Le chevalier Robert
Par une belle soirée du mois de mai, un vieillard à barbe blanche fumait silencieusement son buuea sur la plus haute terrasse de la Kassaba de Tanger; il portait un turban blanc, et un haïk d(r mènie couleur renv('lop()ait tout entier dans ses plis onduleux. A demi eouelié sur un nuulk-ux lapis de Doucalla, il laissait son œil errer au basai d 1 1
dans l'espace ; l'odorante fumée du lalatié se jouait autour de lui comme un nuage vaporeux, fidèle image de la rêverie vague el voluptueuse où il paraissait absorbé. Immobile comme lui, une cigogne apprivoisée était perchée sur une patte à l'un des angles de la terrasse, et un petit nègre, velu d'un caftan écarlale et d'un caleçon blanc, se tenait accroupi non loin d'elle, prêt à voler au premier signe de son maître. Le maître, l'esclave et l'oiseau étaient plongés dans un silence profond.
La-Kassaba ou château de Tanger est bâtie au sommet d'une colline qui commande non-seulement la ville, mais la campagne et la mer; cette mer est le détroit de Gibraltar, fermé au nord par les magnifiques montagnes de la côte espagnole; on dirait un fleuve immense roulant ses eaux bleues et profondes au sein d'une vallée gigantesque. Les derniers rayons du soleil embrasaient la crêle des rochers andaloux, et les Ilots élaienl sillonnés de longues traînées de feu. Quelques voiles traversaient le délroit d'un vol rapide, comme des hirondelles marines, et disparaissaient bientôt derrière les promontoires dont la côte africaine est hérissée. Les bruits de la ville tombaient avec le jour, et l'on n'entendit bientôt plus que la voix du mucdzin qui appelait les fidèles à la mosquée, du haut du minaret.
En ce moment, un bâlimenl français venu de la Méditerranée doubla le cap Malabatle, et, poussé par un vent favorable, il entra à pleines voiles dafis la rade de Tanger. Il jeta l'ancre à la pointe du
môle, et Ton mit la chaloupe à la mer pour débarquer; comme clic se disposait à prendre terre, une contestation sembla s'engager entre les hommes qui la montaient et les olïicicrsdu port.
— Guzzul, dit le vieillard au petit nègre, va voir ce qui se passe là-bas.
L'enfantse précipita au basde l'escalier, et, resté en téte-à-lcte avec la cigogne, le vieillard continua à fumer en silence. Le nègre n'avait pas atteint le pied de la colline où est bâtie la Kassaba, qu'une femme parut au haut de l'escalier de la terrasse, et là, s'arrêta timidement comme si elle eût craint de déplaire au vieillard en faisant un pas de plus sans sa permission. Cette femme n'était plus jeune, mais elle était belle encore; sa chemise de toile fine, ce qui est un grand luxe au Maroc, était brodée en or sur la poitrine ; elle portait par-dessus un caftan bleu, et lehaïk indigène, vêlement commun aux deux sexes, flottait, ouvert, autour de sa taille. Sa coillure était fort riche : ses longs cheveux noirs, entrelacés de rubans, étaient semés de perles, de monnaies d'or, et la sfifa, diadème incrusté de pierres précieuses, brillait sur son front. Tout le reste de sa personne était chargé plus qu'orné de joyaux; elle en avait aux oreilles, au cou, à tous les doigts, et de larges bracelets d'or et d'argerjt lui ceignaient le poignet, les genoux, et jusqu'aux chevilles. Ses ongles étaient peints en rouge, et ses sourcils en bleu foncé. N'osant provoquer l'allontion du vieillard, dont les yeux étaient toujours lixés sur le port, elle attendait [)atiemment que le
hasard lui fît tourner la tête de son côté, et elle demeurait suspendue entre la crainte et l'attente. Enlin il l'aperçut.
-- Que me veut ma belle Kadidjah ? dit-il en lui
faisant signe d'approcher.
Encouragée par ces bienveillantes paroles, elle traversa la terrasse, et vint s'agenouiller auprès de lui.
— Seigneur Abdalah, répondit-elle en baisant respectueusement la main qu'il lui lendit, pardonnez à votre humble et dévouée servante de troubler vos pensées. C'est la douleur qui m'a enhardie jusque-là. Hélas! le prophète veut nous éprouver. — Dieu est grand; sa volonté soit faite! Qu'y a-t-il, 0 femme, dans ton intérieur qui puisse t'alïliger à ce point? — Notre fille Agia est la cause de mes larmes. — Sèche-les, ô ma belle Circassienne ! elles terniraient l'éclat de ces yeux dont les houris sont jalouses au royaume de Mahomet. Que t'a fait notre lille chérie? comment a-l-elle pu engendrer la douleur, elle qui est (ille de l'amour? — Seigneur, écoulez-moi, et vous jugerez vous-même si nous n'avons pas lieu de nous plaindre de son ingratitude. — J'écoule, dit Abdalah en avalant comme, pour se concentrer davantage, un nuage de fumée. — Depuis que l'âge du mariage est venu pour AgIa, vous n'avez cessé de lui chercher un époux digne d'elle et de vous. Enfin vous l'avez trouvé, et le riche Arzaim de Télounn a fixé voire choix. Vous pouviez lui donner votre fille sans la consulter; au lieu de cela, vous avez poussé la condescendance
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jusqu'à lui faire pari de voire projet, cl voilà que, pour vous lémoigner sa reconnaissance, elle vient de me déclarer qu'Arzaïm ne sera jamais son époux. N'étes-vous pas indigné comme moi d'une si audacieuse révolte? — Ne t'irrite pas, femme, cl parle sans colère. Quelles raisons donne-t-elle à ses refus? — Aucune autre que son caprice; elle dit qu'elle ne veut point se marier. — C'est la réponse de toutes les jeunes (illes ; elles commencent toutes par le refus, cl liiiissent par se rendre. Le mystère du harem alarme ces imaginations virginales. — Mais Agia, vous le savez, seigneur, ne ressemble pas à toutes les autres : c'est une nature alliè-rc et opiniâtre; ses résolutions sont inébranlables autant qu'elles sont fantasques cl bizarres. Je crains que nous n'ayons bien de la peine à vaincre sa résistance. — Il en sera ce que Dieu voudra ; je neveux pas ainigcr la tille de mes entrailles. — Seigneur, seigneur, vous êtes bien faible pour elle, et c'est voire bonté qui fait son audace : prenez garde qu'elle ne vous fasse repentir de voire facililé. Il est temps cidin qu'elle !ixe sa destinée; elle a seize ans, et à son âge la mienne était déjà lixée ; la porte de votre liarem s'était fermée sur moi. Agla n'y peut vivre plus longtemps; c'est une Heur éclosc qu'il faut cueillir avant qu'elle n'ait perdu son parfum.
— On dirait, à voir Ion insistance et Ion empressement à bannir la lille du toit paternel, que sa ))résence t'importune, et qu'elle est un fardeau pour toi. Kadidjah est donc jalouse d'Agla? — Comment
mon seigneur peul-il avoir une pareille idée! répondit l'artificieuse Circassienne en baisant le pied d'Ahdalah; n'ai-je pas eu toujours pour vous le dévouement d'une épouse fidèle et aveuglément soumise? quel reproche avez-vous à me faire? — Je ne t'en fais aucun. Tu as toujours été ma femme de prédilection, et si Agla m'est plus chère que tous mes autres enfants, c'est qu'elle est ta fille : ce que tu appelles ma faiblesse pour elle, n'est que mon amour pour toi.
En disant ces mots, Abdalah caressait de la main les belles épaules de la Circassienne. qui l'enlaçait, comme un serpent, de ses replis insidieux.
— Voici la nuit, dit-elle ; nul œil profane ne saurait atteindre jusqu'ici; les génies mêmes en passant sur notre tête ne pourraient nous voir; souffrez que je vous envoie Agla, afin que vous lui exprimiez vos volontés et mes vœux.
Kadidjah quitta la terrasse, et Agla y parut quelbues instants après; elle se présenta d'une tout autre manière que n'avait fait sa mère ; elle s'approcha résolument d'Abdalah la tète haute, l'œil fier, le pied ferme et assuré. Quand elle fut devant lui, elle se croisa les bras sur la poitrine, et attendit en silence qu'il lui adressât la parole. C'était une jcurje fille élancée et svclle qui unissait à la beauté circassienne de Kadidjah quelque chose de la noblesse et de la grâce européenne. Son costume était élégant et dégagé comme elle ; elle portail au lieu du h.iïk à larges plis, la monsoria, espèce de tunique légère serrée à la taille par une ceinture
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de velours cramoisi. Son pied nu était à demi caciié dans une panloullc rouge, et sa lêle enveloppée d'un bandeau de gaze blanche à raies d'or, qui se nouait sur la nuque comme le voile des nonnes, et dont les bouts retombaient par derrière confondus avec ses noirs cheveux tressés en nattes : c'est cette coiffure que les femmes maures appellent a'brouc. Plus simple que sa mère, Agia n'avait sur elle ni or ni pierreries, et ses ongles ni ses sourcils n'étaient peints. Le goût chrétien semblait respirer dans sa toilette; on eût dit qu'elle dédaignait les grossiers atours des femmes de son pays. Un remarquait et l'on aimait en elle je ne sais quelle timidité fière qui parfois rendait son geste brusque et saccadé, et il y avait une sorte d'imprévu dans toute sa personne; mais, par un contraste charmant, la vivacité un peu heurtée de ses mouvements n'altérait ni l'harmonie de son visage ni la sérénité de son front. Ses traits étaient parfaitement purs, son teint et ses grands yeux bruns et veloutés brillaient d'un éclat incomparable. Une jeune iille de seize ans est plus formée dans ces pays précoces qu'une de vingt-cinq ne l'est dans les nôtres. Agla avait seize ans, Agla était femme. Son regard vif et chaste était profond; il avait l'intelligence et comme la prescience des passions. Klle resta quelque temps debout et immobile devant Abdalah dans l'atlilude où elle s'était placée en l'abordant, et comme il ne se disposait pas à rompre le silence : Ma mère m'envoie auprès de vous, lui dit-elle, pour recevoir vos reproches et vos plaintes. En quoi, mon père, nous
ai-je offense? comment ai-je perdu votre amour? — Tu es toujours la fille de mon cœur. Viens auprès de moi ; place-loi à mes côtés, et parle-moi comme à ton meilleur ami, si mon titre de père t'intimide. — Non, mon père, vous ne m'intimidez point; je n'ai qu'une crainte auprès de vous, celle de vous déplaire. — Réponds-moi dans la sincérité de ton âme; pourquoi refuses-tu d'épouser Arzaïm î — Parce que je ne le connais pas, et que le connaissant, je suis sure de ne point l'aimer.— Il est jeune et beau cependant, et les plus magnifiques jardins de Tétouan lui appartiennent. Tu vivras avec lui dans le luxe et l'opulence. — Mais je vivrais dans l'esclavage, et je ne veux pas d'une richesse achetée au prix de la liberté. Non, votre fille ne saurait appartenir à un Maure, et les chaînes du harem, fussent-elles d'or, ne sont pas faites pour moi; vous m'avez ouvert un nouveau monde, le jour où vous m'avez dit votre secret. — Silence, enfant, silence! ce secret doit rester enseveli dans le fond de ton cœur, et ne jamais sortir de les lèvres, même dans le tête-à-tcle le plus intime et au milieu des ténèbres les plus profondes ; mille oreilles sont tendues autour de nous pour nous surprendre, cl ne le fussions-nous que des génies de la solitude et de la nuit, ce serait déjà trop que de les avoir pour confidents. — Rassurez-vous, mon père, votre secret est tombé dans un abîme, il ne surtira pas du sein où vous l'avez déposé; mais, enlin, ce secret, qui est aussi le mien, vous me l'avez révélé, cl je ne puis faire comme si je l'ignorais ; ma vie en dépend dé-
sonnais ; je vous le répèle, mon père, la fille d'Abdal.ih ne sera jamais l'épouse d'un musulman ; le sang qui coule dans mes veines ne subira jamais l'aiTront du harem : ces mœurs-là ne sont pas mes )][ mœurs;jefaisd'autresrcves,je forme d'autres vœux: iji et je préfère à la servitude des femmes de l'Orient ^ la solitude éternelle. — Enfant, enfant, que dis-tu là? Vcux-lu me faire repentir de l'avoir initiée aux mystères de mon passé? Aurais-je empoisonné ta !J vie en te révélant la mienne? T'aurais-je rendu le bonheur impossible? — Ne vous reprochez rien : I la vérité, si dure et si sévère qu'elle soit, porte eu y elle des consolations que n'a pas l'erreur la [)lus douce et la i)lus Uatteuse; vous m'avez estimée assez pour me juger digne de votre confiance ; j'aurai la force d'en supporter les conséquences, et je sau- >' rai soufiVir ma destinée sans murmure. [( Il se fil un silence pendant lequel le regard d'Abdalah demeura Vixè sur sa fille avec une tendresse mêlée d'inquiétude, r — Agia, lui dil-il, chère Agia, ton avenir m'a- ^ larme ; je suis bien vieux; la mort me réclame; que [ feras-tu après moi si tu le refuses au mariage? — [\ Au nom de Dieu ! mon père, ne me parlez plus de j', mariage; mes résolutions sont fixées, et vous savez bien qu'une fois prises, elles sont inunuables. Oue *" mon avenir ne vous effraie pas. Dieu ne m'abandonnera point dans la solitude à laquelle lui-même ) m'a condamnée, et si ma deslinée doit s'accomplir, elle s'acc()m[)lira nialgré tout. J'ai quel(|ue chose en moi qui me dit : l*crsévère, un bonheur inconnu I 2
l'allend.— L'espérance sied à ton âge, el je me reprocherais de troubler par mes alarmes et par mes doutes ce bonheur anticipé. Jouis de celui-là, à défaut d'autre. — Mon père, écoutez-moi ; j'ai un projet qu'il faut enfin que je vous confie : ma présence sous votre toit est devenue un sujet de discorde et de rivalité; certes, je suis fière et reconnaissante de la préférence que vous m'accordez ; mais cette prédilection excite l'envie de vos femmes el de tous leurs enfants ; ma mère elle-même en est jalouse, et me reproche de l'avoir détrônée dans votre esprit. De là mille récriminations, mille plaintes, et Arzaïm n'a trouvé en elle un avocat si chaud, que parce qu'il devait m'éloigner de vous à jamais : ces divisions domestiques troublent votre vieillesse, et au lieu de finir vos jours dans la paix, vous les finissez dans la guerre. J'en suis doublement con- Iristée, car c'est à cause de moi. Souffrez donc que j'apaise, en m'éloignant de vous, les orages que j'ai soulevés.
— Que veux-tu dire? quelle est cette contradiction? Ton refus d'épouser Arzaïn» serait-il un prétexte pour en épouser un autre? Est-ce que lu aimes ailleurs? — Vous vous méprenez, je n'aime ftoint ; mon cceur est libre, et ce que je veux épouser, c'est le désert. — Quel délire el quel rcve ! — Ce n'est point un rêve, c'est un parti pris, et, permellez-moi de vous le dire, pris irrévocablement, .l'ai toujours, vous le savez, envié le sort des santons , qui vivent dans la solitude, protégés par la vénération publique el par leur propre sainteté;
LE CHEVAI.IER ROBERT. It
je rcgrcUais qu'un si beau privilège n'appartint qu'aux hommes, et j'en étais jalouse comme de leur plus noble attribut et du seul bien digne d'être désire; je me disais que si j'eusse été homme, j'aurais été santon, et je déplorais mon sexe comme un irréj)arable malheur. Jugez avec quelle joie j'appris qu'il n'était pas un ol)Sta(;le à la réalisalion de mes vœux, et que la vie cénobitique n'était pas interdite aux femmes; il y a même en ce moment, aux environs de Safïi , une sainte dont la retraite est un objet de respect pour les tribus les plus farouches; oracle vivant, elle impose ses volontés aux peuples; on la consulte, on la vénère, on la redoute, et sa vie est un miracle perpétuel. Ce récit que l'a'lem nous lit un soir du ramasan fut pour moi comme une illumination d'en haut ; je baisai la main du prêtre avec un transport de gratitude, car il venait de me révéler ma destinée. Kt moi aussi, me dis-je,je serai sainte ! \ oilà pourquoi vous m'avez vue, depuis ce jour, rêveuse et absorbée en moi ; alors que vous me croyiez préoccupée de mariage et des mystères voilés du harem, je songeais à la retraite et au renoncement ; le désert m'apparaissait comme un port, le seul qui me fût ouvert; et si j'ai dilTéréjusques aujourd'hui de vous instruire de mes résolutions, c'est que je craignais de vous allristL'r en vous annonçant mon départ ; mais je [)uis vous le dire, maintenant que vous m'avez parlé le premier d'une sé|»ar.ilion devenue nécessaire; vous vouliez me donner à Arzaïm; moi, je me donne à l'ieu. Je ne vous
demande qu'une chose, c'est d'approuver mon dessein, puisqu'il est inébranlable, cl de me garder le secret fidèlement. — Nous verrons cela, répondit Abdalah avec la résignation de la faiblesse; dans tous les cas, la volonté de Dieu se fasse, et qu'Agla, la fille de mon amour, soit heureuse dans son sacrifice !
A ces mots, le vieillard, quittant son houca, étendit ses deux mains sur la tête de sa fille agenouillée devant lui, et il la bénit plusieurs fois à la clarté 'des étoiles. La nuit était venue ; elle était profonde ; le silence ne l'était pas moins, et l'on ne distinguait dans la ville que quelques formes vagues et vaporeuses qui paraissaicFit et disparaissaient bientôt dans les ténèbres : c'étaient les femmes maures qui prenaient le frais sur les terrasses, mais l'ombrageuse jalousie des maris ne les y laissait pas longtemps.
La jeune lille redescendit dans les appartements; Abdalah, resté seul, reprit son houca d'une main impassible, et le petit nègre Guzzul ne tarda pas à venir rendre compte de sa commission.