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d'avoir eu recours à sa bienveillance. Nous ne pouvons nous expliquer comment les ressources d'un particulier aient pu suffire à tant d'œuvres. On pourra se faire une idée du zèle et du désintéressement de ce digne prêtre, en jetant les yeux sur les fondations qu'il a faites, et dont nous ne ferons toutefois que rappeler une partie.
On sait qu'il contribua largement à la construction d'une vaste maison et de ses dépendances, pour servir de logement aux prêtres de la mission de Saint- Lazare, à Troyes, en Champagne, en 1637 (19). Il fonda un Séminaire à Annecy, en Savoie. Il dota aussi d’une maison de religieuses de l'Ordre de la Visitation (fondé par saint François de Sales, en 1610,) la ville de Troyes. Il se plaisait à enrichir cette ville de maisons religieuses, car il y établit encore à ses frais un couvent de Carmélites. Cependant, son principal établissement, est celui de la maison des Sœurs de la Visitation de Sainte-Marie, de la rue Saint-Antoine, à Paris, élevé sur lemplacement de l’ancien Hôtel de M. de Cossé, l’ami constant de Madame de Chantal (20). Saint Vincent-de- Paul dirigea cette maison pendant plus de trente ans (21). L'église du monastère dont la première pierre fut posée le 31 octobre 1632, fut pareillement construite à ses frais, d'après le plan que M. de Sillery
(19) Picor.—Influence de la Religion au XIXe siècle. Tome II, p. 56, 174, etc.
(20) St. Fargeau. Tome III, page 269.
(21) Mémoires,.—Picor etc. Tome IV.
en avait fait dresser par le céièbre Mansard (22), de Paris. Ce modeste édifice édifié sur le modèle de la Rotonde, de Rome, fut achevé en moins de deux ans et dédié le 14 septembre 4544, sous le vocable de Notre-Dame des Anges. On convient assez généralement que l'architecte a dirigé la construction de cette église avec beaucoup de précision et de régularite, en sorte que les connaisseurs de l’époque regardaient ce morceau comme un bijou d'architecture. Son dôme léger et délicat a servi de modèle à celui de l’hospice des Invalides, exécuté quarante ans plus tard, mais agrandi et perfectionné par Jules-Hardouin Mansard, neveu de François. Elle fut consacrée en septembre 1634, par Mgr le patriarche archevêque de Bourges, André Frémiot, conseiller du roi, en ses conseils d'état et privé, auquel Mgr Rolland Hébert venait de succéder au siège métropolitain de Bourges (23). Le commandeur de Sillery assistait le prélat
(22) Voyez, Planta's Paris, p. 269, et J. B de Saint-Viclor— Tableau de Paris. Tome II, 2e partie, page 1253.
(23) Mgr A. Frémiot, abbé de Saint-Etienne, originaire de Dijon, fils de Bénigne Frémiot, et second président au parlement de Dijon, avait administré le diocèse de Bourges, de 1602 à 1622, et, cette même année, il avait été remplacé par Mgr Hébert. Mgr Frémiot étant mort le 13 mai, 1641, voulut être inhumé dans cette église, Il était probablement archevêque démissionnaire ile Bourges, lorsqu'il présida à l'édifiante cérémonie de la bénédiction de l’église des religieuses de la Visitation, au faubourg S2'nt-Antoine. Il passait pour l’un des plus savants prélats de son temps. Voy. Gallia Chrisliana, etc. 11 était frère unique de sainte Jeanne-Françoise Frémiot, qui épousa Christophe de Rabutin, Baron de Chantal, tué à la chasse, par l’imprudence de l’un de ses amis. Devenue veuve, cette noble femme se mit sous la direction de saint Francois
en cette cérémonie, remplissant les fonctions de diacre d'honneur. £’est aussi dans cette chapelle qu’il célébra sa première messe, après avoir été ordonné prêtre au printemps de 1634.
Quoiqu’elle subsiste encore cette élégante chapelle, où le vertueux M. de Sillery voulait que l’hostie de propitiation fut offerte jusqu’à la fin des siècles, a été aliénée dans la tourmente révolutionnaire. Le couvent de la Visitation a d'abord été supprimé en 1790, époque néfaste qui vit disparaître tant d’instiltutions utiles ! Les bâtiments, les cours et les jardins furent détruits et divisés en emplacements, puis vendus à divers particuliers; et l’église, devenue d’abord la propriété des calvinistes de la confession de Genève, a toujours été affectée depuis au service des protestants de Paris. On visite encore avec intérêt, cette élégante construction, quoique ses décors aient subi des transformations qui l'ont bien fait déchoir de son ancienne splendeur. Ce temple est situé dans le 9e arrondissement de Paris, quartier de l'arsenal, Rue S. Antoine, n° 216, près de l'emplacement qu'occupait autrefois la Bastille.
S'il nous était possible de continuer l'énumération des bienfaits qui signalent la carrière du généreux commandeur, nous ajouterions qu'il fonda des rentes pour des missions annuelles, dans plusieurs paroisses
de Sales, qui la décida à fonder l’ordre des Sœurs de la Visitation. Elle gouverna cet institut, confirmé par le pape Paul V, et mourut le 13 décembre 1641. Canonisée en 1767, par Clément XI, Souverain Pontife, elle est honorée sous le nom de sainte Jeanne-Françoise de Chantal.
de sa commanderie, à laquelle il conféra, en tout temps, tout le bien possible. On sait qu'il se plaisait singulièrement à doter les vierges du cloître et les monastères pauvres, afin que la gène et le manque des choses nécessaires ne fussent jamais préjudiciables à l'observation de la discipline monastique et que la pauvreté de ces établissements, en prolongeant les inquiétudes des servantes de Dieu, ne les püt détourner de la prière ou des exercices de piété auxquelles elles se livrent, dans l'intérêt des fidèles en général. Il favorisa toujours la propagation des maisons de l'Ordre de la Visitation, institué par saint François de Sales, à cause de la sincère dévotion qu'il avait pour le grand évêque de Génève. Cette vénération pour les vertus de ce saint et illustre pontife, le porta à payer, avec un empressement et une libéralité bien remarquable, tous les frais de sa canonisation (24).
Saint Vincent de Paul n'avait personne, dit un écrivain exact (25), qui le secondât avec plus de zèle et de constance dans sa mission de bienfaisance, que le charitable commandeur de Sillery, toujours empressé à prendre part aux œuvres qui honoraient la religion et l'humanité.
Enfin, ce bienfaisant personnage, que le Canada s’honore de compter parmi les fondateurs de ses établissements utiles, tomba malade au mois de sep-
(24) Mort le 28 décembre 1622. Canonisé en 1737, par le pape Clément XI.
(25) Picor.—/nfluence de la religion, etc. Tome 1, page 239.
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tembre 1640, et mourut à Paris, après dix jours de maladie seulement, le 26 septembre, instituant les pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris ses héritiers et légataires universels.
M. le commandeur de Sillery mourut en la paroisse de Saint-Paul, à l’âge d'environ soixante-trois ans, huit ans seulement aprés avoir été incorporé à la milice du sanctuaire. Saint Vincent de Paul fait l'éloge de ce vertueux prêtre, dans l’une de ses lettres (26). Ce qu’ilen dit est sans doute le résumé de l'oraison funèbre qu’il prononça le jour même des obsèques de ce grand serviteur de Dieu. Saint Vincent, qui avait été son directeur spirituel, pendant bien des années, et qui l'honorait d’une singulière estime, admirait les grandes qualités et les nobles vertus du commandeur. Il avait voulu lui administrer de sa main les sacrements et les secours des mourants; et, non content de l’assister dans ses derniers moments, il voulut présider à ses obsèques. Le jour des funérailles, il offrit à l'autel de ia chapelle, où le corps de M. de Sillery fut inhumé (27), le précieux calice pour le repos de l'âme du vénérable défunt, puis, du haut de l'autel, il prononça son éloge funèbre.
La nouvelle de sa mort n’'arriva en cette colonie que l’année suivante. La pieuse gratitude des missionnaires convoqua les peuples à des prières publi-
(26) Lettres de saint Vincent de Paul.
(27) Dans l’église de la Visitation, rue Saint-Antoine, Paris,
dans la chapelle plus tard dédiée à saint François de Sales. L'intendant des finances Fouquet y a été aussi inhumé.
ques pour le repos de l’âme de ce vertueux personnage. Voici ce que nous lisons à ce sujei äans un écrit du temps.
« À peine avait-on achevé les derniers devoirs qui luy étoient deubs, (à François Ré dit Gand, autre bienfaiteur de la mission de Sillery) qu’il nous a fallu une autre fois revêtir de noir nos chapelles pour faire le service de Monsieur le commandeur de Sillery. Monsieur de Montmagny nostre gouverneur, Monsieur le chevalier de l'Isle, et plusieurs autres y assistèrent : quelques sauvages voulurent communier ce jour-là et tous prièrent pour son âme, n'ignorant pas les grandes obligations qu’ils ont à ce sainct homme qui a jetté les fondements de l’arrest de ces pauvres peuples errants en la résidence de Saint-Joseph. Pleut à Dieu que ceux qui succèderont à l’affection de ce grand homme disent ur petit brin des grandes récompenses dont il jouit dedans les cieux. Sa mort avoit arresté les secours qu’il nous donne ; mais j'apprends que quelques personnes de mérite n'ont pas voulu que ce grand ouvrage cessast, fortifiant nos bras qui s’alloient affaiblir par le décès de ceux qui méritent de porter le nom de vrais pères des chrétiens sauvages.»—(Relations de ce qui s’est passé en la Nouvelle-France, etc., 1641.)
Sous la restauration, les Dames de la Visitation obtinrent la permission d'ouvrir de nouveau, à Paris, un établissement de leur ordre, mais elles ne purent être rétablies dans leurs anciennes possessions. Toujours reconnaissantes de la puissante protection dont le commandeur de Sillery avait honoré leurs maisons,
elles désiraient retirer du temple livré à l'erreur, ses restes mortels et leur donner une sépulture plus analogue à la foi qui lui avait fourni de si généreuses inspirations. Après avoir recueilli les renseignements les plus positifs sur l’endroit où les dépouilles mortelles du commandeur avaient été placées dans le souterrain de l’église de la rue Saint-Antoine, elles ne négligèrent aucun moyen de se procurer les autorisations nécessaires et d'enlever ces précicuses reliques d’un lieu que la spoliation révolutionnaire leur avail ravi, d'un temple que l'esprit de parti avait fait si tristement changé de destination. Le corps de M. de Sillery fut apporté au milieu d'elles. Comme il avait été soigneusement embaumé, il fut, à leur grand contentement, retrouvé presque entier en présence d’un ecclésiastique désigné à cet effet par Monseigneur l’Archevêque de Paris, et accompagné d’un commissaire de police, ete. Une plaque de métal, adhérente au cercueil, et dans laquelle on avait incrusté le nom et les qualités du défunt, servit à prouver son identité. Les Canadiens virent avec émotion la présence d’un noble et généreux ami de l'église de la Nouvelle-France, parmi les personnes chargées de constater l'authenticité du cadavre du p'eux personnage.
Les ossements du commandeur ayant été déposés dans un a préparé et dûment scellé, furent transférés au N° 6, rue Neuve- Saint-Etienne-du-Mont, dans un ancien couvent des Filles de la Congrégation de Notre-Dame, supprimé en 1790, et occupé, depuis 1821, par les religieuses
de la Visitation de Sainte-Marie. Un service solennel pour le repos de l'âme du bienfaiteur de leur Ordre, et qui leur était cher à plus d’un titre, fut célébré le 4 mai 1836, par M. l'abbé Jammes, en présence de l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen.
Depuis celte époque, les Dames religieuses de la Visitation ont acquis un terrain spacieux et une maison, sise rue d’Enfer (28). En y construisant leur nouvelle chapelle, elles ont eu le soin d'y pratiquer un caveau convenable où furent déposés, en même temps, les restes du commandeur de Sillery, fondateur de l’ancienne église, et la dépouille mortelle de Monseigneur de Frémioi, archevêque démissionnaire de Bourges, frère de Sainte-Jeanne, baronne de Chantal, mort à Paris, le 13 mai, 1641.
Les exemples d’une vertu si noble, si scutenue et si ingénieuse, n'étaient pas rares dans l’église de France au 17e siècle. Etle Canada, que la religion de nos pères a fait ce qu'il est, qu'elle a couvert des monuments de sa tendresse et de son dévouement, compte beaucoup d'illustrations de co genre, dans la longue liste de ses bicnfaiteurs. De ce nombre étaient les Des Maizercts, les Dudouyt, les Olier, les St. Valier, les Sillery, les de Bernières-Louvignvy, les Baron de Renti, les Richelieu, ete., et tant d’autres, qu'illustrèrent leurs vertus beaucoup plus encore que leur naissance !
(28) On disait anciennement, rue d'/nfertor pour la distinguer de la rue Superior de Saint-Jacques. Par corruption, on en est venu à dire Rue d'Enfer.—Plantas Paris—Saint-Victor :— Tableau de Paris, tère partie, Tome IV, page 379.
C'est ainsi que nous trouvons dans la personne du chevalier Noël Brulart de Sillery, un beau modèle offert à l’imitation des hommes privilégiés que la Providence a fait naître et laisse vivre dans l'opulence, auxquels elle inspire des œuvres fécondes, et qui, par le bel usage qu'ils font des ressources confiées à leur vertu, méritent de passer à l’autre vie, escortés d'œuvres brillantes et de protégés innombrables. Voilà un de ces hommes qui ont compris qu'on ne peut bien aimer le Seigneur, qu’en aimant son semblable ; et que la mesure des services que l'on rend aux nécessiteux est aussi la mesure du zèle qu’on avait pour glorifier Dieu et le faire glorifier. C’est la belle doctrine du grand saint Thomas: «In dilectione proæimu includitur dilectio Dei, sicut causa in effectu » (29), pensée que le génie de Paschal s’est appropriée et qu'il a développée en disant, entre autres propositions, «que l'amour du prochain ne grandissait en nous qu'avec l'amour de Dieu, et qu’autant que diminuait l'amour de soi...»
Quand on lit tout ce qu’un seul homme a pu faire de bien, quand on réfléchit devant de pareils noms, sur les immenses et admirables effets de la charité, on trouve d'excellents motifs pour la pratiquer et l’on éprouve des regrets de n’avoir pas toujours été fidèle aux célestes inspirations de cette vertu. Car c'est Dieu qui nous parle lorsque la charité nous presse : « Ordinavit in me charitatem.» (Cant. 2.)
(29) In Epislold ad Romanos, Cap. 12.
Nous avions visité, en 1845, en compagnie de quelques Hurons de Lorette, le site de Sillery. Ils n'y connaissaient rien. Nous avions interrogé quelques anciens; mais, comment auraient-ils dissipé nos doutes, puisque nous leur parlions des ruines, bien amoindries, d'édifices détruits par le feu, depuis près de deux siècles révolus. Les réponses hasardées, des explications incertaines et assez souvent diamétralement opposées à des notions antérieures assez nuageuses, nous firent céder de suite devant l'avancé d'un vieillard qui affirmait que ces édifices n'avaient été construits qu’en bois et qu'il n’en devait rester aucun vesiige. Nos perplexités se réveillèrent, lorsqu’en 1855, nous écrivions, à la demande d’un ami, nos études et nos recherches sur le commandeur de Sillery. Nous crûmes alors devoir cesser loute perquisition ultérieure, lorsque nous trouvàmes dans l'intéressante «Relation du R. P. Bressani,» éditée en 1853, par le R. P. Martin, S. J., (page 301) à propos de la mission de Sillery—qu'il est triste de. dire que, de ce berceau du christianisme et de ses monuments précieux, il ne reste pas aujourd'hui la moindre (AC...
Cette assertion se trouvait à l'unisson de nos impressions et nous n’hésitâmes pas à nous exprimer en ce sens. Cette circonstance excita l'attention de M. l'abbé Ferland, qui publia aussitôt, dans le Journal
de Québec du 27 octobre 1855, un arlicle que nous avons eu beaucoup de plaisir à lire etauquel, à notre suggestion, l'éditeur donna place dans le tirage en pamphlet qu'il fit des « Etudes sur Sillery, etc. » Le lecteur aimera à lire l'intéressant écrit du savant abbé qui précise assez ingénieusement l'emplacement de l'église de Sillery et des autres édifices qui rehaussaient l'importance de cette belle mission. Au reste, les détails dont il nous fait part ne peuvent que compléter notre travail et iui donner quelque mérite. On verra que le savant écrivain indique bien le lieu de la résidence qu'ont occupée les RR. PP. Jésuites et qu'il fournit de bons renseignements sur l’histoire de l'intéressante mission de Sillery.
«Dans un de ses intéressants articles sur la vie de M. de Sillery, votre estimable collaborateur exprime le regret de ne pouvoir indiquer le lieu précis où s’élevaient la chapelle de Saint-Michel et le monastère des Hospitalières à Sillery. Je m’estime heureux de pouvoir informer vos lecteurs que, grâces aux traditions et aux ruines encore existantes, l'on peut montrer l'endroit où étaient ces deux monuments de la charité catholique envers les pauvres enfants des bois.
«Une carte de Québec, par Champlain, marque à environ une lieue au-dessus de la ville naissante, une pointe qui s'avance dans le Saint-Laurent, et qui est désignée comme étant fréquemment habitée par les sauvages. Plus tard elle reçut le nom de Puiseaux, du premier possesseur du fief Saint-Michel, qu’elle borne au sud-ouest. Aujourd'hui, sur la Pointe-à-
Puiseaux, se trouve la jolie église de Saint-Colomb, environnée d’un village. De ce point l'on jouit d'une des plus belles vues qu'offrent les environs de Québec. Vis-à-vis est la côte de Lauson, avec sa rivière bruyante, ses chantiers, ses nombreux vaisseaux, le terminus du chemin de fer de Richmond, les villages et les églises de N.-D. de Lévis, de Saint-Jean Chrysostôme et de Saint-Romuald. A. droite et à gauche le fleuve se déroule sur une iongucur de douze à quinze milles, sans cesse sillonné par les vaisseaux qui arrivent au port de Québec ou qui en partent. Vers l’est, le tableau, fermé à plus de douze lieues par le Cap Tourmente et par les hauteurs cultivées de la Petite-Montagne et de Saint-Ferréol, présente successivement la côte de Beaupré, les verdoyants côteaux de l'ile d'Orléans, le cap aux Diamants, couronné de sa citadelle et ayant à ses pieds une forêt de mâts; les plaines d'Abraham, les foulons avec tout le mouvement du commerce de bois, Spencer- Wood et la résidence vice-royale, l'Anse Saint-Michel se courbant gracieusement depuis la côte de Wolfe jusqu'à la Pointe-à-Puiseaux. Autour ce ces lieux se rattachent les souvenirs historiques les plus intérescants de l'Amérique du Nord : le contact de Ia civilisation française avec la barbarie des indigènes ; la lutte de deux puissantes nations pour la souveraineté du nouveau-monde ; un épisode important de Ja révolution qui a créé la puissante république des Etats-Unis : voilà les grands mouvements qui ont tour-à-tour agité ce théâtre resserré. Partout vous y trouverez l'empreinte des pas de quelque personnage remarquable dans l’histoire de l'Amérique : Jacques-
NE
Cartier, Champlain, Frontenac, Laval, Phipps, d'Iberville, Wolfe, Montcalm, Arnold, Montgomery ont tour-à-tour foulé quelque coin de cet espace. Tout près d'ici, dans l’Anse Saint-Michel, M. de Maisonneuve et mademoiselle Mance passèrent leur premier hiver en Canada, avec la colonie qui sous leur conduite allait fonder Montréal. Si l’on se tourne vers l'ouest, la vue, quoique moins étendue, rappelle encore de glorieux souvenirs. Là, au détour du Cap Rouge, Jacques-Cartier établit ses quartiers, la seconde fois qu'il hiverna sur les bords du Saint- Laurent. Roberval le remplaça, au même lieu, à la tête de sa colonie éphémère. Près de l'embouchure de la rivière Chaudière se dressaient les tentes des Abnakis, des Etchemins, des Souriquois, lorsque des côtes de la Nouvelle-Angleterre ils venaient fumer le calumet de paix avec leurs frères les Français : la rivière Chaudière était alors le grand chemin qui reliait leur pays au Canada.
«Plus près de la Pointe-à-Puiseaux est l’Anse de Sillery, où les jésuites réunirent les Algonquins et les Montagnais qui voulaient se convertir au christianisme, et formèrent une réduction florissante. De là les lumières de la foi étaient portées par les néophytes au sein des plus profondes forêts; là venaient s'exercer pour leurs missions lointaines les apôtres qui se préparaient à annoncer la bonne nouvelle aux pays des Hurons, aux bords du Mississipi ou sur les côtes glacées de la Baie d'Hudson. De là, le P. Druillètes partait pour aller porter quelques paroles de paix, de la part des chrétiens de Sillery, aux Abnaquiois de
Kennebeki et aux purilains de Boston. Près de ce lieu, le Frère Liégcois était massacré par les Iroquois, et le P. Poncet fait prisonnier et emmené par les barbares.
« C'est au soutien de cette réduction et à la construction des édifices nécessaires, que M. de Sillery consacra des sommes considérables. Une chapelle, une résidence pour les missionnaires, un hôpital, un fort, des maisons pour les néophytes s'élevèrent sur le rivage et formèrent un village sauvage, autour duquel se rapprochaient, autant qu’on pouvait le permettre, quelques habitations des Français. La résidence de Ja famille Dauteuil était sur le côteau qui s'élève en arrière ; et la vénérable dame de Monceaux, belle-mère du procureur-général Ruette Dauteuil, pour satisfaire à sa piété, avait obtenu la permission d'habiter de temps en temps une petite maison qu'elle avait fait construire près de la chapelle.
«L'établissement de Sillery commença à être abandonné vers les premières années du siècle dernier. Après la prise du pays, le soin des bâtiments fut négligé et ils commencèrent à tomber en ruines ; mais la maison des Pères fut conservée ; et les ruines des autres édifices sont restées assez longtemps debout pour qu'on puisse encore les désigner sûrement. Plusieurs des anciens habitants ont vu abattre les murs de l'église, qui étaient d’une solidité surprenante. J'ai, moi-même, il y a vingt ans, vu une partie de ces murailles s’élevant au-dessus du sol. Les ruines de l'hôpital et du monastère n'ont été rasées que depuis une trentaine d'années ; en les détruisant
on découvrit plusieurs objets, parmi lesquels un garde-doigt d'argent, qui avait dù appartenir aux bonnes religieuses hospitalières.
« Pour l'avantage de ceuY qui désireraient explorer les vestiges encore existants de la pieuse fondation de M. de Sillery, je donnerai quelques détails sur la disposition des lieux. Vers le milieu de l’Anse de Sillery s’avance un cap assez peu élevé, mais dont les bords sont taillés à pic. Les accidents du sol le désignent comme le point où le fort fut construit pour la défense du village ; là aussi, sur un terrain sec, se trouvait le cimetière, d’où plusieurs corps ont été retirés dans le cours de l'été dernier. Au pied du cap, vers la gauche, est la maison des missionnaires, servant de demeure à un commis de M. Le Mesurier, à qui appartient cette partie de Sillery. Elle a été entretenue, réparée, et se trouve encore en très bon état de conservation. Vis-à-vis et plus près du fleuve, l'on peut reconnaitre les fondations de l’église, dont les longs-pans étaient dans la direction du nord-est au sud-ouest.
«Près du mur le plus voisin du fleuve est une source d’eau parfaitement limpide, qui devait servir aux besoins de la chapelle et du presbytère. D'ailleurs plusieurs ruisseaux d’une eau excellente descendent du côteau et coupent le terrain dans loutes les directions. Il n’y a pas à se tromper sur le site qu’occupait la chapelle, puisque beaucoup de personnes vivantes ont vu les murs debout, et sont encore là pour montrer les fondations.
« À la droite du petit cap, et sur la même ligne
que la chapelle, était l'hôpital, abandonné depuis près de deux siècles. Sur les murs de fondation à crû un orme, devenu aujourd’hui un grand et bel arbre ; à six pieds de terre, il mesure environ deux brasses de tour, ce qui lui donne un diamètre d’àpeu-près trois pieds et demi.
« Un an après leur arrivée à Québec, c’est-à-dire, au mois d'août 1640, les Hospitalières désirant se rapprocher de la mission de Sillery, où elles faisaient bâtir leur couvent suivant les intentions de la duchesse d’Aiguillon, quittèrent Québec et allèrent s'établir dans la maison de M. de Puiseaux. Elles en sorlirent au commencement de l’année 1641, pour habiter leur couvent de Sillery, à un mille de distance. Pendant cet hiver elles n'avaient autour d'elles d’autres français que les missionnaires, et elles souffraient beaucoup du froid et de la misère. Mais l’année suivante elles jouirent du bonheur d’avoir dans le voisinage bon nombre de leurs compatriotes. «Monsieur de « Maisonneuve, mademoiselle Mance, les soldats et « les laboureurs nouvellement arrivés de France, pour « l'établissement de Montréal, vinrent loger chez M. « de Puiseaux...... ils y passèrent l’hiver et nous « visitèrent souvent avec une consolation récipro- «que. »—(Hist. de l'Hôtel-Dieu.)
« Sillery étant sans cesse menacé par les Iroquois, les Hospitalières durent laisser leur maison et rentrèrent à Québec le 29 mai 1644, ayant ainsi passé près de trois ans et demi au milieu des sauvages. La partie de Sillery où elles demeurèrent conserve encore le nom d'Anse du couvent ou Convent Cove. Outre
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les jésuites, elles curent pour directeur spirituel, pendant leur résidence en ce lieu, M. Fauls, chapelain des Ursulines. C'est le troisième prêtre séculier mentionné dans les annales du temps ; les deux premiers furent M. Le Sueur de Saint-Sauveur, premier chapelain de l'Iôtel-Dieu, et M. Gilles Nicollet, missionnaire (a).
« Le souvenir des premiers missionnaires et des bonnes religieuses, qui sanctifièrent ces lieux par leur charité et leur zèle pour le salut des âmes, se conservent religieusement au milieu de la population actuelle, presque entièrement catholique. Espérons que bientôt elle pourra élever quelque temoignage de sa foi, sur le lieu où la charité de M. de Sillery fit bâtir une des premières chapelles de la Nouvelle- France. »
(a) Je ne mentionne pas un M. Benoit Duplein que M. Noiseux place à Québec en 1631, au temps où cette ville était au pouvoir des Anglais. Aucun des mémoires du temps n’en parle. Une fille étant née à Guillaume Couillard, en 1631, elle fut baptisée par un laïque Anglais, et ne reçut les cérémonies du baptème qu'après le retour des jésuites. La catholique famille des Couillard n'aurait pas eu recours au ministère d'un laïque Anglais, s'il y avait eu alors un prètre à Québec. Ce n'est que près de cinquante ans plus tard, qu'au nombre des curés du Canada, on trouve un M. Duplein, desservant les établissements sur la rivière Clambly. De semblables erreurs de dates se rencontrent fréquemment dans le travail de M. Noiseux, et le rendent à peu près inutile tant qu'il n'aura pas été corrigé.