LES. RUINES DE LA TCHARDA
Tu es, ô plaine sans bornes des basses terres », le séjour le plus délicieux et qui ravit k plus mon âme. Ce haut pays inégal, avec ses montagnes et ses vallées, est un livre dont il faut tourner les feuillets sans nombre; mais toi, mon bas pays, oii ne s^élève point montagne après montagne, tu es tel qu'une lettre dont le sceau est rompu et que je puis lire du premier coup d'œil; et quelles belles, quelles grandes pensées sur toi sont écrites ! Qu'il est dur de ne pouvoir passer ma vie entière ici, au sein des poustas, Cest là que j'aimerais à vivre comme en Arabie le libre Bédouin. Pousta! poustal tu es l'image de la liberté; et toi, liberté, tu es la divinité de mon âme ! Liberté, ô ma déesse, c'est pour toi seule que je vis encore, pour toi seule; et qu'un jour pour toi je meure, et au bord de la tombe, si pour toi je puis verser mon sang, je bénirai ma vie maudite.
I . Alfoldj le bas pays ou les basses terres. C'est la grande plaine de la Hongrie, par opposition à la région montagneuse des Carpaihes. Les Magyars ont gardé de leur ancienne vie nomade ce goût pour les plaines nues et sans bornes.
Mais quoi!... tombe... mort..., où me suis- je laissé entraîner? Ce n'est pas merveille d'ailleurs, car une ruine est là devant moi. Ce ne sont point les ruines d'un château fort, mais les débris d'une tcharda : certes, le temps s'inquiète peu de quelle sorte est un édince ; si c'est forteresse ou tcharda; il mine le mur de celle-ci comme de celle-là, et là où le temps a passé, tout s'écroule, que ce soit pierre ou fer, et pour lui il n'y a rien de trop humble ni de trop haut.
D'où vient que cette tcharda fut bâtie de pierres ? car de carrières de pierres il n'y a pas trace aux alentours.
Ici jadis existait une ville ou un village, avant que notre patrie gémît sous le joug des Turcs. (Pauvre terre des Magyars, mon pauvre et cher pays, ah ! que de sortes de liens ont déjà chargé tes pieds!) L'Ottoman renversa l'ancienne ville, et il n'en resta point pierre sur pierre, si ce n'est dans la maison de Dieu. Le temple a subsisté, — mais bien malade, lui aussi, — pour porter le deuil de la dévastation.
Plusieurs longs siècles il a porté le deuil, jusqu'à ce qu'enfin, dans sa douleur, il s'écroulât; et, pour ne point perdre les pierres tombées, on en a bâti en ce lieu une tcharda. De la maison de Dieu une taverne !... et pourquoi non? Là c'était l'esprit, ici le corps, qui trouvait sa récréation. Et le corps n'est-il pas une partie de
nous-mêmes aussi bien que Tesprit? Il faut faire la part égale à tous les deux. De la maison de Dieu une taverne !... et pourquoi non> Ici comme là nous pouvons vivre dans la grâce de Dieu; et j^ai vu dans des tavernes des cœurs plus purs que ceux que chaque jour Tautel voit s'agenouiller.
Tcharda, tcharda ruinée, où est le temps où les voyageurs venaient se reposer, s'égayer sous ton toit? Mon imagination te reoâtit telle que tu étais, et je considère face à face tes hôtes : ici, avec son bâton noueux, un apprenti qui fait son tour; là, vêtus de pelisses graisseuses, une paire de pauvres gars; ici un vitrier juif à la longue barbe, là-bas un Slovaque marchand de fils de fer, et d'autres encore occupés à boire. Et la belle hôtesse, avec sa jeunesse ? La voilà qui échange des baisers avec un vaurien d'étudiant à qui le vin a un peu troublé la tête, mais la belle jeune femme encore plus le cœur. Et où est le vieux tavernier, que cela ne le met point en furie? Au bord d'une meule, il est là qui dort en paix... Au bord d'une meule alors, aujourd'hui dans la tombe, et c'est là aussi qu'est la belle jeune femme, et le vaurien d'étudiant, et tous ceux qui, là, buvaient. Tous, tant qu'ils furent, dès longtemps pourrissent. La tcharda aussi a vieilli, a vieilli et croulé; de sa tête le vent a fait tomber le chapeau, la toiture..., et
elle se tient là tête nue, comme si elle parlait à son seigneur, au Temps, et le priât humblement de l'épargner un peu, mais que ses supplications fussent sans succès.
Elle tombe peu à peu, elle s'affaisse; à peine si Ton distingue où était la porte et où était la fenêtre. La cheminée subsiste encore, et s'élève vers le ciel comme la dernière espérance d'un mourant; la cave est ruinée, le puits » aussi, à côté d'elle; il n'en reste d'intact que le poteau et la bascule, sur laquelle est posé un aigle à l'air morne. Le haut de cette bascule est le point le plus élevé de la pousta, voilà pour-quoi l'aigle est venu s'y abattre. Là-haut il demeure, bayant fixement devant lui comme s'il songeait au passé. Au-dessus de lui brûle le soleil ; hls du ciel, brûle, car l'amour agite son sein; son amante, qui le rçgarde en languissant, c'est Délibab 2, la belle fée des poustas.
1. Ces puils sont, en efFet, un des traits caractéristiques du paysage hongrois; ils servent à abreuver les troupeaux.
2. Littéralement, le fantôme du Midi. C'est le phénomène du mirage, que les Magyars ont personnifié sous ce nom. Le traducteur en a été plus d'une fois le témoin et la dupe en chassant dans les poustas marécageuses des environs de Semlin.
LA CABARETIÈRE D'HORTOBAGY
Cabaretière d'Hortobagy, mon ange, donne un verre de vin, que je boive; il y a loin de Debreczen à Hortobagy; de Debreczen à Hortobagy, la soif m'est venue.
Les vents sifflent leur sauvage mélodie.
Mon âme, mon corps sont envahis par le froid; regarde-moi, cabaretière, ma violette ' que je me réchauffe aux rayons de ton œil bleu.
Cabaretière, où donc a poussé ton vin ?
Il est aigre comme une f)omme des bois avant maturité. Vite un baiser sur mes lèvres : le baiser est doux, il adoucira ma bouche.
Femme jolie... vin aigre... doux baiser... voilà mes pieds qui chancellent; embrasse-moi, cabaretière, ma charmante, n'attends pas que tout de mon long je tombe.
Eh ! ma colombe, que ton sein est délicat! laisse-moi y reposer un moment, puis que la nuit soit ma dure couche: je demeure loin, je ne serai pas aujourd'hui encore au logis.