HI,-LE JARDIN D'AMERIQUE
On a pu voir, d'après ce qui précède, qu'il y a à Tanger deux villes en une, la ville maure et la vil!c chrétienne; il y en a même une troisième, la ville juive, qui forme comme le lien entre les deux autres. Ix'S trois populations respectives vivent confondues sans qu'aucune ail son quartier à part. La cité chrétienne est composée des consuls et d'une centaine de familles espagnoles ou génoises qui vivent là sous la protection des pavillons européens. liCS maisons consulaires sont de beaucoup les plus vastes cl les plus apparer)tcs de la ville, elles écrasent toutes les autres, et quelques-unes ont l'air de forteresses destinées à soutenir des sièges; l'intérieur est distribué et meublé à l'européenne. Outre la grandeur et la magnilicence qui les distinguent, on les reconnaît à leurs fenêtres ; lès maisons niaurcs n'en ont point, toutes s'ouvrent en dedans; la jalousie musulmane ne soulïre pas ces jours extérieurs; la maison d'un mahomélan est un livre 1 3
26 LE CUEVAUER ROBERT.
clos, OÙ le maître seul a le droit de lire : le moindre regard étranger jeté sur ces pages mystérieuses est une profanation et un crime. Toutes les maisons, celles des Maures comme celles des chrétiens, sont couronnées de terrasses qui en sont la partie la plus agréable, alors que les brises du soir viennent tempérer les ardeurs de la journée : c'est alors seulement, et quand le rideau de la nuit s'abaisse sur la cité rafraîchie, que les Maures permettentà leurs femmes, et se permettent à eux-mêmes de venir respirer le grand air sur ces précieux belvédères. Les chrétiens en usent moins sobrement, et les consuls passent de longues heures à épier, la lunette à la main, les bâtiments qui vont et viennent dans le détroit, et à en reconnaître les pavillons, (l'est là l'occupation principale de ces vies désœuvrées, et presque les seuls événements de ces longues journées oisives et monotones.
Indépendamment de leurs palais de Tanger, les consuls ont, à quelque distance de la ville, des jardins où ils vont en promenade, mais sans y jamais coucher; le plus éloigné de ces jardins, qui ne sont guère qu'à une portée de mousquet des murs, est celui d'Amérique. Il occupe, à quelques milles au midi de Tanger, le sommet d'une montagne isolée, qui appartient, quoiqu'elle s'en détache, à la chaîne (lu Gébel-Kébir, laquelle n'est elle-même qu'une ramilication du Petit-Atlas. Le consul américain qui a consacré cette cime solitaire, en lui donnant le nom de sa lointaine patrie, fui séduit par la beauté du site, et y bâtit une villa qui est le séjour
le plus poéliqiic de la résidence. Celle monlagiic, où l'Aniériqucà mis son sceau, servait auparavant (le retraite à un sanlonqui en avait pris possession, cl qui en interdit longlonjps l'approche aux infidèles. Ces santons maures sont des espèces d'anachorètes qui fuient le monde et vivent au désert dans l'ahslinence et la [)rière. Prophètes cl magicien?, ils régnent sur l'imagination du peuple, qui vient les (onsuller dans ses épreuves, et qui croit à leurs paroles comme à la voix de Dieu njème ; ils prédisent l'avenir, conjurent les inilueuces malignes, possèdent des remèdes pour tous les mr!u\<!u corps, et guérissent indistinctement les honnnes et lis troupeaux. Un drapeau rouge arboré sur leur demeure la signale de loin à la superstition [)opulaire, et ces demeures véiiéréesjouissentdes mêmes privilèges que les mosquées : un juiT n'oserait passer devant sans retirer ses souliers.
La mort d'un santon esl considérée comme une calamité publique, et leurs tombeaux, également ombragés d'un drapeau rouge, deviennent des pèlerinages et des lieux d'asile comme les lemples de la Grèce et les églises du moyen âge; le criminel qui s'y rélugie devient inviolable, et les lois humaines expirent au seuil de ces sanctuaires redoutables. Nous avons vu qu'il y avail aussi des santons léminins revêtus des mêmes allribuls que les santons masculins, et voués à la même adoration, l'.n justice, le témoignage d'une sainte compte à l'égal de celui d'un homme, landis que pour les sim|)les mortelles il en (aul six ou sepl pour l'aire un lémoiti.
Mais pour en revenir à la villa d'Amérique, le santon qui en occupait la place avant le représentant du nouveau monde étant mort, il avait été enterré au lieu même où il avait vécu, et ce n'est pas sans peine qu'un chrétien avait obtenu la permission de s'établir si près de son tombeau; enfin la consigne avait été levée, et le fanatisme africain s'était apprivoisé jusqu'à fermer les yeux sur cette nouveauté sncrilége. I.e fondateur de la villa l'avait léguée à ses successeurs en quittant le iMaroc, et, prêt à le quitter à son tour, un de ces derniers y donnait au corps consulaire une fêle de congé peu de jours a|)rès l'arrivée du chevalier llnbert. Celui-ci, comme de Juste, y était prié. On devait se trouver au rende z-vous dès le malin et y passer la journée. (>'est presque un voyage que d'arriver jusque-là, et même un voyage fatigant, (/ascension de la montagne est fort difficile ; le sentier raide et découvert est tout hérissé de rochers, d'où l'on ne se tire qu'avec peine, et où le pied des chevaux glisse à chaque pas; mais parvenu au but, on est bien dédommagé des fatigues et des périls de la route par les enchanlemcnls du sile; autant le pied de la montagne est aride et désulé, aulant la cime en est fraîche et boisée : c'est un paradis d'ombre et de verdure; les chênes verls , les liégos, les caroubiers et autres arbres vivaces s'entrelacent clroilenient les ut!S aux autres et forment d'épais niassifs et des berceaux in)pénélrables aux traits les plus ardents de la canicule; le genévrier odoriférant distille au soleil ses larfunis fortement arc-
matiqucs, et l'on res()ire là je ne sais quel air suave et robuste qui reporte aux forèls vierges des régions primitives.
Le ehevalier lloberl arriva l'un dis derniers et trouva la société déjà rassemblée; la réunion était brillante et nombreuse ; les consuls et les vice-consuls s'étaient piqués d'exactitude, et ils étaient tous présents avec le ban et l'arrière-ban de leurs (ainilles. Les femmes étaient fort parées, beaucoup étaient belles; le plaisir et la liberté brillaient dans tous les yeux. Robert fut frappé de réelat et de la variété du coup-d'œil : c'était un spectacle bien neuf en effet et bien i)ittoresque que de voir un Américain traiter toutes les nations de l'Europe sur une montagne d'Afrique. ]>es tilles du consul d'Angleterre, véritables miss de keejjseakes, donnaient le bras à deux Portugaises à i'œil noir, au teint olivâtre. La gravité un peu Ibcàtrale des Espagnoles rendait plus vive , plus légère la grâce cl l'élégante sou|)lesse des Françaises, et les blondes et dolentes lilles des représenl.ints de Suède et de Danenjarck claienl assises à côté d'une ardente et brune Italienne, comn)e ufie ballade de lUirgir mise en regard d'une strophe de l'Ariusle. Toutes ces lleurs rivales de l'Occident émaillaient la pelouse africaine et s'épanouissaient à ce soleil puissant. Ouoique moins sensible, la même variété de traits, de pbysionomies, de langage, régnait parmi les hommes; et les cavaliers maures qui accompai;nent ()arlout les consuls, comme garde dhoimeur et de sûreté, étaient réunis sous une lente dressée pour eux
30 LE CHEVALIER F.OBEUT.
à l'erilrée de la villa; on eût dit, de ce cùlé , une halte au désert; et, pour rendre celle vivanle image de l'Afrique plus complète, plus saisissante, quelques chameaux, qui avaient servi aux transports, ruminaient gravement à l'écart. Les chevaux hennissaient d'impatience et d'orgueil sous leurs selles rouges et leurs caparaçons d'argent.
Quant à Robert, la véritable fête était dans ces contrastes; tout le reste, les jeux, la table et les mille diverlissenjents de la journée n'étaient pour lui que l'accessoire. Le site d'ailleurs prêtait ses prestiges à ces tableaux animés; la villa d'Amérique domine la campagne de Tanger, et le détroit «ians toute son étendue; les montagnes d'Andalousie ferment l'horizon au nord, flanquées d'un côté par le promontoire historique de Trafalgar, de l'autre par la double crête de Gibraltar. Que de souvenirs et quels noms! Au midi, l'œil se repose avec tristesse sur une bruyère morne, mélancolique, solitaire qui s'étend à perte de vue jusqu'aux merveilleuses cam[)agncs où le génie superstitieux <ks poètes avait placé le jardin des llespérides et le <lragon fabuleux. Le voyageur, avilie de ces sites illustres, n'en pouvait arracher ses yeux, et, transportée tout d'un coup au sein des fantaisies orientales, son imagination ébranlée i>oétisait erjcorc et transfigurait ces réalités fantastiques. Pourtant le fond de son âme était triste et le sourire n)onlait rarement à srs lèvres ; il errait mélancoliquement au milieu de ce parterre de femmes qui s'animaient sous son regard conjme les lleurs au soleil, et quoi-
LE CHEVAI.IEU RODERT. 51
qu'il fût leur inlérêl visible et leur préoccupation la plus vive, leur présence ne réussissait pas toujours à dissiper les nuages de son (Vont; il n'était pas sombre, mais il était sérieux et souvent rêveur, comme si son cœur eût été fermé aux séductions qui l'cnvirontiaient et que sa pensée eut été ailleurs. Seul, étranger au milieu de cette fêle, où il ne jouait que le rôle de spectateur, il voyait voltiger autour de lui toutes ces femmes, essaim cliarmant, sans qu'aucune obtînt sa préférence. Parfois, cepcrulant, il faisait elfort pour s'échapper à luimême, il se jetait dans le tourbillon, il redevenait par éclairs l'homme du monde empressé et déclaré charmant. Puis il retoinbait, et son œil quittait la fête pour s'aller fixer avec un attendrissenient visible sur la côte d'Kiirope, conmie l'aigle ca()tif cherche à l'horizon la crête des monts paternels.
Le lieu, du reste, lui plut tellement, qu'il forma le projet de venir l'habiter en attendant le retour du messager parti depuis quehiues jours pour Miquénez ; il se trouverait là plus libre et dégagé des visiles et des devoirs qu'il lui fallait subir à Tanger, élatil, surtout, l'hôte du consul de Trafice.
— Monsieur, dit-il au consul d'Amérique, j'ai utie grâce à vous «lemander; vous parlez; volr« villa va demeurer déserte; permi-Hcz-moi de l'habiler en altendant votre successeur. — dominent donc! monsieur, vous me rendrez un véritable service, et hier» loin que vous soyez mon obligé, c'est moi qui serai le vôtre ; considérez-vous ici cotnme chez vous, cl disposez de tout ce qui y est comme
5â LE CBEVAI.IEP. ROBERT.
<lef voire propriété. — Vous n'y pensez pas, dit le consul de France, vous ne snvcz pas ce que vous demandez là, ni à quels dangers vous vous exposez ; les habitants de Hi(î n'auraient qu'à savoir que vous êtes ici, pour venir vous piller et vous massacrer.—Quels sont donc ces terribles hommes? — Ce sont les bédouins du Maroc, une tribu sauvage cl indisciplinée qui habite les montagnes que vous voyez poindre là-bas vers le levant, et qui ne vil que de rapine et de brigandage. — Tour moi, répondit le consul d'Amérique, je ne les ai pas craints, et j'ai passé ici bien des jours et bien des nuits, seul avecmorj soldat et mon vak-t de chambre, sans qu'il me soit jamais arrivé malheur. — Mais vous n'y étiez pas à denieure; vous y passiez une nuit de temps en temps, et Ion n'en savait rien, vous étiez ainsi à l'abri des surprises. — Allons, mon cher collègue, dit M. (le Dorpat qui venait de se mêler à la conversation, le pliisir que vous avez à garder chez vous voire compatriote vous fail exagérer le danger; je coniprends cela ; mais, entre nous, il n'est pas si grand ; ce que vous redoutez ne s'est jamais vu , et monsieur le chevalier pourra dormir ici en toute sécurité. — Si je plaide pour le garder à Tanger, vous semblez, vous, mon cher confrère, plaider pour l'en éloigner. Prenez garde que les dan»es ne vous enlendent. — Moi, éloigner monsieur le chevalier! vous n'y pensez pas, vous savez bien que persoime ne tient plus que moi à le conserver; seulement, je rétablis les laits; et d'ailleurs, vint-il habiter cet ermitage, j'espère bien qu'il ne serait
pas perdu pour nousj il n'y a pas si loin d'ici à
'J'arigcr.
Le Russe entourait le voyageur de soins et d'attentions, il le comblait de prévenances et poussait avec lui l'obséquiosité jusqu'à la llallerie ; cependant la boutade du consul de France l'avait un peu déconcerté, et, malgré son aplomb, il avait un instant perdu contenance, comme si son collègue eut posé le doigt sur la lellre ; mais il s'était bientcH remis et ne semblait plus occupé qu'à chasser de l'esprit de Uobert l'impress on lâcheuse qu'y avait pu faire naître les remarques indiscrètes et trop clairvoyantes de son consul. Le chevalier recevait les assiduités de M. de Dorpat avec sa froideur accoutumée; il était civil avec lui tout juste ce qu'il fallait pour n'être pas impoli; en vain se serait-il clïbrcé de lui témoigner davantage, il ne l'aurait pas pu ; son éloignemenl pour cet homme était invincible. Ouelle barrière mystérieuse s'élc\ait donc entre eux? Elail-ce la crainte:' un secret? une inquiéluile vague, ou quelqu'une de ces haines instinctives et spontanées qui naissent au [iremier cou|> d'œil, et dont la raison n'est pas maîtresse.^
Ouant à la résolution du voyageur, de venir habiter la villa d'Amérique, elle était lixée, et le débat contradictoire auquel il venait il'assisler ne l'avait i)oint ébraidé; il se mit à parcourir ces lieux avec un intérêt nouveau, comme devant se lier bientôt avec eux d'une manière plus étroite, et il se promit là des jours de calme et île liberté.
Un avait attendu la fraîcheur du soir pour rêve-
34 LE CHEVALIER r.OBERT.
nir à Tanger lous ensemble; l'ordre du retour aviiit été réglé d'avance par l'amphitryon ; à un coup de trompette, les cavaliers maures furent aussitôt en selle; ils se divisèrent en deux troupes, dont l'une devait ouvrir la marche et l'autre la couvrir; la société marchait entre deux ; tous les hommes et la plupart des femmes étaient à cheval ; chaque amazone avait fait choix d'un écuyer qui devait marcher à côté d'elle et la protéger. Robert était le chev;)!ier-rié de la femme de son hôte. Le centre du cortège était occupé par quelques litières portées par des Maures et destinées aux femmes moins aguerries qui craignaient le cheval ; une trentaine • de domestiques, juifs ou chrétiens, bordaient la haie avec des torches; les chameaux et les mules de transport venaient en traînards. La brillante caravane descendait la montagne à pas lents; les difficultés du sentier absorbaient l'attention de chacun, et le fer des chevaux heurté contre les rochers rendait un son clair et métallique qui troublait seul le silence universel. Les chameliers y joignaient par intervalles leur cri rauqueet guttural; les chamaux leur répondaient à l'erïvi , puis tout se taisait, et les échos de la montagne re/itraient dans leur repos. La tête du cortège connnençait à déboucher des fourrés, et les (lambeaux sortaient un à un du sein é[)ais des ombrages comme les étoiles jaillissent le soir du fond du lirnjaîî)ent. Le gros de Tarniée se trouvait en ce moment près de la loniiie du santon; tout à coup les cavaliers qui ouvraient la marche s'arrêtèrent, et tout le cortège
LE CHEVAIIEU RODERT. 35)
.Tprès eux : une foinrne vêluc de blanc leur élail app.irue sur la pointe d'un rocher, et tendant ses brns vers eux : I.oin d'ici ! leur avail-clUî crié dans leur langue, loin d'ici les inndèles! L'ombre du sanlon, qui repose en ces bois sacrés, ne veut [ilus cire troublée dans son tombeau. Allah reprend possession de cette sainte montagne trop longtemps profanée, et le prophète m'en a donne la garde; malheur à qui viendra m'y braver ! Mon bras a la force de l'aogc (iabrici, et ma voix seule peut donner la mort. Oue hs inlidèles trend)Ient, et que les croyants bénissent les décrets d'en haut!
A ces mots |)rononccs d'une voix jeune et sonore, la sainte inspirée avait grandi de vingt coudées aux yeux des soldats lerrihés ; les uns l'avaient vue s'envoler vers les étoiles; d'autres soutenaient qu'une troupe de génies étaient descendus du ciel pour la prendre sous leurs ailes. Le fait est qu'elle avait dis[)aru.
— Kh bien! dit le consul de France au chevalier Robert, voulez-vous encore habiter la villa d'Amérique?— IMus que jamais; si ma résolution n'était pas déjà prise, je la prendrais sur l'heure. Je ne serais pas fâché de contempler de près la terril)lc Kuménide, et di; voir comment elle va endurer ma rébellion. Je compte |)ousser l'avenlnre juscju'au bout; dès demain je m'installe et j'allVonte le lélcà-téte. — Uh 1 nous verrons bien si vous tiendrez la gageure.
La conversation continua sur ce ton jusqu'à i'anger; les esprits forts adirmaient que la redoutable
ne LE CHEVALIER ROBERT.
ypparilion u'élaitqu'une invention du consul (l'Amérique, qui avait digncnicnt couronne sa fêle par ce bouquet laeélieux; lui-niênie ne s'en défendil p;«s trop, soit qu'il lui flatté de i'hypolhèse, soit qu'il voulût, en l'accréditant, disputer sa villa à l'usurpatrice inconnue qui menaçait de l'envahir.