‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 9 sur 44 · NICETTE · texte numérisé non relu

NICETTE

M. À était dans une pièce étroite, éclairée par une lanterne sourde accrochée à la muraille. M. À se débarrassa du long manteau qui l’enveloppait, il enleva son chapeau à larges bords et il détacha son masque.

Alors son visage apparut à la faible clarté de la lampe. Ce visage était celui d’un homme de trente à trente-cinq ans et d’une beauté masculine remarqu: ble, mais ce qui devait frapper au premier abord c’était, dans l’ensemble de cette physionomie gracieuse et intelligente ,une étrange expression d’énergie puissante. Dans le regard surtout il y avait une fermeté et une incisivité dénotant une force d’âme peu commune,

Le teint était pâle, les lignes pures, les lèvres chaudement carminées : il y avait aussi de la bonté dans l’expression de ce visage. . —

Après avoir enlevé son masque, son manteau et son chapeau, M. A secoua ses habits pour faire disparaître les traces de terre qu'y avait leissées lopération nocturne faite dans le jardin de la rue de Vert-Bois. Ensuite, il s’approcha d’une table de toilette et se Java

soigneusement les mains. Puis, allant fouiller dans uné

armoire placée près de la table, il y prit un tricorne galonné de soie noire et nn manteau gris.

Alors déerochant la lanterne sourde, il traversa la

LE

AR noie te SPL

pièce et il alla ouvrir, en faisant jouer un ressort, une petite porte en fer plein. Il franchit le seuil, descendit deux marches et la porte se referma d’elle-même sans causer le moindre bruit.

M. A se trouvait dans un petit couloir aboutissant à une grande pièce aménagée et organisée comme une boutique d’armurier. M. À s’avança sur la pointe des pieds, au milieu d’un silence que ne troublait pas sa

La boutique était déserte, les volets fermés intérieurement ;’une grande porte toute bardée de fer, avec une énorme serrure dans laquelle était enfouie une clef gi- 3antesque, était au centre de la devanture.

M. À atteignit cette porte avec la légèreté d’une ombre. Il tenait de la main gauche la lanterne, dont la pâle lueur se projetait sur les lames nucs des épées, des poignards, des sabres ; sur les canons luisants des fusils et des pistolets accrochés çà et là ou placés dans des rateliers.

T1 posa la main sur la clef de la serrure, et tournant brusquement cette clef, il fit jouer .le pêne avec violence. La porte s’ouvrit avec vacarme. M. À, demeurant

Au moment où il atteignait la première marche d’un petit escalier placé au fond de la boutique et montant vers l'étage supérieur, une lumière vive apparut en haut de l'escalier et une voix douce cria :

“ Est-ce vous, mon frère ?

—QOui, petite soeur, c’est moi! ” répondit M. À, en enlevant son manteau qu’il plaça sur la rampe.

T1 gravit lestement les Marches. Une jeune fille était sur le palier du premier étage, une lampe à la main.

Cette jeune fille était de taille moyenne, frêle, gra-

cieuse et mignonne dans son ensemble. Blanche et rose ‘ de teint, elle avait de grands yeux bleus et de beaux cheveux blonds dorés. Son visage exprimait une. émo: tion joyeuse.

“Oh! dit-elle, comme vous rentrez terd!

—S$i l’un de nous doit gronder l’autre, Nicette, dit M. À en embrassant tendrement la jeune fille, c'est moi oui dois te gronder de veiller encore à — heure!

Je ne pouvais dormir, mon frère!

— Pourquoi ? Va

—J’étais inquiète. Je vous savais sorti... J’ai fait coucher Geneviève en lui disant que j'allais rentrer dans ma chambre, mais je sais demeurée dans. votre çabinet. En vous 2*tendant j'ai prié le bon Dieu pour qu’il vous protégeât, et il a exaucé mes prières, pou vous voilà sain et sauf. ”

M. À et la jeune fille étaient entrés, tout. en parlant, dans une chambre simplement meublée et dont les deux fenêtres donnaient sur le quai de la Ferraille.

—Avez-vous faim, Gilbert? voulez-vous souper? demanda Nicette.

—Non, chère soeur, je n’ai pas faim; je suis fatigué,. voilà tout, et cela n’est pes étonnant, car gi je suis rentré aussi tard, c’est que j'ai travaillé toute la nuit.

—À la fabrique ?

—Qui, Nicette.

—Alors... vous avez eu des nouvelles de Sabine ?

— Qui.

—Elle va bien ?

—Trèe bien.

—Et.. . reprit Nicette en hésitant, c’est tout ?

ce

—Mais.… ci vous à donné des nouvelles de Sabine ? —Son frère...

Nicette tressaillit, et comme emportée par un mouvement de curiosité involontaire :

“Alors... vous avez vu Roland ? ” dit-elle.

Celui que la: jeune fille venait de nommer Gilbert leva les yeux sur son interlocutrice, et son regard l’enveloppa avee une expression râilleuse.

Le visage de Nicette s’empourpra, et elle abaiséa ses longs cils.

“Oui, dit Giibert en riant, j'ai vu Roland, ma jolie Nicette, et il ma parlé de toi toute-la soirée.

“Ah !..."fit la jeune fille de plus en plus émue.

—Est-ce que tu n’es Pas curieuse de savoir ce qu'il n'a dit?

—Oh! si! dit naïvement Nicette.

—Eh bien! il m'a dit qu’il voudrait bien m’appeler son frère, pour avoir le droit de t’appeler sa femme.

—1l a dit cela!

—Il a dit autre chose encore.

—Quoi donc ?

—Curieuse!... Mais bah! tu sauras tout!... 11 m’a dit, avec de Phumidité sous la paupière et de l’émotion dans la voix, qu’il t’'aimait de tout son coeur et de toute. son âme, qu’il était un honnête homme, et qu’au prix de sa vie, s’il le fallait, il te prouverait son affection. Enfin, il a terminé en joignant les mains et en me disant: “Que faut-il faire pour que Nicette soit ma femme devant Dieu et devant les hommes ? ”

Nicette avait les regards rivés sur son frère.

“Et que lui avez-vous répondu ? demanda-t-elle. | —Je lui ai pris ses mains éncore jointes et je les ai serrées dans les miennes, en lui disant: “ Roland ! je te sais homme de coeur et d’honneur, tu aimes Nicette.

elle sera ta femme! ”

—Ah!” fit la jeune fille en posant la main aur son COëur avec une émotion très vive.

“Gilbert la prit dans ses bras. Nicette jeta ses mains

autour du cou de son frère, et, appuyant sa tête sur son épaule, elle pleurs.

“Nicette! Nicette! dit Gilbert avec impatience, veuxtu sécher tes larmes. Ne sais-tu pas combien le grand frère est bêle quand il voit pleurer sa petite soeur! Allons ! regarde-moi en souriant et ne pleure plus.

—0Oh! dit Nicette, ces larmes-là... c’est le bonheur qui les fait couler.

—Tu aimes donc bien Koland ?

—Qui!”

Nicette avait prononcé cette affirmation sans hésiter et avec un aplomb naïf qui peignait sa franchise.

“Eh bien, reprit Gilbert ,si tu l’aimes, tu seras heureuse, car tu seras sa femme dans trois mois.

—Dans trois mois?... répéta Nicette avec étonne ment.

Qui, dit Gilbert.

—Pourquoi dans trois mois?

—Parce que, pour des motifs que tu ne peux connattre, il faut que ce temps soit écoulé pour que ton matriage ait lieu.

. —Mais....

——Nicette, dit Gilbert d’une voix ferme et en regardant fxement sa soeur, tu sais que toi et Sabine vous êtes tout ce que j’aime sur la terre, absolument tout. La somme entière d'affection et de tendresse que j’ai en moi est concentrée sur vous deux. Je donnerais bien yolontiers ma vie pour assurer votre bonheur à chacune. Si je retarde de trois mois ton bonheur et le mien (car je ne serai l’époux de Sabine que le jour où tu seras la femme de Roland) c’est que des circonstances impérieuses me contraignent à agir ainsi.

—Mon frère! dit vivement Nicette, si je suis avec Sabine, tout ce que vous aimez sur la terre, c’est qu’aussi vous avez été tout pour moi. Je r’ai jamais connu ni ma mère, ni mon père, je n’ai connu que vous, et toute

it.

ma tendresse de soeur et de fille, vous l'avez. J’ai foi en vous, Comme en mon bon ange. Mon bonheur est dans vos mains, gardez-le: je vous obéirai aveuglément.

—Alors embrasse-moi, N icette, et va vite dans ta chambre prendre un repos dont ton inquiétude pour moi t’a privée. Va, mrn enfent, et aie confiance; si j'ai ton bonheur, il est en bonnes mains! Dans trois mois, tu seras madame Roland...

—Nous serons trois à vous aimer. ”

Gilbert sourit doucement avec mélancolie. Il embrassa sa soeur :

“Va, dit-il, repose-toi ! ”

Nicette adressa un dernier regard à son frère, et elle entra dans une pièce voi.:1e.

Gilbert ne l’avait pas quittée des yeux.

“Les hommes me rongeaient le coeur, dit-il, et Dieu, dans sa bonté suprême, m’a envoyé cet ange pour arrêter le mal ! ”

I} marchs vers une autre porte placée en face de celle donnant dans la chambre de Nicette.

“Oh! oui, dit-il, en franchissant le seuil d’une pièce située précisément au-dessus de la boutique, oh! oui, elles sont les seules que j'aime eur la terre: je hais tont ce qui n’est pas elles ! ”

En prononçant ces mots: je hais, la pnysionmie de Gilbert avait pris une expression effrayane ; il y avait comme une aspiration de sang dans la dilatation des narines.

“ Société humaine ! société maudite! murmura-t-il, en se dirigeant vers une fenêtre; quelle joie pour moi le jour où j'aurai rendu à tous ces hommes le mal qu’ils mont fait!”

I1 appuyait son front contre les vitraux. La neige continuait à tomber au dehors. Un silence profond régna, puis le chant du coq se fit entendre.

me 68 “Alons! dit Gilbert en tressaillant, l’heure a-sonné! i 0

Revenant brusqtement vers la porte, il-ls ferma.êt POusse un verrou dans sa gâche. Le pièce dans laquelle

à baldaquin garni de rideaux, un bahut énorme, quatre

Les deux fenêtres étaient placée. en face de la porte: le lit était à droite, et à gauche se -dressait le manteau d’une grande cheminée. EN ie Das

Gilbert s’approcha de cette cheminée ;et, se baissant, il appuya ses lèvres sur un des ornements des ‘montants. Un son aigu retentit au Join, comme s’il fût venu du quai. Puis le chant du coq se fit de nouveau entendre. as rite)

… Gilbert éteignit la lanterne qu’il avait placée gur la table, et la chambre fut plongée dans un hote: fonde,

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