‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 26 sur 44 · LES SOUHAITS · texte numérisé non relu

LES SOUHAITS

Le vicomte de Saint-Leu d’Esserent était entré dans la salle, le jarret tendu, avec cette désinvolture élégante, ce laisser-uller de manières, cette allure familièrement insolente qu’avaient légués à la jeunesse de Louis XV les roués de la Régence.

La tête haute, le nez en l'air, la bouche railleuse, le tricorne fièrement placé sur l'oreille, la main droite enfouie dans la poche de la culotte, la gauche appuyée sur le pommeau de la brette, il s'arrêta, la jambe droite en avant, le corps assis sur la jambe gauche.

Ainsi, le vicomte était charmant, tellement charmant même que la Brissault, qui l'enveloppait dans son regard de fine connaissance, murmura de facon à être entendue :

“ A croquer ! ”

Saint-Leu pirouetta sur son talon pour faire place entière à son compagnon, et, étendant la main:

“Très cher, dit-il en désignant du bout des doigts le chevalier et la Brissault, voici les deux personnes dont je vous ai parlé: M. le chevalier de Rochelle de la Morlière et Mme Maric-Joséphine-Philaminte Brissault!”

La Brissault fit une révérence profonde: la Morlière s’inclina à la troisième position, comme un maître dansour do Menuet.

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Le compagnon de Saint-Leu promena son regard sur les deux Personnages, l’arrêtant surtout sur la Morlière. Sans prononcer une parolé, il prit dans la poche de sa veste une tabatière constellée de diamants, et il Pouvrit lentement.

En accomplissant le geste nécessaire pour soulever délicatement le couvercle, il fit briller le chaton d’une bague, solitaire d’une grosseur étonnante,

La Morlière ferma encore les yeux avec une expression d’éblouissement.

“Rayon!” dit-il.

Le gentilhomme sourit, puis, regardant fixement la Morlière, il lui dit brusquement.

“Combien vaux-tu ? ”

Le chevalier demeura interdit. La question si nettement brutale lui était arrivée en plein comme un boulet bien lancé. La Morlière était, certes, l’un des hommes

société élevée, le vice n’était plus une honte.

Mais, quelque bardée de fer que fût sa conscience, le choc avait été si violent que sa présence d'esprit lui faillissait. C’est que la question était tellement nette, tellement claire, tellement vraie; elle peignait un tel stoïcisme et elle flagellait d’un tel mépris que, quelque éhonté que fût un homme, il devait chanceler.

Cependant la Morlière se remit rapidement, Reprenant son aplomb:

“ Ce que je vaux? dit-il. Ma foi! cela déperid.

—De quoi ou de qui? demanda son interlocuteur,

—De celui qui s’adresse à moi, Pour l’un, je ne vaux pas la corde pour me pendre, et pour l’autre je vaux plus que mon pesant d’or. Lequel des deux êtes-vous ?

—Celui que tu voudras. (Choisis. :

— Ventre de biche! Mon choix est fait.

—Alors...

À la disposition de usted, comme disait el grande marquès de Pombal, mon vieil ami l'ambassadeur, celui qui m’a remis l’ordre du Christ! ”

Le gentilhome fit un mouvement en refermant sa tabatière: un bouton de diamant se détacha de sa veste et tomba à terre.

La Morlière se baissa lestement, ramassa le bouton plus lestement encore, et, le faisant scintiller dans sa main ouverte : |

“ Cornes de Satan! Le beau diamant ! dit-il. 1] vaut le moins trois mille livres. ”

Et, avec un soupir et un geste de regret, il le présenta au gentilhomme :

. “IL s'est détaché de moi pour aller à vous, dit l’élégant personnage. (Gardez-le comme souvenir.

—Tête bleue! s’écria ja Morlière, si les autres pouvaient prendre la même route. ”

Puis, se redressant vivement :

“Seigneur! dit-il avec une pose de matamore et en changeant de ton, je vois à demi-clarté, je comprends à demi-mot. Vous m'avez dit: “ Qu'est-ce que tu vaux ? ” Et moi maintenant je demande : “Que m’estimez-vous ?”

—Ceia dépend !

—De quoi ou de qui?

—De ce que tu peux faire.

—Tont !

—Même ce qu’on ne fait pas ?

—Surtout ce qu’on ne doit pas faire.

—Tu as de l'esprit ?

—Je vis avec.

—Tu tues ton homme ?

—Comme je bois un verre de champagne.

—Tu es incapable de subir l'accès de ce que les sots nomment les bons sentiments ? Tu n’es ni bon, ni généreux, ni facile à attendrir ?

—… es fu

LE

—Mes vices sont complets et forts, car ils n’ont pas le moindre accès de vertu à combattre. ”

Le gentilhomme fit un autre mouvement: un second bouton se détacha. La Morlière le ramassa avec plus de prestesse encore que la première fois.

“ La paire!” dit-il avec admiration.

“Tout mon sang Pour savoir qui j'ai l’honneur de remercier? dit-il. FR

—Le comte d’A! répondit le gentilhomme.

—Le comte d’A ! répéta la Morlière. Beau nom, vertuchoux ! ”

Cclui qui venait de se donner ce singulier nôm s’élait retourné vers la Brissault, à laquelle le vicomte de Saint-Leu parlait bas depuis quelques instants à l’autre extrémité de la pièce.

“Æh bien! dit-il.

—À vos ordres! répondit la Brissault avec une grande révérence.

—Tu es prête?

—A tout et pour tout.

—Alors, à table, nous causerons en soupant. ” :

Saint-Leu agita un cordon de sonnette, tandis que le comte d'A prenait place à table, ayant à sa droite la Morlière et à sa gauche la Brissault.

Un garçon parut.

“Servez! ” dit Saint-Leu en s’asseyant à son tour.

Le garçon disparut, et quelques minutes après, la

table fut recouverte de mets exquis.

“Mort de ma vie! dit la Morlière en se disposant à faire fête au festin, que lon soupe hien au Roi Salomon ! C’est le premier cabaret de France!

—1l y a longtemps que vous le connaissez? demanda le comte qui, laissant vides assiettes et verres, ne mangeait ni ne buvait.

—Mais oui.

sé,

—Le fait est que si vos souvenirs sont fidèles, ils peuvent remonter Join.

—Cormment loin ?

—Jusqu’en 1725, par exemple.

—En 1725? répéta la Morlière en paraissant chercher dans ses souvenirs.

—Qui!... En 1725, en janvier, la nuit du premier jour de l’un même, n’avez-vous pas soupé ici ?”

La Morlièr ese frappa le front du plat de la main.

“Attendez donc!... attendez donc!... dit-il, il me semble que...

—C’était dans cette même chambre où nous sommes.

—Tiens ‘tiens! tiens!

— Vous étiez douze attablés pour fêter l’année.

—Ah! palsembleu !Que me rapelez-vous là !

—Ï y avait MM. de Conflans, de Créqui, l’oncle; de Coigny, de Richelieu, de Lauzun, de Fitz-James, de Tavanne, de Charolais, de Conti, de Rieux, vous, ei un douzième personnage dont le nom m’échappe, mais que je nommerai le baron: Vous souvenez-vous ?

—Parfaitement :naintenant. Je crois y être encore.

—Qui! il était minuit, le souper était dans tout son éclat: l'expansion était vive. Les flacons étaient vides, et les cerveaux noyés engendraient les idées les plus extravagantes.

—Par la morbleu! comment diable savez-vous tout cela? s’écria le chevalier.

—Il avait été convenu qu’à minuit sonnant, c’est-àdire à l’instant où l’on passerait d’une année dans l’autre, de 1724 à 1725, une santé serait portée et les souhaits de bonne année offerts successivement.

—Eh oui !s’écria la Morlière, à telle enseigne que Fitz-James me souhaita la prison et que, un mois après, j'étais à St-Lazare.

—Ei avait été convenu, poursuivi le comte, que chaque souhait fait devait être accompli, quelque bizarre

et extravagant qu'il fût, et que les douze gentilshommes Présents devaient ConCourir à l’accomplissement de ces souhaits.

—C’est cela! dit la Morlière, et, à ce. propos, je me rappelle que notre ami, le baron dont vous avez parlé et dont le nom vous échappe, se nommait Montjoie.

—C’est cela même, chevalier ; et que vous rappelez- Vous à propos du baron de Montjoie ?

—Qu'il fit au comte de Charolais le souhait le plus amusant...

— Lequel ? demanda Saint-Leu.

—Celui d'enlever, dans un délai de huit jours. sa maîtresse au premier gentilhomme ou financier qu’il rencontrerait le lendemain après midi sonné, ou de s’habiller quatre jours en jaune,

——Ah! dit Saint-Leu en riant, c’était en effet un fingulier souhait.

—Et que répondit Charolais? demanda le comte, Quel souhait fit-il à son tour, vous souvenez-vous !

—Imparfaitement ! dit la Morlière avec un peu d’embarras.

—Le comte de Charolais, reprit le gentilhomme, souhaïita au baron d’avoir pour maîtresse, dans le délai

le, laide, décrépite et mendiante, ou de s’affubler quatre jours durant d’une Perruque de peau de sanglier.

—Un souhait valait l'autre! dit Saint-Leu en souriant.

—Mais reprit la Morlière, encore une fois, comment diable savez-vous tont cela? Vous n’y étiez pas, au sou: per.

Je sais ce qu’il faut que je sache, répondit le comte d'A, et je suis tonjours là où il faut que je sois.

—Ventre-saint-gris ! s’écria la Morlière, rous avez ävez donc le dcuble don d’invisibilité et d’ubiquité ?

—-En cette année de 1725, vous dites avoir été mis à St-Lazare ?

—Oui.

—Si je compte bien, c'était la troisième fois que PEtat se chargeait de votre logement et de votre nourriture.

—Oui! et je fis alors cette utile remarque, que rien ne classe mieux un homme que le genre de prison qu’on lui impose. Si, la première fois, on m’eût mis à la Bastille, j’eusse pris évidemment rang parmi les gens de bien: c'était de mode en sortant de là. Si ont m’eût mis au For-l’Evêque, j'en serais peut-être sorti poêt:, écrivain ou comédien. Mais en quittant St-Lazare, que pouvais-je faire? Prendre mo nrang à la tête des garnements... et c’est ce que j'ai fait!

—Et vous avez su conserver votre place? dit St-Leu.

—J’en suis fier! 5

—Vous avez été mis en prison le 30 janvier, reprit le comte, et vous en êtes sorti le 30 juillet. Est-ce cela ?.

— Parfaitement.

—En cette même année, au printemps, poursuivit le comte en se tournant vers la Brissault, vous vendiez des bouquets dans le jardin du Palais-Royal ?

—Oui! dit la Brissault avec étonnement. Je ne l'ai pas oublié; mais comment vous rappelez-vous cela ? J’ai été bouquetière durant seulment six mois...

—Oui! vous avez commencé à vendre des bouquets le 12 janvier de cette même année. ”

La Brissault tressaillit comme si le souvenir de cette date l’eût vivement impressionnée. :

“Le 12 janvier! répéta-t-elle.

—Est-ce bien ce jour-là où vous avez vendu votre premier bouquet? demanda le comte.

—Oui... Mais comment pouvez-vous savoir que ce jour-là jai vendu mon premier bouquet ?”

Le comte ne répondit pas. La Brissault regarda le comte sans oser poursuivre ses interrogations.

“ Vous me paraissez décidément fort instruit! dit la Morlière e nse délectant dans l'absorption lente d’un vin généreux, si instruit même que je crois que vous savez tout!

—En voulez-vous la preuve? dit le comte,

—Mais oui! rien ne me permet de mieux souper qu’écouter, surtout lorsque celui qui parle est un homme de votre extraordinaire mérite, M. le comte ! ”

Et, saluant son interlocuteur, la Morlière dégusta an nouveau verre d’excellent vin des côtes du Rhône,

La Brissault regarda le comte en s’efforçant de faire renaître ses anciens souvenirs. Depuis le commencement du souper, elle n’avait pris aucune part à la conversation jusqu’au moment où le comte lui avait adressé directement la parole. Les yeux rivés sur lui, elle avait cherché dans son esprit où elle avait déjà vu cet homme, mais elle n’avait pas trouvé.

Saint-Leu, fort peu soucieux en apparence de ce qui se passait autour de lui, ne semblait être préoccupé que de l’excellence du souper. Il servait, il remplissait lee verres, il s’occupait de son voisin de droite et de sa voisine de gauche avec une verve et un entrain qu’appréciait fort le chevalier de la Morlière.

“ Revenons à votre souper du ler janvier 1725,” reprit brusquement le comte.

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