‹ Le cheveu du diableChapitre 11 sur 11 · F.T LA COURTISAN F · texte numérisé non relu

F.T LA COURTISAN F

se disait-il, elle ne m'aimait pas de la sorte, la calme et l'insoucieuse bourgeoise. L'amour, ou plutôt l'affection qu'elle avait pour moi , n'avait point ainsi élevé son âme. J'étais pour elle un mari qu'elle aurait bien paisiblement aimé, rien de plus.

Laure seule pouvait me faire connaître les transports de la passion.

Laure seule pouvait me comprendre et s'élever jusqu'à moi. A force d'amour, ce que la fille honnête n'est point parvenue à faire malgré mes efforts, une courtisane a su l'accomplir d'elle-même, et sans que j'osasse l'espérer d'elle. Donc, c'est à Laure qu'il me faut dévouer ma vie.

Odille , qui n'est point prête à devenir mère comme on le prétend, Odille oubliera bientôt sa tiède tendresse, et trouvera, près de quelque honnête marchand, tout

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le bonheur que peuvent convoiter ses désirs rétrécis.

Une fois ce thème formé , Eustache se le répéta si souvent, il se le reproduisit sous tant de formes différentes, et se lappuya de tant d'argumens et de preuves , qu'il en résulta pour sa conscience une sorte de calme équivoque qui s'accrut encore des haîkicinations de fortune dont nous avons parlé , et qui exerçaient tant de puissance sur l'imagination du jeune homme.

Ce fut de la sorte qu'ils arrivèrent à Londres. Laure se Hvrait, avec tout l'enthousiasme d'une néophite , à l'existence nouvelle qui lui était révélée; Eustache était poursuivi par un cri sinistre et mystérieux comme le cri qui répétait à Macbeth : 8 Tu seras roi. »

Ce n'est point une chose facile que de devenir vertueux.

Thomas Moorb.

A ZBondres.

L'arrivée à Londres d'une danseuse, et d'une célèbre danseuse de Paris , produisit une vive sensation, vous le comprenez de reste, et fournit une pâture abondante à l'oisiveté publique. Le jour des débuts de Laure, le ballet dans lequel devaient

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avoir lieu ses débuts,Ia somme exorbitante qu'elle recevait du directeur pour un petit nombre de représentations, la grâce, les bons mots et les galanteries de la belle Terpsichore (c'est du style de l'époque), défrayèrent dès ce moment, d'une façon presque exclusive, les entretiens de la cour et de la cité. On énumérait les amans de la jolie Française, on disait les extravagances qu'ils avaient faites pour elle; le testament de lord Fitz-Ernestal n'était pas oublié. On commentait ce testament de cent manières différentes. Les uns, sans réfléchir que Laure avait dix-huit ans, et que le comte Fitz-Ernestal en comptait trente à peine, avançaient qu'il avait voulu, par son legs , transmettre son immense fortune à sa fille naturelle ; beaucoup prétendaient que le comte avait joué au même la rusée danseuse, et qu'il n'avait inventé et conté son

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invraisembable histoire que pour leurrer Laure de l'appât fallacieux d'une immense fortune. Les plus sensés ajoutaient à la vraisemblance de cette dernière version , en disant que le jeune Anglais, désespérant d'acheter Laure à prix d'argent, se l'était conqjuse par une étrangeté fictive. Quoi qu'il en soit, si l'on différait d'opinion sur les motifs, on n'en différait pas le moins du monde sur les résultats. Nul ne mettait en doute que Laure n'eût rendu heureux (c'est encore du style de l'époque) le comte Fitz-Ernestal. On était même convaincu que leur liaison continuait plus vive que jamais , et si quelqu'un se fut montré incrédule à cet égard , on lui eût objecté les assiduités du comte près de la danseuse victorieuse.

Ces bruits arrivaient jusqu'à Laure et

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la rendaient aussi malheureuse que naguère une telle attention du public lui eût fait de joie et flatté son orgueil. Comme tous les nouveaux convertis, Laure était devenue fanatique de ses nouvelles croyances. Elle se présentait sous un aspect coupable des choses fort innocentes; elle se créait des scrupules sans fin ,et elle aurait voulu mettre dans ses relations une réserve exagérée qui n'était pas toujours possible, dont on s'étonnait , et que l'on taxait de pruderie. Vivant dans une retraite absolue, froide au milieu des groupes adulateurs de dandys qui s'empressaient autour d'elle sur le théâtre, Laure vit bientôt interpréter d'une façon odieuse le changement survenu dans sa manière d'être. Car, au lieu d'attribuer ses motifs réels à ce changement , on y vit un piège tendu à l'amour de lord Fitz-Ernestal, et une ruse

A LONDRES. /jOQ

adroite pour parvenir à un mariage qui changerait la guirlande de fleurs de la danseuse en couronne de comtesse et de lady.

Pour mettre fin à ces bruits, Laure résolut de faire cesser les visites quotidiennes de Fitz-Ernestal. Un malin, elle s'ouvrit de ce projet à Eustache. >

— Tu m'as rendue digne de toi, lui ditelle. A tes yeux, n'est-ce pas, ami, je ne suis plus la folle courtisane? je suis une amante qui t'aime de toutes les facultés de son être. Eh bien ! je veux , aux yeux de de tous comme aux tiens, paraître digne de ton amour. Car, vois-tu, c'est une chose horrible que de rester un objet de mépris , lorsqu'on sent que ce mépris ne nous est point dû! Si tu savais comme

l'on souffre d'une pareille injustice ! comme la poitrine se resserre d'un pareil désespoir ! Il faut que j'y mette un terme ; mes relations avec le lord Fitz-Ernestal, quoique innocentes, sont un sujet de scandale et de calomnie. Eh bien ! je vais rompre mes relations avec le lordFitz-Ernestal, puis, ajouta-t-elle en pressant contre sa poitrine nue la tète de son amant, et en lui couvrant les yeux de baisers , et puis , mon Eustache, si je pouvais balancer encore, l'étrange regard que je t'ai vu jeter sur.le lord ; ce regard qui m'a révélé la jalousie que tu me cachais, ce regard aurait suffi pour me déterminerai! parti que je prends. Malheur à moi! et conibien j'expie les fautes de ma jeunesse I Car tu te défies de moi, car, •rien qu'au nom de Fitz-Ernestal je te vois pâlir en ce moment.

Tu ne t'éloigneras pas , insensée , car ce serait perdre son héritage! songea l'amant de Laure. Mais il n'osa pas exprimer tout haut cette pensée qui l'aurait fait rougir aux yeux de la jeune femme , et il sut la déguiser.

— Qge tu es ingénieuse à te créer des peines ! Moi jaloux ! moi concevoir de la défiance d'une liaison innocente ? Non , mon amie , la ferveur de ton amour t'égare ; loin d» désirer la rupture de tes liaisons avec Fitz-Ernestat, si tu ne les conti-» nuais pas, je penserais que tu ne crois point à ma confiance en toi : j'en serais offensé.

— Mais le monde , que dira-t-il ? Le ^ monde qui ne se souvient que trop de mes erreurs passées ?

4la A LONDRES.

— Et qu'importe le monde? Qu'importe son opinion menteuse? Qu'importe qu'il croie en toi , pourvu que j'y croie, moi ! D'ailleurs , penses-tu que l'éloignement du comte fasse cesser les frivoles propos qui te blessent? Non; ils chercheront à deviner quel est le nouvel amant qui ta fait quitter l'ancien, et ils en inventeront un.

Laure laissa retomber les bras avec découragement ; des pensers amers firent tristement pencher sa tête. Pauvï'e Laure!..

Eustache continua à développer les mêmes idées et à démontrer à Laure l'impossibilité de rompre avec Fitz-Ernestal.

Il parlait chaleureusement, et néanmoins il exprimait des sensations et des pensées toutes différentes des pensées et des

sensations qu'il éprouvait. Eustache était jaloux ; il frémissait d'inquiétude, et des vertiges passaient sur son front lorsqu'il entendait Laure et le comte devisera voix basse. S'il rentrait, et qu'il les surprît seuls ensemble, il prêtait l'oreille à la porte; il tâchait de surprendre un mot de leur entretien , un bruit de leurs gestes. Il croyait deviner des baisers et des étreintes dans le frôlement d'une robe , dans le mouvement d'une chaise, dans un de ces bourdonnemens vagues qui bruissent autour de la tète d'un homme qui écoute ainsi , plein d'attente et d'anxiété ; et lorsqu'il arrivait, son regard avide épiait si quelque indice n'attesterait pas que Laure le trompait.

Et pourtant, quand même elle l'eût trompé, qu'aurait-il fail.^ L'idée du testa-

4t4 ^ LONDRES.

ment , cette voix mystérieuse qui semblait lui dire : « La fortune du lord t'appartiendra! » ces pressentimens qui n'étaient peut-être cependantque les prestiges de la violence de ses désirs, l'auraient empêché d'éclater. Il aurait fallu , ou subir en silence un tel affront et une telle douleur, ou anéantir ses espérances. Position étrange d'un homme qui souffrait horriblement pour se conserver une chance presque certainement trompeuse; lutte angoiseuse entre l'amour et la cupidité; débris du vieux homme fermentant avec sa nouvelle nature. Il n'était pas encore assez vicié pour rester indifférent à l'amour de Laure ; pour ne pas comprendre combien cet amour était noble , élevé, précieux; et il n'était plus assez vertueux pour se donner tout entier a cet

amour; pour le posséder en sécurité , au prix de l'obscurité et de la médiocrité.

Mais il avait beau faire , Laure, qui avait conservé toute la volonté impérieuse qu'elle avait due, en d'autres temps, à des habitudes capricieuses et sans frein , Laure avait résolu de rompre avec Fitz-Ernestal, et rien au monde ne pouvait la faire renoncer à cette résolution. Les obstacles qu'Eustache cherchait à y mettre ne faisaient qu'accroîtreet que rendre plusardent le désir qui agitait la jeune femme. 11 ne fallait à Laure qu'une occasion favorable, et cette occasion se présenta le jour même ; car lord Fitz-Ernestal vint visiter la danseuse , et la danseuse se trouvait seule.

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