LE VIEILLARD
“ Entrez!” dit l’huissier en s’effaçant.
Un moment d’attente s’écoula, puis un homme apparut sur le seuil. Cet homme était un vieillard de soixante à soixande-dix ans, au dos voûté, aux cheveux blanes, à la démarche inquiète.
Paraissant très embarrassé dans sa contenance, il n’osait ni avancer, ni reculer, ne sachant ce qu’il devait faire. |
“ Entrez!” répéta l’huissier.
Il entra et la porte se referma sur lui. Il releva lentement la tête, regardant autour de lui avec un redoublement d'inquiétude. Une expression de timidité, de frayeur se peignait sur sa physionomie.
“ Approchez-vous !” dit M. Feydeau d’un ton presque aimable. :
L'homme s’avança en s’inclinant profondément et en saluant plusieurs fois de suite.
“Votre nom?” demanda }° l'eutenant de police.
Au lieu de répondre, le vieillard regarda autour de Jui :
“On ne peut pas nous entendre? dit-il d’une voix tremblante, =
—Non! répondit Feydeau.
——T1 n’y a personne qui écoute ?
—Personne.
—On ne peut Pas nous surprendre ?
—Non.
—Je vous en supplie, monseigneur, verrouillez les portes !
—Parlez! parlez !
—Je ne pourrais pas sans cela! Je n’en aurais pas la force!... Je suis un Pauvre visillard qui vient donner sa vie pour servir monsieur le lieutenant de police...
— N'ayez aucune crainte!
—{C’est qu’on dit qu'ici tout est percé, tout est à jours: les plafonds, les murs, tout...”
Feydeau sourit et alla pousser les verrous des portes.
“ Maintenant, dit-il, vons pouvez être tranquille !
—Qui! dit le vieillard avec un soupir de satisfaction.
—{Comment vous nommez-vous ?
—Jules-Alexis Loiseau.
—C’est vous qui m’avez écrit cette lettre?
. —Oni, monsecigneur. À
—{’est donc vous qui avez trouvé l’autre lettre, à mon adresse, r -2 vous avez mise à la poste ?
—QOui, monseigneur.
—Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt?
—Je n’ai pas 08é, avais peur...
—Où avez-vous trouvé cette lettre ?
—Okh! loin dici... dans la rue St-Etienne-des-Grès.
—Comment lavez-vous trouvée ?
—{L'’était le matin, en passant, j'ai vu un papier sur le pavé, je lai ramassé pour le remettre à son propriétaire.
—Rue St-Etienne-des-Grès ?
—@Qui, Monseigneur.
—À quel endroit de la rue ?
—Tout contre Ste-Geneviève.
— Avez-vous d’autres renseignements À me donner à l’égard de cette lettre ?
—Aucun autre, monseigneur. ”
Feydeau réfléchit.
“Vous savez, dit-il, qu’il y a promesse de récompense pour celui qui m’aura env. : cette lettre!
—Je le sais bien, ujc seigneur, e’ j’espère que comme je suis celui-là... :
—Vous toucherez sans aucun doute, Seulement...
—Quoi donc ? demanda le vieillard avec inquiétude.
«Il faut que j'aie la preuve certaine que c’est bien vous qui avez trouvé cette lettre, car tout le monde pourrait venir m‘en dire autant. ”
L’inquiétude du vieillard parut redoubler.
“C’est vrai! c’est vrai! dit-il.
—Avez-vous des preuves ?
—Hélas! non.
—Personne ne vous a vu ramasser cette lettre ?
—Personne... J'étais seul.
—Vous conduirez un agent sur les lieux mêmes et vous lui montrerez le place où vous avez trouvé cette lettre.
—Qui, monseigneur.
—Vous n’avez pas autre chose à me dire? ”
Le vieillard paraissait en proie à une émotion très vive.
“Je... ne... puis... balbutia-t-il. Et cependant... je voudrais...
—Quoi? qu’avez-vous ? que voulez-vous dire? demanda Feydeau.
—Monseigneur, ce que j’ai à vous dire, je n’ose pas le dire!...
—Parlez! ne craignez rien!”
Le vieillard se redressa en faisant un effort et re- | garda le lieutenant de police.
“ I s'agit de Poulailler! dit-il
—-De Poulailler! répéta Feydeau.
—{Qui, monseigneur.
—Vous l'avez vu?
—Oui... Souvent.
—Comment ?
—{C'est mon locataire.
—Poulailler est votre locataire! s’écria le lieutenant de police avec étonnement.
—Oui... mais il n’habite pas régulièrement son logement. Il vient, comme cela, de temps en temps.
—Où cela ?
—Monseigneur, laissez-moi vous demander d’abord combien vous avez dit que vous donneriez à celui qui livrerait Poulailler, le vrai Poulailler, pas un autre.
—Je donnerai deux cents louis d’or et le revenu d’une place de deux mille livres.
—C’est bien joli, dit le vicillard, mais ce n’est peutêtre pas assez!
“Comment! Deux cents louis d'or et une pension de deux mille livres!
—Pour moi, monseigneur changerait bien les conditions.
—Mais, M. Loiseau, Savez-vous bien que nous avons tout Pair de faire un marché,
—Mais nous en faisons un aussi. Je vous vends Poulailler... et je vous fais mon prix.
—Quel est ce prix?
—Je suis vieux jai peu d’années à vivre, je n’ai pas besoin d'une pensiôn, mais jaime à obliger à faire du bien, à rendre heureux autour de moi, et j ai toujours besoÿ. d’argent comptant. Remplacez les deux mille livres de pension Par mille pistoles ei tout sera dit.
—Mille pistoles!” dit M. Feydeau.
Puis changeant de ton :
“ Vous oubliez avec qui vous êtes, reprit-il, la disceus. sion n’est pas possible, Vous savez où est Poulailler, vous aller me le dire, car c’est su Rom du roi que je dois savoir la vérité. Je veux bien vous récom. :
mais ne vous montrez pas exigeant sinon vous seriez coupable.
—Coupable !
—Ur homme qui sait où se réfugie un bandit, un voleur, un chef d’assassins, et qui ne sert pas la société en l’aidant à écraser le monstre, est coupable envers le roi, envers le peuple, envers la loi, car il s’est fait ainsi le complice de ce misérable,
—Monseigneur vous me faites trembler!
—Parlez !
—Je suis prêt. Interrogez, je vous répondrai! Mais evant tout, les portes sont-elles bien fermées? car je risque ma vie, tout simplement, et cela pour vous être agréable. “
—Personne ne peut entrer sans mon ordre.
—Âlors, j'attends !
—Avant de me répondre, réfléchissez! Si vous me dites la vérité, si vous ne cherchez pas à me tromper, je vous récompenserai largement... très largement, même ; mais si vous me trompez...
—Monseigneur a ma vie entre ses mains! Il fera ce qu’il voudra.
—Vous seriez cruellement puni.
—Je ne crains rien!”
Il y eut un moment de silence.
M. Feydeau était assis dans un fauteuil, près de la cheminée. Le vieillard était debout devant lui:
“Vous savez où est Poulailler demanda Feydeau.
—Oui, monseigneur, répondit le vieillard.
—Où est-il?
—Tout près d'ici.
—Près d'ici, dites-vous ?
—Encore plus près que vous ne pouvez le penser, monsigneur.
—Où est-il?
—Je ne puis le dire, mais si monseigneur le désire je le mettrai en présence de Poulailler.
—Vous ?
—Je m'y engage sur ma tête,
—Quand cela ?
—Quand vous voudrez !
—Aujourd’hui ?
—À l'heure même.
—Vous allez me livrer Poulailler ?
—Je vais vous placer en face de lui.
—Faites donc, monsieur!
—C’est fait! ”
M. Feydeau se renversa dans son. fauteuil. Deux canons de pistolets étaient à la hapteur de sa poitrine, béants et ts. dl
Le vieillard s'était transformé: l’oeil en feu, le sourire 1.illeur sur les lèvres, l'expression menaçante sur la physionomie, les deux maine armées étendues :
“Vous avez voulu voir Poulailler, dit-il, regardez-le, monsieur le lieutenant de police, le voilà devant vous !”
Feydeau ne répondit pas.
Un mot, un geste, et vous êtes mort! Je vous ai dit Mon nOPi, je n’ai pas besoin de faire d’autre menace, ”
En parlant ainsi, Poulaille- posa ses pistolets sur la table; puis prenant d’une Mai, dans sa poche, un petit poignard à lame courte, il le plaça entre ses dents. De l’autre main il avait pris des cordelettes fines et solides : il s’approcha du lieutenant de police :
“ Laissez-vous attacher, dit-il, on je vous tue! Ce poignard est empoisonné. Je n’ai qu’à le laisser tomber sur vous, la mort sera instantanée. ” =
Son poignard menaçant dans les dents, la pointe à la hauteur du visage du lieutenant de police, il saisit les deux mains de Feydeau de Marvikle et il les attach . solidement.
Ma AE
Ensuite il Jui lia les jambes, puis il fit passer ses cordes autour du fauteuil.
M. de Marville était dans Pimpossibilité de faire un mouvement. :
Poulailler le bâillonna.
“ Vous allez me répondre par un signe de tête!” dit Poulailler.
Il fouilla dans les poches du lieutenant de police et il en tira un trousseau de clefs :
“ Laquelle est la clef de l’armoire de fer? dit-il. Je vais vous les montrer successivement: vous me désignerez celle que je veux avoir. ”
La clef indiquée, et M. de Marville comprenait qu’il ne devait pas hésiter, car il connaissait celui en présence duquel il était, Poulailler alla ouvrir l'armoire de fer.
Sans dire un mot, il fouilla parmi les papiers, il fit une liasse de ceux qu’il voulait prendre, puis il ouvrit le double fond de Parmoire. C’était là qu'était la caisse du lieutenant de police.
Poulailler prit les rouleaux d’or et les billets de caisse,
Quand il eut achevé, il referma l'armoire secrète, il remit tout en ordre, ét replaça les clefs dans la poche du lieutenant de police.
Ensuite il s’assit devant le bureau et il se mit ñ écrire; quand il eut achevé il se leva:
“ Voici une lettre que j’adresse à M. Berryer, dit Poulailler. Je lui raconte ce qui vient d’avoir lieu, en le priant de venir au plus vite vous débarrasser de ces cordes et de ce bâillon. Je vais la lui faire remettre par votre huissier de service. ”
M. de Marville étouffait de rage et de colère, mais il ne pouvait rien.
Poulaïller salua profondément, il mit la liasse de
Papiers sous son bras, son or et ses billets de caisse dans ses poches, et il poussa doucement les verrous : Es “Je vous laisse mes pistolets, dit-il, c’est un -nruve nir. ”
Il salua encore, ii ouvrit la porte, et il sortit...
KORIKOKO!
Ce soir là, et longtemps après que les premières heures de nuit étaient sonnées, un korikoko sonore retentit près du cloître Saint-Méry.
Deux hommes vêtus de noir. masqués de noir, se dressèrent subitement en face l’un de l’autre, à angle du cloître.
—Eh bien? &it lun.
—Je ne sais rien! répondit l’autre.
—Je saurai moi, ce qu’est devenue Nicette! Je saurai quel est celui qui l’a enlevée, quel est celui qui a voulu assassiner Sabine. Je saurai enfin quel est cet ennemi caché qu’il faut que j’écrase. Vous: serez deux mois sans me voir!
—Deux mois, maître!
—Il le faut!
—Quand vous reverrai-je ?
—La nuit du 30 avril, à Choisy.
—{Chez le roi?
—Oui, et cette nuit là, le roi m’accordera toute confiance où me fera trancher la tête.
—Alors le 30 avril, à Choisy ?
—Le 30 avril, à Choisy !”
Un korikoko retentit encore : les deux hommes se séperèrent et ils disparurent aussitôt dans les ténèbres.
Cette nuit là du 30 avril 1745, devait être celle durant laquelle le comte de Saint-Germain fut présenté pour la première fois à Louis XV.
Pourquoi l’homme masqué avait-il indiqué cette nuitlà deux mois d’avance ?
Demandez-le, lecteur, au célèbre adepte, et interrogez le Comte de Saint-Germain.