LE ROI N’EST PAS CONTENT
Les portes refermées, M. d’Argenson regarda fixement le lieutenant de police :
“Mon cher Feydeau, dit le ministre, j'ai le regret de vous annoncer que je vous apporte une mauvaise nouvelle.
—Je m’y attendais, dit Feydeau.
—Le roi m’a chargé de vous exprimer son mécontentement. L’évêque de Mirepoix est venu ce matin prier le roi de rendre la liberté au faux Poulailler que vous détenez, et le roi m’a transmis l’ordre de faire sortir de prison le chanoine des Rosniers de Saint-Ange.
—Mais, s’écria Feydeau, rendre la liberté à cet homme, dont l’iäentité d’ailleurs n’a pas été suffisamment ccrstatée, c’est encourir le blâme public et jeter la honte et l’aveu de l'impuissance sur l’administration de la police. :
—Le roi l'exige.
—Quoi! j'avouerai que je n’ai pas pris Poulailler quand la nouvelle en a été répandue partout et que la tranquillité renaît à Paris!
—Prenez Poulailler !
—Le moyen ?
—#$i je le connaissais, il ; a longtemps que je vous l'eusse donné.
—Morbleu ! dit Feydeau avec une expression de rage sourde.
—Avez-vous des nouvelles de l'enlèvement des deux jeunes filles ?
—Aucune.
—Cet événement a eu lieu avant-hier, dans la nuit, pendant le bal ?
—Précisément. Toutes les recherches ont été vaines, et cependant j'ai fait toutes celles qu’il m'était loisible de faire.
—Sabine Dagé, la fille du coiffeur du roi, f:appée presque mortellement il y a un mois à peine et enlevée l'y a deux nuits, et cela sans que vous, lieutenant de police, vous puissiez avoir un indice!... C’est inadmissible,
—Cependant cela est.
—Le roi ne l’admet pas.
—M'accuse-t-on donc de négligence ou d’incapacité ?
—Non, mais le roi veut savoir... Et cet agent disparu, jugé et condamné par Poulailler. Avez-vous de ses nouvelles ? '
—Aucune.
—La proclamation de la récompense promise à celui qui avait mis la lettre à la poste?
—Elle est restée sans résultat.
—1l n’est venu personne ?
—Absolument personne.
—Décidément c’est étrange !
—C’est à en perdre la tête!
—Et l'incendie de l’hôtel Charolais ?
—L’auteur n’est pas découvert.
——Et la comtesse Potoka disparue dans la forêt de Bondy ?
—Aucune nouvelle d'elle: rien! aucun indice! ct la forêt a été battre, explorée dans tons 2e sens, dans. toutes ses allées. ”
Le marquis d’Argenson était demeuré debout, sans vouloir prendre un siège:
“Mon cher Feydeau, dit-il, remettez en liberté, sur l'heure, le chanoine du chapitre noble de Bruxelles et expliquez-lui comme quoi vous avez été trompé. Maintenant, un dernier conseil... c’est le dernier, mon cher M. de Marville!
—J’écoute! dit Feydeau.
—À quelque prix que ce soit, emparez-vous de Poulailler ! ”
Et saluant légèrement, le ministre sortit. Le lieutenant de police le reconduisit dans les règles prescrites par l'étiquette sans faire plus et sans faire moins.
Le ministre remonté en voiture, Feydeau rentra dans son cabinet.
Il paraissait en proie à un accès de colère sourde qui le faisait d'autant plus souffrir qu’il ne pouvait éclater. Déchiquetant les feuilles des rapports et des registres, arrachant les franges des rideaux, frappant du pied avec impatience, fermant les mains avec assez de violence pour s’enfoncer les ongles dans la chair, il allait, venait, s’asseyait et se relevait en homme qui n’espère se calmer que par la fatigue du mouvement.
On gratta doucement à la pire
“Entrez! ” dit-il.
Un huissier entra, apportant une lettre sur un plat d’argent.
“ De quelle part? demanda Feydeau. è
—Je l’ignore, monseigneur. On m’a remis cette lettre avee recommandation de la faire parvenir sur l’heure à son adresse. Le porteur attend la réponse. ”
Feydeau de Marville avait décacheté. Il parcournt l’épître. Sa physionomie assombrie s’éclaira soudainement.
“Ah! se dit-il à lui-même, Voilà qui serait trop heureux. ”
Et, s'adressant à l'huissier, qui attendait les ordres :
“Faites entrer, dit-il, ia Personne qui vous a remis cette lettre et qui attend la réponse. ”
L’huissier s’inclina, sortit et rentra presque aussitôt.