‹ Le chevalier du cœur saignantChapitre 3 sur 3 · I^ES HALLUCINATIONS · texte numérisé non relu

I^ES HALLUCINATIONS

fié en moi par sa permanente apparition, se révoltai à l’idée d’une liaison nouvelle qui peut-être allait l’affaiblir, Je luttais, ou, pour parler plus exactement, Célestrie luttait dans mon cœur. Ses irrésolq-tions se reflétaient dans mon esprit ; balancé entre deux extrémités, je ne savais que résoudre. Ah! qu’ils sont heureux, ceux qui ont une volonté 1 Je revins chez moi lentement et tout à fait boule^ versé. Devant la porte de ma maison, Henriette m’attendait. — Fi, que c’est laid d’être en retard! me dit-elle en souriant. Nous montâmes l’escalier sans parler, A peine entré dans l’appartement, Célestrie m’enveloppa pour ainsi dire, et je ne pensai plus qu’à elle. — C’est ici qu’elle s’asseyait pour coudre, disais-je à Henriette; c’est là qu’elle était lorsque je lui faisais la lecture; c'est ainsi qu’elle parlait à ses oiseaux,., Ab! je suis bien malbeureu^l m’écriai-je, Henriette me prit la main, et, me regar» dant avec ses yeux dont l’étrange douceur avait le don de me troubler jusqu’au fond de l’âme, elle me dit : — Pauvre monsieur Floréal I — Je laissai tom" ber ma tête sur son épaule, et je pleurai. Edle me pa-

ressait le visage de sa main, comme on fait aux enfants qu’on veut calmer. Dans mon cœur, Célestrie fermait les yeux et semblait se roidir contre une insupportable émotion. — Ah I Henriette, disais-je, qui remplacera jamais celle que j’ai perdue? — Il me sembla que sa bouche murmurait à mon oreille : Moi ! — Je relevai le front, nos lèvres se rencontrèrent, et, avant môme que j'eusse pu combattre, j’étais vaincu.

Nous fûmes coupables, si c’est être coupable que d’obéir aux impulsions terribles de la nature; je trahissais un ami; bien plus, je trahissais un souvenir sacré, et lorsque je restai seul après cette crise, je demeurai longtemps absorbé dans un engourdissement douloureux. Mon trouble intérieur n’était pas prés de finir, et il se refléta dans ma vie d’une façon déplorable. Célestrie me dirigeait, je subissais son influence sans pouvoir m’y soustraire, et cette influence étrange et mobile imposait à ma conduite d’inexplicables contradictions. Quand j’étais seul, Célestrie, douce, charmante, quoique attristée, me parlait d’Henriette sans colère. Je me trouvais heu-

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reux alors, un grand calme se faisait dans mon cer> veau, si souvent battu d’idées contraires, et j’estimais que nul au monde n’avait ce bonheur de posséder une maîtresse enviable et de sentir exister en soi une créature autrefois adorée; mais il n’en était plus ainsi lorsque, dans nos rendez-vous, Henriette et moi nous étions réunis; on eût dit alors que Célestrie devenait folle ; elle s’agitait dans mon cœur copame si elle eût voulu se jetersur sa rivale; toute son ancienne jalousie contre elle se réveillait avec des ardeurs d’injustice que je ne soupçonnais pas, mais que je subissais avec ma passivité ordinaire, tout en m’effrayant. Pour le plus léger motif, profitant d’un prétexte souvent insensé, j’entrais dans d’absurdes colères contre la pauvre Henriette, qui supportait ces bourrasques sans pouvoir en deviner la cause. « Ahl Floréal, me ' disait-elle, mon Dieu! comme vous ôtes méchant, vous que je croyais si doux I » Ces paroles me rappelaient à moi-môme, je faisais un effort désespéré, je réduisais Célestrie au silence, et, m’inclinant vers Henriette, qui pleurait, je lui disais en lui baisant les mains : c Âh I je vous aime tant et je suis si bon pour

VOUS quand vous n'ôtes pas là !» Elle riait de cette phrase, qu’elle appelait une naïveté, car elle ne se doutait guère de l’inconcevable réalité que ces mots renfermaient. Je pourrais affirmer, sans crainte de me tromper, que Célestrie s’efforçait de se substituer en moi à Henriette, et il me semble, tant l’apparition était violente, que parfois je n’ai pas su laquelle des deux Je tenais dans mes bras.

Cette vie de lutte était affreuse; je souffrais beau* coup, et j’essayais en vain de calmer le fantôme jaloux qui m’habitait. Pendant mes nuits sans sommeil, je suppliais Célestrie de me donner enfin le repos dont j’avais tant besoin; elle s’attristait alors de ma douleur, elle me jurait d’ôtre plus sage à l’avenir, me parlait de Henriette en termes affectueux; mais dès qu’elle la revoyait près de moi, elle oubliait ses résolutions promises et entrait dans des colères nouvelles, dont je faisais injustement supporter le poids à mon innocente maîtresse. Vingt fois, pour éviter ces combats où je perdais le meilleur de mes forces, j’ai voulu tout quitter, m’enfuir, aller cacher ma vie dans quelque coin ignoré de tous; mais je n’avais pas

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l’énergie nécessaire pour accomplir un projet pareil, et puis j’aimais Henriette, et je restais.

Je lui avais remis une clef de mon appartement afin qu’elle pût y entrer pendant mon absence et m’attendre ; elle pouvait se rendre assez secrètement chez moi par une sorte d’allée qui aboutissait à ma maison, et lui épargnait, par son obscurité, les regards indiscrets du voisinage. Elle rangeait mes affaires, raccommodait mon linge et donnait à tout mon intérieur une proprette élégance. J’aimais à la trouver chez moi quand j’arrivais. — Ne me querellez pas trop aujourd’hui, mon cher Floréal, me disait-elle en me voyant paraître. Je le lui promettais en l’embrassant, et j’étais bien heureux quand j’avais pu tenir ma promesse f

. — •J'aiquelquechoseàvousdemander,me dit-elle un

jour. — Faites vite, lui répondis-je, afin que j’aie la joie de vous obéir promptement. Ce collier d’ambre que j’ai tant désiré autrefois et qui n’est plus pour vous aujourd’hui qu’un souvenir insignifiant, don-

. nez-le-moi, car je le désire encore. — A ces mots,

Célestrie fit un bond dans mon cœur. — Jamais vous

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n’aurez ce collier, dis-je sévèrement à Henriette ; je vous défends de m’en parler de nouveau, et si vous redoutez utt grand malheur, évitez même d’y toucher lorsque vous viendrez ici. — Henriette voulut insister, j’entrai en fureur ; elle pleura et partit en me disant : Vous ôtes en vérité trop méchant pour moi I — Pourquoi ne veux-lu pas lui donner ton collier ? demandai-je à Célestrie, quand, resté seul, je pus l’interroger. — Tu m’avais promis de l’enterrer avec moi, me répondit-elle. N’est-ce donc pas assez déjà de t’avoir pardonné la négligence ? Ce collier est à moi, il ne doit appartenir à personne; si cette créature y touche, je l’étrangle... Que faire? Je me tus sans oser répliquer. Henriette ne me parla plus du collier; mais son désir persistait toujours; je m’en apercevais facilement aux regards de convoitise , qu’elle jetait souvent sur ce pauvre bijou, qui m’avait déjà valu tant de contrariétés et qui devait encore me valoir bien des douleurs. Toutes les fois que Henriette contemplait le collier d’ambre, je sentais les tressaillements irrités de Célestrie. Une fois j’eus envie de le prendre et d’aller le jeter à la rivière;

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Célestrie me fit de tels reproches, si douloureux et si âcres en môme temps, que je n’eus pas le courage de mettre mon projet à exécution. Je comprenais .vaguement qu’un malheur planait sur nous; mais l’inconcevable fatalité de ma vie déjouait les projets les plus sages, et la catastrophe s’abattit sur moi comme la foudre.

C’était pendant les premiers jours du mois d’août. Une chaleur accablante rampait sourdement sous un ciel de plomb. Les oisdaux se taisaient parmi les feuilles immobiles ; un air épais et carbonique miroitait au-dessus des prairies desséchées comme au-dessus d’un terrain sulfureux. Voilé de gros nuages blanchâtres que nulle brise ne remuait, le soleil laissait tomber sur nous des effluves semblables à l’haleine d’un four embrasé. Les chiens haletants, couchés à l’ombre, le museau étendu sur leurs pattes, liraient la langue et ne luttaient plus contre les mouches voraces qui les harcelaient; les hirondelles môme, moins rapides dans cette atmosphère alanguissanle, volaient mollement en rasant la surface des eaux où nul poisson n’apparaissait. Parfois

on entendait à l’horizon le bruit sourd d’un tonnerre lointain. Je revenais du collège, me traînant à peine, sentant un cercle de fer presser mes tempes : un engourdissement singulier m’avait saisi ; mes pensées étonnées et comme disloquées s’agitaient dans ma tête sans pouvoir se rejoindre, pareilles aux tronçons d’un serpent coupé. Ma peau brûlait, et cependant une sorte de froid glacial circulait jusque dans la moelle de mes os. Avant de rentrer chez moi, je fus obligé, par lassitude, de m’arrêter sur les bords de la rivière; j’y trempai mon front pour en dissiper l’insupportable douleur ; les objets dansaient devant mes yeux et prenaient des formes étranges: j’entendais de grands bourdonnements dans mes oreilles; j’étais comme ivre, tout à fait étourdi, et je trébuchais à chaque pas.

Henriette était chez moi lorsque j’y arrivai; en m’apercevant, elle fit un geste d’effroi que je me suis rappelé depuis, mais que je ne remarquai pas sur le moment môme. Une fatigue trop énervante était en moi pour que je pusse faire attention à quoi que ce

soit; je me laissai tomber sur une chaise eu prenant

is.

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ma tête dans mes mains. — Qu’avez-vons donc, Floréal ? me demanda Henriette. — Je souffre, lui fépondis-je, cette chaleur me fait mal. — Elle me baigna les tempes avec de l’eau fraîche, et comme je levais les yeux vers elle pour la remercier, j’aperçus le collier d’ambre qni brillait à son cou comme un chapelet de feu. La malheureuse avait profité de mon absence pour l’essayer, et mon retour l’avait surprise avant qu’elle eût pu le retirer. A cette vue, Célestrie se dressa en moi comme une furie ; je la sentais littéralement qui trépignait dans mon cœur en criant : « Mon collier ! mon collier ! » Une rage aveugle m’envahit, je me levai d’un bond ; un nuage de sang troublait mes yeux, et comme celle c^ui s'agitait en moi, je me mis à crier : f Mon collier 1 mon collier! » — Le voilà 1 le voilà ! répondit Henriette éperdue, courant dans la chambre pâle de frayeur, et ne pouvant parvenir à dénouer la corde qui rattachait les perles. Je la poursuivais en répétant toujours : a Mon collier I mon collier f * sans conscience de mes paroles, sans conscience de mes actions, ivre, fou, peut-être, à coup sûr stupide 1 Henriette s’était jetée

sur môn lit, ramassée dans un coin, les deux mains sur son visage, grelottant de terreur. — Je ne voulais pas le garder, disait-elle, c’était pour l’essayer. Floréal ! ô monsieur Floréal ! tie me maltraitez pas ; je vais m’en aller, jamais je ne le ferai plus... je n’y toucherai plus jamais. Je n’écoutais ou plutôt je n’entendais rien. Une force invincible me poussait. «Mon collier, m’écriai-je, ah ! misérable, tu m’as pris mon collier î » J’allongeai le bras, je saisis le collier à pleines mains, je criai : « Veux-tu me le rendre?» Une voix étranglée répondit quelque chose que je n’enlendis pas; je tirai le collie? à moi, et comme il rie cédait pas à mon mouvement, je me mis à le tordre en fermant les yeux, n’apercevant plus en moi et autour de moi que Célestrie debout, furieuse, effrayante à voir. Je tordais toujours cet infernal collier. Il me semble que j ’en tendis une sorte de râle étouffé, que des mains battirent mon bras avec une rapidité indicible ; il me semble qu’il y eut près de moi des convulsions dont je ressentis le contre-coup, mais je ne puis rien affirmer; ce qui se passa dans cette chambre fut un rêve. Combien cela dura-t-il ? Je ne sais ; une éternité sans

doute, car le temps me parut très -long. Les yeux clos, raidissant toujours ma main dans son étreinte terrible, je regardais Célestrie, qui éclata d’un rire farouche. Puis peu à peu, par d’insensibles gradations, le calme se fit sur son visage ; à la colère qui l’animait tout à l’heure succéda une impression d’épouvante et de désespoir ; de grosses larmes roulèrent sur ses joues, et, levant ses regards comme si elle eût voulu me voir, elle me dit d’une voix que secouaient des sanglots : * Ah ! mon pauvre homme ! qu’avons-nous fait ? »

Je rouvris les paupières ; ce que je vis futhorriblel Henriette, couchée en travers sur mon lit, avait le visage tout pâle, marbré de taches violettes ; ses yeux renversés en arrière ne montraient que leur orbe blanc traversé par des filets sanguins que couvrait une teinte laiteuse ; sa langue tuméfiée apparaissait livide sur le bord de ses lèvres ; ma main, ma main meurtrière tenait encore le collier, dont quelques perles brisées jonchaient les draps blancs. Je dégageai mes doigts lentement, avec un effroi qui me remua tout entier. Une ligne rouge traçait autour du

COU un cordon sanglant ; nulle respiration ne soulevait la poitrine immobile. Je mis la main sur le cœur, il ne battait plus ; la douce Henriette était morte I Je tombai anéanti, à genoux, le front appuyé sur le lit où gisait le corps de la pauvre créature, ne comprenant rien au forfait que je venais de commettre, en proie à une sorte d’abrutissement aigu qui me faisait douter de ma raison; des bruits de cloches sonnaient dans ma tète, et mes pensées indécises s’envolaient confusément sans que je pusse les saisir, semblables à des oiseaux de nuit effarouchés. * Ah i malheureuse! qu’as-tu fait? disais-je à Célestrie. — Pardonne-moi!» me répondit-elle en pleurant. Je pleurais comme elle, et je restais prosterné, n’osant lever les yeux dans la crainte d’apercevoir la chose affreuse qui était étendue prés de moi. Je demeurai là longtemps, longtemps, dans une somnolence douloureuse, abattu par une lassitude sans nom, et hors d’état de faire un mouvement; je crois même que je m’assoupis pendant quelques minutes. Tout cela, du reste, est plein de confusion dans mon esprit ; c’est un cauchemar qui, pour moi, disparaît dans les épou-

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vantes de mon soüvenir. Mon nom prononcé à liante voix et des coups précipités frappés à mâ porte me tirèrent de ma léthargie. Je me levai avec nft battement de cœur affreux, t Est-ce qu’on vient m’arrêter? > La voix disait i c Monsieur Floréal, il est plus de deux heures, vous êtes en retard j on vous attend au collège pour faire votre classe, le censeur m’a envoyé vous prévenir. > Je me tins immobile, n’osant même plus respirer, t II n’y est pas, » reprenait la voix. Une autre voix répondit : * Ah I il y éitait ce matin, je vous assure, car on a fait un beau vacarme dans sa chambre, t J’entendis encore quelques mots, puis tout rentra dans le silence.

Je m’assis dans un coin, la face contre la muraille, tournant le dos au lit, et j’essayai de réfléchir^ Chose étrange! dans cet instant, ridée dé mourir ne me vint môme pas. Allons, me dis-je après une longue méditation, c’est un ifrémédiable malheur; je suis l’instrument du meurtre plutôt que le meurtrier; ce que j’ai de mieux à faire, c'est de me remettre loyalement entre les mains de la justice et de dire la vérité.

Au moment de sortir, je pensai à Fatargolle, et j’écla-

tai en larmes. Quand je fus un peu remis, j’ouvris ma porte avec mille précautions, je descendis l’escalier sur la pointe du pied; dans la rue, je me glissai le long des murailles, et j’arrivai chez le commissaire de police ; je le connaissais, car son fils était un de mes élèves. Dès qu’il me vit entrer, il vint à moi en me tendant la main. « Eh 1 bonjour, cher monsieur Floréal, comment allez- vous par cette chaleur? — Monsieur, lui répondis-je, jevaistrès-mal, et jeviens de tuer une femme. » II éclata de rire. * Joli, joli ! s’écria-t-il ; ah I la plaisanterie est vraiment excellente! — Je ne plaisante pas, repris-je en sentant les pleurs déborder de mes yeux, le malheur que je viens vous annoncer n’est que trop réel; j’ai commis un crime. — Mais alors, dit le commissaire de police en prenant tout à coup un maintien sévère, c’est à l’officier public et non à l’ami que vous vous adressez : Quelle est cette femme? Comment l’avezvous tuée? Est-ce à l’aide d’un instrument contondant?— Non, c’est avec le collier. — Quel collier? C’est donc par mode de strangulation? i II appela son secrétaire, ceignit son écharpe, envoya chercher deux

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agents de police entre lesquels il me fit placer, et nous nous rendîmes ainsi à ma maison. La honte m’étouffait; ah ! si la terre avait pu m’engloutir 1 Nous pénétrâmes dans ma chambre; en voyant sur le lit Henriette morte et encore crispée par les dernières convulsions, le commissaire s’écria : t C’est donc vrai! » Puis, approchant d'elle, il voulut détacher le collier en disant : « Je saisis cette pièce de conviction. » Un nouvel accès de fureur s’empara de moi, je me jetai sur le commissaire en lui criant : « N’y touchez pas ! » Ses hommes m’arrêtèrent, me lièrent les bras, me firent asseoir sur une chaise et me gardèrent à vue. Le commissaire m’interrogeait, je répondais. Il haussait les épaules pendant que son secrétaire écrivait, et il me disait : t A qui voulezvous faire croire de semblables sornettes? » Je n’inventais rien cependant, et Célestrie, qui se désespérait dans mon cœur, était là pour m’affirmer que je ne mentais pas. Quand il fallut sortir, ce fut affreux; tous les voisins remplissaient la rue; c’est à peine si je parvins, toujours tenu par les deux agents, à traverser la foule. Chacun cherchait à me voir; les

uns me plaignaient, les autres m’accusaient, c Mais il est fou depuis la mort de sa femme ! — Bath I c’est un vieil hypocrite; autrefois déjà il a tué un homme en duel. — Il avait l’air doux comme un mouton. — Il aura eu un transport au cerveau. » Je baissais la tête, n’osant pas regarder autour de moi ; je souffrais cruellement de cette implacable curiosité, et je disais à Célestrie : « Tu vois, malheureuse, où tu in’as conduit! Que t’ai-je fait et ne t’avais-je donc pas assez aimée? »

On me mena dans la prison, où l’on m’enferma dans une cellule, tout seul, en présence d’un crucifix en bois noir pendu contre la muraille. Je me jetai tout habillé sur le lit, et je dormis longtemps d’un sommeil lourd, sans rêve, comme on doit dormir dans la tombe. A mon réveil, j’eus beau me raconter les événements de cette journée maudite , je ne pus pas mieux les comprendre. J’eus une terreur indicible en pensant que sans doute Henriette allait apparaître en moi, comme jadis y avait apparu le capitaine; mais il n’en fut rien heureusement, car je serais devenu fou. Gardienne vigilante de ce cœur où elle avait ré-

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gné de son vmnt et où elle voulait régner après sa mort, Célestrie h’en permit pas l’accès à sa rivale.

Un médecin vint, qui me palpa le front, me fit longtemps causer sur différents sujets et me quitta en secouant la tête; un prêtre vint aussi, qui n’écouta rien de ce que j’essayai de lui dire; il me débita une sorte dé sermon qui paraissait avoir déjà servi dans d’au-' très circonstances. ■ Ce sont vos mauiraises passions qui TOUS ont conduit au crime, me disait-il; Votre impiété vous a poussé vers l’amour déréglé des femmes; Dieu maudit les unions illicites, et vous auriez dû Vous rappeler qu’on lit dans l’Ecclésiaste : « La femme est plus amére que la mort, son coeur est un piège, et ses mains sont des chaînes, * — Hélas! nul ne compatit à mes douleurs; le remords me déchire, et je suis très-malhéureax. C’est à peine si j’ose parler à Célestrie; dès que je lui adresse la parole, elle fond en larmes et ne peut me répondre qu’un seul mot : « Pardonne-moi 1 »

Mon interrogatoire est commencé. Je me perds dans ce dédale où nul fil ne me conduit, et cependant je puis dire en toute sincérité; i J’ai perpétré le

crime, mais je ne l’ai pas conçu; je suis inconscient de mon forfait, comme le couteau est inconscient du meurtre qu'il sert h commettre. Que Dieu me pardonne si je prononce un blasphème, mais j’afürmo sans honte que je suis innocent. i

Tel était le récit de Floréal. Ainsi qu'on a pu le deviner en le lisant, il croyait être prochainement traduit devant la cour d’assises; mais, grâce à Dieu, la justice des hommes est trop perspicace pour commettre de pareilles erreurs. Une commission de médecins légistes examina Floréal avec soin, et leur rapport le déclara un halluciné sujet à des colères pouvant dégénérer en folie furieuse. Ce rapport mettait toute procédure à néant. Floréal, par mesure de sûreté, fut enfermé à l’hôpital Saint-Yon, un des plus remarquables asiles que la France ait ouverts à la folie. Ce fut là que je le vis et que je le vis souvent, dans les courses fréquentes que je faisais à Rouen. Sa vue ne me surprit pas, car il s’était dépeint assez üdélement dans son récit. C’était un grand homme d’une

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cinquantaine d’années, disgracieux et remarquable surtout par la forme fuyante de son front et de son menton, qui donnait à sa flgure l’apparence d’une grosse tête de lièvre ; cette similitude était rendue plus frappante encore par des yeux saillants, des tempes creuses et par l’incessant mouvement des narines, qui indiquait les tressaillements nerveux d’une insurmontable inquiétude. Ordinairement il était silencieux et solitaire, absorbé, comme on dit en style de maison de santé, très-doux du reste pendant des mois entiers, et tout à coup pris d’inexplicables fureurs dont il s’excusait quand l'accès était passé, en disant : « Ce n’est pas moi, c’est ma femme. »

Il ne se plaignait pas, acceptait son sort avec humilité, était persuadé que ce n’était pas lui-même, mais Célestrie qu’on retenait en prison pour le crime qu’elle avait commis sur Henriette, lisait beaucoup et écrivait souvent pendant des heures entières. « H faut qu’on sache la vérité, disait-il ; je compose un grand traité qui est toute une philosophie nouvelle. » On lui laissait, dans ses Jours de calme, une liberté relative dont il n’abusait pas; un jour même il alla

trouver le directeur et lui dit : t Monsieur, je vous prie de me faire surveiller, parce que ma femme s’ennuie ici ét désire se sauver; je ne veux point prêter les mains à un pareil projet, et je vous serai obligé de mettre obstacle à sa fuite. La détention qu’elle subit par moi est la juste punition de son crime. »

A certaines époques de l’année, vers les équinoxes surtout et les jours caniculaires, il se troublait, abandonnait ses tranquilles occupations, injuriait les gardiens et semblait prévoir ses accès furieux, c Prenez garde, disait-il, je sens que Célestrie va se mettre en colère. » Jamais ces avertissements singuliers n’ont trompé. On l’enfermait alors dans ce triste préau qu’on appelle la cour des agités. On fut obligé parfois de le revêtir de la camisole de force.

En vieillissant, il devint plus calme; sa santé s’altérait visiblement; il se traînait affaissé sur lui-même, et n’en profitait pas moins de tous ses instants de repos pour écrire. Bientôt il ne put quitter son lit; on l’entoura de soins, car il était bon homme, serviable et avait su se faire aimer. Il s'en allait peu à peu.

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sans secousses, sans angoisses, avec une résignation qui ressemblait bien à la joie d’une délivrance. Son dernier mot fut pour sa femme. (Ah! ma chère Célestrie, nous allons donc partir ensemble! *

On découvrit après sa mort, sous son matelas, un énorme manuscrit; c’était le fameux traité dont il s’était tant occupé, un gros volume, tout en langue latine et intitulé : De la Résurrection des morts dans les vivants, et des modifications que cette importante découverte doit apporter aux lois morales, philoso* phiques et politiques qui sont actuellement en vigueur, par Marius-Floréal Longue-Heuze, autrefois professeur au collège de Caen. On garde encore ce manuscrit à l’hôpital, et on le montre aux curieux qui visitent la maison.

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