LA SAMARITAINE
Notre Pont-Neuf actuel, embelli, restauré, remis à “heuf, ne saurait guère donner une idée exacte du Pont- “Neuf d'il y a cent ans.
Celui-là, avec ses trottoirs très étroits et très élevés, avec, ses demi-lunes encombrées de boutiques, avec sa chaussée servant moins de passage que de lieu de prowenade, et surtout avec sa Samaritaine, avait un aspect véritablement pittoresque et bizarre, qui faisait comprendre la réputation dont il jouissait. Alors, le premier but de promenade des étrangers arrivant à Pari ‘était le Pont-Nent.
… Le premier sentiment d’admiration était ges parka Samaritaine.
La Samaritaine occupait la seconde arche du cote du
quai dé l'Ecole.
:: Supporté par des pilotis, le bâtiment vélevait audessus du poni, et-était décoré sur sa façade par un groupe représentant Jésus-Christ et la Samaritaine. Entre ces deux figures tombait, d’une vaste coquille, une nappe d’eau reçue dans un bassin doré.
‘Au-dessus du groupe étaient un cadran et une horloge surmontés d’un petit pavillon carré, à toit aigu à “gironette, dans lequel était établi le fameux carillon qui sonnait des airs, lahdis que l'horloge sonnait les heurts.
= Te La mécanique inventée Far le flamand Jean Lin-
tlaër, enlevait les aux pour les envover dans les fontaines avoisinantrs.
fleuve charriait de gros glaçons.
Pour éviter le choc dangereux de ces masses flottantes, on avait établi, en aval de la Samaritaine, de £Tosses poutres solidement attachées et des barres de fer pour faire l'office de brise-glace. :
Cette précaution, en arrêtant les glaçons et les amon- Celant, avait fait geler la surface de l’eau qui, de la berge à la troisième arche, présentait un passage solide,
Couverte de neige avec son bâtiment carré :t ses pilotis aériens, la Samaritaine semblait, de loin, un énorme animal blanc à mille pattes,
Trois heures et demie du matin venaient de sonner à son horloge. C'était quelques instants après celui où M. A s’appuyait contre IR porte mobile de la maison de la rue de la Sonnerie.
Sous l’arche, une masse noire.et confuse ge détachait : à peine au sein de Pobscurité profonde. Il y avait là une vingtaine d’hommes debout, serrés les uns contre les autres et gardant le plus profond silence.
“Oui!” dit-il simplement.
Cette affirmation, jetée dans le silence, produisit un étrange effet, Un frémissement joyeux fit tressaillir
l’assemblée. Tous staient redressés, et on voyait la flamme des regards briller dans les ténèbres.
“ Attention et silence!” dit celui qui venait d’arriver.
Le calme se fit aussitôt, et l’immobilité et le mut:s- .me furent absolus.
Trois heures trois quarts sonnèrent à horloge, La neige continuait à tomber avec une violence croissante, et elle était tellement épaisse, qu’elle formait cofrme un ridcau sur lequel se brisait le regard.
Au moment où quatre heures sonnaient, une ombre traversa la voûte et un homme, lâchant l'extrémité d’une corde dont l’autre bout était fixé aux pilotis élevés de la Samaritaine, tomba sous l’arche.
Tous s’étaient écartés et l’homme demeura isolé au milieu d’un cercle. Cet homme était vêtu d’un costume collant brun foncé, dessinant admirablement ses formes qui étaient fort belles.
Il n’avait pas d’habit; il portait de grandes bottes, une culotte collante et une veste à basques et à manches serrée à la taille par une ceinture de cuir.
Il avait la tête nue, mais sa chevelure était d’une abondance telle et d’un luxe de frisure si grand, que Louis XVI leût envié pour perruque.
Cette chevelure s’unissait à une paire de moustaches énormes, à une barbe inculte qui couvrait tout le bas du visage, et à des sourcils épais qui abritaient les yeux.
Il serait impossible de décrire les traits du visage, car on ne voyait que la masse noire de la barbe, de la moustache, des sourcils et des cheveux. :
Une paire de pistolets, une épée courte et un poignard étaient passés à la ceinture. L’homme tenait, enroulé autour de son bras gauche, un manteau de drap épais.
T1 lança autour de lui un regard rapide.
“ Çà! dit-il, vous êtes prêts ? ”
Tous firent un signe affirmatif.
“HN s’agit d’une fortune pour chacun de vous, mais l'affaire peut être grave. Le guet a été prévenu, il «a choisi ses meilleurs soldats, il faudra en découdre. La
Un murmure d’admiration joyeuse se fit entendre.
“Enfants du Poulailler! reprit l’homme, souvenez. vous du serment que vous avez fait en me reconnais. san$ pour chef. Que Pas un de vous ne se laisse prendre vivant, ”
Puis, levant la main :
“ Puisque la justice du roi est impuissante, ajoutat-il, à nous à frapper ! ”
Et il s’élança vers le quai en gravissant la berge : tous le suivirent.
La neige tombait en Masse confuse, et les flocons-devenaient glace en touchant le sol.
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LA BONBONNIERE
Cette nuit-là, il y avait souper galant chez Mlle Camargo, la célèbre danseuse de l'Opéra.
La Camargo était alors dans tout l’éclat de sa gloire, de sa beauté, de son brio, comme le disent si bien les Italiens.
Fille de Joseph de Cuppi, écuyer, seigneur de Renoussard ; élève de l’illustre demoiselle Prévost, Marie- Anne Camargo avait eu des débuts qui étaient passés à l’état d'événements, car une innovation inattendue et une aventure scandalcuse les avaient signalés.
Camargo avait été la première danseuse qui eût osé faire raccourcir ses jupes. Dans son pas du ballet Les Caractères de la Danse, elle avait dansé en jupons courts Tout Paris s'était occupé du fait un mois durant, puis un, beau soir, en plein ballet, un des gentilshommes assis autour de la scène, se précipite, enlève Camargo dans ses bras et s’élance avec elle entouré de valets postés pour lui prêter aide. Ce gentilhomme était le comte de Melun. La Camargo avait été transportée et enfermée dans l’hôtel de la rue Culture-Saint-Gervais et retenue de vive force.
Son père adressa une requête au roi, et il n’avait fallu rien moins qu’une lettre de cachet de Louis XV pour faire rendre à la liberté la jolie prisonnière.
L'aventure lui avait valu une ovation brillante à son
FN
retour sur la scène, et avait augmenté ses succès qui avaient été toujours croissants,
était sculpté le mot: Bonbonnière : chaque lettre imi. tant un assemblage de confiseries. Le jour de Van, jour de cadeau, toutes les Pièces, de ia cave aux gre-
La salle à manger de la Bonbonnière était une des merveilles cases de cette boîte dorée. Les murailles étaient recouvertes de panneaux en stuc blanc, sur lesquels s’épanouissaient des guirlandes de fleurs en porcelaines, aux couleurs vives et variées. Girendoles et lustres étaient en cristal, et tous les meubles en bois de rose et en bois de citron. Au plafond, voltigeait un essaim d’amours mal voilés dans des nuages diaphanes.
Cette nuit-là, douze convives entouraient une table merveilleusement servie et placé au centre de cette mirifique salle à manger, ;
Dames et cavaliers étaient en même nombre.
Mlle Camargo présidait naturellement. Elle avait à sa droite le due de Cossé-Brissac et à a gauche le due de Richelieu.
En face d’elle était Mile Dumesnil, la grande tragédienne de la Comédie-Française, qui venait récemment d'obtenir un énorme succès dans la création de Mérope
enfin.
Près de Mlle Dumesnil, à sa droite, était assis le spirituel marquis de Créqui, celni-là, qui devait plus tard
être à la fois bon général et bon littérateur. De l’autre côté, causait follement le brillant et pétulant vicomte de Tavanne, qui avait conservé sous Louis XV la rouerie de la régence.
Entre le vicomte de Tavanne et le duc de Cossé- Brissac étaient Sophie Camargo, la soeur cadette de la reine de la danse, et Mlle Catherine Gaussin, la grande comédienne dont, au dire de ses contemporains, la sensibilité touchante, le charme de la diction, les grâces extérieures, excitaient lenthousiasme du public.
Un jeune abbé, frais, mignon, pomponné, séparait les deux femmes: cet abbé, c'était l’abbé de Bernis, celui que Voltaire avait surnommé Babet-la-Bouquetière, et qui avait répondu au cardinal de Fleury qui lui disait avec rudesse: “Vous n’avez rien à espérer de mon vivant.—Eh bien! monsigneur, j’attendrai ! ”
Enfin, entre le duc de Richelieu’ et le marquis de Créqui, étaient Mlle Salé, l’amie de Camargo et sa rivale en succès dans l’art chorégraphique, le prince de Lixen, un des jeunes fous de Pépoque, et Mile Quinault, alors âgée de quarante ans, mais plus belle qu'aucune des jeunes femmes qui l'entouraient; Mlle Quinault, qui avait déjà reçu vingt-deux des trente-sept lettres que Voltaire devait lui écrire, et dans lesquelles il la nommait tour à tour ingénieuse, charmante, divine, Judicieuse Thalie, aimable et sage critique, ma souveraine, eic., etc.; Mlle Quinault, qui avait quitté la Comédie-Française quatre ans plus tôt, en 1741, et qui avait transporté dans le monde tout lesprit qu’elle étalait sur la scène.
Trois heures du matin venaient de sonner sans qu'aucun des assistants entendit résonner le timbre, tellement la conversation était brillamment animée.
“ Mais, ma chère, disait Mlle Salé à Mlle Dumesnil, or devrait interdire de pareilles manifestations: c’est horrible! Vous avez dû beaucoup souffri ?
Wide
Le: fait est, répondit en riant l'illustre tragédienne, que j'ai gardé, durant plusieurs jours le. souvenir cuisant de l’expression d'enthousiasme brutal de mon admirateur. à -. Aussi, dit le marquis de Créqui en &æ penchant vers 8a Voisine, pourquoi substituez-vous si admirablement la réalité à la fiction? Ce soir-là, et ceci est à la lettre, pendant la scène des imprécations, le parterre a reculé d’effroi… . :
—Oui, dit l’abbé de Bernis, et ce fut au moment où vous déclamâtes ce vers: :
Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour!
que le provincial s’est, précipité sur vous pour vous frapper ! \
—\J’avais fait arrêter ce tateur trop impressionnable, dit Richelieu ; mais Mile Dumesnil la fait re-
” mettre immédiatement en liberté, et, bien plus, elle
l'a remercié! - .—Ma chère amie, dit Mlle Quinault, à côté de ce témoignage d’admiration un peu trop expansif, mais
- qui prouve toute la grandeur de votre talent, il faut
que vous me permettiez d’en placer un autre qui, je le crois, sera aussi flatteur pour vous. Garrick est à Paris depuis quelque temps, Dernièrement, il était dans ma loge, nous parlions de vous et de Clairon, dont depuis deux ans le succès va croissant, “ Comment les avezyous trouvées? demandais-je à Garrick.—Il -e8t i
sible de mieux jouer la tragédie que Clairon, me répondit-il. Et Mlle Numesnil?. Oh! dit-il avec som enthousiasme d’artiste, je n’ai jamais vu Mlle Dumesni] ; j'ai vu Agrippine, Sémiramis et Athale, et j'ai compris le poête qui avait pu s‘inspirer d'elles.
Vive Dieu‘ s’écria Lixen, Garrick a dit juste. Mile Clairon, c’est l’art: Melle Dumesnil, c’est la netnre, -
—Æt vous, prince, qu'est-ce que vous êtes? demanda Mlle Gaussin en riant.
—L’adorateur des trois, mademoiselle, répondit Lixen.
—“Æomment, des trois? Vous n’avez nommé que Part et la nature:
—Eh bien! entre la nature et Part, il ya le charme: ce qui veut dire qu'entre Mlle Dumesnil et Mlle Claïron, il y a Mlle Gaussin.
—Lixen, vous volez Voltaire! sécria Richelieu.
—Comment ?
—Allez-vous refaire pour la tragédie et la comédie ce qu’il a fait pour la danse ?
—Et qu’a-t-il done fait?
—Créqui va vous le dire. Eh! marquis, reprit Richelieu en se renversant nochalamment sur le dossk : de son siège, répète-nous donc le sixain que Voltaire a composé hier soir, au début du souper, et que tu as entendu si dévotement.
—Je lai retenu! séc. ia Mlle Quinault.
—Âlors dites-le, ma charmente. J’aime mieux que les paroles sortent de votre bouche que de celle de Créqui. d
—Non! s’écria l’abbé de Bernis; c’est un homme qui doit dire ces vers, car ils s'adressent à des dames. Moi aussi j’ai bonne mémoire et en voici la preuve. ”
Et rejetant doucement la tête en arrière, le jeune abbé commence à déclamer avec cette grâce parfaite qui fit de lui Pun des causeurs les plus attrayants du siècle dernier :
Ah! Camargo, que vous êtes brillante !
Mais que Salé, grands dieux éët ravissante !
Que vos pas sont légers et que les siens sont doux! Elle est inimitable et vous toujours nonvelle ;
Les nymphes sautent comme VOUS,
Et les grâces dansent comme elle.
Richelieu avait pris dans les siennes la main droite de Salé et la main gauche de Camargo.
“Cest vrai, c’est vrai, dit-il en baisant alternative.
ment les deux jolies mains.
—Messieurs, dit Lixen en levant son verre, je bois à la santé de notre ami de Cossé-Brissac qui, cette nuit, nous a donné le bonheur charmant de passer des heures entières auprès de nos reines de la tragédie, de la comédie, de la danse et de lesprit! ”
En prononçant ce dernier mot, il salua Mlle Quinault comme il avait salué successivement Françoise Dumesnil, Catherine Gaussin, la Camargo, la Salé et Sophie.
“ Le fait est, répondit le duc de Brissac en parcourant des yeux le cercle des dames, qu’il serait impossible, messieurs, de vous ‘faire trouver en meilleure compagnie.
—Ah! dit Tavanne en vidant son verre, c’est l’avis d’un homme charmant que je regrette bien de n’avoir - Pu vous amener. Je le rencontrai ce soir au moment
où je quittai l'hôtel. Quand je ni eus appris où j'al-
lais souper: “ Palsembleu ! s’écria-t-il, faut-il que j’aie cette nuit plusieurs entreprises urgentes à vider! Sans
quoi j’eusse été avec vous, vicomte, vous priant de me
présenter. ” Et, poursuivit Tavanne, je l’eusse fait avec une véritable joie!
—{C’est done un ami? demanda Sophie.
—Un ami dévoné, ma toute belle!
—Un gentilhomme de sang?
—Véritablement de sang !
—Nous le connaissons ? demanda la Camargo.
—Vous le conisissez toutes et tous... de nom an moins.
—Et ce nom est illustre? ,
— 1 grandit chaque jour, car il est dans toutes les bouches !
en
—Mais qui est-ce donc? demanda Richelieu.
—Qui, oui! qui est-ce? répéta-t-on.
—Devinez! dit Tavanne.
—Ne nous fais pas chercher! s’écria Créqui. Dis
- son nom!
—Son nom! son nom! dirent e dames, *”
Tavanne prit une pose digne.
“ Le Chevalier du Poulailler!” dit-il.
Il y eut un moment de silence, puis tous les hommes éclatèrenc de rire. |
“ Poulailler! répéte Brissac, c’est celui-là que tu regrettes de ne pas nous avoir amené ?
—Mais, oui.
— Vous entendez, ma belle Camargo ?
—J’entends et je frissonne, répondit la danseuse.
—Ah! vicomte! pouvez-vous dire des choses comme celles-là !dit Mile Salé.
—Mais, mademoiselle, je dis ce qui est!
—ÆComment, vous parlez de Poulailler?
—De ce bandit dont tout Paris s’occupe ?
—Précisément.
—De .cet homme qui ne recule devant rien? :
—De cet homme-là, mademoiselle.
—-Et vous dites qu’il est de vos amis?
—Des meilleurs!
—C’est flatieur pour ces messieurs! dit Mlle Qui nault en riant.
—Âh! dit Tavanne, je regrette bien qu’il ait été occupé cette nuit, sans quoi je vous l’eusse amené, et certes en le voyant vous changeriez d’avis.
—Ne parlez pas ainsi! dit Camargo.
—Pardieu! s’écria Lixen, je n’eusse pas été fâch de le voir ;moi, ce chevalier du Poulailler, car si ma mémoire ne me fait pas défaut, il a dévalisé, il y a
vu Sn
quinze aus, l'hôtel de ms chère tante, et il m’eût donné . des détails sur l’événément ! —En vérité? il a dévalisé Phôtel de Mme de Marsan ? —Qri. !
—C’est pardieu wgai! e’écria Richelieu en riant aussi. —Mais, cu fait, mon cher duc, vous en savez quelque chose! vous étiez avec ma tante ce soir-làt :” —J’avais passé la soirée dans sa loge, à POpéra, et nous sommes revenus ensemble à l’hôtel, Mme de Marsan, moi, et Poulailler. Seulement je suis parti après souper, moi, et Poulailler plus favorisé, a passé la fuit à l'hôtel. ue nous racontez-vous là ? dit en riant Mlle Dumesnil.
—Je vous raconte ce qui a été.
—Comment, dit ‘ de Bernis, vous êtes revenu de lOpéra à l'hôtel de Marsan avec Poulailler ét la: princesse ?
—Qui: la même voiture nous a -rameñés tous trois.
—Ah! quelle plaisanterie! s’écria Mlle Quinauit.
— Mais je parle sérieusement ! &it le duc de Richelieu.
—Poulailler va rarement à pied, fit observer Tavanne. l —1l est trop gentilhomme pour cela, dit de Rérnis.
—Vous êtes revenus tous trois? dit Mlle Gaussin, dans la même voiture ?
—-Dedans, non! avec, oui.
—Nous demandons le mot de l'énigme! dit le due de Brissac,
—Eh bien, tandis que Mme de Marsan et moi étions dans l’intérieur du Carrosse, Poulailler s'était attaché sous les ressorts avec des lanières de cuir, et il fit ainsi son entrée à Phôtel sans que le suisse pât remarquer sa présence.
—#t alors que se passa-t-il? demanda Cams: Le
—1l paraît, reprit Richelieu, que Poulailler sttendit
ès : DE EE
dans-cette position pénible que tonte l'écurie, fût couchée. Alors il se glissa dans le corps principal des bâtiments. Il pénétra dans l'appartement particulier -de Mme de Marsan sans réveiller les femmes, et, après voir forcé le secretaire, sans faire aucun bruit, il enle- -v& deux mille louis d’or et un grand portefeuille. —Et ensuite? demandèrent les dames qui paraissaient vivement s'intéresser au récit du dne. —Ensuite il a quitté l’hôtel !
—{Comment ? | —Par les toits, dit Lixen. Il a passé par la fenêtre de la lingerie qui est dans les combles, et il s’est servi des draps pour se fabriquer un moyen de descente. —Et on n’a rien su? dit Mlle Gaussin.
—Absolument rien. On ne s’est aperçu du vel que le lendemain, et encore ma tante n’a ouvert son secrétaire qu'après que Poulailler lent fait prévenir. —Ah! dit Mile Quinault en riant aux éclats, cette fois c’est. trop fort! Poulailler a fait prévenir votre tante qu’il l’avait volée? D Sans doute: il lui e renvoyé le lendemain le porte feuille encore tout garni de ses contrats de rente sur l'Hôtel-de-Ville.
: —Et il y avait une lettre avec ce portefeuille, ajouta Richelieu, lettre écrite par Poulailler, signée de son nom, et-dans laquelle le drôle priait sîme de Marsan “accepter la restitution du portefeuille et. ses humbles exçuses à lui, chevalier du Poulailler.
—{Chevalier, s’écria Mlle Quinault, il est donc gentilhomme ? > —Cela ne doit pas vous étonner, dit Tavanne, puisque je vous affirme qu’il est gentilhomme.
—Mais, reprit Richelieu, ce qu‘il y-e de pins impet- #inemment originel dans V’affoire, Cest que le digne Chevalier du Poulailler ajoutait fort poliment, dans son
épftre, que s’il avait su le secrétaire aussi maigrement garni, il ne se fût pas dérangé...
—Oh! c’est très jolit dit Mile Dumesnil. Re:
—Et il terminait en exprimant ses regrets d’avoir privé d’une aussi modique somme une si illustre dame, à laquelle, 8i besoin était, il serait heureux d’en prêter une plus forte du double!
—11 a osé écrire crla ? s’écria Sophie.
—Tout au long!
—€Ce diable-là est plein d'esprit !dit Tavanne qui paraissait enchanté. Ah! je regrete bien de ne pas lavoir amené ce soir!
—Mais, dit Salé, vous le connaissez done ?
—Je le connais.
—Sérieusement ?
—Très sérieusement; j’ai l’honneut de le connaître.”
Des acclamations moqueuses partirent de toutes les bouches.
—AÀ nous entendre, on nous croirait en carnaval ! dit Mlle Quinault.
—Je ne déguise pourtant pas mes paroles, répondit . Tavanne.
—Mais, fit observer Richelieu tu dis que tu es de ses arnis. 1
—Qui, je le dis, parce que cela est.
—Vous êtes l’ami de Poulailler! e’écria Brissac.
—Ami et ébligé, dit Tavanne. Le chevalier m’a rendu un de ces rares et excellents services que Pon n'oublie jamais. Le
—Tavanne! vous vous moquesz.
—Tavanne ltu plaisantes trop longtemps.
—Tavanne! il faut que tu t’expliques ! ”
Et les appellations, les interrogations se croisaient dans tous les sens.
“Permettez! dit Tavanne en se levant pour Gominer l'assemblée. Voici simplement ce que le chevalier
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du Poulailler a fait pour moi: dans l’espace de six heures il m’a sauvé deux fois la vie, il a tué trois hommes qui allaient m’assassiner, il a fait emporter à cinquante lieues de distance un vieux tuteur hargneux et jaloux qui me gênait fort et il a jeté au vent mille écus ‘pour qu’une femme que j’adorais et à laquelle je n’avais jamais parlé me tendît les mains en me disant: “ Merci!” Le chevalier du Poulailler a fait tout cela en l’espace d’une matinée, je le répète. Dites, mesdames; répondez, messieurs! connaissez-vous beaucoup d’amis dévoués qui soient capables de telles actions ? ”
Tous les convives se regardaient avec une expression de doute manifeste. Il était évident que chacun des assistants croyait à une plaisanterie prolongée.
Tavanne avait l‘expression de la physionomie sérieusc et le regard persuasif :
“ Je vous affirme ,reprit-il du ton le plus ferme, que ce que je vous dis là est vrai!
—Votre parole de gentilhomme? demanda Quinault en regardant fixement Tavanne.
. —Ma parole de gentilhomme! Poulailler m’a rendu
le service immense dont je viens de vous parler. ” = ‘Le doute n’était plus permis.
—Ah! dit Lixen, voilà qui est bien étrange.
—Racontez-nous lévénement en détail! dit Camargo.
—Malheureusement je ne puis vous dire plus que ce que je viens de vous dire.
—Et pourquoi? demanda Bernis.
—Parce qu’il y a dans cette affaire un secret que je dois encore garder en ce moment.
—En ce moment? répéta Richelieu. Pourquoi en ce moment ?
—Pärce que l'instant où je pourrai raconter l’événement dans ses détails n’est pas encore arrivé.
—Arrivera-t-il? demanda Mlle Dumesnil.
Jui, mademoiselle !