LA POUSTA EN HIVER
Ah ! c est maintenant que la pousta est bien vraiment la pousta ! l'automne est si imprévoyant, si mauvais ménager ! Ce que le printemps et l'été avaient amassé, lui le dissipe immodérément, si bien que, de tant de trésors, l'hiver ne trouve plus que la place refroidie.
Dans les champs, plus de troupeaux aux clochettes monotones, ni de pasteur jouant de sa flûte mélancolique, et les oiseaux chanteurs sont tous devenus muets ; dans rherbe, plus un râle qui fasse entendre sa voix retentissante, pas un tout petit grillon qui pousse son cri.
Telle qu'une tner glacée est la plaine unie ; au-dessus vole le soleil, ainsi qu'un oiseau fatigué, ou comme si sa vue devenait plus courte par suite de grand âge, et qu'il lui fallût se baisser pour voir quelque chose... et même ainsi il ne voit pas grand'chose sur les poustas.
Vides sont maintenant les huttes du pécheur et du gardien des champs; le silence règne dans les fermes, où le bétail se repaît de foin ; seulement, quand, au crépuscule, on les pousse vers lauge, les bœufs au poil rude beuglent tristement, mécon-
tents de ne pas aller boire à l'eau de 1 etang.
Le valet de ferme détache ses feuilles de tabac de la poutre où elles sont accrochées, puis il les pose sur le seuil, les coupe négligemment, et, tirant de la tige de sa botte une pipe, il la bourre et aspire paresseusement des bouffées, en regardant çà et là si les râteliers ne sont point vides. * Mais les tchardas aussi sont silencieuses.
Cabaretier et cabaretière peuvent dormir à Taise, et rien ne les empêcherait de jeter la clef de la cave : personne ne se dirige de leur côté, tant les vents ont obstrué de neige les chemins.
C'est maintenant le règne des tempêtes, des vents; l'un tourbillonne là-haut dans le ciel, un autre au-dessous galope avec une colère étincelante, fouettant la neige qui jette des étincelles comme un caillou, tandis que pour lutter avec eux un troisième s'avance.
Si vers le crépuscule ils s'apaisent, de pâles brouillards s'étendent sur la plaine, ne laissant voir qu'à demi la forme incertaine du bétyar, qu'au tomber de la nuit emporte un cheval hennissant... sur ses pas, un loup; au-dessus de sa tête, des corbeaux.
Comme un roi banni aux limites de ses Etats se retourne, le soleil des bords de la terre jette sur elle un dernier regard, un regard empreint d'une majesté irritée, et
au moment où son œil atteint aux limites de rhorizon, il laisse tomber de sa tête sa couronne sanglante.