’aurait-il pas le droit de se retourner contre moi et de me demander compte de sa naissance? De quel front oserai-je soutenir ses reproches et que lui répondrai-je?

« Dieu se chargea de la réponse. Lorsque le moment fatal fut arrivé, lorsque tout fut accompli, la mort entra chez moi et enleva la mère et l’enfant. Je restai seul de nouveau, et, le croiriez-vous, docteur? le cœur humain est si étrangement fait, il est rempli de mystères si siibtils, que ce fut sincèrement que je pleurai la pauvre créature qui m’avait tant tourmenté. Je repris péniblement l'habitude nouvelle de ma maison vide ; le silence m’obséda, et je regrettai l’ani-

168 L’AMC DU BOURREAU.

mation malsaine qui s’agitait naguère autour de

moi.

€ Cependant je n’ai point voulu faire une seconde expérience ; je suis resté veuf et, depuis trois ans, je vis, comme vous savez, entre mes livres que je feuillette toujours, et mes chats que j’aime depuis que je n’ai plus de chevaux.

« Parmi les hommes que j’ai coudoyés dans l’existence, vous êtes le seul qui m’ait témoigné un intérêt réel; aussi vous suis-je dévoué plus que je ne saurais le dire ; vous avez voulu connaître ma vie dans tous ses détails, je vous l’ai racontée, mais avec cette persuasion préconçue que de mon récit vous ne pouviez tirer aucun enseignement propre à vous éclairer sur cette maladie qui me ronge et dont la seule pensée me remplit d’effroi. *

Telle fut l’histoire de Jacques; en effet elle ne répandait aucun jour sur l’obscur problème dont je cherchais le sens ; elle me prouvait seulement qu’aux souffrances physiques s’ajoutaient d’intolérables souffrances morales.

Je continuai à voir Jacques; ma sympathie pour

L’AME DU BOURREAU

lui était devenue une solide affection, et quoique l’on en jasât dans la ville, je faisais de ce pauvre homme ma société la plus assidue.

Dix-huit mois se passèrent ainsi, sans événements extérieurs, et dans un repos dont Jacques jouissait comme d’un bienfait inattendu.

Un jour, il vint chez moi, et dès qu’il fut entré je pus remarquer sur son visage les traces d’un abattement profond.

— Qu’avez- vous ? lui dis-je.

— Ah ! tout va mal, me répondit-il avec un gros soupir; on a trouvé ce matin dans le fleuve un cadavre qui porte une plaie au cou ; il y a eu assassinat, on n’en peut douter; si le coupable est découvert, je suis perdu, car certainement il sera condamné à mort.

Ce fut en vain que j’essayai de lui donner quelque courage; il était consterné et ne parlait qu’avec épouvante de la nécessité de subir encore une de ses crises.

L’assassin fut promptement mis sous la main de la justice et condamné.

L’AMK DU ROUllREAÜ.

Jacques n’êlait plus reconnaissable, une pâleur livide défigurait ses traits; il restait de longues heures sans parler, absorbé dans une sorte de contemplation intérieure dont il ne sortait que pour maudire la vie et se lamenter.

Le jour de l’exécution, tout se passa comme les autres fois; Jacques, abattu par la catalepsie, fut reporté chez lui ; je n’ai pas besoin de vous dire que j’étais à ses côtés.

Quand il fut arrivé à la seconde période de son mal, à l’hallucination, il se releva sur son lit, les yeux fixes, la bouche contractée et la tête inclinée, comme s’il eût cherché à saisir un bruit lointain. Jamais, sur un visage humain, je n’ai vu se peindre une semblable terreur. Ses cheveux se hérissaient, ses dents s’entre-choquaient, et parfois un frisson le faisait trembler tout entier. Tout à coup il se mit à pleurer et à crier comme un petit enfant; à plusieurs reprises il secoua la tête et répéta :

— Non ! non !

De ses lèvres blanchies il approcha la paume recourbée de sa main, faisant le geste d’un homme

L’AME UU BOURREAU

qui veut boire; puis il eut un haut-le-cœur avec un mouvement de dégoût auquel succéda un sourire d’une ironie désolée. Ses yeux s’agrandirent, l’expression d’une effroyable douleur les traversa; il porta les deux mains à son cou avec un effort désespéré, jeta une clameur dont la souvenance me lait encore frémir, et s’évanouit. L’accès était passé I

11 revint à lui, me serra faiblementla main, poussa une ou deux plaintes inarticulées et s’endormit.

Le soir, j’accourus, espérant le voir déjà raffermi au milieu de sa lassitude. Il n’en fut rien; je le trouvai tout à fait sans force.

— Ah I cher docteur ! me dit-il dès qu’il m’aperçut, cette fois tout est fini; je sens que moi aussi je suis frappé à mort et que je ne me relèverai plus.

Je fis quelques efforts pour le ranimer; mais, vous le savez, hélas! pour soulager les douleurs les plus vives, nous n’avons souvent à offrir que des lieux communs et des phrases toutes faites.

— Ce'qui s’est passé pendant ma crise est un averlissement, me dit-il. Tout est fini I tout est fini I Ecoutez-moi. J’étais dans ce pays et dans ce temps indé-

L'AME DU BOURREAU

finissables dont je vous ai parlé; mais les choses étaient bien changées ; on me fuyait et je sentais éclater contre moi des haines accumulées depuis longtemps. On en voulait à ma vie; j’avais peur. Au lieu de ce concours immense qui précédemment suivait mes pas, je n’étais plus escorté que par quatre serviteurs qui ne parlaient point et dont le silence m’effrayait. Je prévoyais auprès de moi un péril immédiat, je voulus fuir et je sautai sur un cheval, pieds nus et les vêtements en désordre. La nuit enveloppait la nature : et quelle nuit ! sombre et à peine éclairée par une lune plus rouge que du sang. Les quatre hommes me suivaient, à cheval aussi. Nous courions dans une campagne plate où çà et là bril-' laient quelques lumières. Un éclair ouvrit le ciel et un tremblement agita le sol sous nos pas ; la terre était en convulsion. Sur la roule, mon cheval broncha devant un cadavre étendu; je me voilai la face en horreur du présage; j’entendais des voix qui me maudissaient et qui criaient dans les Ténèbres: A mort le parricide f Aux fourches l’ennemi public 1 * Je fuyais plus rapidement, retenant mon haleine

L’AME DU BOURREAU

et tremblant, car sur la terre humide j’entendais retentir sourdement le galop des cavaliers qui me poursuivaient. Il me semblait que des ombres blanches et ensanglantées volaient autour de moi et me regardaient de leurs yeux étincelants. Nous arrivâmes je ne sais où, près d’une maison perdue; pour y entrer, je me traînai parmi des décombres, à travers des épines qui déchiraient mes genoux et meurtrissaient mes mains. J’eus soif, et pour toute boisson je ne trouvai, sous des herbes à demi pourries, qu’une eau saumâtre et vaseuse que je recueillis dans ma main. Je la crachai de dégoût et je me mis à pleurer, ne comprenant pas comment j’en étais réduit à de si humbles extrémités. Je voulais me tuer et je n’osais pas; je craignais de souffrir. Le bruit de ceux qui me cherchaient se rapprochait de plus en plus; je les entendais qui fouillaient le jardin ; je m’étais blotti dans une masure, sur un matelas sale et plein de vermine; malgré moi je faisais des comparaisons philosophiques et je disais :

— Quelle couche pour celui qui dormait sur la pourpre et l’ivoire I

L’AME DU BOURREAU

Je récitais des vers qui avaient de l’analogie au sort qui m’accab.ait, et me tournant vers ceux qui m’accompagnaient, je leur demandais avec angoisse : — Que faut-il faire?

— Mourez! mourez! répondaient-ils; n’attendez pas les fourches et les verges !

Je pris un long couteau, j’en essayai la pointe; je le rejetai loin de moi en m’écriant :

— Il n’est pas temps encore.

Puis pleurant, plus faible qu’une femme, gémissant de" quitter la vie, je repris le poignard, et aidé d’un de mes serviteurs, je l’enfonçai lentement dans ma gorge; je sentis la lame froide pénétrer dans ma poitrine ; le sang chaud coulait sur mes mains ; un regret de mourir, plus profond que l’éternité, écrasa mon cœur, je me laissai retomber sur le dos et je perdis connaissance. Cela est un signe, docteur, et puisque je suis mort dans cette sorte d’existence rétrospective, certainement je vais mourir maintenant; je le sens, et vous aurez beau dire, je comprends que je touche à mes derniers jours.

Jacques était frappé, comme disent les bonnes

L’AME DU BOURREAU

gens, et mes raisonnements furent impuissants à chasser cette idée de sa cervelle. Au reste, loin de l’effrayer, la mort semblait avoir pour lui l’attrait du repos.

Le lendemain matin, j’arrivai chez lui de bonne heure.

— Ma nuit a été mauvaise, me dit-il, je suis réellement malade.

Je l’examinai, et à certains signes évidents je pus diagnostiquer un commencement de fièvre cérébrale. Hélas ! les pressentiments de ce pauvre Jacques ne l’avaient pas trompé, et il ne devait jamais se relever!

Et cependant, vous pouvez me croire, je mis tout en œuvre pour le sauver ; j’employai vainement les saignées, les sinapismes, les moxas môme, la glace en abondance sur la tête; tout devait échouer.

Il était fort calme ; lorsque la fièvre lui laissait quelques moments de répit, nous causions ensemble, mais le plus souvent il me priait de lui lire le douzième chapitre des lois de Manou. Pourquoi, dansses derniers instants, affectionnait-il ce livre ? Je ne sais.

L’AME DU BOURREAU

II m’écoutait attentivement, puis secouait la tête et disait :

— Incomplet I incomplet I Cet homme a entrevu la vérité, mais il ne l’a pas comprise; il fait redescendre l’âme humaine ; c'est inadmissible, elle monte toujours, elle monte toujours I

Pendant les accès de délire que lui causait la fièvre, et ils se renouvelaient fréquemment, il se débattait contre l’idée fixe qu’on ne l’avait pas enterré ; il se tourmentait sur son lit et s’écriait :

— Ils ont menti ! ils ont menti! Ils l’avaient juré cependant; pourquoi ne m’ont-ils pas encore ensépulturé dans le tombeau de mes ancêtres?

Un matin que j’étais près de lui, suivant d’un regard attristé les progrès rapides de son mal, et comprenant que les dernières heures s’approchaient, le soldat qui me servait de planton' entra et me remit une dépêche qu’une estafette avait apportée pour moi, avec ordre de me trouver à tout prix.

J’ouvris la lettre; elle contenait l’ordre de me rendre sans délai k dix lieues de la ville près du général B..., commandant la division militaire,

L’AME DU BOURREAU. 177

qui s’était brisé la jambe pendant une partie de chasse.

Rien ne pouvait me contrarier plus, car j’aurais voulu assister Jacques jusqu’à la fin.

— Partez, me dit-il, lorsqu’il sut le contenu de la dépêche, accomplissez votre devoir ; je ferai tout ce que je pourrai pour attendre votre retour, ajouta-t-il en souriant ; mais si par hasard la mort est plus prompte que vous, je vous promets d'aller vous apprendre moi-môme que je ne suis plus de ce monde. Ne riez pas; souvent il m’a semblé que ceux que j’avais tués le matin m’apparaissaient pendant la nuit; si jemeurs avant de vous avoir revu, j’irai vous dire un dernier adieu.

Je ne fis aucune objection à Jacques, car je sais que les malades ont souvent des idées singulières qui touchent de près au délire; je l’embrassai comme on embrasse un ami que l’on ne doit plus revoir, et je partis.

Je trouvai le général B... fort mal en train, avec une fracture compliquée à la jambe, des contusions à la tête et un commencement de fièvre inllamma-

L’AME DU BOURREAU

toire. Je m’ét.iblis près de lui, après avoir écrit à mon aide-major de prendre mon service à riiôpital et de voir mes malades particuliers.

Le lendemain soir, je gagnai la chambre qu’on m’avait préparée par les ordres du général. Je fis mes préparatifs pour me coucher, je montai ma montre, je me mis au lit, j’éteignis ma lampe et je fermai les paupières.

Je dormais depuis longtemps déjà, lorsque je fus frappé au cœur par une commotion subite, et je vis devant moi, — était-ce un rêve ? — Jacques debout et immobile.

Il me parut transfiguré. Une sorte de beauté placide et forte rayonnait sur son pâle visage, une tristesse infinie rabattait les coins de sa bouche et approfondissait ses yeux qui me regardaient fixement.

— Que faites-vous là ? m’écriai-je ; et je vous avoue que je tremblais un peu.

— La mort a fait élection de mon âme, répondit-il d’une voix creuse; ne parlez pas ; je pars pour mon incarnation nouvelle et je vais continuer mon expiation ; vous avez vu le supplice que Dieu m’a jus-

L’AME DU BOURREAU

tement infligé ; comprcnez-le dans toute son horreur: jadis je me suis appelé Domitius Néron I

Je jetai un grand cri, et il me sembla apercevoir une forme indécise qui traversait ma chambre; Jacques n’était plus là. J’allumai ma bougie, je regardai l’heure; il était minuit et demi; avais-je été le jouet d’un cauchemar ou d’une hallucination , je ne l’ai jamais su; jusqu’au jour, je restai éveillé dans une angoisse que vous devez comprendre.

Le soir même, je reçus une lettre de mon aidemajor, qui m’écrivait que Jacques était mort la veille, au milieu de la nuit.

Le docteur s’arrêta ; son histoire était finie.

— Concluez! concluez! lui criâmes-nous.

— Ce n’est pas facile, mes enfants, nous réponditil; je me souviens qu’un de nos philosophes modernes a dit ; * Tu as été avant de naître, tu seras après ta mort! » Je vous livre son opinion grosse de conséquences et je vous souhaite le bonsoir.

Le docteur prit son chapeau, nous serra la main et partit.

' LES HALLUCINATIONS

DU

LES HALLUCINATIONS

Au temps de ma jeunesse, — « il n’y ha pas trois jours, » dirait Panurge, — j’avais pour compagnon un jeune homme qui était élève à l’École des chartes; nous vivions côte à côte, épris l’un pour l’autre d’une de ces belles amitiés qui sont la gloire de la vingtième année, et partageant nos travaux, qui ne se ressemblaient guère. Quand il était fatigué de déchiffrer les vieux documents de la diplomatique, il venait me trouver et me suivait dans les courses à travers le', musées, les hôpitaux, les bibliothèques, le théâtre et la campagne, qui se partageaient ma vie. Il m’accompagnait, tantôt à l’École de médecine, tantôt à la Sor-

LES HALLUCINATIONS

bonne, tantôt au Collège de France, selon que mon goût de ce jour-là avait été de faire de la physiologie, de la philosophie ou de l’histoire. Ah ! le bel emportement qui vous pousse à tout apprendre, et qui dure Jusqu’à l’heure où l’on s’aperçoit que l’on n’a rien appris 1 Bien souvent nous sommes allés ensemble visiter à Charenton ou à la Salpêtrière ces pauvres êtres vers qui m’entraînait mon insatiable curiosité, et que leur raison trop faible ou trop forte a séparés du reste des hommes. Au retour de ces excursions, c’étaient entre nous des discussions interminables, où Tharmonie préétablie de Leibnitz, le médiateur plastique de Cudworth, l’âme et le corps, l'esprit et la matière, jouaient un grand rôle; la nuit se passait quelquefois dans ces ardentes causeries; la fatigue et le soleil levant nous arrêtaient, et nous en étions quittes pour dormir une partie de la journée. Nous nous promeltioiis d’ètre plus sages à l’avenir, mais le diable de la jeunesse soufflait méchamment sur nos résolutions, et nous recommencions le lendemain.

Cette bonne vie de recherches, de rêveries, de cu-

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riosités toujours nouvelles et de développement forcé dura Jusqu’au moment où mon ami quitta subitement ses études et Paris pour aller se marier en province. Il habitait Caen. Notre correspondance était active et régulière; chaque semaine m’apportait une lettre volumineuse à laquelle je répondais longuement;. nous échangions nos idées, nous reprenions nos discussions d’autrefois; la distance qui nous séparait et quelques années de plus n’avaient rien changé à notre vieille amitié.

Dans les derniers mois de 1847, je reçus une lettre timbrée de Caen et d’une dimension inusitée; elle était de mon ami, qui m’écrivait : * Je t’envoie un récit qui m’a paru de nature a t’intéresser et à éclaircir peut-être quelques points de cette philosophie indécise qui nous a si souvent fait discuter dans notre bon temps. Le pauvre diable dont tu vas lire l’histoire, écrite par lui-même, inspire ici une sorte de compassion que méritent l’honnêteté et la douceur passées de sa vie, car il est question de l’envoyer en cour d’assises. » Je lus cette bizarre confession, et je la reproduis textuellement.

186 LES HALLUCINATIONS

Je m’appelle Marius Floréal Longue-Heuze ; les deux premiers de ces noms disent assez que je suis né pendant l’époque que la banalité des métaphores françaises appelle obstinément la tourmente révolutionnaire; le dernier indique que j’appartiens à la vieille race normande, et qu’il fut certainement donné à l’un de mes aïeux comme un surnom, devenu par l’usage un nom patronymique pour ses petits-fils. J’ignore quel est celui de mes ascendants dont la difformité mérita cette appellation de Longue-Heuze, qui, comme on le sait, signifie longue jambe; ce qui est certain, c’est que toutes mes recherches furent inutiles pour découvrir notre vrai nom originel.

Ma famille était une famille de petits robins et mon père tenait l’emploi de greffier d’une justice de paix, charge fort honorable sans contredit, mais peu lucrative, et qui le laissa pendant toute sa vie dans un état assez voisin de la gêne pour qu’il ait souvent côtoyé la misère. J’étais le dernier de six enfants, le plus chétif et peut-être le moins désiré. Je grandis entre les taquineries de mes frères et le dur service qu’exigeait l’entretien de la maison, dont ma mère

seule était chargée. — Floréal, va chercher du bois. — Floréal, apporte-moi de l’eau. — Floréal, va voir chez le boulanger si le pain est cuit. — Floréal par-ci. Floréal par-là! — Et j’allais, sans jamais murmurer, portant les falourdes, tirant de l’eau du puits, soutenant dans mes bras trop faibles de grosses piles dç pains brûlants; j’allais toujours, n’obtenant souvent, en guise de remercîmenls, qu’un mot bien sec et des reproches sur ma maladresse. J’étais fort maladroit en effet, je ne puis en disconvenir; ma croissance avait été extraordinairement rapide. 11 semblait que je fusse arrivé tout exprès au monde pour affirmer la justesse du nom de notre famille, car la longueur démesurée de mes jambes et de mes bras faisait de moi un être osseux, mal attaché et sans proportions ; je ressemblais à un pantin dont les üls se sont desserrés. Les autres enfants riaient de moi quand je passais dans la rue, et les beaux esprits du voisinage prétendaient que je pouvais, sans fléchir les reins, nouer les cordons de mes souliers. Sans altérer la douceur qui est le fonds de mon caractère, ces plaisanteries, que je savais justifiées par mes allures inharmo-

nieuses, m’avaient rendu extrêmement timide. Je fuyais mes camarades parce fju’ils me raillaient sans cesse et que je ne savais pas me mêler à leurs jeux; je n’accompagnais pas mes frères quand ils se ren* daient aux assemblées des bourgs voisins de la ville; je restais seul à la maison, mais je ne m’ennuyais guère, car, dévoré par un perpétuel besoin de lecture, je lisais ardemment tous les livres qui me tombaient sous la main. Je grandissais cependant ou plutôt j’allongeais, et le temps vint de me faire commencer des études plus sérieuses. Les services obscurs, mais' dévoués, que mon père avait rendus pendant de longues années, sa pauvreté, sa probité proverbiale, sa nombreuse famille, lui valurent la protection du préfet, qui obtint pour moi une bourse au collège. Ce fut un éclat de rire général lorsque j’y fis mon entrée, vêtu d’un vieil habit trop court d’où mes bras s’échappaient à moitié et couvert d’un pantalon qui faisait paraître mes jambes plus grêles et plus démesurées encore. Ce fut à qui se moquerait de moi. On m’avait surnommé Cotret I" ou le prince Échalas; je m’en consolais en travaillant, et j’étais d’une na-

ture si placidement douce que mes camarades finirent par s’accoutumer à moi, comprenant que ce qu’ils appelaient volontiers ma bêtise n’était peut-être bien que la mansuétude d’une âme incapable de méchanceté. Dans les compositions, j’étais souvent le premier ; à la fin de l’année, j’obtenais presque tous les prix; les professeurs m’aimaient pour mon assiduité au travail, les maîtres d’étude pour la régularité de ma conduite; en somme, j’étais heureux.

Lorsque j’eus terminé mes études en méritant le prix d’honneur, ce qui me valut une aubade des deux tambours du collège, tout était bien changé dans ma famille. Mon père et ma mère étaient morts; deux de mes frères, enlevés par la conscription, servaient à l’armée; deux autres étaient allé tenter la fortune en Amérique ; ma sœur mariée habitait Saint-Malo, et mon dernier frère venait de s’établir marchand de bonneterie à Rouen. Je restais donc seul, ayant pour toute fortune mes vingt ans près de sonner, mon diplôme de bachelier ès lettres, et une somme d’environ trois mille francs, qui était toute ma part dans l’héritage paternel. Néanmoins je ne me trouvais pas

LES HALLUCINATIONS

à plaindre ; les privations ne m’ont jamais beaucoup effrayé ; n’ayant pas de grands besoins, il ne me coùla guèr6 de mener une vie restreinte. Je donnais des répétitions au collège, j’avais quelques leçons particulières en ville, et tout en continuant mes études classiques, car je voulais être nommé professeur titulaire, je trouvai facilement moyen de mener une très-passable existence.

J’eus à cette époque une aventure qui fit grand bruit et me fut utile au lieu de me nuire, ainsi que j’aurais pu le craindre. Un régiment de la garde royale tenait garnison dans la ville, et je dois dire que la conduite agressive des officiers amenait entre eux et les étudiants des rencontres continuelles. Des idées politiques se mêlaient à tout cela, les mots les plus inoffensifs étaient pris pour des provocations, et presque chaque jour les querelles se dénouaient, les armes la main, dans les prairies de Saint-Pierre. La police impuissante fermait les yeux; en effet, que pouvait-elle contre des officiers qui appartenaient, pour la plupart, aux premières familles du royaume? L’irritation était extrême entre les militaires et les

péquins^ ainsi que l’on disait ; insensiblement la ville se divisa en deux factions, et le préfet avait fort à faire pour calmer les esprits. Je restais naturellement étranger à ces déplorables disputes; je n’aime point la violence; je n’ai jamais pu m’intéresser à une opinion politique quelconque, et je vivais enfermé dans mon travail , beaucoup plus occupé de Silius Italicus et de Velleius Paterculus que des discours ministériels ou libéraux qui alors passionnaient le pays. Une inexplicable fatalité qui semble peser sur ma vie et la diriger devait cependant me faire jouer un rôle dans les luttes insensées dont la ville était le théâtre. Un soir, dans un café où j’allais quelquefois pour causer avec les étudiants qui s’y réunissaient d’habitude, j’étais assis sur un tabouret, et j’avoue que, sans méchante intention de ma part, mes malheureuses jambes s’étendaient jusque sur l’espace libre ménagé entre les tables pour la circulation des allants et venants. Un officier entra, le chapeau sur l’oreille, l’œil provoquant et la moustache en crocs ; je le regardais, admirant ses allures hardies et dégagées» lorsque, passant près de moi, il s’embarrassa dans mes jambes

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et tomba. Chacun éclata de rire, et ce fut à qui dirait sa plaisanterie ou son insolence : c II est tombé pile. — Il est tombé face. — Éteignez les bougies, monsieur est couché !» Ce fut un concert de lazzi plus grossiers les uns que les autres. J’étais désespéré de cet accident dont j’avais été la cause fortuite. L’officier se releva rouge de colère, et comme je me penchais vers lui pour lui faire mes excuses, il me frappa au visage. Malgré l’étonnement que me causa cette injustifiable agression, je lui fis observer qu’il avait tort de répondre par un acte de brutalité réfléchie à une maladresse involontaire. Il répliqua que je l’avais fait exprès, qu’il saurait bien mettre à la raison les petits bourgeois libéraux, et que si je n’étais pas content il me couperait les oreilles; puis il me jeta sa carte au nez et sortit. J’étais fort penaud et tout à fait humilié d'avoir été souffleté devant tant de monde. Chacun m’entourait et me criait aux oreilles : t II faut vous battre. — Nous serons vos témoins. — Vous ne pouvez garder sans vengeance un alïront pareil. » Tant de clameurs m’assourdissaient, et je me sauvai, ne sachant auquel entendre.

Je rentrai chez moi fort perplexe et je passai une mauvaise nuit, ballotté entre toute sorte de projets contraires. J’étais cependant très-décidé à ne point me battre. Eh I comment me serais-je battu? Jamais je n’avais manié une arme, car j’ai une instinctive horreur pour ces outils de destruction ; le sang versé m’effraye, je déteste la guerre, que je troüve un fléau inutile, et j’aurais volontiers écrit sur les murs de ma chambre cette inscription qu’un notaire avait fait graver dans son étude : • Une plume d’oie vaut seule plus que vingt épées 1 » Je ne me sentais donc pas l’homme de la circonstance où le hasard m’avait poussé, et j’en souffrais. Vers le point du jour, j’étais à peu près résolu à déposer une plainte régulière au parquet du procureur du roi, lorsque plusieurs jeunes gens qui avaient assisté à la scène de la veille entrèrent chez moi. « Allons I ôtes- vous prêt? me direntils. — Prêté quoi? — Mais prêt à vous battre; votre adversaire est prévenu, toutes les conditions sont réglées, vous vous battrez au pistolet, à vingt pas. Allons vite, dépêchons! Pour un duel, l’exactitude est plus que de la politesse. > J’eus beau protester, on

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ne m’écoula point, et l’on m’entraîna. Sous prétexte qu’il ne faut jamais se battre à jeun, on me fit boire plusieurs verres d’eau-de-vie qui me troublèrent la tête. J’allai au rendez-vous fixé par mes trop officieux amis avec la persuasion que je marchais à la mort. Nous arrivâmes; on me mil un pistolet dans la main en me disant comment je devais m’en servir. Je voulus faire bonne contenance ; mais ce n’était pas facile, car j’avais peur, je l’avoue sans honte, n’étant pas homme de guerre, mais homme d’étude et de contemplation. Je ne me rappelle plus trop ce qui se passa. Je sais seulement qu’à un signal donné je fis feu, que j’entendis un grand cri, et qu’en rouvrant les yeux, que j’avais fermés pour tirer, j’aperçus le pauve officier étendu, la face contre terre et sans vie, car ma balle lui avait brisé le crâne. J’étais désespéré et je me mis à pleurer en voyant cette sanglante besogne que l’on m’avait forcé de faire. Mes amis voulaient me rapporter en triomphe ; je me débattis je luttai contre eux, mais ce fut en vain, et ils me ramenèrent dans le café où j’avais reçu l’insulte qui venait, hélas 1 d’être si cruellement expiée. On but à

ma santé plus que je n’aurais voulu; j’avais le deuil dans l’âme, mais j’étais obligé de répondre aux toasts que l’on me portait. Quel supplice ! On fît tant et si bien que ma raison, déjà fort ébranlée par les émotions du matin, m’abandonna tout à fait, et qu’on fut dans la nécessité de me reporter chez moi. C’est la seule fois de ma vie que je me sois enivré, et j’en rougis encore lorsque j’y pense.

J’étais devenu le héros du moment; on ne parlait que démon courage. Moi qui savais à quoi m’en tenir, je cherchais où me cacher lorsque j’entendais vanter ma bravoure. On composa sur cet événement un mauvais couplet qui faisait allusion à la longueur de mes bras :

Déployant son bras surhumain,

A vingt pas, la distance est belle.

Sur son front il posa la main Et lui fit sauter la cervelle !

Celte ineptie courut la ville; les gamins me la chantaient aux oreilles lorsqu’ils me voyaient passer. J’étais honteux, désolé, et je croyais que ce grand scandale allait ruiner toutes mes espérances. Ce fut le

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contraire qui arriva. Les hommes qui appartenaient aux fonctions civiles du dépaitement prirent parti pour moi, qui, disait-on avec plus de rhétorique que de vérité, avait enfin mis un terme au despotisme d’une soldatesque effrénée. Le régiment reçut l’ordre de changer de garnison; la victoire fut complète du côté des bourgeois, et l’on m’en attribua toute la gloire. Des personnages importants, qui déjà commençaient contre le gouvernement des Bourbons cette opposition systématique qui devait aboutir à la révolution de 1830, s’intéressèrent vivement à mon sort; je devins momentanément une sorte de point de mire vers lequel tous les yeux se tournaient ; l’opinion générale de la ville s’était prononcée en ma faveur, et l’on crut faire un acte de bonne et conciliante politique en me nommant d’emblée professeur titulaire de la classe de cinquième au collège. C’est plus que Je n’avais espéré dans mes rêves les plus ambitieux, et il se trouva que je dus à un déplorable malheur une position que dix années de travail ne m’auraient pas value.

Arrivé à une situation stable qui me permettait de

vivre honorablement en me livrant à mes études les plus chères, étais-je heureux? Oh! non pas! Jamais au contraire je n’avais été plus tourmenté, car je sentais s’agiter dans les profondeurs de mon âme un drame terrible qui ne me laissait plus aucun repos. Je venais de faire sur moi-même une découverte psychologique extrêmement grave, et j’en suivais avec anxiété les résultats, qui bien souvent m’ont épouvanté. On a cru jusqu’à ce jour que les morts enlevés du milieu de nous n’existent plus, si ce n’est par le souvenir que nous en conservons et par les regrets qu’ils nous inspirent. C’est là une erreur capitale de nos philosophies incomplètes. Je fis sur moi la triste expérience que certains morts vivent toujours, que leur âme ne suit pas leur corps, disparu à jamais, et qu’elle vient au contraire se mêler à l’âme des vivants pour l’effrayer, la diriger, la conduire, selon ses propres tendances, au bien et au mat. Ce jeune officier que j’avais tué, que j’avais vu tout sanglant étendu à mes pieds, qu’on avait enterré en grande cérémonie militaire, et dont je connaissais le tombeau, cet homme, dont on m’avait contraint de devenir le meur-

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trier, cet homme n’était point mort; il vivait en moi, visible, presque palpable, me raillant, m’accablant de reproches, et bouleversant incessamment mon esprit en faisant combattre ses idées contre les miennes. Parfois, lorsque j’étais absorbé dans mon travail, lorsque, toutes les fibres de mon cerveau tendues vere le but que je poursuivais, je cherchais à rétablir les mots à demi calcinés de quelque palimpseste retrouvé à Herculanum, je voyais tout à coup ce jeune homme apparaître en moi, alerte et bruyant comme au premier jour où j’admirais sa fiôre tournure. Une indicible terreur me saisissait, les sueurs froides de l’angoisse mouillaient mes tempes, tout l’échafaudage scientifique que j’avais construit avec tant de peine s’écroulait, et je restais saisi de vertige, fasciné, sans force et sans volonté pour repousser ce fantôme qui s’évoquait lui-même en mon âme. Ce n’était point une hallucination, et je n’étais pas fou; je le sentais bien à la logique serrée avec laquelle je conduisais mes raisonnements; je n’étais pas malade, et je n’ai jamais été très-nerveux : non, j’étais habité par ce mort, et j’étais devenu sa proie. Lorsque, tout

tremblant, je lui disais, comme Horatio à l’ombre du roi do Danemark: « S’il y a quelque bonne action à faire pour te soulager, parle-moi 1 » je le voyais qui se mettait à rire, et j’entendais sa voix mordante qui me disait : « Laisse donc là ton fatras de grec et de latin, va faire danser les fillettes dans les faubourgs, va au café boire avec tes amis et chanter quelqu’une de ces bonnes chansons grivoises qui valent mieux que toutes les odes de ton Horace. La vie est courte, sa seule loi est le plaisir; dépôche-toi de jouir, ou tu mourras sans avoir vécu. » J’avais beau raisonner avec ce tyrannique interlocuteur ; il raillait mes résolutions, bafouait mes arguments, et se moquait si fort de mes douces occupations, qu’il m’en rendait honteux. Je quittais mon travail alors, j’allais au café, j’y restais tard, m’amusant aux sornettes que l’on y débitait, mais troublé cependant par la voix de ma propre conscience, qui me disait : * Tu as tort, Floréal, la voie droite n’est pas celle où tu t’engages. » Après ces soirées, qui n’eussent été des excès pour personne, mais qui pour moi étaient presque des débauches, j’avais un sommeil agité et tout troublé de

SOO LES HALLUCINATIONS

rêves étranges : il me semblait que j'étais un beau capitaine reluisant d’or, buvant de larges rasades, embrassant des femmes charmantes, et donnant de grands coups d’épée à tout venant.

Au matin, je me réveillais triste et découragé de n’ôtre qu’un pauvre professeur dans un collège de province. On avait remarqué que parfois je fréquentais les cafés, et déjà j’avais entendu dire : « Floréal se dérange ! * Je rougissais alors de ma conduite, je me répétais la belle phrase de Montaigne : « Le vice laisse comme un ulcère en la chair, une repentance en l’âme qui toujours s’égratigne et s’ensanglante elle-même, » et je me promettais de ne plus me montrer dans les lieux publics, où, pour obéir à des suggestions qui m’étaient odieuses, je compromettais ma dignité, mon savoir et ma considération. Je tenais ma promesse, mais ce n’était pas sans supporter des luttes terribles contre cet ennemi intérieur qui m’était, pour ainsi dire, inhérent et subjectif. Quand à force de ténacité j’avais réussi à le vaincre, il se retournait avec une prestesse merveilleuse vers quelque autre défaut qu’il essayait de faire naître ou de dé-

velopper en moi. Ses évolutions me déroutaient, et je tombais innocemment dans les pièges qu'il me tendait. — Si tu savais, me disait-il, comme on se moque de toi dans la ville, tu n’oserais plus sortir; c’est à qui raillera tes grotesques allures et tes mouvements de télégraphe cassé ; on se retourne pour te voir, les enfants te suivent en te montrant la langue ; tu es un objet de ridicule pour tout le monde, et tu ferais bien, dans ton propre intérêt, de donner une leçon au premier drôle qui rira de toi. — Je lui répondais, mais, hélas! sans pouvoir le convaincre, que les défauts physiques sont insignifiants et que les beautés de l’âme importent seules à la grandeur humaine. Ésope était bossu, disais-je, Tyrtée contrefait, Annibal borgne, Démoslhène a été bègue, Alexandre avait le cou de travers, Marius avait les jambes couvertes de verrues, César était chauve, Charlemagne avait les pieds hors de toute proportion, ce qui ne les a pas empêchés d’être de grands hommes. Vains arguments, rhétorique inutile! L’olTicier maudit faisait si bien que ce jour-là je sortais sentant en moi une hardiesse inconnue; j’allais par la ville, donnant à ma dé-

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marche tout ce qu’elle pouvait avoir de martial et à mes regards tout ce qu’ils comportaient de provoquant. On s’étonnait de ces façons d’être si étrangères à ma nature et si incompatibles avec ma profession. Quelquefois des amis m’arrêtaient et me disaient : Qu’est-ce donc, Floréal ? et que vous prend-il ? Pourquoi portez-vous ainsi votre chapeau sur le coin de la tête? Pourquoi ces regards irrités que vous lancez aux passants? Êtes-vous donc devenu querelleur, et le souvenir de votre fameux duel vous pousse-t-il à chercher de nouvelles disputes? — Ces paroles fermes et raisonnables me faisaient reprendre possession de moi-môme. Je ne pouvais répondre à mes amis : Je ne suis pas coupable de ces sottes puérilités, ce n’est pas moi qui les commets, c’est le capitaine que j’ai tué jadis et qui vit en moi pour me touraenter. Je ne pouvais dévoiler cette simple vérité, car personne ne l’aurait crue, et l’on m’eût ri au nez. Je baissais d’un air contrit mon chapeau sur mes yeux, et je rentrais chez moi, irrité contre cet être dont j’étais doublé, et que je ne parvenais à réduire au silence qu’après des combats d’où je sortais épuisé.

J’avais compris cependant que tous les conseils qu’il me donnait étaient pernicieux, et qu’il tentait sans cesse de substituer à mon caractère doux , tolérant et pacifique jusqu’à l’excès, son caractère violent, querelleur, habile à excuser le mal et porté à tous les genres de plaisir. Il me sembla qu’il n'éiait venu se réfugier en moi après sa mort que pour se venger du meurtre que j’avais presque innocemment commis. Je me décidai alors à lutter contre lui sans relâche jusqu’à ce que j’eusse remporté une victoire si complète qu’elle me remît dans l’absolue possession de mon être réel et primitif. Cette lutte entre denx créatures qui n’en faisaient qu’une, entre deux âmes qui se confondaient dans la môme monade, entre deux tendances unies qui se contrariaient sans repos, cette lutte fut longue, acharnée, pleine de péripéties étranges qui parfois ont lassé mon courage, mais ne l’ont jamais abattu. J’en sortis victorieux, ayant forcé mon ennemi au silence et l’ayant réduit à subir le triomphe de ma raison supérieure à la sienne ; je pus enfin me ravoir tout entier, et si quelquefois encore il éleva sa voix mauvaise conseillère.

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ce ne fut plus que timidement, comme une dernière protestation d’un prisonnier enchaîné, et non plus avec cette tyrannie qui pendant les premiers temps m’avait tenu courbé sous sa volonté. Il ne m’avait point quitté cependant, et je ne puis dire qu'il fût mort en moi, car je le sentais toujours ; non, il dormait, incapable de prendre goût aux travaux qui faisaient ma joie, trop brutal pour jouir des belles leçons de l’antiquité et trop matérialiste pour s’élever aux contemplations philosophiques dont je nourrissais mon esprit. S’il s’agitait encore, c’était pendant mon sommeil, et alors il me promenait, sous sa forme passée, à travers des rêves souvent grossiers que je me dépêchais d’oublier au réveil. Une seule fois il me tourmenta encore. C’était au moment où la guerre d’Espagne venait d’être décidée à la suite du congrès de Vérone. Un matin, avant de me rendre au collège pour faire ma classe, je parcourais un journal qui racontait qu’une partie de nos troupes avait reçu l’ordre de franchir les Pyrénées ; je lisais cette nouvelle avec indifférence, lorsque tout à coup je vis l’officier surgir en moi. Ce me fut un battement

de cœur affreux, car depuis bien longtemps j’avais perdu l’habitude de le voir. Il était pâle, des pleurs gonflaient ses yeux, une large plaie sanglante ouvrait son front comme au jour de sa mort. « Ah! me dit-il d’une voix lente et profonde, pourquoi m’as-tu tué? » A ce mot, je compris la douleur poignante et les regrets qui travaillaient cette pauvre âme en peine, et, laissant tomber ma tête dans mes mains, j’éclatai en larmes, en m’écriant: — * AhI pardonne-moi! » Hélas! ce mot que je prononçais avec un si sincère repentir, je devais l’entendre souvent plus tard dans les circonstances cruelles qui ont perdu ma vie. De ce jour, une curiosité que je n’avais jamais éprouvée, moi qui avais traversé les jours de l’empire, me saisit pour le sort de notre armée ; je lisais les journaux avec avidité, j’allais aux nouvelles, j’espérais une victoire avec un emportement inexplicable, et j’étais pris de frisson à la seule idée d’une défaite. Quand arriva enfin la dépêche qui annonçait la prise du Trocadéro , je ne me tins pas de joie ; je courus par la ville, je payai à boire à tous les soldats

que je rencontrai, j’eus envie d’embrasser le drapeau

LES HALLUCINATIONS

qui flottait sur la caserne, et le soir je mis des lampions sur mes fenêtres, t Qu’a donc Floréal? disait-on ; quelle mouche patriotique l’a piqué? d’où lui vient cette joie de conscrit? » Le lendemain je fus surpris moi-môme de mes extravagances de la veille ; mais j’aurais bien étonné les gens si je leur avais dit : • Il y a en moi un être qui se réjouit de cette victoire, dont pour ma part je ne me soucie guère. » C’eût été la vérité cependant. De ce jour, l’oflicier et moi nous vécûmes en paix, et je repris, sans plus m’en départir, l’existence studieuse que j’avais toujours aimée.

Je me suis étendu longuement, trop longuement peut-être, sur cette aventure et sur les conséquences psychologiques qu’elle eut pour moi ; mais je ne crois pas avoir eu tort. Il était nécessaire d’expliquer les curieux phénomènes dont j’ai été le siège, afin qu’on pût bien comprendre comment j’ai été amené, sans participation morale, à commettre un crime inexplicable.

Chaque année cependant, le temps impassible retournait son sablier; un gouvernement nouveau

avait remplacé un gouvernement tombé ; j’avais revu ce drapeau tricolore, égalitaire et symbolique, qui flottait pendant les jours de ma jeunesse. Le bruit de l’écroulement de la vieille monarchie vint à peine jusqu’à moi, et, dans la retraite profonde où j’avais enfermé ma vie, j’aurais pu l’ignorer toujours, si parfois le soir je n*avais entendu retentir au loin des chants patriotiques, qui tombaient dans mon oreille comme l’écho de ma première enfance. Cela n’interrompit point mes études, qui me Revenaient plus chères à mesure que j’avançais en âge ; elles étaient le seul intérêt sérieux de ma vie, et quoique depuis plusieurs années j’eusse passé la trentaine, elles satisfaisaient à tous mes besoins et me tenaient l’âme en équilibre. ^Je n’étais point de complexion fort amoureuse; les femmes ne me causaient pourtant aucune répugnance, mais elles m’inspiraient un respect tel qu’on eût pu le prendre volontiers pour de la terreur. Parfois, je dois l’avouer, j’ai essayé quelques galanteries avec des femmes qui me semblaient avenantes; mais ce fut en vain; ma maladresse native paralysait mes efforts. Je me consolais

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de mon mieux de ces défaites en lisant quelques passages du Strategematicon de Frontin, dont je préparais les commentaires, dernière satisfaction donnée à ce mort qui dormait en moi; mais, il faut bien le confesser, les ruses d’Archidamas,d’Iphicrate, de Sulpicius Peticus et de Memnon de Rhodes n’étaient qu’une médiocre compensation aux besoins d'aimer qui me tourmentaient; je prenais mon parti de ma solitude, mais difficilement, et j’éprouvais souvent une certaine peine à calmer le sentiment qui regimbait dans mon cœur. — Allons, me disais-je alors avec quelque mélancolie, je ne suis et ne serai jamais qu’un pauvre professeur; mes amours habitent les temps passés, elles s’appellent Hélène, Lesbie, Lalagé, et les tendresses de ce monde sont fermées pour moi.

Ces révoltes n’étaient point trop fréquentes. Habitué à ma solitude, j’avais fait mon deuil de bien des choses, ainsi que disent les gens illettrés, et je me croyais sûr de moi pour l’avenir, lorsqu'un matin, en sortant pour allei- faire ma classe au collège, je rencontrai sur l’escalier une jeune fille que je ne

connaissais pas. Elle me salua d’un sourire; je lui rendis son salut en rougissant. Je me retournai pour la voir; elle était arrêtée, et me regardait. Je fus honteux d’être pris en flagrant délit de curiosité, et je hâtai le pas. Tout en marchant, je me rappelai que, peu de jours auparavant, j’avais vu, devant la porte de la maison que j’Iiabilais, une voiture chargée de meubles. — Ah! me dis-je, c’est la fille des nouveaux locataires. J’espérais la rencontrer en revenant du collège, mais je ne l’aperçus pas ; j’en fus contrarié et même un peu triste.

Le soir, pendant que je travaillais à la clarté do ma petite lampe, j’enlendis tout à coup une jeune voix dont les accents semblaient se marier au ronflement d’un rouet. J’écoutai; nulle parole distincte n’arrivait jusqu’à moi; je ne percevais qu’un chant léger auquel le bruit monotone du rouet faisait une basse continue. Je laissai là ma besogne; je repoussai delà main une longue dissertation que je venais de terminer sur Vacies obliqua d’Ëpaminondas , et, mettant ma tête dans mes mains, je m’abandonnai

tout/ntier au plaisir que j’éprouvais. Quandla chan-

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son eut cessé et que tout fut rentré dans le silence, je fus surpris de me trouver les yeux humides. Je me levai, je marchai dans ma chambre; pour la première fois, elle me parut triste, trop grande et comme déshabitée. Il me sembla qu’elle serait égayée, et que je serais plus heureux, si près de ma table il y avait un rouet qu’une jeune fille semblable à celle j’avais rencontrée le matin tournât en chantant. Je me couchai ; mais, au lieu de prendre Frontin pour continuer mon travail avant de m’endormir, j’ouvris un volume d’Ovide, et lisant le treizième livre des Métamorphoses, j’eus quelque pitié du sort de Polyphème.

Le lendemain matin, comme je venais de descendre pour aller chercher chez la crémière la tasse de lait qui compose, avec un petit pain de seigle, mon déjeuner quotidien, je rencontrai une vieille voisine avec qui je causais quelquefois et que j’aimais beaucoup, car elle m’avait soigné dans une maladie que j’avais eue peu de mois auparavant. Je l’abordai et lui dis en souriant : Quel est donc le rossignol qui, le soir, chante 'si bien dans notre maison ? — Ah ! dit-elle,

il ne faut pas lui en vouloir, à la pauvrette, si sa chanson vous a empêché de travailler; elle est aimable et ne recommencera plus si elle apprend qu’elle vous a dérangé ; mais, vous savez, ces jeunesses, il faut que ça chante ou bien ça étouffe. C’est la fille de Darnetal, le gros mercier de la rue Saint- Jean ; la mère est morte il y a six mois; le père est devenu paralytique; il a fallu vendre le magasin; ce pauvre M. Darnetal s’est retiré avec un peu d’argent, pas grand’chose, vous pensez bien; alors il est venu habiter notre maison avec sa fille. Lorsqu’elle chante en filant au rouet, cela amuse son pauvre homme de père qu’il faut soigner comme un enfant, car il ne peut plus remuer les jambes, c’est une pitié que de le voir; la pauvre Gélestrie est bonne pour lui et ne le quitte pas, quoique ce soit bien triste pour une fille de vingt ans passés de vivre toujours avec un impotent, sans compter que cela pourrait bien l’empêcher de s’établir» — La bonne femme continua, et comme elle était fort bavarde, se perdit dans mille détails qui m’intéressaient, quoique je les jugeasse superflus. Ëlle ne cessait de parler et je ne cessais de l’é-

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