‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 25 sur 44 · LE ROI SALOMON · texte numérisé non relu

LE ROI SALOMON

Le luxe des restaurants est ancien, fort ancien même : Car un écrivain du seizième siècle, qui a traité Des causes de l'extrême cherté dans un livre portant ce titre, et daté de 1574, s’exprime ainsi :

“ Tout un ehacun, aujourd’hui, vent aller dîner chez le More, chez Samson. chez Innocent et chez Havart, . ministres de voluptés et de dépenses, qui en une chose

publique bien policée et réglée’ seraient bannis et chassés comme Corrupteurs des moeurs. ”

Mais si le luxe des restaurants est ancien, le nom, où du moins l’application du Pom est moderne; car le premier établissement culinaire, désigné sous le nom de reslaurant, fut établià Paris en 1765, dans la rue des Poulies, par un nommé Boulanger.

Ce Boulanger, qui ne vendait exactement que des bouillons, des volailles au gros sel et des oeufs frais, ‘ avait fait placer cette devise au-dessus de sa porte :

Venite ad me omnes qui stomacho laboratis et ego restaurabo vos!

On peut voir aujourd’hui si l'idée de Boulanger a eu du succès.

Mais, en 1745, le restaurant n'existait pas et on en était encore aux cabarets de la régence,

Entre ceux-là le plus renommé. le plus achalandé, était le Roï Salomon.

Ce cabaret, qui avait vu depuis trente ans s'asseoir devant ses tables l'élite de la galanterie et de la débauche, les princes du sang et les financiers, occupait toute la maison de la rue de la Chausseterie formant l'angle de la rue ‘Pirechape

Il était six heures et demie; la nuit était complète au dehors et une clarté lumineuse resplendissait dans l’intérieur du cabaret.

Au rez-de-chaussée étaient la boutique, la cuisine, les jardins à bosquets. Au premier, les grandes salles pour les grands repas et pour les tables communes. Au second, les cabinets particuliers, que l’on nommait alors les chambres.

Dans la chambre No 7, une table, sur laquelle était dressé un couvert Pour quatre personnes, occupait le centre. Deux candélabres sur la cheminée, deux autres sur la table églairaient la pièce.

Nil y avait quatre couverts sur la table. il n'y avait encore que deux personnes dans la chambre. Ces deux personnes élaient un homme et une femme.

La femme, grande, bel, parée avec éclat. au regard effronté, à la mine délurée, à ln pese libre et familière, était celle que nous avons vue en présence de Peulailler, et que le public nommait simplement la Brissauit. Elle était assise près de la chximinée, dans un grand fauteuil se chauffant an feu vif.

Sur la cheminée, à sa portée, était un esrafon et un verré, L'ur et l'autre étmient à lemi-pierms.

L'homme, assis, on plutôt à demi couché-sur-un pouf capitonné, était grand, remigre, élancé. TL! avai le vi sage fatigué, les lèvres épaisses ei saillantes, les yeux rends et pebits, tot belé de rouge. (et homme, à l'air usé, blasé, rusé, portæit un costume de gentilhomme

qui avait dû être élégant jadis, mais qui était sali, dé. braillé, taché, dans un état voisin de la ruine.

Un ejambe allongée devant le feu, l’autre étendue sur une chaise ; un bras appuyé sur le dossier du pouf et retombant ballant : l’autre à demi replié et les doigts faisant miroiter devant Ja lumière des bougies le contenu

gnon de la Brissault.

“ Ventr ede biche, Brissault de mon coeur, amour de mes souvenirs et souvenir de mes amours, disait le gentilhomme, tu ne t’attendais Pas à souper ce soir avec moi, hein ?

—{’est vrai. Je te croyais tellement entouré par tes créanciers, répondit la Brissault, que je ne pensais pas que tu osasses sortir de chez toi.

—Ërrare humanum +4, la belle! A propos, si je te tutoie n’en soit Pas tre fière. C’est une habitude que j'ai de tutoyer tous ceu avec qui je soupe.

—Alors tu dois tutoyer tout Paris.

—Mais si je te tutoie. moi, pourquoi diable me tntoies-tu, toi ? Car, enfin, du sang de gentilhomme dans les veines, et beauco: : nême !

—Oui; mais quand tu « traqué et-que tu as besoin de dix louis, tu es trop heureux que je te tutoie pour te les prêter. =

—Et toi, quand tu as besoin de faire donner un coup d'épée à quelqu’un qui te gêne, ne suis-je pas là? &; je te prête mon adresse et mon courage, ne peux-tu. me préter ton argent ?

—Tiens, ce n’est que pour cela que je te le prête !

—Alors, pourquoi cette familiarité du tutoiement de ta part?

—Ta, ta, ta! Laisse-moi done tranquille, Si tu m’agaces, j'irai crier sur Les toits que Voltaire te fait cent

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louis de pension pour que tu fasses applaudir ses tragédies quand même!

—Tu peux raconter cela à qui tu voudras. Voltaire est un ingrat...

—Ïl t'a refusé deux louis, hein ?

—Et puis je nai plus besoin de lui.

—Ah bah!

— Tel que tu me vois, je suis l'être le plus fortuné, pour le présent, de France et de Navarre.

—Comment ?

—Depuis hier j’ai mon hôtel, mes jardins, mes valets, mes chevaux, mes voitures, j'envcic vromener mes créanciers.

—Toi, tu as tout cela ?

—Mais oui, |

—Et où est-il, ton hôtel, que j'aille t’y rendre visite.

—Au Temple, chez le prince de Conti. Son Altesss Sérénissime m'a prié d’accepter un appartement dans son hôtel, ce qui est extrêmement commode, car Je Temple, habitation d’un prince du sang, est demeuré inviolable, et je puis de ma fenêtre, dire aux procureurs et aux agents de M. Feydeau tout ce que je voudrai, sans qu’ils puissent faire autre chose que saluer en ma personne, un gentilhomme de la maison du prince.

—Tu es gentilhomme du prince de Conti ?

—Oui, moi Charles-Jacques-Louis-Auguste de Rochelle, chevalier de la Morlière, né à Grenoble le 12 mai, 1701, d’une famille très noble et très ancienne, ai l’honneur d’être attaché à ia maison de S. A. 8. le prince de Conti.

—Attaché... en qualité de quoi?

—D’homme aimable, agréable et serviable...

—Ah ! ii a besoin de toi! Cela s'explique. ”

La Morlière vida son verre.

“ Mais, reprit la Brissault, c’est égal! c’est tout de

même une drôle d'idée qu’il a eue, Pour un prince, de Prendre pour gentilhomme un gaillard... 3

—Silence, femme! N ‘oublie plus devant qui tu parles !

—Mais enfin qui est-ce qui t'a présenté au prinee ?

—LC’est moi.

—À quel titre ?

—Figure-toi qu’en ce moment je suis fort mal ave Voltaire, avec le lieutenant de police, avec le collèg des Jésuites de Clermont, avec mes créanciers surtout qui me mordent les talons pour me faire courir comme

chiens qui chassent un sanglier. Désireux d’être »a]me et tranquille, j'ai fait toilette un matin, et passant autour de mon cou mon grand cordon de l’ordre du Christ, je me suis rendu chez son Altesse.

—Qui l’a reçu.

—Avec empressement. Le Prince déjeunait. .….

—1l t'a invité?

—Non, mais il m'a écouté, et voici ce que je lui «i dit!”

La Morlière se leva et prit la pose qu’il avait eue sans doute en s'adressant au prince de Conti :

“ Monseigneur, je viens à vous Pour vous proposer une affaire que je crois excellente, Quand 6n est prinee, il est des démarches, des marches, des contre-marches,

des recherches, des fantaisies, des soins, des besoins que

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gneur, si utile, si complet, qui a tout vu, tout su, tout lu, tout fait, qui frise la potence et kunte les bonnes maisons, qui a des amis dans toutes les classes de la société, qui ne recule devant aucune action bonne ou mauvaise, qui ne craint ni Dieu, ni diable, ni roi, ni police, ni coup d'épée, ni Bastille, cet homme unique, spécial, c’est moi! Moi, le chevalier de la Morlière, moi qui ai servi le roi dans les mousquetaires, moi qui ai pour ami Charolais, Bouillon, Rohan, Montmorency, la Trémouille, moi qui suis des soupers de la Rochefoucauld, de Cossé, de Créqui, de Mailly, de Beauvau, de Beaufremont, de Richelieu ; Moi qui, pour n’avoir pas à m’embarrasser d’un patrimoine, ai promptement mangé le mien, moi enfin qui sais tout, qui vois tout, qui connais tout, qui fais tout. Croyez-moi, monseigneur! prenez-moi à votre service ! vous ne trouverez ni mon second, ni mon pareil !

—Superbe ! dit la Brissault qui avait écouté avec admiration. Et qu'a dit Son Altesse Sérénissime ?

—Son Altesse à compris ce que je valais et elle m'a offert un appartement au Tempie; appartement dans lequel je me suis installé hier!

— Bravo! moi qui croyais que c’était une plaisanterie, ce que tu disais.

—{’est la pure vérité! Aussi, je le répète : je n’ai jamais été aussi tranquille et aussi calme. Sur ce, chère et ancienne amie, remplis mon verre, car mes fioles sont vides! A ta santé!

—Cà, reprit la Brissault, explique-moi maintenant pourquoi tu m’as invitée À souper ?

—Plaîtil? dit la Morlière avec étonnement,

—Je demande pourquoi tu m'as invitée à souper.

—Mais c’est à moi à te faire cette question et non à toi à me Fadresser.

—Comment? dit la Brissault en ouvrant de grands

yeux.

—Ne m’as-tu pas écrit pour m'inviter à me trouver ce soir à six heures dans le cabinet No 7, au Roi Salomon ?

——Plaisanterie !

—Comment ?

—{C’est toi qui m’as écrit cela!

—Mais non!

—Mais si!

—Voici ta lettre!

— Voici la tienne! ”

La Morlière et la Brissault échangèrent une lettre que chacun des deux tenait à la main: ils louvrirent en même temps, la lurent, puis ils relevèrent la tête et leurs regards se rencontrèrent avec une expression d’étonnement tellement comique qu’ils partirent à la fois d’un grand éclat de rire.

“Ah! pardieu! s’écria la Morlière, voilà qui est trop fort !

—Quelle plaisanterie! dit la Brissault.

—Que signifie cette mystification ?

—{Ce n’en est point une, M. le chevalier ! ” dit une VOIx. ù

La Morlière et sa compagne se retournèrent mûs par un même mouvement,

La porte de la chambre venait de s’ouvrir et un charman gentilhome s’avança en souriant.

“Eh! s’écria la Brissault. Le vicomte de Saint-Leu d’Esserent !

—Lui-même, ma belle, avec 1 -: qui sera heureux de “uper avec vous! ”

Il se retourna: l’homme doni à “ostume resplendissait de diamants fit son entrée:

“Ah! dit la Morlière en fermant les yeux, c’est le soleil !

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