‹ Le cheveu du diableChapitre 3 sur 11 · LE CHANOINE BADOULET. IO · texte numérisé non relu

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sorte de sirop ayant quelquefois la consistance du miel. Parlez-moi donc des Grecs en fait de poésie et d'architecture , mais jamais en fait de bohne chère, et surtout de bons vins. C'est la France, la France seule qu'il faut citer; la France qui fournit à ma cave cent vingt-neuf sortes de vin , la France, à laquelle assure à jamais une supériorité incontestable une qualité de ses vins bien plus précieuse que toutes les autres. Vous pouvez arroser délicieusement le plus beau repas du monde rien qu'avec des vins français , et je vous défie d'obtenir les mêmes résultats avec tous les vins d'Espagne, de Grèce , ou d'Italie : vous seriez bientôt réduit à recourir à l'eau pure de votre carafe pour vous désaltérer... Donc, vive la France! Vivent les vins français ! Buvons à la France et à ses vins !

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Disant cela, le chanoine Badoiilet ver sait au seigneur de Valincourt une copieuse rasade , sans oublier son propre verre.

L'hospitalité du chanoine se montrait d'autant plus joviale et plus généreuse qu'il y avait eu naguère du refroidissement entre le chanoine et M. de Valincourt, refroidissement oublié bientôt par le prêtre , mais dont le vieux seigneur avait conservé le douloureux souvenir.

Cela est à raconter.

Pour unique fortune , M. de Valincourt n'avait guère plus de dix-huit cents livres de rentes ; mais comme il appartenait à une noble et ancienne famille , qui, toute déchue qu elle se trouvait , ne laissait pas que d'inspirer encore dans le pays une

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sorte de respect d'habitude , le vieux seigneur s'était fait, parmi la bourgeoisie, un nombre de connaissances auxquelles il accordait de temps à autre l'honneur de s'inviter à leurs tables. Malgré l'opinion généralement peu relevée que l'on concevait du vieillard; malgré la vanité hargneuse qu'inspire aux dépens des gens pauvres la conscience des richesses, — vanité dont nul n'est plus susceptible qu'un bourgeois, — on n'en accordait pas moins partout à M. de Valin court la place d'honneur de la table. Sans doute, l'on souriait du salut protecteur qu'il faisait en entrant, et des airs de supériorité qu'il se donnait quelquefois; mais on en souriait sans le lui laisser voir ; et malgré son goût bien décidé pour les dîners en ville, et les avances un peu fortes qu'on lui avait vu faire afin d'obtenir des invitations;

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malgré le surnom de -pique -assiette — dont les plus moqueurs l'avaient baptisé , l'on n'en était pas moins aise d'avoir à traiter le seigneur de Valincourt qu'on appelait «M. le marquis,» qui dînait une fois par semaine chez monseigneur l'archevêque et qui était le premier convié, lorsque M. le Gouverneur donnait un repas de corps.

Or , M. de Valincourt , parmi ses Amphitryons , comptait un certain M. Watremetz, riche mulquinier chez lequel on mangeait les meilleures poulardes que l'on fit venir du Mans à Lornouck. C'était au chanoine Badoulet que M. de Valincourt devait la connaissance du marchand de fil , et chaque fois qu'il se mettait à la table du digne bourgeois , il était bien sûr de trouver à la droite de son cou-

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vert le couvert du chanoine. Il advint qu'un héritage , et par suite de l'héritage , un procès amenèrent des discussions d'intérêt , et partant de la division , de la haine et une rupture ouverte entre Watremetz et Badoulet. M. de Valincourt s'entremit autant qu'il le put entre les deux plaideurs, et fit des efforts surnaturels pour les réconcilier et terminer ce procès à l'amiable. Par malheur , on ne concilie pas souvent en Flandre un procès dont l'avarice et l'entêtement rehaussent encore le goût , — goût aussi naturel, je pense, aux gens de ce pays qu'il l'est aux Normands. M. de Valincourt en resta pour ses peines , et le seul résultat qu'il obtint fut d'établir de la froideur entre lui-même et ses deux adversaires, qui prirent en mauvaise part les efforts du brave homme pour atténuer aux yeux

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de chacun d'eux les griefs qu'ils se reprochaient mutuellement.

Vous concevez si M. de Valincourt s'affligea d'un malheur pareil ! Il se fit bien serment à lui-même de ne plus se mêler jamais des affaires de ses amis , et il essaya de réparer la maladresse qu'il avait commise. Dans ce dessein, il résolut de ne point épargner les visites , surtout chez Watremetz , qui traitait le plus souvejit.

Hélas! Watremetz reçut avec tant de froideur M. le marquis, que le pauvre homme en perdit contenance et qu'il demeura quelque temps sans parler; désappointé qu'il était de présenter sans cesse à l'impertinent bourgeois des mises en train de conversations que celui-ci laissait tomber dédaigneusement. Son trouble

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s'accrut encore, lorsque des paroles indirectes de madame Watremetz , dites exprès peut-être, dans un malicieux dessein, lui apprirent qu'on donnait le lendemain un grand dîner, dont lui , — lui ! M- le marquis ! — n'était pas. Jugez de la confusion où une telle nouvelle acheva de le jeter.

Et c'était un grand dîner, sur mon âme, un dîner où devait se manger une dinde truffée , venue à grands frais du Périgord ; don superbe, don succulent d'une personne qu'avait obligée de son crédit le mulquinier. Assurément on y boira de ce vin de Lunés , réservé pour les grandes occasions, et dont on ne diminue le très petit nombre de bouteilles que dans les festins somptueux !... Que le diable emporte les procès ! qu'il emporte surtout l'esprit de

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conciliation ! Il eut beau faire, le pauvre marquis de Valincourt , il eut beau caresser le petit [chien de madame Watremetz, il eut beau conter une anecdote plaisante, il eut beau parler de l'invitation à dîner qu'il avait reçue de l'Archevêque pour le lendemain; le chien sembla lui-même l'accabler de la proscription générale; personne ne daigna prendre part à l'anecdote, et la seule approbation qui la suivit fut le rire sec, froid et sans écho du conteur décontenancé. L'on continua — (oh! le maudit procès!) l'on continua à s'occuper devant M. de Valincourt des préparatifs du festin, à s'en entretenir à voix basse, à faire aller et venir, chargés d'assiettes, la domestique et un aide qu'on lui avait donné; ce qui dénotait combien le dîner serait de premier ordre... A la fin, n'y pouvant plus tenir de regrets, désespéré , confus même,

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de la froideur insolente avec laquelle on daignait à peine lui répondre, il se leva, sortit sans proférer une parole , et machinalement, sans trop songer à ce qu'il faisait, il se dirigea vers la demeure du chanoine Badoulet.

Celui-ci avait complètement oublié les petits griefs qui l'avaient indisposé durant quelques heures contre son vieil ami ; la rancune ne pouvant pas rester long-temps dans le cœur d'un homme aussi bon vivant et aussi jovial compagnon que l'était messirele chanoine.Partant, s'il mit un peu de distraction dans l'accueil qu'il fit à M. de Valincourt, ce fut sans le vouloir et parce qu'il était encore abasourdi d'une longue conférence qu'il venait d'avoir avec son avocat; conférence par suite de laquelle ses idées se trouvaient dans un désarroi

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d'autant plus complet, qu'il avait fallu compter à l'homme de robe, pour les premiers frais, une somme d'argent assez considérable. Il reçut donc M. de Valincourt ainsi qu'à l'ordinaire ; mais comme les cent écus dont il venait de se saigner lui revenaient sans cesse à l'esprit , il ne répondit pas toujours bien juste aux propos de son visiteur.

Celui-ci, encore tout froissé des procédés inconvenans de Watremetz, ne mit point en doute que le chanoine ne voulût en agir de même avec lui. Ce fut avec une telle prévention qu'il interpréta les inflexions de voix et les gestes les plus insignifians de l'abbé Badoulet. Par exemple, l'abbé se levait-il pour se livrer à ce mouvement que cherche une personne agitée, M. de Valincourt croyait voir en cela une insi-

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