LE CHANOINE BA.DOULET
nuation indirecte que sa société était à charge ; et il s'était levé, et il serait parti, si ses jambes, comme brisées par tant de déconfitures et par tant de secousses, eussent pu le porter seulement jusques à la porte. La conversation , vous le comprenez , se ressentait de la gêne qu'il éprouvait; et cela, joint à la préoccupation du chanoine, rendait l'entretien languissant; A chaque parole qu'il laissait tomber et que ne suivait pas une réponse immédiate, le marquis s'en voulait de ne pas s'en aller, et se maudissait tout bas de tant de faiblesse, et d'oublier ainsi ce qu'il devait à son haut rang. Car ce n'était pas le moins du monde par charlatanisme qu'il faisait valoir près des bourgeois l'importance de son lignage ; c'était par une conviction profondément sentie, et que le chanoine Badoulet» dans un mo-
laO LE CHANOINE BADOULET.
ment d'humeur, avait admirablement exagérée, en disant à cause de l'habitude contractée par M. de Valincourt de marcher le chapeau à la main : « Il se • respecte si fort, qu'il ne se couvre jamais » en présence de lui-mérne. »
Mais ce qui tourmentait le plus le vieux seigneur, ce qui lui donnait avec le plus de certitude la conviction du ressentiment que nourrissait contre lui messire Badoulet, c'est que le chanoine n'avait point encore sonné la gouvernante pour qu'elle apportât une bouteille de vin que, de temps immémorial, il était d'habitude que les deux amis bussent ensemble. Au moindre geste du chanoine, le marquis s'attendait à voir tirer la sonnette et à entendre ces bienheureuses paroles , ces paroles que jamais la soif la plus grande ne
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lui avait fait désirer avec plus d'ardeur que ne le faisait en ce moment l'angoisse : «Marie , montez du vin. »
Non ! Pas un mot de cela. Rien qui puisse le faire espérer ! Et voici une heure, une mortelle heure qu'il est arrivé. Allons, il faut qu'il en prenne son parti ! Il faut qu'il s'en aille pour ne plus revenir; pour toujours. Il faut qu'il renonce à l'intimité de son vieil ami ! Cela est bien dur à son âge !... N'importe ! Il n'a rien à se reprocher. Il ne se trouve si amèrement puni que pour avoir rempli dignement son devoir!
Oh ! s'il lui arrive jamais de se mêler encore des affaires des autres , il veut bien... Et , troublé , hors de lui , les idées dans une confusion incroyable, il se leva lentement à l'aide de sa canne , prit son chapeau déposé sur une console, s'inclina
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bien bas pour cacher des larmes qui roulaient dans ses yeux, et sans prendre garde à ses paroles , dominé par la pensée qui le poignait , il balbutia d'une voix entrecoupée , et en confondant les formules de salut:
t J'ai l'honneur de boire à votre santé. "
Badoulet , à ce reproche qu'on ne voulait pas lui faire, et qu'une distraction lui valait seule, prit en souriant les deux mains de son vieil ami.
— Vous ne vous en irez pas ainsi, mon cher monsieur de Valincourt, il nous faut boire un verre de vin.
Le marquis ne s'était pas aperçu de la méprise de ses paroles; il leva sur le cha-
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hoine des regards pleins de doute et où la joie se mêlait encore à un reste de crainte.
— Et ce sera de mon meilleur vin encore , de celui des bons jours , de ce chambertin qui a soixante ans, et que j'ai trouvé dans les caves de feu mon digne père.
M. de Valincourt déposa son chapeau et se débarrassa de sa canne , surpris du changement subit opéré dans les façons du chanoine et de sa prompte transition d'une froideur extrême à l'accueil le plus affectueux. Il ne se sentit tout-à-fait remis néanmoins qu'après avoir vu verser la brillante liqueur dans un grand verre de cristal et rougir de ses beaux reflets la blanche porcelaine d'une assiette.
1^4 LE CHANOINE BADOULET.
Quand un peu de temps se fut écoulé,et que les bienfaisans effets de deux ou trois verres de vin lui eurent donné un peu de cœur, le marquis se hasarda, non sans employer mille détours pleins d'adresse et de précaution , à s'enquérir des motifs d'un pareil changement. Le chanoine lui raconta l'étrange salut qu'il lui avait fait: «J'ai l'honneur de boire à > votre santé. »
Le marquis se sentit rougir, et il vouhit se disculper, car il avait peur que le chanoine ne crût pas à la sincérité de sa distraction. Mais le chanoine y croyait, et, pour couper court à l'embarras du vieillard, il lui versa une nouvelle rasade; d'autres suivirent celle-là, et ce fut ainsi que messire Badoulet arriva à sa dissertation sur les vins; dissertation où,
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comme on l'a pu voir , si nous avons été fidèles historiens, se trouvaient réunis les lumières de la théorie et le savoir de l'expérience.
Cette dissertation aurait probablement duré quelques heures encore, sans l'arrivée d'un tambour ivre entré dans le salon malgré les efforts de la gouvernante qui tâchait de le repouser.
— Le chanoine Badoulet ! criait-il à tuetéte. Le chanoine Badoulet!... Je veux parler au chanoine Badoulet.
Le chanoine se leva et dit, en tâchant de prendre un air imposant: C'est moi.
Que me voulez- vous?
Le tambour chercha long-temps dans
ïaG LE CHANOINE BADOULET.
toutes ses poches , et sans vouloir répondre un seul mot aux questions répétées du chanoine. A la fin il trouva la lettre d'Eustache et la remit à messire Badoulet.
— Et c'est maintenant que vous m'apportez une telle lettre ? demanda le chanoine indigné. Pauvre Eustache! il m'attend depuis midi.
— Dame , monsieur le chanoine ; il m'avait donné un petit écu pour boire à sa santé, et j'y ai bu, monsieur le chanoine.
Messire Jean Badoulet , non sans avoir au préalable vidé le verre de vin qu'il venait de se verser, et après s'être excusé près de M. de Valincourt , se dirigea immédiatement vers le corps-de-garde. Eustache sitôt qu'il le vit se jeta en pleurant
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dans les bras de son vieil ami. Ce dernier obtint aisément la permission d'emmener le jeune homme.
Donc, grâce à la nuit et au manteau que le chanoine envoya quérir , afin qu'Eustache cachât le désordre de sa toilette, le malheureux fils de M. Raparlier put enfin quitter la prison. Ce ne fut point chez son père que le conduisit M. Badoulet,mais dans sa propre maison.
Je vous le dis tout bas à l'oreilie, crainte que l'on ne m'entende , car de telles paroles ne doivent être connues de personne : Il a battu son père.
— Sainte Vierge ! c'est donc un démon que ce garçon-là ? Chablks Lafont. Le chien du jardinier.
Desespcl:
— Maintenant, dit le chanoine après avoir écouté les doléances de son jeune ami longuement et avec cette complaisante attention qui console bien mieux que des phrases ; maintenant il faudrait
VOUS en retourner chez vous , et faire votre paix avec M. Raparlier.
Eustache hocha la tête en signe de refus et se remit à marcher précipitamment. Il allait et venait d'un bout de la chambre à l'autre serrant les poings et respirant avec force; son exaspération, distraite d'abord par des soins divers et peu à peu endormie dans le charme que l'on trouve à conter ses douleurs, s'était toutà-coup, aux paroles du chanoine, réveillée plus que jamais. Il frémissait au souvenir des humiliations et de l'opprobre dont il avait été abreuvé; l'ignoble vie de comptoir , les tracasseries qui tombaient sur lui goutte à goutte, et sans jamais cesser, — et puis par -dessus tout , les rages de la nuit dernière et l'indifférence outrageuse opposée à son délaissement
et à sa position venaient l'assaillir de toutes parts et rallumer sa colère.
— Non, s'écria-t-il , non, je n'irai pas et si vous ne voulez pas me donner asile pour une nuit, monsieur le chanoine, si vous me parlez encore d'aller supporter les mauvais traitemens de mon père , eh bien! je partirai sur l'heure au lieu de partir demain.
— Partir î quitter votre famille ! y songez-vous bien sérieusement ?
— Mon parti est irrévocablement fixé.
Je ne rentrerai plus chez mon père, je ne le verrai même pas avant de m'éloiguer
de Lornouck pour n'y plus revenir.
lÛZj DÉSESPOtU.
— Et, mon ami, où comptez -vous vous retirer?
— A Paris.
— Et quels moyens d'existence y voulez-vous troiiver?
— Monseigneur l'archevêque est mon parrain ; il peut aisément me procurer quelque place. — Quand bien même, du reste, je n'aurais pas cet appui, quand bien même il me faudrait travailler de mes mains, mendier, mourir de faim, je le ferais, plutôt que de souffrir encore ce que j'ai trop long-temps souffert.
En ce moment la porte s'ouvrit , et la mère d'Eustache et sa petite sœur Françoise, que, toutes deux, le chanoine avait
fait avertir, entrèrent et vinrent en pleurant se jeter dans les bras d'Eustache.
Depuis la veille au soir elles avaient déjà bien pleuré, les pauvres femmes! A diverses reprises elles avaient essayé de fléchir l'inexorable sévérité de M. Raparlier; à diverses reprises, elles avaient renouvelé leurs supplications et leurs larmes. Mais il avait fallu cesser les supplications , il avait fallu dévorer les larmes ou détourner la tête pour les répandre : car le marchand avait mit trêve aux unes, et défendu les autres d'un ton qui ne supportait pas de résistance.
Jugez donc de ce qu'elles eurent à souffrir, quand , le matin, elles surent que le pauvre Eustache gémissait en prison.
En prison! lui! Lui, le fils d'une famille
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bourgeoise honorée de tous, et dont jusqu'alors la réputation n'avait pas reçu la moindre tache. En prison! Flétri, deshonoré, assimilé à ces mauvais sujets la honte de leurs parens et le rebut de la ville entière!...
Jugez donc de combien s'accrurent encore leurs inquiétudes, lorsqu'elles entendirent M. Raparlier dire au tambour qu'il ne connaissait pas le malheureux prisonnier; quand il leur fallut passer le reste de la soirée , les yeux gonflés de pleurs ; quand il leur fallut voir et entendre les voisins qui s'entretenaient de cette funeste aventure, qui la commentaient, qui en faisaient des gorges chaudes ! Sainte Vierge! Elles ne voudraient pas pour tout l'or du monde subir encore une
DÉSESPOIR. l5^
fois semblable journée de malheur! Non, elles ne le voudraient point !
Sitôt que le message du chanoine leur eut appris qu'Eustache, enfin sorti de prison, se trouvait au logis du vieux prêtre, madame Raparlier et Françoise,
car l'aînée ne compatissait en rien aux mésaventures de son frère , -- madame Raparlier et Françoise s'enveloppèrent de leurs capes et coururent chez M. Jean Badoulet. Là, je vous l'ai dit, elles se jetèrent en larmes dans les bras d'Eustache, qui ne put lui-même retenir ses sanglots.
— Mon fils !
— Mon frère î
— Ma mère!
Furent long-temps les seules exclamations que put entendre le chanoine vivement ému, et qui s'était retiré à l'écart pour ne point gêner ses amis , durant les premiers instans de leur entrevue. Il s'écoula plus d'un quart d'heure de la sorte. Madame Raparlier, de ses mains tremblantes, attirait à elle son fils, voulait lui^parler, et en était empêchée par ses sanglots. Ensuite, elle s'efforçait de retrouver du calme; pour cela, elle essuyait ses pleurs, elle rajustait ses vêtemens , elle raffermissait son attitude ; mais ses yeux se remplissaient de nouveau , et la pauvre femme, brisée par la douleur, retombait affaissée sur elle-même et se cachait le visage. Françoise, agitée par des mouvemens nerveux, s'était retirée dans l'ombre, à l'écart, où
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des soupirs, exhalés par secousses convulsivee, révélaient sa présence.
Après la première surprise d'une émotion forte, et durant laquelle il s'était laissé aller à tout ce que lui demandait sa mère, Eustache reprit insensiblement le ressentiment des humiliations et du délaisse* ment qu'il avait subis, et à la fin delà scène de larmes où il avait été d'abord luimême si vivement impressionné, il se trouvait plus froid , plus résolu , et plus vindicatif que jamais. Si bien donc qu'il répondit: «jamais ! > àsa mère, lorsqu'elle lui dit :
— Eustache , il nous faut retourner à la maison. Il nous faut y faire des excuses à ton père , et lâcher de le fléchir.
— Jamais! répéta le jeune homme; car sa mère épouvantée ne pouvait croire qu'il eût prononcé un pareil mot , et elle le regardait d'un air de doute et de crainte.
— Eustache ! Eustache ! Mon fils î
— Écoutez, interrompit-il en prenant la main de la pauvre femme, mais avec une sécheresse de cœur d'autant plus visible qu'il cherchait à se montrer plus affectueux; écoutez, ma mère, je suis résolu à ne pas supporter plus long-temps un genre de vie aussi misérable ! J'en suis las ! Et n'importe quels soient les résultats du parti que je prends , je ne retournerai plus dans la maison paternelle.
Disant cela , il restait impassible : sa voix avait repris toute sa fermeté , et le
DÉSESPOIR. l4l
plus léger mouvement n'agitait pas ses lèvres ouvertes par un sourire étrange.
— Oh ! tu ne penses pas à ce que tu dis, mon frère ! N'est-ce pas ? C'est pour nous effrayer que tu dis cela? Tu ne veux point nous quitter ? tu resteras avec nous ! Mon Dieu, que faudrait -il devenir sans toi? mon frère! Dis! Tu ne nous quitteras point ? Sainte Vierge ! Il ne nous manquerait plus que ce chagrin-là I
— Songez, ma mère, ajouta le jeune homme un peu ébranlé, songez à la pénible existence qu'il me faut subir ! Songez que je suis sans cesse accablé des mépris de mon père ; que du matin au soir il me tourmente et s'acharne après moi... Non ! je n'irai pas...
l42 DIÎSESPOIR.
— Eustache, mon frère, ne dis point de ces paroles qui me font tant de peur. Je sais bien que mon père agit à ton égard avec sévérité; mais nous, mon frère, nous redoublerons à ton égard de soins et de tendresse. Un père , vois-tu , peut avoir des momens d'humeur ; mais , mon ami , doiton se fâcher de l'humeur d'un père? Il est bon. II t'aime. Son caractère est brusque ? Bah! il n'y faut point prendre garde. Après tout , pourquoi donc y faire attention ? Ne pense plus, mon frère, ne pense plus à nous quitter! Reste, je t'en prie... Mon Dieu, comme il m'écoute ! Voyez! Il détourne la tête. Veux-tu me faire mourir de chagrin? dis ! car que devenir sans toi ? sans toi , que j'aime tant ? Te savoir absent! Te sa-* voir éloigné de nous! et se dire : « Il est » peut-être triste , il est peut-être malade! • peut-être il se meurt, sans soins, sans
» consolations !» Ah ! comment veux-tu que je vive ainsi ?
Pendant que Françoise parlait de la sorte, madame Raparlier s'était assise près d'une table où elle s'était accoudée. Tout-à-coup, les forces lui manquent , elle perd connaissance et vient tomber sur le tapis aux pieds de son fils.
— Eustache! s'écria le chanoine, Eustache, voulez-vous tuer de chagrin votre mère et votre sœur ?
— Mon frère ! mon frère ! par pitié pour notre pauvre mèreî
Eustache se pencha pour relever sa mère. Il la déposa dans un fauteuil , et
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quand elle se trouva quelque peu revenue à elle :
— Ma mère , c'est pour vous , pour ma sœur Françoise, pour vous deux seules que j'irai.
— Mon bon frère , mon Eustache ! Oh ! merci ! merci.
Madame Raparlier serra la main de son fils , car elle ne put parler.
Quelques instans après , tous les quatre se mirent en route pour la maison du Bas- Rouge. Madame Raparlier s'appuyait sur le bras de ses deux enfans , et le chanoine Badoulet les accompagna jusqu'à la porte. Là , par un sentiment de convenance qui lui fit comprendre la gène qu'apporte tou-
PÉSESPOIR. 145
jours un tiers dans une réconciliation de famille , il quitta ses amis, et retourna dans sa jolie maison de la rue Saint-Georges.
La joie de déterminer son fils à la démarche qu'il faisait avait été remplacée bientôt dans le cœur de la mère d'Eustache par un sentiment de crainte. Elle redoutait avec raison l'entrevue du père et du fils ; elle comprenait combien l'inflexible rigueur du premier irait mal à l'exaspération de l'autre. Pour prévenir cela , et afin de préparer son mari à recevoir doucement Eustache , elle fit rester ses deux enfans dans la boutique et entra seule dans la chambre où se trouvait le vieux marchand. Eustache demeura donc au milieu d'une obscurité profonde, adossé près de la porte et sa main dans la main de Françoise qui murmurait tout bas des prières
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à Dieu et aux saints. En ce moment solennel , de graves émotions faisaient palpiter le cœur du jeune homme ; et ses jambes se dérobèrent presque sous lui quand il entendit la voix grave de son père. Un frisson glacé parcourut tous ses membres et sembla comprimer son cerveau*
— Que veut dire cet embarras ? Que veut dire ce mystère? demanda M. Raparlier en fermant son livre de ventes ? Où donc est Françoise? Que sa sœur l'appelle, et qu^elle vienne souper.
Madame Raparlier, debout, derrière son mari, s'était pen(^iée surle dos du grand fauteuil où il se tenait assis. Une telle position lui servait et à dérober ses larmes et à se soustraire au regard austère dont le moindre signe^ depuis trente années, la fai-
bÉSESPOIR. 1^^
sait obéir aveuglément. Plusieurs fois elle voulutparler, plusieurs fois elleneput trouv«r de paroles. A la fin elle parvint à dire:
— Jean-Baptiste... ton fils...
— Je ne veux plus que l'on prononce ce nom-là devant moi , vous le savez.
Elle prit son mouchoir et s'en couvrit la bouche pour étouffer des sanglots.
— Mon ami...
— Taisez-vous; ne me parlez plus de lui, je vous le défends.
Oh! si la pauvre mère se fût trouvée seule avec M. Raparlier, comme elle lui eût dit: Votre sévérité est coupable;
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elle perd votre fils. Loin de le ramener, loin de lui causer du repentir, vous ne faites ainsi que l'aigrir et l'éloigner plus encore de l'obéissance : vous vous rendez responsable aux yeux de Dieu de la perte de votre fils. Oui, sa tendresse de mère lui donnait le courage d'oser parler de la sorte à son mari... Mais ses enfans étaient là, ils l'entendaient; et de telles paroles auraient pu affaiblir le respect qu'ils devaient à leur père. Elle conserva donc le silence, demandant tout bas à Dieu de fléchir le cœur de son mari.
— Il y a quelqu'un dans la boutique , dit alors Albertine, se doutant bien que c'était son frère.
Madame Raparlier jeta un regard in-
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digne sur sa fille. Le marchand pâlit et se leva.
— Qu'il ne se présente pas à mes yeux, qu'il ne s'y présente pas celui qui m'a déshonoré. Que je ne le voie point ici ! Et cela autant pour lui que pour moi.
Madame Raparlier se jeta au-devant du mercier.
— Pardon , dit-elle , pardon! ne réduisez pas votre fils au désespoir ! mon ami ! Jean-Baptiste... Ecoutez-moi.». Pitié.
La porte de la boutique s*ouvrit, et Eustache, malgré les efforts de sa sœur, entra, et parut devant son père.
A cette vue soudaine, le vieillard croisa I* 9
JÔO DÉSESPOIR.
les bras sur sa poitrine , et regarda fixement le jeune homme. Puis , comme pour comprimer une violente émotion de colère, il tourna brusquement le dos, et fit quelques pas pour sortir. Mais toutà-coup il revint, se jeta sur son fils, le fiappa et le refrappa au visage, criant des mots entrecoupés , et secouant le jeune homme avec violence. Alors ce dernier perdit la tète: sa vue se troubla, la rage crispa ses poings; et quand madame Raparlier et ses deux filles parvinrent [à suspendre cette horrible lutte, la figure de M. Raparlier se trouvait meurtrie et sanglante.
Eustache, épouvanté de ce qu'il avait fait , se jeta à deux genoux.
— Mon pèreî pardon.., pardon.
DÉSKSPOIR. iS^
Le vieillard par un geste plein de majesté étendit les mains, et dit d'une voix grave et solenjielle :
— Je vous maudis !
— Ne me maudissez! Oh \ ne me maudissez pas! Ecrasez-moi sous vos pieds 1 Chassez-moi ! Faites-moi jeter en prison , mais ne me maudissez pas. Dites , dites ! N'est-ce pas que vous ne me maudissez pas ?
— Mon père ! Ecoutez-le. .. Pitié pour lui.
— Jean-Baptiste! Mon ami! Voulezyous \m fgif e mourir ?
l5a DÉSBSPOiR.
Le vieillard repoussa sa femme , rejeta les étreintes de sa fille, et répéta:
— le vous maudis!
Adieu t el s'il ne nous est pas donné de nous revoir daai re mondej, il y a une auire vie où les cœurs aimans se relrouTcnt pour ne plus se séparer.
HBNai WlART.
Adieu:
Il ne faut même pas avoir habité une ville de province pour connaître avec quelle rapidité les moindres évènemens s'y découvrent, s'ébruitent, et vont de l'un à l'autre. S'il en est ainsi de faits insignifians, jugez du remue-ménage que devait produire un scandale aussi grave que l'arresta-'
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tion d'un jeune homme de bonne famille; arrestation faite, durant la nuit, par les soldats du guet et après une lutte acharnée. Le refus de M. Raparlier de tirer son fils de prison était un nouvel assaisonnementà la curiosité et à la médisance publique. On bâtissait là-dessus les contes les plus absurdes et les suppositions les plus ridicules. Il n'est pas besoin d'ajouter qu'une perfide bienveillance tenait Odille au courant de ces bruits sinistres; les visites qu'Eustachelui faisait le soir n'avaient pas échappé à la surveillance de ses voisins. Les moindres et les plus réservés regards des amans avaient été espionnés, surpris, compris et commentés. Leur secret, qu'ils croyaient si bien caché, appartenait à tout le monde. Or, il fallait que l'on exploitât ce secret; il fallait qu'on se procurât la cruelle jouissance de torturer
ADIEU. l57
Odille, et de lui dire heure par heure, avec un air de fausse pitié et de confidence, les griefs dont on accusait Eustache. La pauvre fille, au désespoir, avait pris le parti de s'enfermer chez elle; mais la méchanceté provinciale ne se décourage point aisément, et les amies de mademoiselle Taffin trouvaient moyen de pénétrer jusqu'à elle. En vain la voyait-on affecter un air d'indifférence, et faire quelquefois même un sourire menteur ou hasarder quelques paroles de blâme contre Eustache, ses yeux rouges et fatigués de larmes , ses traits pâles, et la tristesse dans laquelle malgré ses efforts elle ne cessait de retomber, attestaient trop bien à ses persécutrices et ses inquiétudes et ses douleurs. Il ne lui resta que le soir pour se livrer à ses chagrins, pour pleurer sur Eustache qui par amour pour elle, s'était jeté
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dans un pareil abîme d'infortunes. Car, sans cet amour, Eiistache n'aurait pas lutté contre son père, sans cet amour Eustache ne serait pas rentré trop tard la veille ; et de la sorte n'aurait pas eu lieu la crise épouvantable qui depuis lors a fait tant de mal... Et dire que cette crise en réserve plus encore. Car, de quelle façon finira tout cela?... Oh! qu'elle donnerait de choses pour savoir ce qui se passe en ce moment chez M. Raparlier ; pour savoir comment se fera la réconciliation!... Qu'ils se réconcilient! Qu'Eustache promette tout ce que voudra son père! Qu'il jure de renoncer à Odille, de ne plus l'aimer, de ne plus la voir; oh! oui, qu'il lui jure tout cela! Pourvu qu'il soit heureux, qu'importe qu'elle souffre, elle! Qu'importe qu'elle meure ! Elle n'a déjà causé que trop de malheurs à Eustache. Il faut
ADIEU. 1 5g
qu'elle y mette un terme, et qu'elle fasse le sacrifice d'une tendresse fatale... Non , jamais elle ne pourra étouffer cette tendresse ; elle durera toujours : mais elle la cachera, mais elle fera un accueil glacé à Eustache ; elle se laissera accuser par lui d'inconstance , de perfidie , de tout ce qu'il pourra penser d'odieux. Le ciel n'abandonnera pas la pauvre fille en de si rudes devoirs , et lui donnera la force nécessaire pour les accomplir... Mais on a sonné :-^ qui peut venir à pareille heure?... Eustache!... Vous, mon ami, et dans quelle agitation... qu'avez-vous? Oh! vous m'effrayez! parlez.
Eustache pâle, les yeux égarés , s'assit devant Odille et croisa les bras, sans proférer un seul mot. Ses traits étaient décomppsé?; il mordait avec violence ses
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lèvres sanglantes, et ses mains, sans qu'il s'en aperçût , déchiraient sa chemise et sa poitrine.
— J'ai frappé mon père!
— Mon Dieu! fit la jeune fille en se levant avec épouvante.
— Je l'ai frappé trois fois au visage, II était couvert de sang, et je l'ai frappé une quatrième fois.
— Eustache , dites que cela n'est point vrai, dites! Oh! dites...
— J'ai frappé mon père, et il m'a maudit! Sans doute qu'il me dénoncera à la justice, et que j'irai aux galères! Tant mieux. Oui , si j'avais des fers aux mains
et aux pieds; oui, si j'avais à supporter la faim, la soif, des coups, des injures, du mépris; s'il se pouvait que j'expiasse par quelque supplice atroce le crime que j'ai commis , je souffrirais peut-être moins, je pourrais pleurer, je pourrais me repentir. — Battre son père!... N'est-ce pas que cela est infâme ? — N'est-ce pas que je vous fais horreur? Odille! battre son père!... Mais de pareils forfaits n'arrivent qu'à de longs intervalles, et encore l'on s'étonne d'apprendre qu'un monstre ait pu les commettre!... Eh bien ! voyez-vous, je ne me repeus pas; je regrette de ne l'avoir point frappé davantage.... Oh! non, non, je ne sais ce que je dis... Mes idées... je n'ai plus d'idées... C'est une douleur que j'ai là ; au front. Odille ! j'ai froid ! j'ai soif!... — J'ai frappé mon père, moi!... non, c'est un rêve odieux... Non, non.
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— Regardez ; du sang , du sang plein mes mains... Le sang de mon père!
La jeune fille, glacée de terreur, n'osait s'approcher d'Eustache.
— Écoutez , Odille. Je n*ai plus de fainille. Je n'ai plus d'état. Je suis pour moi et pour les miens un objet d'opprobre ! Tout doit être rompu entre nous. Vous ne pouvez plus m'aimer, j'ai battu mon père!...'
-^ Eustache , mon ami , calmez cette cruelle agitation! Vous êtes bien malheureux... bien coupable... oui! — Mais c'est à cause de moi que vous avez été coupable ; s'il y avait le moindre espoir de réconciliation entre votre père et vous, Dieu le sait , je vous aurais dit la première :
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b Rompez des liens si funestes. » Mais le mai est fait, j'en suis la cause, et ma vie entière vous est dévouée.
— ^Je vous dis que j'ai battu mon père! Vous ne m'entendez donc pas? J'ai battu mon père !
— Eustache!... mon Eustache!
— Quoi ! vous aurez le courage d'aimer un homme qui n'a que da malheur pour le reste de sa vie ? Qu'espérez-vous , folle que vous êtes, d'un homme qui a battu son père !
—^ Je le consolerai, je pleurerai avec lui, Eustache, mon Eustache.
4^ ..-^Ohî sois bénie pour ton amour ! sois
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bénie, car, vois, je pleure, et je croyais qu'il ne me serait plus jamais permis de pleurer. Mais tu ne peux m'aimer, Odille, je vais partir ! Je quitte Lornouck , pour ne plus y revenir peut-être. La misère et l'opprobre, voilà tout mon présent, voilà tout mon avenir! Non, ta générosité t'abuse ; je ne puis accepter un sacrifice dont tu te repentirais bientôt ; abandonne-moi, et puisses-tu être heureuse!
— Je ne vous abandonnerai pas , Eus tache... Partez, il le faut... Mais vous m'écrirez, ami , et je vous répondrai. Vous me confierez vos douleurs, et je m'efforcerai de vous consoler. Si vous devenez heureux, si vous préférez un^autre amour, alors vous pourrez m'oublier, Eustache, et ne plus penser à moi. Mais tant que cette idée , «Odille partage mon chagrin, *
t Odille m'aime, Odille est tout entière à mon souvenir, » tant que cette idée pourra vous rendre moins à plaindre, Eustache, écrivez-moi. Rien ne saura jamais nous désunir, ni le temps, ni l'absence, ni même mon père î Ne dussé-je jamais devenir votre femme, je ne vous en garderai pas moins amour fidèle durant toute ma vie. Maintenant, Eustache, prenez cet anneau fait de mes cheveux : prenez cette bourse où se trouve le peu d'argent que je possède; prenez; c'est un legs d'une de mes tantes, prenez, car désormais tout est commun entre nous. Prenez, Eustache! Et maintenant un baiser, et adieu!
— Adieu ! dit-il en s'agenouillant. Adieu, Odille! Adieu, vous sans qui j'allais mourir ! Adieu vous dont la voix seule pouvait porter quelque consolation aux ef-
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froyables tourmens que j'endure. Adieu, Odille, adieu! Entre nous , c'est à la vie, à la mort.
— A la vie , à la mort , Eustache !
Il la prit dans ses bras, il l'y serra longuement et à diverses reprises, et retourna de suite chez le chanoine où son vieil ami acheva de lui rendre un peu de calme et de résignation. Tous les deux passèrent la nuit, l'un à faire les préparatifs de son départ, l'autre à écrire des lettres de recommandation pour diverses personnes auxquelles il adressait Eustache.
Avant six heures du matin , Eustache se rendit au coche, dont, par bonheur, c'était le départ , ce jour-là.
En passant devant la fenêtre d'Oclille, où il s'arrêta bien iong-temjDs, Eustache vit de la lumière dans la chambre de son amie, et il crut distinguer, à travers les rideaux, l'ombre de la jeune fille agenouillée , dans l'attitude de la prière.
L'absence est le plus grand des maux.
Madame Dufresnov. Alcée,
iExtraits de correspondance.
A Odille Taffin.
Péronne , le ... novembre 1784.
Il y a quatre jours, mademoiselle Odille, j'étais près de vous!... Hélas! et je m'en trouve à présent peut-être séparé
l']2 KXTKAIÏS DE COlîRESPONDAWCE.
pour toujours!... J'avais une famille, une mère, des sœurs... Me voilà maintenant plus délaissé qu'un orphelin : car un orphelin pleure au souvenir de sa famille et se complaît à ce souvenir; tandis que moi... Mon Dieu, quand l'idée de ma famille se présente à mon imagination, je me sens pâlir; mon cœur se serre, et je m'efforce de penser à autre chose.
Quelle nuit! Odilie, et quel lendemain !... Combien, à notre insu, le désespoir et le crime sont près de nous!
Pourquoi reporter mes regards en arrière? L'avenir ne peut-il pas réparer le passé? Soutenu par votre amour, mon amie, m'est-il donc impossible de l'egagner l'estime et la tendresse de mes parens ? La faute et les funestes événement
EXTRAITS DK CORRESPONDAINCE. 1^3
qui m'ont jeté hors de leurs bras ne doivent-ils pas être imputés plus au sort qu'à moi-même?...
J'ai beau me taire tous ces raisonnemens, je ne parviens pas à me soulager du fardeau qui pèse là , sur ma poitrine. J'ai toujours devant les yeux la tête vénérable de mon père sanglant et inexorable; j'entends encore les cris douloureux de ma mère et de mes sœurs. Odille. .. sans vous, sans votre amour, je crois que déjà j'aurais mis fin à ce que je souffre; que je me serais tué... Oui, mon amie , votre idée m'a plus encore retenu de commettre ce nouveau crime que ne l'a tait l'idée de paraître devant Dieu et de subir son jugement redoutable ! Et cependant, quelle miséricorde devrais-je
attendre de lui? moi , Odille, moi ' si coupable !
Dans deux jours , je serai à Paris. Ecrivez-moi poste restante, je vous prie.
Qu'une lettre de vous me console, car j'ai besoin de consolation.
Remerciez bien pour moi votre chère et bonne tante Boutry, qui consent à recevoir les lettres que je vous écrirai; c'est une marque d'attachement dont je me souviendrai toute ma vie avec reconnaissance.
Adieu, mon amie, adieu, vous qui ne m'avez point abandonné quand j'étais si fort à plaindre. Adieu; soyez bénie pour tant d'amour et de dévouement.
Votre
EUBTACHE.
EXTRAITS DE CORRESPONDANCE. 1 ^ll
A Eus tache Raparlier.
Lornouck...
J*ai bien pleuré en lisant votre lettre, monsieur Eustache. Vous ne pouvez pas vous faire une idée du vide que j'éprouve. Mon père est toujours à la campagne pour ses affaires , et je reste presque toujours seule du matin au soir. J'en suis bien contente, du reste, car je puis pen- ^ ser à vous, et c'est ce qui m'occupe sans cesse. Ne perdez pas courage, et conservez les bonnes résolutions que vous me témoignez à l'égard de vos parens. Adieu,
1>6 EXTRAITS DE CORRj£SPOJVDANCE.
pensez à moi souvent, vous savez si je vous aime.
Votre servante
Odillk Taffin,
EXTRAITS DE CORRESPOA'DaNCR. \nn
A Eustaclie Haparlier.
Lornoiick...
MOJV CHER FRÈRE,
M. le chanoine Badoulet est venu
nousfairevisite hier, et je l'ai reconduit jusqu'à ia porte, car mon père était au Salut avec ma sœur, et il m'avait laissée près de notre pauvre mère, qui est malade depuis cinq semaines. Je lui ai demandé
s II avait de tes nouvelles, il m'a répondu que oui. II a ajouté que tu te portais
bien, que tu étais à Paris, qu'un parent de monseigneur l'Archevêque t'avait pris
IjS EXTRAITS DE CORRESPONDANCE.
pour secrétaire, et qu il était parfaitement content de ton travail et de ta conduite. Cela ma fait bien plaisir. C'étaitla première fois depuis cinq semaines que tu es absent, qu'il m'était permis de m'entretenir de toi. Notre pauvre mère souffre trop pour que nous osions lui en parler, et mon père nous a défendu de jamais prononcer ton nom devant lui. Il faut espérer que le temps et nos soins parviendront à le rendre moins sévère et à le fléchir peu à peu en ta faveur. Adieu, mon frère, écris-moi par l'entremise de M. le chanoine Badoulet, qui se charge de te faire passer ma lettre et une caisse dans laquelle se trouve ton linge et tes habits. Tout cela doit t'étre indispensable. Tu trouveras dans un coin de la caisse douze écus. Ce sont mes petites économies que je te prie d'accepter.
Adieu ! Je t'embrasse de tout mon cœur.
Ta sœur ,
Françoise Raparlier.
jP. S. J'ai vu hier soir à l'église mademoiselle Odille Taffin ; je l'ai saluée, et elle m'a rendu mon salut d'une manière très amicale. J'ai pensé que je te ferais plaisir en t' écrivant cela.
iSo EXTRAITS DE CORRESPONDANCE.
A Odille Tafjin.
Paris...
Enfin , mademoiselle Odille, me voici installé à Paris , comme secrétaire près de M. lebaron de Pormenay, parent de monseigneur l'archevêque. On m'a donné une fort jolie chambre, où je suis libre de passer toute la journée si je le veux, car monsieur le baron ne me donne guère d'occupation. Et sauf une ou deux lettres que j'ai dû écrire d'après ses ordres, et qui m'ont à peine tenu un quart d'heure, tout le reste de mon temps m'a été laissé à ma disposition ; je l'emploie à l'étude des
rXTRAlTS DR COKHFSPONDAIVCt. j8i
belles-lettres; je travaille avec ardeur à acquérir l'instruction qui me manque encore, et dont on me tenait éloigné dans la maison paternelle. Quand bien même je ne trouverais pas dans ces études le charme que j'y trouve , je ne m'y livrerais pas moins avec ardeur ; car elles servent à me rendre plus digne de vous, mon amie ; vous qui vous êtes résignée à tant de sacrifices pour moi; vous le seul bien qui m'attache à l'existence. Aussi, mon OdilIe,jeneveuxrien faire, je ne fais rien que par vous et que pour vous. Si quelque difficulté m'arrête dans mes études, je la surmonte avec persévérance, encouragé par cette idée ; . Elle m'en saura gré ; » elle sera surprise de me découvrir un «•nouveau talent, mon entretien aura plus » de charmes pour elle. " Oui, ma bien-aimée, je veux devenir un homme accompli ,
182 KXTRAITS DR COnr.KSPONDANCF.
je le veux; et pent-êire alors serez- vous fîère de mon amour, comme je le suis du vôtre. Peut-être alors vous direz- vous avec attendrissement: C'est pour moi qu'il a fait tout cela, tout cela est mon ouvrage.
M. le baron a des loges à tous les spectacles , et la plupart du temps il en laisse la jouissance à toute sa maison. Si je n'avais présens à la mémoire les avertissemens de mon digne confesseur, si je ne me tenais en garde contre les pièges du péché qui abondent de toutes parts , je pourrais aller presque tous les soirs au spectacle. Mais je n'y vais pas par esprit de piété. J'aime mieux d'ailleurs passer mes soirées entières à me rappeler mes doux souvenirs de Lornouck. Oh! que sont devenus nos entretiens du soir? que sont devenus nos regards échangés à l'église?
que sont devenus ces temps de bonheur?
Rien ne poiirra-t-ii nous les rendre, et ce mot cruel sera-t-il toujours entre nous : «absence ! «
Adieu , plaignez-moi et aimez-moi un peu pour l'amour que je vous donne.
EUSTACHE
\S\ FXTRMTS I>r. CORRESPONDANCE.
J nwriftieur Daniel Correpont ,
secrétaire de M . le marquis de Lumières.
Paris... 1785.
En vérité, mon cher Daniel, il est bien malheureux pour moi que vous quittiez Paris durant quinze jours, et que votre maitre prenne fantaisie daller passer un si long temps dans ses terres. Depuis deux jours que vous êtes parti , j'éprouve un vide que je ne saurais dire. Je dois tant à votre amitié! Sans vous, je serais encore
EXTRAITS DE COURESPOWDAJNCJi. 1 65
11 u pauvre petit provincial, à idées étroites, ayant peur de l'enfer, faisant le signe de croix au nom de M. de Voltaire , et regardant les philosophes comme gens dignes au moins du fagot et de la hart. Figurez-vous, mon ami , que, sans une fausse honte qui me retint, et que je me reprochais sévèrement comme une coupable faiblesse, je ne serais point allé avec vous au spectacle il y a un mois, le jour où nous dînâjues ensemble chez mon maître qui traitait le votre. Je me laissai conduire à rOpéra comme ou se laisse conduire au supplice. Mais, mon ami, une fois que j'eus entendu ce premier coup d'archet qui produit une si vive impression, lorsque j eus été fasciné par la richesse des décors , par le charme du chant et de la musique, je pris en patience mon péché, et finis même par m'en trouver fort bi(!n. Ce qui me ra-
i(Sr) r:xTnAiTS df, correspondanck.
vit le plus, ce qui est sans cesse devant mes yeux, ce qui ne me quitte pas, ce qui vient me caresser de mille pensées voluptueuses, c'est la danse : la danse, où j'ai vu un essaim de créatures belles comme jamais mon imagination n'avait su concevoir de beauté. Oh! comme ces épaules nues, ces poitrines haletantes, ces bonds passionnés, me font de mal, et me font de bien ! Quelles sensations ils font naître en mon âme, et quelle nouvelle existence ils m'ouvrent! Revenez bien vite, mon ami, revenez bien vite. M. le baron est aussi allé dans ses terres , mais sans m'emmener. Revenez donc , et tous les soirs d'Opéra vous viendrez avec moi vous enivrer à ce spectacle que, sans vous, je ne connaîtrais pas encore.
EltSTACHR.
EXTRAITS DE CORKKSPOiV PA>CE. J 8"
A OdiUe Taffin.
Paris ... 1785.
J'ai lu ta lettre , Odille, et je voudrais ne l'avoir jamais lue, car elle m'a vivement affligé. Eh ! quoi tu te plains avec amertume de ce que j'emploie avec toi le tendre langage de l'amour ! Tu me fais un crime de te tutoyer! ... Une année de tendresse et cinq mois de correspondance ne me donnent-ils pas ce droit? N'est-ce pas te montrer mal à propos sévère que de m'en faire un crime et de me menacer de ne plus m'écrire'
Oh! si tu m'aimais réellement, Odille, loin de me reprocher ce qui n'est pas un tort, tu m'imiterais, et tu ne t'arrêterais pas à ces froids enfantillages ! ïu te laisserais aller à ta tendresse pour moi , sans prendre garde et sans tant de réserve. L'amour qui raisonne, qui argutie, qui calcule , ne saurait être un amour bien fort. Tâche donc une autre fois d'être plus raisonnable , et de ne plus écrire quatre pa ges de reproches, de menaces et de récriminations parcequeje tedis que je t'aime, et que j'emploie en t'écrivant le langage de l'amour.
Ton tendre ami
EUSTACHE
EXTRAITS DE CORKESPONDANCE. 189
A Daniel Cor repont.
Paris...
O mon ami , mon ami , quelle aventure ! Est-ce un rêve? IS'est-ce pas une illusion , ce qui vient de m'arriver?
non, je suis bien éveillé. Mon bonheur est réel. Pardonnez au désordre de mes expressions, mais si vous saviez ce qui vient de m'arriver! quel événement inouï! Mais n'étes-vous pas mon ami? ne puis-je pas, ne dois-je pas vous prendre pour confident de tout ce qui m'arrive? Ne suisje pas sûr de votre discrétion , et ne m'avez-vous pas déjà donné l'exemple d'une
igo EXTRAITS OK CORUESPOKDANCE.
confiance sai^s l)ornes? Je n'aurai pas pour vous, mon ami , plus de secrets que vous n'en avez pour moi : écoutez donc.
Hier, M. le baron , de retour à Paris depuis trois semaines, me fit chercher par son valet de chambre, et lorsque je fus entré, ferma la porte de son cabinet avec un soin mystérieux.
— Monsieur Raparlier, dit-il, je crois pouvoir me fier à votre discrétion etcomp ter sur votre dévouement : j'en ai besoin aujourd'hui. Une affaire imprévue m'oblige à partir aussitôt pour une ville voisine, où je vais sans doute contracter une alliance fort désirable sous le double rapport du nom et de la fortune. Mais les parens de la jeune héritière, gens de province et peu familiers avec les usages de
Paris, pourraient trouver rriauvaise une liaison qu'heureusement je n'ai formée que depuis peu de temps avec mademoiselle Lelaurier,de l'Opéra. Personne, pas même mes gens, n'en est instruit. Or, pour faire réussir mon mariage, il me faut rompre avec cette danseuse, et surtout l'empêcher de parler. Je ne veux point écrire, cela serait dangereux, D'un autre côté, si je la quittais sans y mettre de procédés, ce serait pis encore , et je provoquerais un scandale que j'ai grand intérêt à éviter.
Allez , je vous prie , la trouver de ma part. Faites-lui comprendre les raisons que je vous donne, et appuyez-les de cette parure de diamans. Vous êtes un garçon d'esprit, et, si vous le voulez, vous pouvez en cette occasion me rendre un service que je n'oublierai jamais. Cette
192 EXTUAITS UE COIlKf.SPONDAKCK.
bourse que je vous prie d'accepter vous en est un sur garant.
Je ne sais pourquoi , à chaque parole du baron je sentais une béatitude secrète pénétrer tous mes membres de la plus ineffable joie du monde. Je montai dans ma chambre, ie me fis recoiffer avec soin, et me parant de mon plus bel habit , de celui que je dois à votre goût si recherché, je pris une voiture de place; et, le cœur palpitant d'émotion, j'arrivai chez mademoiselle Lelaurier. Oh! que mon cœur battait bien plus vile encore, que mes joues s'allumèrent bien plus encore, lors-^ que, après avoir décliné le nom de M. le baron, il me fallut traverser une longue tile d'appartemens pour arriver au boudoir de la danseuse! Je rassemblai tout mon courage et toute ma hardiesse, qui me fai-
EXTRAITS DE CORrxESPOj!fD\NCE. lé),)
saient défaut, et je crois qu'à force de timidité j'eus l'air presque impudent, car j etais troublé au dernier point, etje ne savais ni ce que je faisais ni ce que je disais.
Il faut croire cependant que je ne m'expliquai point trop mal , car elle sourit avec bienveillance, prit dans mes mains l'écrin dont elle s'amusa quelque temps à faire jouer les pierres , et puis me tapant du bout du doigt sur la joue :
— Nous consentons à nous laisser fermer la bouche par ce joli bâillon, dit-elle en montrant la parure. D'ailleurs, n'est-il pas assez à plaindre d'acheter une riche bégueule de province au prix de ce qu'il quitte, n'est-ce pas, petit ?
— Oh! certes, madame, et à sa place... je ne l'eusse point imité, fis-je avec une ef-
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fronterie qui me charma et dont je ne me serais jamais cru capable. Mais j'avais le cerveau brûlant et tout en feu de mes émotions et de mes peurs de tantôt.
— Vrai? répliqua-t-elle en jetant sur moi un regard scrutateur qui m'examina de la tète aux pieds. et qui me donna le fris-