POEME
ju vois encore les confins de la patrie, le soir les inonde de ses charmes. Au sommet d'un coteau tu vois un feu de berger, et des saules au bord d'un ruisseau. Oh ! tu peux encore respirer Pair suave qui rend ce pays si beau, si délicieux. Regarde bien!... Quand l'aurore paraîtra, tu auras laissé derrière toi le sol natal ; ne demande point si tu le reverras jamais ! C'est du sort que dépend la réponse, et ton sort est une marâtre ! Alors qu'on farrache à tes parents, à des frères aimés, à une fiancée fidèle, à un ami, à tous ceux que ton cœur chérit et que le souci prive du sommeil, pauvre jeune captif, leqtiel d'entre eux pleures-tu? Ils n'ont aucun soupçon de ton voyage nocturne, depuis longtemps au-
cune nouvelle de ton sort ; et aujourd'hui que tu quittes cette terre si belle, pour Pexil et la prison dans un pays inconnu ; aujourd'hui que tu t'éloignes pour toujours peut-être, ou destiné à ne revenir, si tu reviens, qu'après des années nombreuses : c'est sans adieu qu'il faut te séparer d'eux, voilà de tes douleurs la plus cruelle, voilà ce qui te plonge dans cet abattement profond. Et personne pour leur envoyer une bonne parole ! Si tu n'as même cet espoir, que peux-tu donc espérer encore? Non, pas un billet, pas un simple signe qui lui apprenne oîi l'on t'a conduit I Le mort, plongé dans la nuit du tombeau, on connaît du moins l'endroit où il repose; toi, tu vivras, et l'on ne saura oti, en quel lieu? Si l'on pouvait ignorer aussi que tu es livré aux tortures!
Ce qui adoucit en ce moment ta douleur, c'est que ta chère patrie est encore avec toi, cette patrie si fidèle aux cœurs qui lui restent dévoués. — - Voici qu'il prend congé de toi, en t'adressant un dernier et triste regard. Oh! comprends l'adieu muet de ton enfant, toi qu'il aima toujours d'une affection si fervente celui qui nourrissait pour toi tant de belles espérances, le voilà qui pour l'amour de toi est emmené au loin captif. Il te dit adieu, le fidèle martyr ; la route qu'il suit le conduit au supplice, il s'éloigne, il Voit derrière lui le dernier village.
La cloche du soir y résonne, calme et triste, glas funèbre qui ébranle ses nerfs fatigués. La voiture court cependant et remporte rapidement, vers le cimetière à ce quHl lui semble, et volontiers il pleurerait : car dans Taffliction pleurer est doux, souvent les larmes sont plus éloquentes que les paroles; mais des gardes sont assis à ses côtés, et il refoule les larmes dans son cœur : ceux à qui il n'est pas permis de prendre intérêt à sa douleur ne doivent pas le voir s'y abandonner. Ne regrette point de pas pleurer î Tu pleureras plus tard, dans l'isolement du cachot tu en auras le temps.
Et Taurore se lève, ses lueurs splendides envahissent la campagne verdoyante ; pendant la nuit, le sol de la patrie a disparu : oti que ses yeux se portent, il ne voit qu'une terre étrangère. Celui-là même qui pense qu'un soleil unique épanche sa lumière sur la terre immense, sorti de son pays n'aura-t-il pas un doute?
Est-ce que chez nous ce n'est pas un autre soleil, un soleil plus beau qui luit? Et que notre race ait son Dieu à elle, il ne pourra se refuser à le croire. Oh ! puissestu du moins conserver plus tard cette foi, toi que les ténèbres d'un cachot vont envelopper! Un jour viendra peut-être où le soleil montant dans le ciel bleu et pur ne te paraîtra qu'un étranger. Et du regard morne dont on contemple une maison
que les flammes dévorent, tu considéreras son disque embrasé ; aussi n'est-ce point ton visage, mais ton âme, que brûlent les rayons qu'en ce moment il lance sur toi.
Et à mesure qu'il avance dans le fatal voyage, plus déserte et plus stérile se montre aussi la contrée. Mais la contrée n'occupe guère ses regards; à peine s'est-il aperçu, à l'heure du crépuscule, qu'un orage menace. Une nuée immense et sombre a envahi tout le ciel, la pluie tombe à torrents, les ténèbres sont si épaisses qu'elles lui présentent l'image de sa triste vie. Du dehors même il n'a pu voir la forteresse où un chemin obscur l'a conduit à travers l'ouragan, dont l'intérieur est morne comme celui de la tombe, où tant de malédictions vont s'abattre sur sa tête! Et le voilà entre les quatre murailles, il regarde en frissonnant en quel lieu il est entré; mais un frisson plus terrible encore le saisit, lorsque le gardien referme la porte sur lui. Il demeure immobile, consterné, sa douleur est devenue fixe, comme le poignard qui, plongé dans la poitrine, tremble, puis reste immobile au fond de la plaie. Le jugement terrible qui le frappe, l'exclut pour de longues années des biens du ciel et de la terre : à cette pensée son sein frémit, une douleur tumultueuse l'emplit de nouveau, ces années qui l'attendent sont comme une mer dont les flots le battent, et contre eux où
trouver un port de refuge? Si tu étais moins jeune, la blessure ne serait pas aussi cuisante peut-être, mais dans la belle saison de Pespérance et de Faction, comment, vivant mais semblable à un mort, vas-tu traîner ici tes Jours? — Il est beau, mais désolé, le pays qui fa enfanté; il abonde en douleurs, avec peu de consolations. D'éternelles discordes, un orgueil héréditaire et stérile, voilà le funeste vautour (jni )r ronge les coeurs impétueux.
Peu s'inquiètent du bonheur du peuple, que le hasard seul dirige et dirige mal.
Maint vieillard jouit d'un nom illustre, qui n'a point fait un pas pour cette sainte cause. De bonne heure l'appel suppliant de la patrie aux abois avait remué les fibres de ton cœur; une douleur filiale et l'espoir que des jours meilleurs pouvaient luire encore pour elle, te poussaient impérieusement à l'action, et ton âme prenait l'essor de l'aigle. Qu'ils étaient glorieux les rêves qui naissaient dans ton sein, qu'elles étaient glorieuses les pensées qui germaient sous ton front vaillant! Les paroles qui résonnaient alors sur tes jeunes lèvres rendaient muets de surprise les vieillards. Quels autres crimes aurais-je encore à raconter? Aucun, c'est là tout ce qui t'a précipité dans ce cachot! La nuit qui t'environne est épaisse, n'est-ce pas?
La lune brille au dehors, qui sait où elle va? Ici les yeux ne distinguent rien, si
larges qu'on les ouvre ; les fenêtres de la prison sont étroites et loin du sol, et elles ont plus de barreaux que de vitres. Qui avant toi habitait cette sombre demeure?
Un scélérat peut-être, assassin de son frère, de sa mère, et qu'après une longue captivité on aura trouvé mort quelque matin ? Est-ce donc dans ce lieu que tu vas souffrir? Une fin semblable f est-elle destinée? Quelle pensée! Et aucune, aucune consolation. A peine une terreur se dissipe qu'une autre apparaît.
Voici le matin, il fait )Our dehors. Des serviteurs entrent, précédés d'un gardien ; on lui apportait des habits de prisonnier, faits de crin. Il change de vêtements, avec tristesse : de son pays que lui restait-il, sinon les habits qui couvraient son corps?
Et dès qu'il a pris la livrée de la prison :
« A terre ! » lui crie le geôlier. Et lui, il jette un regard consterné sur le vieux gardien ; tout son être frissonne de terreur, il croit que voici la mort, et tout secours est si loin! Mais non, ne redoute point l'infamie, regarde, ce sont des fers qu'on va river à tes pieds. Sois calme et couche-toi, étouffe tes craintes. Et déjà les chaînes sont rivées, elles résonnent sur son corps.
Sur tes lèvres tonne une imprécation terrible, une imprécation qui n'aura pas été prononcée en vain, qui montera jusqu'au ciel ! — Et au moment où les serviteurs s'éloignent, l'un d'eux s'approche en si-
lence, et lui place sur la tête un bonnet grossier, qu'une main inconnue -a tissu avec du crin. Sa fureur est au comble, et quatre mois se passeront avant qu'il porte la main à ce bonnet qui le couvre.
Encore bien que lentement, les jours pourtant s'écoulent. Pas une minute oui ne lui apporte une nouvelle douleur. De q^uoi serviraient les plus doux souvenirs, SI chacun d'eux avait pour compagne une souffrance? Il est glorieux pourtant de sentir qu'on souffre pour une bonne cause, et souvent cette pensée lui donne un mouvement d'orgueil, mais cette fierté même se change vite en affliction. Si parfois sa douleur s'apaise, c'est pour faire place à la colère. Sa pensée a beau se porter sur tous les sujets, il ne trouve aucun moyen de passer le temps. Et quand l'hiver est arrivé, sa triste demeure devient plus sombre encore. Midi à peine est passé, et déjà le soir se fait. Le flot de la nuit l'engloutirait, si le geôlier ne cédait à sa prière, et une lampe brûle pendant les longues nuits. Des heures entières son œil reçose sur la lampe, dont la légère flamme bleae le distrait. Sans elle Tennui le rongerait bien plus encore. La nuit, quand le sommeil le fuit, souvent il s'amuse, sur le mur éclairé par les rayons de la lampe, à faire jouer l'ombre de ses doigts. Aussi bien il est enfant, l'enfant de la douleur, pourquoi ne jouerait-il pas? Mais il est devenu
gravement malade, son corps depuis longtemps est épuisé, il voudrait s^endormir du dernier sommeil. Toi qui pourrais veiller au bord de son lit, toi sa mère, pourquoi es-tu si loin? Ton enfant est là gisant, semblable à un squelette. Peu à peu la fièvre le quitte ; décnarné, pareil à un spectre, il se lève avec peine de sa couche étroite, et marche en chancelant par la triste cellule, comme s^il allait cherchant la mort. Mais un autre peut-être, un autre plus heureux Pa trouvée. Pour lui sa jeunesse le défend, et il sent chaque jour la fièvre diminuer. Alors, afin d'avoir de quoi s'occuper, il obtint un livre, et ce livre était la Bible. En la voyant, sa joie fut profonde , il se plongea tout entier dans les saintes paroles. Il passe à lire et les jours et les nuits, ne songeant guère à la faiblesse de son corps. JBéjà il est au bout, il met le livre de côté ; sa pensée ne peut s'en détacher, il le reprend, dans sa tête les idées religieuses engagent un combat, la lumière de la raison ne le rend Eoint heureux; son âme fervente, un troule toujours plus violent l'agite, et ne lui laisse plus de repos ; le sang bout dans ses veines brûlantes, la lumière et les ténèbres sont en lutte dans son âme. La réflexion le tuait : l'élan de la foi aveugle entraîne son cœur. Et il se lève, il marche dans sa cellule, jusqu'à ce qu'enfin il tombe à genoux, et que ses lèvres avec un
calme et profond soupir s^ouvrent à la prière. Longue fut cette prière, elle dura toute la nuit ; encore agenouillé, il s^endormit à Paurore. Exauce, ô mon Dieu, les vœux que sa bouche a prononcés; quand il f implorait, c'était pour sa patrie peut-être !
Après cela bien des jours, bien des mois se passèrent, et il ne cessa point de prier avec ferveur. Le geôlier chaque jour le trouvait agenouillé, et en le regardant haussait les épaules. Une fois, comme il était ainsi en prière, cette parole, « Tu es libre! » retentit à ses oreilles, parole si douce au cœur de Fhomme qu'il n'y a point d'insensé même qui ne la comprît.
Ces mots ont fait tressaillir tout son être, il lève les yeux, le geôlier était devant lui. Et il ne peut croire ce qu'il entend, il pense qu'on le raille et qu'on se joue de son malheur.... D'autres serviteurs entrent, apportant les habits qu'on lui avait fait ôter jadis. Il les vêtit; après un si long temps, ils étaient devenus bien larges....
Il plaça dedans la cuiller et la fourchette de bois dont il se servait pour manger, et qu'il emporte comme unique souvenir.
Ensuite il monte en voiture, à ses côtés s'assied un vieux surveillant qui l'accompagne, et il quitte cet affreux tombeau, pour aller faire lui-même le récit de tant de misères.
Il rentra dans son pays. En touchant ce
sol sacré, les marques d'une Joie égarée apparurent sur son visage. C'était l'étincelle d'un feu déjà près de s'éteindre et qui brille encore au milieu des cendres.
Une nouvelle vie , de nouveaux bruits frappent son oreille, mais sur tout ce mouvement il promène des regards tristes et indifférents. Oh ! la terre n'a plus aucun charme, capable de plaire à ce jeune homme ! Autour de lui ses amis s'empressent, fils magnanimes d'une patrie orpheline. Ils accueillent avec chaleur le fidèle martyr; quiconque le voit se réjouit, mais pleure aussi. Il est là au milieu d'eux, ruine par le corps et par l'esprit. Son as-
f)ect raconte les maux qu'il a soufferts, et es paroles qui se pressent sur ses lèvres sont un supplice pour l'esprit et pour le cœur. Quelle chute! Qui le reconnaîtrait?
disaient en soupirant ceux qui entendaient de sa bouche ce triste langage.
Dans ses discours égarés il y a une partie saine, c'est ce qu'il dit des maux de la f)atrie. Déjà il est arrivé chez ses parents, a maison est remplie de sanglots. Où les serviteurs mêmes éclatent en pleurs, qui peindrait la douleur des parents? ici même il ne devait pas trouver la paix de l'âme ni le repos, il fuyait ses semblables et recherchait la solitude, pour tomber à genoux et pour passer les jours et les nuits dans la prière. Un jour arrivera peut-être où il prendra la plume. Laissez-
— lOI —
le faire, laissez cette main, qui a longtemps porté des chaînes, décrire en paix des maux infinis.