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çouter, lorsque, sc retournant tout à coup, elle me dit; Tenez, la voilà, cette belle chanteuse 1 et s’adressant à mademoiselle Darnetal : — Bonjour, ma mignonne, lui dit-elle; voilà M. Floréal, un savant tout entier dans ses livres, qui se plaint que vous l’empêchiez de travailler avec vos chansons. — Célestrie me regarda d’un air boudeur en me disant : Excusez-moi, monsieur, je ne chanterai plus, puisque cela vous gêne. — J’aurais voulu disparaître sous terre, tant j’étais troublé et furieux de la façon ridicule dont cette sotte vieille femme avait interprété ma question; je me sentais très-rouge et tout paralysé par ma timidité. Je fis un effort et je répondis quelques phrases sans suite, mais qui purent faire comprendre à lajeune filleque, loin de medéplaire, son chant m’avait charmé. Elle tenait sa boîte à lait d’une main et de l’autre un panier plein de provisions. Je m’enhardis jusqu’à lui demander la permission de l’aider et de porter son panier jusque chez elle. — Ce sont, lui dis-je, de petits services qui sont permis entre voisins. Elle me laissa faire avec bonne grâce, et comme elle s’excusait de la peine qu’elle me causait, je lui
répondis avec une certaine galanterie que le chaqt que j’avais entendu la veille me récompensait, et au delà, de toutes les peines que je pouvais prendre pour elle. Je la quittai à sa porte en lui disant que je serais heureux si je pouvais rendre quelques soins à son père, dont je connaissais la triste situation. La vieille voisine nous avait suivis ; au moment de rentrer chez elle, lorsque déjà Célestrie avait disparu, elle me heurta le coude d’un air railleur, et avec ce v rire bétc des gens maladroits qui croient faire une finesse, elle me dit ; Ah ! grand séducteur, vous en tenez pour la petite ! — Je m’éloignai sans même daigner lui répondre.
Sa phrase maligne m’était cependant restée au cœur, et j’y pensais en me rendant au collège : Séducteur, me disais-je; non pas! j’ai de la probité; il ne faut pas qu’on puisse m’appliquer les paroles de Virgile: Vetitos inmsit hymenæos t Cette jeune fille est charmante, et j'en veux bien faire la compagne de ma vie, mais devant Dieu, dont les ministres me béniront, en loyal mari et non pas en abusant de sa sainte innocence. — J'aurais été, je l’avoue, fort em-
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bsrrassé pour abuser de son innocence, car, je l’ai dit, j’étais un pauvre séducteur, ignorant toutes les choses de l'amour et sans pouvoir sur moi-même pour les affronter. J’étais honnête, voilà ce que je sa-
vais. Bien des idées confuses m’assaillaient à travers lesquelles je démêlais seulement que j’étais forttroublé, et que pour la première fois de ma vie j’étais préoccupé par une image de femme. Cette préoccupation se fit jour pendant ma classe, au moment où j’expliquais à mes élèves un passage de la Pharsale de Lucain. Je m’interrompis tout à coup, oubliant où j’étais et, répondant à mes propres pensées : t Célestrie, dis-je, n’est qu’un nom de baptême, il est vrai ; mais ce nom était, comme mon nom de famille, souvent porté chez nos pères les vieux Normands. En effet, j’ai découvert dans une charte datant du roi Guillaume qu’un certain Noël, accompagné de sa femme Célestrie, se rendit en Angleterre après la conquête : Quidam Noël nomine et Celestria uxor ejus venerunt in exercitu Wilhielmi Bastard, in Angliam .. Ce rapprochement est digne de remarque et peut même servir de base à de sérieusesnégociations
matrimoniales. » Les rares écoliers qui m’écoutaient éclatèrent de rire, et le tumulte de cette joie me rappela douloureusement que je devais faire un grand effort sur moi-môme pour rester maître de mon esprit.
J’abrège par raison ce récit, sur lequel il me serait si doux de m’étendre. J’aurais voulu raconter les émotions dont débordait mon cœur peu accoutumé à de pareilles fêtes; mais à quoi bon ces détails dont ma mémoire est pleine et qui n’ont de charmes que pour moi? Qu’il suffise de savoir que j’allai voir M. Darnetal, qui m’accueillit avec bonté, que mes visites se renouvelèrent jusqu’à devenirquotidiennes, et qu’au bout d’un mois, j’étais amoureux fou de Célestrie. Chaque soir, je descendais près de son père, et je jouais aux dominos avec lui; on approchait la table du fauteuil où le retenait son infirmité, et pendant qu’il me gagnait facilement, car ma pensée était loin de mon jeu, Célestrie faisait tourner son rouet au bruit de ses chansons. J’avais tout oublié, le grec, le latin, Homère, Horace, Virgile, Ovide lui-même, car ses poëmes sur l’amour me semblaient une fade
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rhétorique en comparaison de ce que j’éprouvais. Célestrie me recevait gracieusement, mais Je ne remarquais en elle aucun de ces symptômes extérieurs par où la passion qui me dévorait éclatait au grand jour. M’aime-t-elle? était l’incessante question que je me posais sans pouvoir la résoudre. Si tu veux le savoir, demande-le-lui, me disais-je ; mais mon indomptable timidité me fermait les lèvres et refoulait vers mon cœur déjà trop plein toutes les pensées que je n’osais laisser échapper.
Ces tourments ou plutôt ces délices duraient depuis six semaines déjà, et je ne pouvais me décider à faire au père de Célestrie une demande définitive. Je croyais me donner du courage et me mettre moimôme au pied du mur, en allant à la mairie retirer les papiers qui pouvaient m’être nécessaires pour mon mariage ; ce fut en vain ; je lisais ces paperasses qui me parlaient de la mort des miens, mais je ne prenais aucune résolution. Chaque jour, en revenant de faire ma classe et en me promenant dans les prairies que baigne l’Odon pour distraire, par un exercice violent, les angoisses qui m’étouffaient, je me
disais : Ce soir, je parlerai. Le soir venait, j’allais près de M. Darnetal, et nous commencions à jouer. Je me disais alors : A la fin de cette partie-ci, je parlerai. La partie finissait, nous en recommencions une autre, et je ne parlais pas. Dix heures sonnaient au coucou pendu à la muraille et jeremontaischez moi, désespéré de ma sottise et me disant : Ce sera pour demain ; mais les mômes scènes se renouvelaient le lendemain, car mon trouble ne diminuait pas. Enfin, comprenant que jamais je n’oserais parler, je me décidai à écrire. Je fis une lettre, je la recommençai bien vingt fois, où je demandais à M. Darnetal la main de Célestrie. Je donnai sur ma position tous les ren.seignements désirables, et je détaillai le chitTre
de mes économies; je terminai cette lettre par un ✓
post-scriptum où je disais : « J’attends votre réponse avec une anxiété inexprimable; si elle est négative, adieu, car je quitterai la maison et ne vous verrai plus; je ne sens pas dans mon cœur le courage d’affronter, après un refus, la vue de celle que j’aime. Si celte réponse doit être favorable, ne me faites pas
languir; frappez trois coups au plafond de votre cham-
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bre, je les entendrai et j’irai me jeter dans les bras de celui qui veut bien faire mon bonheur et clevenir mon père en me donnant sa fille ! * A l’heure où j’avais l’habitude d’aller chez M. Darnetal, j’envoyai cette lettre, et j'attendis. Jamais damné heurtant aux portes du ciel ne fut dans une telle angoisse. J’étais immobile, n’osant remuer dans la crainte de faire du bruit. Je savais que le sort de ma vie se débattait audessous de moi, à mes pieds; je tremblais de tous mes membres et je me disais : Malheureux! jusqu’à quelle espérance as-tu osé monter? ou va te rire au nez et te renvoyer ta lettre. Je m’appuyais contre la muraille pour ne pas tomber ; il me sembla qu’audessous, chez M. Darnetal, j’entendais remuer une chaise ; mon cœur battait à rompre. Un premier coup retentit; je n’attendis pas le second, je descendis l’escalier je ne sais comment, j’ouvris la porte, je me jetai aux pieds de Célestrie. Je voulus parler, lui dire que je l’aimais, que j’étais l’ôtre le plus heureux du monde, mais le cantique d’amour qui chantait dans mon cœur ne put parvenir jusqu’à mes lèvres et je m’évanouis.
Un mois après, nous étions mariés. Je ne dirai rien de mon bonheur, car je ne sais point de mots humains qui puissent, non pas le raconter, mais en donner seulement une idée. Il fut momentanément troublé par la mort de mon beau-père, qui s’éteignit prés de nous, heureux de savoir l'avenir de sa fille à jamais assuré; mais à la honte du cœur humain, je dirai que ma douleur ne fut pas de longue durée, et que toute pensée donnée à ce pauvre mort qui avait été si bon pour moi me semblait un vol fait à la félicité au milieu de laquelle je vivais. Ma femme était charmante et je l’adorais; le petit avoir qu’elle m’avait apporté, joint à mes émoluments de professeur et au revenu de mes économies, nous mettait dans une situation excellente. Nous n’avions que des goûts simples, et les six ou sept mille livres de rente que nous parvenions à réunir suffisaient amplement à nos besoins. Nous avions déménagé et pris un appartement plus grand, plus gai, ayant vue sur des jardins, et que ma chère Célestrie s’était plu à orner avec le goût exquis qu’elle mettait en toutes choses. Par ses soins, nos fenêtres s’entourèrent de plantes grimpantes, un
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gros tapis s’étendit sous mes pieds dans mon cabinet de travail, deux chardonnerets presque apprivoisés chantèrent dans leur cage, et pour la première fois mes livres, rangés par ordre détaillé, s’alignèrent régulièrement sur de belles planchettes en bois de Norvège. Ah ! le bon petit nid que nous avions là^ et les belles heures que j’y ai passées I J’adorais ma femme, je le répète; mais il ne suffit pas d’aimer, il faut encore savoir aimer, et c’est là peut-être le plus difficile de tous les arts. Cet art, je l'ignorais; j’étais trop pris par ma tendresse pour pouvoir la diriger. Toutes les volontés de Célestrie étaient sacrées pour moi, et je m’efforcais de les accomplir en me donnant cette joie égoïste de plaire à celle que j’aimais plus que tout au monde. Dans les premiers jours qui suivirent notre mariage, j’avais essayé de parfaire son éducation, qui, sous le rapport des lettres et de l’histoire, avait été quelque peu négligée; mais comment y parvenir? Elle m’échappait toujours. Lorsque, voulant lui donner une idée des grandeurs de la langue latine, je cherchais à lui faire comprendre les beautés du procumbit humi bos de
Virgile, ou les difficultés du devium scortum de l’ode d’Horace à Quinlius Hirpinus, elle hochait la tête d’un petit air mutin qui lui allait à ravir, et, me passant sur les bras un écheveau de fil qu’elle voulait pelotonner, elle me disait avec un sérieux désespérant : « Comment dis-tu dévidoir en latin? » Lorsque, désirant l’intéresser aux origines de notre cité, je lui disais que le nom de Caen est la contraction du mot saxon Cathem, qui signifie demeure de guerre, elle profitait de ce que le mot Caen revenait souvent dans ma phrase, et chantait : » Quand, quand, quand les canes vont au champ 1 » Je me mettais à rire, je l’embrassais, et la leçon était terminée. Quelquefois je lui lisais YHistoire des empereurs romains, par Crevier, et ce n’est pas sans étonnement que je lui voyais préférer à ces récits sérieux, écrits en bon langage, les romans modernes infectés alors du virus romantique. Quand par hasard nous allions au spectacle, j’aurais choisi de préférence le jour où l’on jouait une tragédie célèbre; mais ma femme ne l’entendait pas ainsi, et j’allais avec elle entendre des drames invraisemblables qui choquaient le bon sens
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et la grammaire. De tout ce qui précède et des efforts que je faisais incessament pour lui plaire, on a conclu que j’étais soumis sans réserve à Gélestrie, et que, pour me servir d’une expression triviale, elle me menait par le bout du nez. Cela est faux : je ne demandais qu’à la rendre heureuse, et naturellement je m’arrangeais de façon à être toujours d’accord avec elle. C’est à cela que se bornaient les prétendues concessions humiliantes qu’on m’a souvent reproché de lui avoir faites.
Quelques voisins, méchants hors de toute mesure, ont môme osé dire qu’elle me battait. C’est là une calomnie sans pareille et qui se réfute d’elle-môme, car il n’est pas supposable qu’armé d’une force naturelle supérieure à la sienne, je lui aie jamais permis de se porter sur moi à des voies de fait que rien du reste ne pouvait motiver. Non certes, elle n’était ni méchante, ni acariâtre, ni môme impérieuse; mais le sang qui coulait dans ses jeunes veines lui mettait parfois au cœur des vivacités singulières ; elle s’emportait alors et dépassait peut-être les saines limites de la raison; pouvais-je lui en vouloir de ces élans d’ardeur et de
vie OÙ se manifestait sa jeunesse? Elle eut un défaut cependant ou plutôt une imperfection ; elle était jalouse. Elle ne supportait pas que je regardasse une autre femme dans la rue; lorsque par hasard je revenais du collège un peu plus tard que de coutume, elle me boudait et se livrait à des suppositions dont j^avais quelque peine à lui faire comprendre l’invraisemblance. Lorsque, pendant l’été, nous allions le dimanche en voilure jusqu’à Dives (c’étaient là nos grands jours de fête) et que nous nous promenions sur les bords de la mer en ramassant des coquillages, elle se fâchait gravement contre moi quand il m’arrivait de suivre des yeux une de ces femmes vaillantes qui vont, jambes nues, à la marée basse, chercher sur la grève des équilles et des vignots. Sa jalousie s'exercait surtout contre une de ses amies que nous voyions assez fréquemment, et qui se nommait Henriette Fatargolle. C’était une fort aimable personne, blonde,
blanche, douce, timide même, et dont le mari, petit
homme haut en couleur, chauve, reluisant, jovial, quelquefois même un peu grossier dans ses plaisanteries, était employé dans un des greffes du palais de
2î4 les hallucinations
justice. Henriette et ma femme s’aimaient beaucoup, quoiqu’il n’y eût aucun point de ressemblance entre elles; autant l’une était calme et lente, autant l’autre était vive et impétueuse. Faisant allusion à la couleur différente de leurs cheveux et aux aptitudes plus différentes encore de leurs caractères, J’avais coutume de les appeler < le jour et la nuit. » Célestrié goûtait peu cette comparaison, et prétendait qu’elle était faite à son désavantage. Henriette avait été élevée avec ma femme, et de la vie commune du pensionnat elle avait conservé l’habitude de supporter ses petites tyrannies sans jamais murmurer contre elle. Souvent je m’étais hasardé à faire à Gélestrie de légères observations sur la façon un peu dure dont elle traitait son amie; elle n’en avait tenu aucun compte et m’avait même répondu : Vous la défendez parce que vous lui faites la cour; elle est blonde et vous l’aimez mieux que moi ; toutes les fois que je ne vous regarde pas, vous essayez de lui prendre les mains. — Je repoussai avec horreur une si grave accusation, mais je l’excusai bientôt en me disant que le soupçon avait pu naître dans l’esprit de Gélestrie,
car j’avais eu en effet avec madame Fatargolle quelques-unes de ces petites familiarités innocentes que l’intimité de nos relations me paraissait devoir expliquer suffisamment. Parfois, abusant de ce qu’elle était très-craintive, j’avais tout à coup poussé un cri dans son oreille afin de l’effrayer; un jour qu’elle avait très-froid, je lui pris les mains et les tapotai dans les miennes pour les lui réchauffer. Il n’y a pourtant là, ce me semble, rien qui dépasse les bornes des convenances; Céleslrie n’avait donc aucune raison de paraître choquée, car moi, je ne me choquais pas lorsque je voyais Étienne Fatargolle lui prendre aussi les mains après quelques-unes de ses vivacités et lui dire avec un gros rire retentissant : « Eh bien ! madame Longue-Heuze, nous sommes donc toujours méchante? » Malheureusement elle était ainsi faite, la pauvre chère âme; elle se tourmentait, se troublail, et avait des crises violentes lorsqu’on lui résistait. Elle ne raisonnait pas ses impressions, elle les subissait; mais elle rachetait ce léger défaut par tant de qualités exquises, par tant de prévoyante bonté, tant de charité naturelle, tant de
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franchise dans l’esprit, qu’on ne pouvait lui en vouloir longtemps, et que ceux mômes qui en souffraient se hâtaient de lui pardonner. Néanmoins, malgré mes explications loyales et malgré mes efforts pour détruire des soupçons que rien ne justifiait, ellé voyait Henriette avec peine ; elle l’avait « prise en grippe, » ainsi qu’elle disait elle-même.
Une scène insignifiante en apparence, et qui eut sur ma vie une influence incalculable, vint briser tout à coup les relations que nous entretenions avec M. et madame Fatargolle. C’était pendant celte foire qui commence le second dimanche après Pâques et dure quinze jours. Celte année-là, le printemps fut précoce et le mois de mai d’une douceur charmante. Dès que la nuit venait, les habitants de la ville allaient dans les prairies de Saint-Pierre se promener à travers les boutiques illuminées, les bruyantes baraques de saltimbanques et les jeux de toute sorte établis en plein air. Un soir, imitant la foule et nous mêlant au profanum vulgus, nous étions allés avec les Fatargolle voir toutes ces choses futiles et mondaines. Célestrie et Henriette, qui avaient toujours entre elles
de ces petites rivalités auxquelles les femmes ne savent pas renoncer, avaient mis leurs plus belles toilettes et s’en étaient mutuellement fait mille compliments avec un air trop aimable pour ne pas cacher quelque jalousie. Nous avions parcouru tout le champ de foire, nous arrêtant tantôt à écouter les paroles ridicules que les paillasses débitent du haut de leurs tréteaux, ‘tantôt à regarder les élans d’une danseuse de corde qui bondissait au bruit d’un mauvais orchestre, perdant notre temps, en uii mot, à mille spectacles sans goùt/dont Henriette etCélestrie se divertissaient. Nous étions môme entrés dans une tente où une somnambule débitait ses oracles. Cette femme m’avait pris' pour un capitaine, ce qui me causa un grand trouble, car je pensai tout de suite au malheureux que j’avais tué jadis, et qui si longtemps avait revécu en moi. Nous revenions donc, et je marchais en baissant les yeux, préoccupé de mes souvenirs, lorsque Henriette s’arrêta devant une boutique où s’étalaient des bimbeloteries, des rubans, des pains de savon et quelques menus bijoux. Elle prit un collier d’ambre transparent qui reposait sur un lit de colon,
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et le marchanda. On lui demanda cinquante ou soixante francs, je ne sais plus au juste, et, comme elle se réciiail sur ce prix élevé, on lui fit remarquer que les perles étaient fort grosses, bien taillées, sans défaut et toutes à peu près de même dimension. M. Fatargolle dit alors à sa femme qu’une pareille dépense serait une folie, et qu’il ne fallait plus y penser. Henriette rendit en soupirant le collier d’ambre à la marchande, et nous continuâmes notre route. Henriette était triste et ne parlait pas; son mari semblait contrarié de n’avoir pu lui donner ce qu’elle désirait ; Célestrie riait et disait : * L’ambre ne sied pas aux blondes, et c’est faire preuve de goût que de vous refuser celte babiole. » Sur ce propos, les deux femmes se quércllèrent, Célestrie avec sa vivacité habituelle et Henriette avec une raideur que je ne lui connaissais pas encore, et qui prouvait combien elle avait été humiliée de ne pouvoir obtenir de son mari le cadeau qui l’avait tentée. M. Fatargolle intervint dans celte petite dispute, et au moment où, arrivés devant la porte de ma maison, nous allions nous séparer, il dit à sa femme ; « Voyons, mauvaise
tête, calme-toi; demain soir, nous irons acheter ce collier d’ambre, puisqu’il te fait envie. » Henriette fut si contente qu’elle embrassa son mari au milieu de la rue.
Tout le reste de la soirée, Célestrie fut de méchante humeur, et, quelques efforts que je fisse, je ne pus parvenir à l’adoucir. « Celte Henriette est une coquette avec ses airs de sainte nitouche, disait-elle, et son mari est un pauvre sire de ne pas savoir lui résister. » Je hasardai une timide observation qu’elle reçut fort mal, et je me couchai sans avoir pu réussir à calmer son inexplicable irritation. Le lendemain, en revenant du collège à mon heure ordinaire, après avoir fait ma classe du matin, je fus très-surpris de ne point trouver Célestrie à la maison'; j’allais m’enquérir de celte absence inaccoutumée, lorsque je la vis entrer. < Eh! d’où viens-tu donc? lui demandai-je. — Du champ de foire, me répondit-elle, où j’ai acheté le collier d’ambre. — Ah ! bonne, aimable et douce créature ! m’écriai-je en la prenant dans mes bras, par quelles prévenances charmantes tu sais réparer les vivacités où ton cœur n’a point
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part I Allons vite porter ce collier à Henriette, qui sera d’autant plus ravie de le tenir de toi que tu l’as plaisantée un peu durement hier au soir. > Elle se dégagea brusquement de mon étreinte. « Tu te trompes, me dit-elle, j’avais vu ce collier avant-hier, et j'en avais eu envie; par conséquent il est juste que je l’aie : c’est pourquoi je l’ai acheté et c’est pourquoi je le garderai. Du reste, il irait très-mal à Henriette, qui ne voulait l’avoir que parce qu’elle avait deviné que je le désirais. Ce bijou serait ridicule pour elle, car les Fatargolle, tout le monde sait cela, ne sont pas en position de faire une aussi grosse dépense. » En achevant ces paroles, elle attacha le collier autour de son cou, et comme j’essayais de la faire revenir à des sentiments plus équitables envers son amie : « Ah ! tu m’ennuies! me dit-elle; si tu n’aimais pas Henriette, tu ne prendrais pas toujours son parti contre moi ! Si elle n’est pas satisfaite, elle n’a qu’à rester chez elle ; nous y gagnerons tous 1 »
Le soir, M. et madame Fatargolle vinrent nous voir vers les neuf heures. Henriette avait le visage allongé d’une personne qui a supporté une déconvenue; son
mari riait, selon son invariable habitude, c Le sort nous force à être sages malgré nous, me dit-il en entrant, le collier d’ambre n’y est plus, et ma pauvre femme en est toute contrariée. » J’étais fort troublé, car plus j’avais réfléchi, plus j’avais trouvé le procédé de Célestrie agressif et peu aimable. En levant les yeux, Henriette aperçut le collier, dont les perles, pénétrées par la lumière de la lampe, brillaient comme des gouttes d’or liquide au cou de Célestrie. * Ah 1 dit-elle avec un cri d’étonnement qu’elle ne put réprimer, c’est vous qui l’avez? — Eh I pourquoi donc ne l’aurais-je pas? repartit Célestrie avec aigreur. Mon mari ne me refuse jamais rien pour ma toilette, et Dieu merci nous sommes assez riches pour acheter des colliers. » Commencée sur ce ton, la conversation dégénéra bientôt en dispute. M. Fatargolle et moi, nous nous regardions sans mot dire, pendant que les deux femmes, debout, rouges, parlant à la fois, s’accablaient de reproches qui ressemblaient bien à des injures. Suffoquée par ses larmes, Henriette prit tout à coup le bras de son mari. * Sortons d’ici, lui dit-elle, et n’y revenons jamais. » Ils s’en allèrent
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sans même nous dire adieu. Je ressentis une douleur sincère en les voyant s’éloigner, car cette relation était agréable pour nous, et il n’y avait aucun motif plausible de la briser. J’en fls l’observation à Célestrie, qui me répondit : * Si tu les aimes mieux que moi, tu n’as qu’à les suivre, je ne te retiens pas. » Je savais déjà par expérience qu’il est inutile de raisonner avec une femme lorsqu’elle est en colère, et je me tus, tout en donnant intérieurement tort à Céleslrie. Henriette ne revint plus nous voir, et lorsque, seul dans les rues, je rencontrais M. Fatargolle, j’osais à peine lui serrer la main, dans la crainte que ma femme ne le sût et s’en irritât.
On eût dit vraiment que cette scène et la rupture qui en fut le résultat avaient éveillé en Célestrie des sentiments de coquetterie que je ne lui connaissais pas encore : elle aimait à se mettre en toilette pour avoir l’occasion de se parer de son collier d’ambre. Bientôt môme elle ne le quitta plus, elle le portait tous les jours, le nettoyait sans cesse, le regardait, admirait les jeux de la lumière à travers ses grains à facettes, s’en servait quelquefois en guise de bracelet,
et semblait enfin ne pouvoir le quitter. Je souriais à ces enfantillages. Elle sauta de joie en m’entendant dire que les anciens croyaient voir dans les perles d’ambre les larmes cristallisées des sœurs de Phaélon. Un soir qu’elle jouait avec son collier pendant que je travaillais, elle en rompit le fil, et toutes les petites boules, chassées violemment de sa main, s’éparpillèrent sur le parquet. Il fallut tout quitter et retrouver une à une les perles égarées. Célestrie les mit précieusement dans une boîte, et me chargea d’aller, dès le lendemain matin, chez un bijoutier, les faire réunir de nouveau à l’aide d’un fil qui ne se pourrait briser. Je n’oublierai jamais qu’en me rendant le collier qu’il venait de réparer, le bijoutier me dit : « J’ai remplacé le cordon rompu par une petite corde à violon que je vous défie bien de casser. Elle est si solide, monsieur Floréal, ajouta-t-il en souriant, que vous pourriez étrangler votre femme avec. » Je frémis encore quand je pense à cette sinistre parole, qui n’était cependant qu’une plaisanterie de mauvais goût.
Plusieurs fois je fis des efforts pour amener Céles-
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trie à aller voir madame Fatargolle et lui dire qu’elle regrettait ses vivacités passées ; mais il me fut impossible de vaincre sa résistance. Par un effet de la passion que les femmes mettent dans les choses les plus simples, elle en était arrivée à se persuader que Henriette avait tous les torts. « Pourquoi, disait-elle sérieusement, a-t-elle voulu s’approprier un collier que je désirais acheter? » Elle était sincère en parlant ainsi; sans s’en douter, elle avait interverti les rôles, et elle avouait elle-même qu’elle aimait d’autant plus son collier d’ambre qu’il avait failli lui échapper.
Quoiqu’il me fût pénible de ne plus voir les Fatargolle, J’avais fini par prendre mon parti de leur absence, et mon bonheur n’en fut pas atteint. Rien ne l’interrompit; il coulait pur et profond ainsi qu’un beau fleuve limpide, et peut-être durerait-il encore, comme il a duré pendant dix ans, s’il n’avait été arrêté dans sa course par une effroyable catastrophe. Célestric tomba malade; son indisposition, qui dans le principe paraissait n’avoir aucune gravité, prit tout à coup un caractère inquiétant. J’obtins aussitôt
rautorisation de me faire remplacer au collège, et je soignai jour et nuit la chère créature à qui je devais toutes les joies de mon existence. J’appelai à mon aide les médecins les plus renommés : nulle dépense, nulle fatigue ne m’arrêtèrent; mais hélas! ce fut en vain, la mort l’avait touchée déjà, et l’implacable déesse allait me la ravir. Chaque jour, chaque heure l’affaiblissait, et la nuit, pendant que je la veillais à la pâle lueur d’une lampe à demi baissée, je suivais avec épouvante les ravages que le mal creusait sur sa pauvre figure. Je voyais s’agrandir ces yeux si doux qui m’avaient regardé avec indulgence et qui ne s’étaient point fermés devant ma laideur; je voyais se contracter et se déformer cette bouche charmante d’où était sorti ce oui tant attendu qui m’avait fait son époux. Ses mains amaigries, déjà revêtues de blancheurs transparentes, erraient machinalement comme à la recherche de choses indécises. Le bleu des veines marbrait ses tempes, auxquelles maintenant la chevelure semblait trop lourde. Ah ! quels instants! quel silence, interrompu çà et là par quelques plaintes de la mourante, et où j’entendais seulement les batte-
menls de mon cœur et le balancement régulier de la pendule !
Célestrie sentait bien que ses heures étaient comptées, et courageusement elle surmontait ses souffrances pour apaiser ma douleur. A sa voix, j’éclatais en larmes, je laissais tomber ma tête sur son lit, je criais : « Ne meurs pasl ne meurs pas !... » La pauvre femme essayait de se soulever; ses mains froides passaient sur mon visage comme une caresse de neige : * Du courage ! me disait-elle, ne pleure pas, garde mon souvenir... » Puis sa raison paraissait l’abandonner tout à coup, et elle parlait de grands oiseaux qui lui frappaient le front en volant auprès d’elle. L’accès aigu passait; elle retrouvait sa sérénité résignée, elle me prenait la main, et s’endormait ainsi pendant que je ne la quittais pas des yeux. Une fois elle se réveilla, c’était vers les heures suprêmes qui précédent la dernière : t Floréal, me dit-elle, promets-moi, quand tout sera fini, de laisser mon collier d’ambre à mon cou et d’empêcher Henriette de venir me le voler dans ma tombe. * Je jurai. * Mais tu ne mourras pas ! m’écriai-je. — Tais-toi, reprit-elle.
pense à ta promesse; ne parle pas, laisse-moi, le calme vient, mon âme est en repos, et je ne souffre déjà plusl »
Elle mourut I... Ce qui se passa alors, je ne pourrais le dire. Des voisins compatissants m'entraînèrent, et je ne sais plus rien de ces heures exécrables. Â ces instants où mon âme sombrait dans un vertige sans fond, je vis apparaître en moi celui qui m’avait habité si longtemps. « O fantôme, lui criai-je, que me veux-tu? Pourquoi ne m’as-tu pas tué jadis aux jours de ma jeunesse? Si j’étais resté sur la prairie qui fut teinte de ton sang, je n’aurais pas connu le bonheur qui vient de m’étre arraché, et dont la disparition fait ma vie misérable à jamais. » Les personnes qui étaient près de moi me crurent fou. * La douleur lui trouble l’esprit! » disaient-elles, et elles s’empressaient à me soigner, baignant mes tempes, me faisant respirer du vinaigre, et débitant devant moi ces phrases de convention dont la banalité exaspère la douleur au lieu de la calmer.
Vint l’enterrement; je suivis le cercueil malgré toutes les observations que l'on put me faire. On me
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disait : * Ce n’est point l’usage; ce n’est pas conve> nable, ce n’est pas ainsi qu’agissent les gens bien élevés. » Ehl que me faisait cela? Est-ce que j’appartiens à telle ou telle catégorie de la société? Je ne suis qu’un homme, et rien de plus. En dépit des efforts conjurés contre moi, j’allai où mon cœur m’entraînait. Tête nue, dévasté, secoué par ma douleur comme un arbre est secoué par l’orage, je marchais derrière la voilure qui emportait tout ce que j’avais aimé; des amis me soutenaient; je me tournais vers eux en gémissant et en cherchant dans leurs regards quelque commisération pour mon infortune, car il me semblait, tant mon malheur était grand, que chacun devait s’apitoyer sur moi. A l’église, j'assistai à cette cérémonie théâtrale et farouche où des versets terribles semblent s’interpeller et se répondre avec des paroles de menace et de colère. Les psalmodies, accompagnées du murmure profond des orgues, montaient sous les voûtes et retombaient sur moi ainsi qu’un ouragan de désolation. Tout à coup, à l’un de ces instants où les chantres disent en chœur : Requiescatin pacei je me sentis illuminé par une
• clarté intérieure qui m’envahit tout entier, et en moi, dans mon cœur gonflé, dans ma poitrine brisée par les sanglots, je vis surgir, semblable à un ange rayonnant, Célestrie, ma Célestrie , cette chère compagne dont je pleurais la mort et dont j’escortais la dépouille. * Me voici, me dit-elle avec un sourire que sa pâleur rendait plus charmant encore, me voici avec toi, à toi, et pour toujours î » Je me levai en poussant un cri : « Elle vit! elle vitl elle n’est point morte I * Tout le monde courut vers moi, le le prêtre môme quitta l’autel, on s’empressait autour de la bière, qu’on avait déjà débarrassée de ses noires tentures, et qu’on voulait briser. * Où donc? me disait-on. L’avez-vous entendue remuer? — Je l’ai vue f je l’ai vue ! répondais-je en levant vers le ciel des yeux pleins d’extase et de reconnaissance. — Mais où donc? demandait-on. — Là, répliquais-je en frappant sur mon cœur. — Ah ! le pauvre homme, dirent les assistants en se regardant entre eux et en haussant les épaules par un geste de pitié, il est fou 1 » Non, vraiment, je n’étais pas fou, je ne l’ai jamais été, et je ne le suis pas. Suis-je coupable, et faut-il
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calomnier ma raison, parce que je subis des phénomènes inconnus à la plupart des autres hommes? La messe interrompue reprit son cours; on m’entraîna, on voulut me calmer et me prouver que j’avais tort, t Elle est là, elle est là, je la vois, je la sensl » criais-je toujours en pressant ma poitrine; mais j’avais été battu par de si violentes émotions que j’en fus accablé : je tombai sans connaissance, et l’on m’emporta.
Lorsque je rentrai dans mon appartement, qui me parut plus désert et plus sinistre qu’une ville ravagée par la peste, ce fut avec un sentiment d’inexprimable tristesse. Je le parcourus comme si j’y cherchais l’hôte chéri que la mort en avait enlevé; je touchais avec une sorte de recueillement religieux à tous les objets qui avaient appartenu à Célestrie, et pendant ce temps je voyais cette même Célestrie sourire dans mon cœur et tourner vers moi des regards pleins de commisération. Les larmes coulaient de mes yeux. Comme tout était triste! Les chardonnerets, si babillards ordinairement, se taisaient dans un coin de leur cage; les fleurs, qu’on avait oublié d’arroser
durant ces jours cruels, penchaient leurs tiges souillées de poussière. L’appartement me semblait agrandi et rempli -d'un silence qui m’effrayait; quelque chose de nouveau venait d’y entrer : la solitude, que j’avais désapprise pendant tant de bonnes années auprès de Gélestrie; oui, la solitude, car je sentais bien que l’image qui vivait en moi, invisible pour le monde extérieur, ne remplacerait jamais l’ôtre charmant près de qui j’aurais voulu vivre toujours. Je continuai ma lugubre inspection, je rassemblai tous ces gracieux petits outils dont les femmes se servent, le dé, les aiguilles, les ciseaux, l’ouvrage que la mort avait interrompu. Je rangeais le livre de messe à côté d’une vieille Bible qui avait autrefois servi à ma mère, lorsque, levant les yeux, j’aperçus tout à coup le collier d’ambre sur un meuble! Je jetai un cri de désolation. Dans le tourbillon de douleur où j’avais disparu après la mort de Gélestrie, je n’avais plus pensé à sa recommandation dernière, et les voisines qui prirent soin d’elle crurent bien faire en lui retirant ce collier avec lequel elle avait voulu être ensevelie et enterrée. Que faire? J’avais beau fatiguer
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mon esprit, je n’inventais aucun moyen de réparer cet oubli déplorable qui me faisait manquer au vœu sacré d’une mourante. Je regardai Célestrie : son visage était sévére et son regard sans douceur, c Je te jure que je le conserverai toujours comme un précieux dépôt que tu m’aurais confié , » m’écriar-je en appuyant le collier contre ma poitrine. Célestrie secoua la tête, et des pleurs affluèrent à ses yeux. Sous un globe de verre, je réunis le bouquet qu’elle portait le jour de notre mariage et la couronne virginale qui avait pressé son front; j’y joignis le collier d’ambre, et je déposai ces pieuses reliques devant moi, près de ma table de travail, afin de les avoir toujours sous les yeux.
Je repris ma vie bien tristement et sans courage. Le cher fantôme qui m’habitait et ne me quittait plus avait beau rappeler mon énergie, je me traînais à tâtons dans l’existence coînme un aveugle qui a perdu son guide. Ce n’est pas que Célestrie eût cessé de me conseiller; au contraire, plus que jamais, maintenant que disparue pour tous elle ne vivait absolument que pour moi, elle dirigeait mes actions et
substituait peu à peu ses pensées à celles qui jusqu’alors m’avaient conduit. Je sentais en moi son influence permanente toujours éveillée. Elle me donnait des vertus que je n’avais pas, et aussi, je dois le dire, des vivacités, des emportements que mon caractère n’avait pas encore connus. Que de fois, ayant passé indifférent et songeur devant des mendiants qui tendaient leurs mains vers moi, je me suis arrêté, je suis revenu sur mes pas, j’ai déposé mon humble aumône pour obéir à Célestrie, qui disait dans mon cœur : * Donne : celui qui donne aux pauvres prête à Dieu ! » Ce n’est pas moi, c’était elle qui faisait la charité. Bien souvent, au collège, j’avais contre mes élèves trop turbulents des colères que j’ignorais jadis : je les grondais, je les punissais à outrance; une fois même je m’abandonnai jusqu’à en frapper un qui m’avait appelé vieux foui Lorsque j’étais revenu à moi, je déplorais ces excès et je disais à Célestrie : t Pourquoi donc te mets-tu ainsi en colère? »
On pourrait croire que, réuni et pour ainsi dire indissolublement mêlé à celle que j’aimais, j’étais
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heureux. On se tromperait. J’étais le plus infortuné des hommes. Pour ne pas m’éloigner des lieux où j’avais vécu près de Célestrie et pouvoir sans cesse contempler les muets témoins de mon bonheur passé, j’avais conservé notre appartement, qui était pour moi comme un temple. O faiblesse des hommes 1 ce fut là cependant que je commis le crime, mon vrai crime, celui d'avoir trompé tant de chers souvenirs, crime punissable bien plus que l’accident fatal qui s’ensuivit... Passons, passons ; l’instant ne viendra que trop vite de raconter cet événement funeste dont la responsabilité m’écrase, quoique aux yeux de Dieu elle ne doive pas m’incomber. C’est donc dans cet appartement qu’elle s’était plu à orner pour en faire l’asile de notre heureuse existence que je vivais maintenant, cherchant en vain à tromper par mes occupations accumulées les pensées de désolation qui ne cessaient de m’obséder. J’étais, pour ainsi dire, environné de regrets qui, à toute heure, me parlaient de celle que je ne voyais plus que par les yeux de l’esprit. Son âme identifiée à la mienne était en moi, je le sais, et ce fut un incomparable adou-
cissement à mes peines ; mais son corps, ce corps charmant qui avait la blancheur du duvet de cygne, où était-il? Rien ne pouvait. suppléer à son absence, et je me désespérais d’être seul après avoir été deux. Non, non, son âme ne me suffisait pas : elle m’aimait encore, elle me soutenait dans mes défaillances, c’est vrai; mais l’apparence, cette apparence que j’avais idolâtrée, que je regrettais sans relâche, à laquelle j’avais dû tant de joies ineffables, cette apparence n’était plus là, et je m’agitais dans le vide, sans savoir que faire des trésors de tendresse que je sentais amassés en moi. Bien souvent, lorsque entraîné par mes rêveries douloureuses, je m’écriais en pensant à Célestrie : « Où es-tu? » je l’ai vue apparaître en moi, me disant : « Me voilà! — Non, lui répondais-je alors, tu n’es pas celle que j’appelle, pauvre âme évoquée qui crois suffire à mon bonheur! Non, tu n’es pas telle que je le voudrais. Où est ton regard limpide! où est ton rire étincelant? où sont tes mains si douces que je frémissais tout entier lorsqu’elles passaient sur mon visage? où sont tes lèvres si regrettées, et dont les miennes restent altérées
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juEqu'à en mourir? Où es-tu, toi qui étais mes délices et mon idole? Que veux-tu que je fasse de la vie maintenant que je >ne t’ai plus?» Célestrie ne répondait pas^ et qu’aurait-elle pu répondre ? Que de fois, la nuit, assis sur mon lit si tristement solitaire, je suis resté jusqu’au point du jour, la tète dans mes mains, pleurant, appelant Célestrie et ne pouvant écouter les consolations qu’elle me prodiguait au dedans de moi-môme l Un an s’était écoulé ainsi dans une peine constante qui souvent s’exaspérait jusqu’à devenir une souffrance aiguë. Pour tous ceux qui me connaissaient, je n’étais qu’un pauvre homme accablé d’un chagrin auquel le temps devait apporter son infaillible remède; mais pour moi, qui savais de mes douleurs tout ce que je n’en voulais pas dire, j’étais un misérable d’autant plus à plaindre que la présence intérieure de Célestrie me rendait insupportable son absence réelle. Je fuyais le monde, je remplissais exactement mes devoirs de professeur, mais sans plaisir, comme une besogne à laquelle j’étais machinalement accoutumé ; en dehors de mes heures de
classe OÙ je me trouvais forcément en rapport avecmes élèves, je vivais dans une solitude absolue, ayant brisé lepeu de relations que j’avais et redoutant d’en créer de nouvelles. Je marchais beaucoup, je faisais de longues courses à travers la campagne, mais sans trouver le repos qui semblait s’obstiner à me fuir.
Un soir qu’au soleil couchant, plein de mélancolie, je suivais, en songeant à mon bonheur envolé, les bords de l’Odon, je me trouvai face à face avec Fatargolle. Il vint cordialement à moi, la main ouverte; son premier mot fut une doléance pour le malheur qui m’avait frappé. Il répondait si précisément aux pensées qui m’agitaient à ce moment même que j’en fus touché, et que, me laissant tomber dans ses bras, j’éclatai en sanglots. Il me consola par de bonnes paroles : « Venez donc nous voir, me dit-il ; toutes nos petites querelles sont oubliées depuis longtemps ; Henriette m’a parlé bien souvent avec regret de cette pauvre Célestrie : si vous ôtes libre, venez passer la soirée avec nous, ma femme en sera ravie, et nous renouerons notre vieille amitié que rien jamais n’aurait dû rompre. » 11 y avait si long-
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temps que j’amassais mes douleurs sans les épancher que je ne refusai point l’offre de Falargolle, et que, prenant son bras, je le suivis. Pendant le trajet, je regardais en moi-môme, je voyais Célestrie : son visage paraissait joyeux; on eût dit qu’elle était heureuse de se réconcilier en moi et par moi avec l’amie qu’elle avait jadis injustement blessée. Henriette me reçut à merveille ; je la trouvai peu changée, légèrement engraissée peut-être, mais toujours charmante et portant dans ses regards une douceur pénétrante qui était son plus sérieux attrait. Ai-je besoin de dire que toute notre soirée fut employée à causer de Célestrie ? Dans mon cœur, elle se réjouissait et s’attristait en même temps des regrets qu’elle avait inspirés. Ou me fit promettre de revenir souvent, t Voyez, me dit madame Fatargolle, je suis bien seule ; Étienne est toute la journée occupé à son greffe, et moi je reste à la maison : venez quelquefois me tenir compagnie dans l’intervalle de vos classes, nous parlerons de votre pauvre femme, et au moins vous ne vivrez plus comme un ours, enfermé dans votre chagrin et votre solitude. *
Celte visite me fit un grand bien, car elle diminua le poids qui m’oppressait, et, loin de déplaire à Célestrie, elle parut lui avoir été agréable. En elTet, lorsque, resté seul avec cette «hère apparition, je l’interrogeai, je ne vis en elle aucun signe décoléré; elle souriait doucement lorsque je lui faisais l’éloge de Henriette, approuvant ma conduite et m’encourageant à chercher dans cette intimité non pas un oubli, mais un allégement à mes chagrins. Toutes ces mesquines jalousies qui jadis l’avaient séparée de son amie semblaient mises à néant, et pour la première fois depuis bien des jours, je m’endormis le cœur moins attristé.
Le soir souvent, au lieu de m’enfermer chez moi ou d’errer sur les routes, j’allais passer une heure avec Étienne et sa femme. Quelquefois, dans la journée, j’allais voir Henriette'; il me plaisait singulièrerement d’être seul prés d’elle, je causais avec plus d’abandon, et nous n’étions pas dérangé par Fatargolle, dont l’intarissable gaieté me fatiguaitbeaucoup. Insensiblement ces visites se renouvelèrent jusqu’à devenir quotidiennes, et bientôt elles furent pour
moi une telle habitude que le malin, en sortant du collège, je prenais instinctivement le chemin de la maison de Henriette. Lorsque j’entrais, j’étais toujours accueilli par un : * Bônjour, monsieur Floréal 1 » accompagné d’un beau sourire avenant. Je m'asseyais, et pendant qu’elle se livrait aux soins de son ménage ou à ces petits travaux d’aiguille auxquels elle excellait, je causais avec Henriette. Elle m’écoutait, me redonnait du courage quand j’étais triste et m’admirait môme un peu. — Vous ôtes si savant I me disait-elle. Peu à peu fortifiée par les confidences, notre confiance mutuelle devint extrême. Je pus alors connaître sa vie dans tous ses détails. La pauvre femme n’était pas heureuse; trop douce pour se plaindre, elle ne souffrait pas moins ; son mari la négligeait fort ; il s’était lié avec une ouvrière du voisinage, il passait chez elle une partie de son temps, et presque tout l’argent qu’il gagnait s’en allait en dîners qu'il faisait avecelle dans les petits restaurants delà ville. Une fois ou deux Henriette avait essayé d’adresser quelques remontrances à son mari ; il lui avait ri au nez en lui répondant qu’il était fait ainsi et qu’il ne pou-
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vait se changer. Elle se l’était tenu pour dit et n’avait point recommencé. Elle n’avait point d’enfants, et parfois elle trouvait les journées bien longues, seule, travaillant dans sa chambre, pendant qu’Étienne courait la prétentaine. Elle s’ennuyait, et mes visites lui étaient d’un grand secours; nous nous consolions; elle me plaignait d’étre isolé dans la vie, etmoi je la réconfortais de mon mieux lorsque Fatargolle avait fait quelque nouvelle fredaine. — C’est un mari semblable à vous qu’il m’aurait fallu, me dit-elle un jour, doux, rangé et instruit comme un livre. — Ma pauvre tournure mal gracieuse ne vous aurait donc pas rebutée? lui demandais-je. — Elle me regarda avec ses bons yeux doux et me répondit : — On aime tout dans ceux qu’on aime. — Ce jour-là je me retirai fort troublé ; une sorte de sensation nouvelle qui ressemblait à une espérance indécise m’agitait. Dans mon cœur, Célestrie se remuait confusésément. — Qu’as-tu donc ? lui disais-je. — Ah J répliqua-t-elle, tu vas l’aimer; je ne saurais t'en vouloir, car tu ne peux pas toujours vivre seul parce que
je suis partie; elle est douce et soumise, vous êtes
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malheureux tous les deux ; aime-la donc, mais n’oublie pas cependant ta pauvre Célestrie 1
Étais-je donc amoureux? Je ne sais, mais à coup sûr je ne tardai pas à le devenir, et sans oser dévoiler à Henriette l’état de mon cœur, où se livraient de grands combats, je fus très-attentif et plus assidu près d’elle. Nos causeries se prolongeaient plus intimes chaque jour et plus émues ; je me sentais troublé jusqu’au plus profond de mon être, j’éprouvais des angoisses poignantes qui ne ressemblaient en rien au sentiment presque éthéré qui jadis avait envahi mon cœur avant mon mariage. — Que faire? disais-je à Célestrie. — Aime-la, me répondit-elle, mais ne m’oublie pas I
Un hasard, fut-ce bien un hasard? précipita ma chute. Un soir que je m’étais plaint devant Henriette du désordre qui régnait chez moi depuis la mort de Célestrie : — Les hommes n'entendent rien à tout cela, me dit-elle ; demain, si vous me le permettez, j’irai chez vous donner un coup d’œil à vos armoires. — J’acceptai avec reconnaissance. Le reste de la soirée se traîna languissamment; nous avions peine à
reprendre notre conversation, qui, faute d’aliment, tombait à chaque minute. Lorsque je quittai Henriette, elle me serra la main, et je crus sentir dans sa pression quelque chose de plus doux que d’ordinaire et qui ressemblait à une promesse. Je dormis mal; à demi éveillé, en proie à des cauchemars qui participaient du rêve et de la vie réelle, je ne cessais de m’entretenir avec Célestrie ; parfois elle m’encourageait à aimer Henriette, et parfois au contraire elle entrait dans des violences excessives et s’écriait : — Ah! comme tu trahis notre amour! J’étais comme une boussole affolée entre deux courants magnétiques contraires; je cherchais mon pôle à travers ces hésitations où le souvenir et l’espérance se combattaient, et je ne pouvais parvenir à le trouver. Le lendemain, j’allai au collège : c’était un mardi, jour de composition par bonheur, car, une fois la dictée faite, je n’avais d’autre devoir à remplir que de surveiller mes élèves. Je pus donc, sans contrainte, m’abandonner à toutes mes pensées, que Célestrie dirigeait ou plutôt bouleversait sans pitié. On eût dit que son souvenir, si précieusement conservé et personni-