I. Il
IQS IXTRA.ITS DE CORRESPONDANCE.
core en vie. Oui , tout m'est égal après la démarche que j'ai faite aujourd'hui pour avoir de vos nouvelles. Je suis allée , -^ Sain te- Vierge, — je suis allée chez votre père, votre père qui vous a chassé à cause de votre amour pour moi. Hélas! ni vos sœurs , ni votre mère ne savent rien de ce que vous êtes devenu , et je dois sans doute à leur grande inquiétude la réception bienveillante qu'elles ont daigné me faire. Ecrivez donc, — si ce n'est à moi, — du moins à votre sœur! Un mot , un seul mot , Eustache , par pitié !
A Eustuche Raparlier.
Paris...
J'ai parlé de toi au Commandeur, mon amour ; il se charge de te donner la place en question. Il sera chez moi ce soir, viens-y donc, et n'oublie pas que pour tout le monde tu es moji frère. Pix mUle baisers. ! : ?:T • :r..Tît /' :
P. S. Viens de bonne heure. Je ne danse pas à l'Opéra ce soir, et je n'attends le Commandeur qu'après le ballet. ,|
aOO EXTRAITS DE CORRF.SPOWDANCE,
A Daniel Correpont.
Je ne suis plus , Daniel , je ne suis plus l'obscur et petit secrétaire du baron de Pormenay; je n'ai plus pour tout salaire cent louis d'appointemens... Saluez, Daniel; saluez plus bas encore : je suis agent et receveur des fermes du roi, en Flandres, à Vormoust. Et ce titre, pour qu'il sonne plus agréablement à l'oreille, est accompagné d'un revenu de huit mille livres.
Une chose me chagrine un peu , c'est que je suis sans un sou, et qu'au rebours les dettes ne me manquent pas. Quoique
gratuite , la tendresse de mon adorable Laure n'en a pas moins mis dans un état déplorable mes ressources financières. Si vous connaissiez, mon ami, quelque honorable juif qui voulut me prêter, à gros intérêts, mille livres que je lui paierai aussi cher qu'il voudra, et remboursables sitôt l'échéance de mon premier quartier, je vous en aurais une reconnaissance véritable.
EUSTACHE
P. S. Serai- je forcé de quitter Paris avant de vous avoir revu ? A quoi pense donc votre baron de vous tenir de la sorte depuis un an dans ses terres maudites du Poitou ?
202 EXTRAITS DE CORRESPOJfDANCE.
A Eusiac/ie Ra par lier.
Lornouck.
Mon frère, mon bon frère, quelle joie nous a causée tout à l'heure la visite de monsieur le chanoine Badoulet! Quoi! mon fjère, tu es parti de Lornouck à peine depuis deux ans , et voilà que ta bonne conduite t'a mérité une place aussi lucrative qu'honorable ! Ohî que je suis heureuse , mon cher Eustache 1 Et notre bonne mère! si tu savais quelles douces larmes elle a versées ! Elle a couru le dire de suite à papa dont elle travaillait depuis bien long-temps à fléchir la sévérité. La surprise et le plaisir d'une nou-
EXTRAITS DE CORRESPONDANCE. ao3
velle si bonne et si peu attendue lui a causé une vive impression. Il n'a pu nous cacher les pleurs qui roulaient dans ses yeux. Nous nous sommes toutes trois jetées dans ses bras ; et il nous a dit d'une voix émue :« Qu'il vienne donc, qu'il « vienne , et que tout soit oublié. » Viens donc y mon bon frère. Pars dès que tu le pourras; viens nous embrasser tous, et j'espère que tu trouveras à Lornouck plus de bonheur encore que tu ne le penses.
Ta soeur qui est bien heureuse ,
Françoise Raparlier.
jP. 5. Albertine t'embrasse de tout son cœur.
204 EXTRAITS DE CORKESPONDAIÏCE.
A Eustacke Raparlier.
Mon cher fils , votre père me charge de vous écrire qu'il ne se souvient plus du passé et qu'il vous attend pour vous presscF dans ses bras. Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'ai de joie à vous apprendre un si grand bonheur auquel je travaille depuis deux ans , car il y a deux ans que je ne vous ai embrassé, mon fils.
Je vous donne ma bénédiction.
F<emme Rapablier , néeGossELm.
EXTRAITS DE CORKESPONDANCF. 2o5
A Euslache Rapartier.
Lornouck...
Mon cher ^lève,
Suivant l a demande que vous m'en avez faite, je vous envoie la somme de mille livres tournois que vous me rendrez lorsque vous aurez reçu le premier quartier de vos appointemens. Je vous félicite de la place importante que vous avez obtenue et qui est le prix de votre conduite. Vous voyez que Dieu n'abandonne jamais ceux qui persévèrent dans la voie de la justice.
2o6 EXTRAITS DE CORRESPONDANCE.
En attendant le plaisir de vous embrasser, je suis avec dévouement ,
Votre ancien régent de philosophie ,
JEAN BADOULET,
Docteur en Sorbonne et chanoine semi-prébendé au chapitre métropolitain de Lornouck.
A Laure Lelaurier.
Paris.
Je viens de te quitter , mon amie, et je n'ai pas le courage de monter dans le carrosse qui m'attend. O ma chère bienaimée ! ô mon amour ! que cette séparation m'est cruelle! Adieu, encore une fois ! Adieu ! Tu m'écriras souvent , bien souvent ; tous les jours, n'est-ce pas? ou sans cela je quitte tout, famille, place, et je vole à Paris, près de toi, près de toi, qu'il m'est si douloureux de quitter.
EUSTACHE
Gulœ dedltus/
Tacitb.
Préparatifs de réception.
Constamment en présence de leurs deux filles, et durant tout le jour occupés par les soins d'un commerce minutieux, c'était le soir, dans leur chambre à coucher, et avant de s'endormir, que M. Raparlier et sa femme s'entretenaient de leurs af-
ai 2 PREPARATIFS DE RÉCEPTrOW.
faires et de leurs projets secrets. Couchés, l'un près de l'autre, dans le lit qui les réunissait, depuis trente-cinq ans, chaque soir, à la niénae heure, ils se laissaient aller à l'abandon d'une confiance complète, confiance à laquelle les disposaient déjà si fort d'ailleurs le bien-être d'un lit tiède et mou; le grand silence qui se fait la nuit, et une obscurité profonde: sans oublier les vagues et pâles souvenirs de tendresse et de volupté dont le temps et l'habitude peuvent affaiblir, mais non pas effacer l'empreinte indécise qu'ils ont laissée dans nos cœurs.
— Nicolas, dit madame Raparlier, après avoir soufflé la lampe posée sur la table de nuit , peut-être avant trois jours notre fils sera-t-il couché sous le même toit que nous. Quel bonheur ! et que je voudrais
PREPARATIFS DE RECKPTION. 21 Ù
être à ce jour-là pour revoir notre cher Eustache.
— Puisse-t-il revenir corrigé des défauts qu'il avait à son départ, répondit le mercier en achevant de s'étendre dans le lit , et en grattant sa jambe encore un peu endolorie d'une récente attaque de rhumatisme.
— Des défauts ! Mon Dieu , mon ami , quel jeune homme n'en a pas, des défauts? Personne n'est parfait, surtout à vingt ans. N'avons-nous pas bien de la joie de l'excellente place qu'il vient d'obtenir; et ne devons-nous pas nous trouver bien payés de nos soins pour lui, en le voyant choisir, à son âge, pour d'aussi lucratives fonctions? Car, mon ami, il n'a pas moins de huit mille livres de traitement.
2l4 PR1ÎPARATIFS DE RÉCEPTION.
— Il n'avait besoin de dépendre de personne, pour vivre ; et ne lui fallait que rester chez lui ; grâce à Dieu il n'y aurait manqué de rien , reprit le marchand avec cette fierté que donne la confiance des écus que l'on a.
Madame Raparlier feignit de ne pas entendre, et continua avec moins d'aplomb cependant :
— Nous devons avoir bien de la reconnaissance à monseigneur l'Archevêque, sans lequel il n'aurait pas fait ses études.
— Femme, jamais un mot de cela! s'écria le mercier, en se mettant avec brusquerie sur son séant; car chacun des souvenirs de sa lutte impie avec son fils lui apparaissait de toutes parts , et lui fai-
PRÉPARATIFS DE RECEPTION. 2l5
sait maudire l'éducation scolastique donnée à Eustache ; éducation à laquelle il attribuait, non sans quelque justesse, l'indiscipline du jeune homme et son dégoût pour la profession paternelle.
Puis, après ce premier ressentiment apaisé, il se laissa retomber sur le chevet, et il ajouta d'un ton plus doux et avec résignation :
— C'est monseigneur l'Archevêque qui a voulu qu 'Eustache fit ses Humanités; je me suis rendu aux raisons qu'il m'a fait valoir : mais je maintiens toujours ce que j'ai dit alors : il aurait mieux valu donner à Eustache l'éducation qui convient à un marchand, et rien de plus.
Nous l'aurions élevé sous nos yeux; il ne nous aurait jamais quittés , et loin de faire
2l6 PRÉPARATIFS DE RECEPTION.
germer l'ambition qu'il montrait déjà tout petit, nous l'aurions étouffée cette ambition ; et jamais sa rnain.. .
— Hélas ! fit douloureusement la pauvre mère.
— J'ai fait serment de ne plus parler de cette soirée fatale, et je tiendrai mon serment. Puissé-je, aux yeux de Dieu, ne pas être responsable de malheurs qui ne peuvent manquer d'arriver; que je n'avais que trop prévus et que je voulais empêcher !
— Vous voyez toujours tout en noir, INicolas, dit madame Raparlier avec une nuance d'humeur. Car de même que toutes les mères, en pareil cas, les succès de son fils l'avaient enivrée et rendue fière.
Vraiment, si je ne connaissais à fond votre cœur, je serais tentée d e croire que vous avez des préventions injustes contre votre fils.
M. Raparlier quitta sa position h orizontale pour se relever un peu la tête, ce qu'il faisait quand il s'apprêtait à répondre. Sa femme comprit le danger qui pouvait s'ensuivre, et elle se hâta bien vite d'ajouter:
— Je suis loin d'en avoir la moindre pensée, et si quelqu'un la concevait, il ne me serait pas difficile de le détromper. Mais reprit -elle après un court moment de silence ( car il faut toujours qu'une femme vienne à bout de dire, tout entier et sans restriction , ce quelle veut
2l8 PRÉPARATIFS DE RECEPTION.
dire); mais pouvions-nous condamnerEustache à vivre dans notre boutique, quand un si beau sort l'attendait à Paris ?
— Je sais bien tout cela , et je me le suis dit souvent à moi-même. Mon cœur n'en est pas moins resté gonflé d'inquiétude; et j'ai là, voyez-vous, quelque chose qui me dit : Il en arrivera malheur à votre fils.
— Et puis, ajouta victorieusement madame RaparUer, dont un sourire épanouissait le visage, car elle allait alléguer son meilleur son plus irrésistible argument : et puis, en le gardant près de nous, il fallait lui céder plus tard notre commerce, et nous nous ôtions par là une chance d'établir nos deux filles, dont l'une se trouve déjà en âge d'être mariée.
PREPARATIFS DE RECEPTION. 21 g
Un soupir suivit cette dernière réflexion.
Car les années de mademoiselle Albertine vinrent passer en longue file de vingt-six devant l'imagination de sa mère ; et de l'autre côté apparaissait un triste vide de célibat que n'avait jamais désiré combler le moindre prétendant à sa main. Heureusement, une nouvelle hostilité de son mari et la nécessité de se tenir sur la défensive, firent bien vite passer de l'esprit de madame Raparlier cette idée affligeante.
— Mes filles sont bien élevées, et auront chacune douze mille livres de dot.
— Eustache en gagne davantage en deux ans, songea madame Raparlier.Mais
elle se garda bien d'exprimer tout haut une pensée tracassière à ce point.
— Et quand je voudrai marier mes filles, je les marierai comme il me plaira, continua le mercier avec fatuité et en se tournant sur le flanc gauche.
— Sans compter, se hâta d'ajouter madame Raparlier, qui craignait de voir dormir son mari avant qu'elle ne l'eût fait consentir au projet où elle voulait l'amener; sans compter qu'il n'est point de fils de marchand ou de bon bourgeois qui ne se trouvât honoré de devenir notre gendre. Je crois bien qu'il n'en manquera pas !
Le marchand sourit et bâilla.
— Je crois bien qu'il n'en manquera pas, surtout depuis que l'on sait que rétablissement n'est pas pourEustache. Car, lui , il peut se marier quand il le voudra ; il est riche!... N'est-ce pas, il peut se marier quand il le voudra ?
— Le plus tard sera le meilleur, objecta le marchand, plutôt en façon de banalité que pour repousser l'idée que lui présentait sa femme.
— Oui , répliqua cette dernière, qui jamais de sa vie n'avait frondé d'abord un seul mot de son mari. Oui, sans doute: mais si notre Eustache était marié, nous aurions bien moins d'inquiétudes pour son avenir , surtout au moment où sa belle et riche place ( la marchande fit valoir ces deux redondantes épithètes )
l'oblige à quitter Lornouck et notre famille.
— Peut-être! répliqua M. Raparlier, dont les bâillemens sans fin prolongèrent ce mot.
La mère d'Eustache s'arma de courage, et profitant de l'état de bénignité où le besoin de sommeil mettait son mari, elle dit avec la résolution qu'inspire une tentative hasardeuse, et riant, mais d'un rire convulsif , et comme si elle faisait une plaisanterie en l'air : — Eustache serait bien surpris s'il trouvait, à son arrivée ici, Odille Taffin invitée à dîner chez nous !
Puis, comme un chasseur qui vient de tirer un. coup de fusil, elle attendit, le cœur palpitant , le résultat de la tentative périlleuse qu'elle venait de faire.
M. Raparlier, qui était sur le flanc gauche, se retourna sur le flanc droit, et se remit sur le flanc gauche.
— Fais ce que tu voudras, dit-il à la fin à travers de vastes bâillemens , tandis que de la main il se frottait le visage depuis le front jusqu'à la bouche inclusivement.
— Tu verras, mon ami, répondit hors d'elle-même madame Raparlier, tant elle était joyeuse, tu verras que notre fils sera pour nous désormais une source de satisfaction et d'orgueil.
— Je le souhaite , répliqua le mercier d'une voix presque éteinte par le sommeil.
— Il a un si bon cœur, ce cher Eustache 1 Personne au monde ne saurait dire le contraire , toi le premier, Nicolas.
M. Nicolas P.aparlier ne répondit pas.
Et cela par une bonne raison :
Il dormait.
Au rebours, ce fut seulement bien avant dans la nuit que madame Raparlier parvint à s'endormir d'un sommeil bref et plein d'agitation.
C'est qu'elle était la plus heureuse des mères; c'est qu'après une longue attente, et des désespoirs non moins longs , elle voyait se réaliser ses désirs les plus impossibles, et pourtant les plus chers. Qui jamais eût pu lui promettre , il y a dix-huit mois, lorsque des scènes si terribles avaient lieu devant elle, qui jamais eût pu lui promettre qu'elle parviendrait à ré-
PRÉPARATIFS DlE RECEPTION. 225
concilier le père et le fils et à faire consentir le premier au mariage d'Eustache , mariage cause de leurs querelles et de leurs dissentimens? Plus de chagrin pour l'avenir! Plus de trouble! Plus d'inquiétude!
Un bonheur calme pour elle, dlieureuses amours pour son Eustache, si malheureux jusqu'à présent, et des chances pour marier ses deux filles.
Outre une si grande joie de mère, en poussant l'analyse bien loin, peut-être aurait-on trouvé encore dans le cœur de madame Raparlier un peu de cet orgueil dont se caresse un être faible parvenu à triompher d'un être impérieux qui croit le dominer. J'en suis certain : la femme soumise, et sans cesse courbée sous l'autorité d'un mari absolu et jaloux de ses droits avec despotisme, ne pouvait
s'empêcher de se sentir satisfaite, en songeant qu'elle était parvenue à soumettre ce rude vouloir, à le soumettre sans qu'il s'en doutât. Et elle n'avait pour lutter avec lui que sa faiblesse, son patient affût, et sa constance à ne point perdre courage. Oui, ce triomphe intime qu'elle gardait pour elle seule, qu'elle renfermait en ellemême , qu'elle aurait toujours à cacher sous des apparences serviles; oui, cette duperie où l'on tient chacun, et, plus que tous les autres, l'homme qui cède en se croyant maître sans borne, oui, tout cela derait avoir des orgueils délicieux pour Ja timidefemmedeM.Raparlier; des orgueils dont se seraient exaltées des vanités bien plus raffinées que la sienne; des orgueils qui auraient empêché de dormir plus d'un homme supérieur, de même qu'ils empêchaient de dormir l'humble marchande
qui vendait de la mercerie sous l'enseigne du Bas Rouge.
A cinq heures du matin , madame Raparlier, debout déjà depuis une demiheure, entra dans la chambre de ses filles, et s'asseyant sur le pied du lit où elles couchaient ensemble, elle ne considéra même pas , durant une seconde, le tableau gracieux qu'offraient à ses regards les deux jolies filles qui reposaient avec le même calme sur le même chevet. C'était durant les chaleurs du mois d'août ; et les larges plis des draps , agités par les mouveraens instinctifs des jeunes filles durant leur sommeil , s'épanchaient çà et là de la manière la plus pittoresque, et laissaient demi-nus la poitrine et le sein virginal des deux sœurs. En véritable mère, madame Raparlier se hâta de des-
harmoniser ce tableau devant lequel se serait extasié un artiste, et rajusta les couvertures comme l'exigeait une rigoureuse décence. Cela fait, elle appela :
— Françoise! Albertine!...
Les jeunes filles s éveillèrent en fixant sur leur mère des yeux gros et entr'ouverts à regret.
— Eustache arrive aujourd'hui; je le sais par une lettre que M. Badoulet est venu m'apporter hier soir.
A cesmots trois fois heureux, Françoise sauta hors du lit, et se mit, pieds nus, à courir par la chambre en battant des mains et en chantant.
PREPARATIFS DB RECEPTIOIf. 229
Albertine elle- même, qui, malgré son humeur revêche , ne laissait pas que d'aimer son frère, sentit s'épanouir ses traits; et ils en perdirent un moment l'expression un peu hargneuse qu'ils gardaient d'ordinaire.
— Et nous aurons quelqu'un à dîner.
Voyons, devinez qui ? demanda la bonne femme les yeux étincelans de satisfaction.
— M. le chanoine Badoulel?
— Oui, et encore quelqu'un.
— Mon oncle Thibeaudois?
— Non! Ce n'est pas cela.
— Mon cousin Fournier ?
23o PRÉPARATIFS DE RECEPTIOrf.
— Non , VOUS n'y êtes pas encore.
— Ma foi, je ne sais plus qui deviner.
Et toi , ma sœur Albertine , qu'en penses-tu?
" Albertine , à laquelle une déchirure à ses bas avait rendu sa constante mauvaise humeur, ne répondit point.
— C'est une femme, ajouta madame Raparlier dont la joie allait toujours croissant. C'est une jeune fille, une de tes amies.
— Odille Taffin! s'écria Françoise ivre debonheur. Odille ïaftin ! Quoi! bien vrai, bien vrai ? Vous ne me trompez pas ? O mon Dieu ! mon Dieu ! serait-il possible?
— Ton père y consent, et tu comprends de reste qu'un tel cor^entemeiit promet bientôt une noce.
— Nous irons l'inviter ensemble tantôt ; le plus vite possible , n'est-ce pas, ma mère? Oh! qu'elle va donc être contente! Et la jeune fille alerte et rieuse, passait tant bien que mal quelques vétemens, accablait sa mère de questions, et, tout en voulant se hâter, ne pouvait parvenir à commencer les apprêts que nécessitait l'arrivée de son frère.
A la fin, toujours parlant et toujours riant, elle descendit à la cuisine souterraine où déjà sa sœur Albertine, moins expansive dans sa joie , s'occupait à frotter et à refrotter une vaste plaque de cuivre à rebords, appelée tourtière; non sans avoir
a3a pnépARàTiM de EiécEPTioN.
au préalable allumé le bois du four, et préparé tout ce qu'il fallait pour cuire.
Et tandis que, de leurs bras nus, elles préparent et pétrissent la pâte, tandis que des paniers de grosse paille reçoivent la pâte déjà façonnée; tandis qu'elles s'énumèrent toutes les friandises qu'Eustache aime le mieux; qu'elles s'expliquent la façon la plus exquise de les faire; tandis qu'elles les préparent; grâce à leur mère les confitures s'étendent en larges couches pour former des tartes succulentes ; le lait et les œufs se coagulent en mets délicats, la crème brûle et frissonne sous le fer rouge qui la colore, et le doux parfum lie vanille qu'elle exhale embaume la cuisine et se répand dans tout le logis.
Et maintenant que voici tous les ap-
prêts terminés, maintenant que le pain est sorti du four, le pain à la bonne croûte d'or qui donne faim ; maintenant que les viandes, les volailles, les gibiers , achetés la veille en secret par la prévoyance de madame Raparlier, sont là tout prêts, et n'attendent plus que l'heure où le four et le poêle les réclameront; maintenant, il faut préparer la chambre d'Eustache, il faut la nettoyer et l'épousseter de la bonne façon. Jamais les carreaux qui la pavent n'auront paru plus rouges !... C'est qu'aussi , pour laver, pour frotter ces carreaux, elles ne veulent s'en rapporter à personne. Mon Dieu! quelle sera la joie de ce cher Eustache, quand il entrera dans son petit appartement, et qu'il le trouvera si bien tenu, si bien paré! D'abord, il y a des rideaux de lit, et encore sont-ce les mêmes rideaux qu'Eustache ambitionnait tant il y a deux-
a34 PRÉPAIIJLTIFS DE HÉCEPTION.
ans; — « les beaux rideaux de damas. rouge qu'il n'avait pu jusqu'alors obtenir de sa mère, — rien moins que ces beaux rideaux rouges! Puis, les meilleurs meubles de la maison; puis des fleurs; puis des cadres d'or avec des gravures! Jamais il ne se sera vu si bien logé; oh! non, jamais de la vie.
A ces joies bourgeoises et que je me laisse peut-être aller à décrire trop complaisamment et avec trop d'amour ( on m'excusera, je suis bourgeois et j'ai des sœurs); à ces joies, dis-je , en succéda une plus grande encore : l'invitation à faire à mademoiselle Odille Taffin.
Pour faire cette invitation convenablement et avec l'apparat qu'elle nécessitait, madame Raparlier et ses deux filles se mirent en toilette , et après avoir été d'abord
convier à dîner le vieux chanoine Badoulet , elles se dirigèrent vers le logis d'Odille.
Hélas! Odille était bien loin de prévoir le bonheur qui l'attendait. Pauvre Odille ! depuis cinq mois, il ne lui était pas arrivé une seule lettre d'Eustache. En vain , chaque jour, elle allait s'enquérir de la vieille et pauvre parente chargée de recevoir ses lettres s'il n'était pas arrivé à la fin quelque paquet pour elle ; rien ! toujours rien! Dans ses alarmes, elle écrivit à Eustache , elle le supplia. — Elle lui écrivit de nouveau , elle le supplia de nouveau. — Rien n'y put faire, et jamais Eustache ne rompit un si cruel silence.
D'abord, elle crut malade son amant:
car telle est toujours en pareil cas la pre-
2 36 PRÉPARATIFS DE RIÉCEPTION.
mière pensée d'une femme. Eiistache malade, assez malade pour ne pouvoir écrire ! Dans son inquiétude elle hasarda ce qu'une fois elle avait osé déjà ; elle s'en fut visiter son amie Françoise. Mais Françoise ne lui parla d'Eustache que fort peu et sans témoigner les moindres craintes. Or il fallait qu'il ne fût point malade , car la plus légère indisposition eût mis dans un trouble extrême la bonne et sensible Françoise.
Odille rentra chez elle encore plus agitée qu'avant de sortir. Il n'est point malade ! il fait donc un voyage ? Mais non , car, dans cette supposition, il eût chargé quelqu'un de lui transmettre la correspondance qui lui arriverait. — Une de ses lettres a pu s'égarer... C'est cela, il ne faut s'en prendre qu'à la négligence de la poste. — Une lettre ! oui , cela sciait possible ,
mais deux, mais quatre, mais toutes celles qui ont dû lui arriver depuis cinq mois!... Non, ce n'est point cela. — Mon Dieu! estce qu'Eustache ne m'aimerait plus !
Elle rejeta bien vite cette idée d'un malheur impossible ; cette idée devant laquelle elle ne voulait point seulement s'arrêter. Mais, malgré elle, cette idée revint, se mit devant elle, et ne la quitta plus. Dès lors , le désespoir fit peser sur toutes ses facultés comme un poids qui les accablait. Une tristesse profonde que venaient d'abord parfois soulager fréquemment des larmes , et qui peu à peu dégénéra en une- sombre mélancolie, s'empara d'elle , la maigrit , rendit pâle son visage, et dompta la vivacité de son caractère. Elle , jadis si rieuse , demeurait des heures entières assise dans quelque coin obscur
2 58 PRÉPAEATIFS DE RECEPTION.
de son logis. Ni les visites de ses compagnes , ni les soins de son père ne pouvaient rien contre un pareil abattement. Eustache ne l'aimait plus ; Eustache en l'amour duquel, pauvre fille , elle avait remis tout le bonheur de son existence, Eustache dont elle se croyait aimée avec tant de force , et pour toute la vie! Encore, si par quelque tort elle avait justifié un semblable abandon ! Mais n'a-t-elle point fait pour lui tout ce qu'elle devait faire ? Hélas, plus qu'elle ne devait faire , peut-être î 11 lui a dit: je serais heureux que vous m'écrivissiez, et elle lui a écrit. — Je voudrais , Odille , avoir de vos cheveux, et elle lui en a envoyé. — Je veux que tu me tutoies en m'écrivant, et elle l'a tutoyé dans ses lettres. .. Oui , voilà ses torts. Elle a oublié ses devoirs de jeune fille, et Dieu la punit à présent de cet oubli. Combien
le châtiment est cruel ! et devait-ce être Eustache qui se chargeât de lui faire expier l'amour qu'elle avait pour lui !
N'importe. Il n'y faut plus penser. Il faut tâcher de l'oublier!... Le temps donnera plus de force à la pauvre Odille, et lui apportera non de l'oubli, cela est impossible, mais du calme, mais au moins de la résignation. Oh I comment se résigner jamais à cette idée : « Il ne m'aime plus ? » Comment se dire sans désespoir : « Il en aime une autre peut-être !
Peut-être !. ..Ces paroles d'amour si douces,si passionnéeSjil les répète à une autre femme! ces promesses d'aimer toujours, ces regards, ces larmes, il les prodigue à une autre femme! El aucun souvenir d'Odille ne vient le troubler ; il n'éprouve
24o PRÉPARATIFS DE RÉCEPTION.
pas raème un remords ; car, s'il avait un seul remords , s'il lui venait une seule fois à la pensée les chagrins qu'il cause à sa malheureuse amie, il lui écrirait, ne fûtce que par pitié; il tâcherait du moins de la tromper pour la rendre moins à plaindre!... Mais non! pas un mot! Rien, rien, jamais rien !...
Allons! Elle est folle de s'affliger ainsi. Il faut qu'elle ait du courage , elle en doit avoir, elle en aura. Désormais, elle ne doit plus penser à lui, à lui qui ne méritait pas l'amour pur, l'amour sans borne qu'elle lui avait voué. Non, non, loin d'elle des souvenirs naguère si doux , maintenant si pleins d'amertume. Tout est fini entre Odille et Enstache, fini pour la vie, fini pour toujours.
PREPARATIFS DI? TiiÊtPttO^. 24 1
Et malgré ces combats, malgré ces résolutions qui se renouvelaient chaque jour, à chaque heure, elle allait mainte et mainte fois s'informer si la poste n'avait rien apporté pour elle; elle implorait dans ses prières l'aide de tous les saints qui lui inspiraient le plus de confiance , et elle faisait faire secrètement un pèlerinage à Notre-Dame de Bon-Secours.
Car les âmes tendres cherchent dans la mysticité des consolations à leurs peines. Elles souffrent moins en mêlant leurs soupirs aux murmures de l'oraison. Trahies par l'amour de la terre, elles appellent à leur aide l'amour divin, et, réduites à cacher leurs peines à l'indifférence ou à l'ironie, elles viennent épancher ces peines aux pieds des anges, et surtout de la vierge Marie , qui n'a point oublié les dou-
^42 PRÉPA.RA.TIFS BR RECEPTlOIf.
leurs d'ici bas, et que l'Eglise nomme, dans ses litanies, du nom touchant de consolatrice des affligés. Et c'est là, n'en doutez point, un aide qui ne manque pas; une consolation qui fait bien. Il semble que nous souffrons moins lorsque nous croyons voir s'intéresser à nossouffrancesune créature céleste. Et comment ne pas retrouver un peu d'espérance quand on a dit à celle qui peut opérer des miracles, des chagrins dont elle connaît toute l'horreur et qu'elle peut faire cesser — on le croit du moins, — par une prière à son divin fils, par un signe mystérieux, de sa main étendue pour relever celle qui la prie ? Ainsi , la pauvre Odille était devenue plus dévote encore. Le soir, au Salut, on la voyait à demi courbée sur sa chaise, murmurer de ferventes oraisons, et demeurer tout abîmée dans ses méditations et dans ses
prières. Le matin, de bonne heure, elle se rendait à la messe , et revenait avec quelque courage pour' supporter l'isolement et la tristesse de la journée.
Le jour dont nous parlons, après la messe, elle s'était à peine débarrassée de sa cape de soie noire, qu'elle entendit un bruit de pas dans le corridorde la maison. Jugez de sa surprise ! C'était Françoise Raparlier et sa sœur ; c'était madame ■Raparlier elle-même. Mille pensers confus d'espérance et de dé.sespoir, de crainte et de bonheur, la saisirent à la fois, la troublèrent, l'émurent, la firent rougir, la firent pâlir. Tremblante, hors d'elle-même, elle vint au devant des trois dames, balbutia quelques paroles inintelligibles , et attendit avec angoisse l'explication d'une visite si peu prévue.
244 PRÉPARATIFS DE RÉCEPTIOîf.
— Nous venons vous prier de nous faire un plaisir, dit madame Raparlier.
— Un véritable plaisir, reprit Françoise avec un sourire radieux.
— Et dont vous ne vous repentirez pas , ajouta la caustique Albertine.
— Faites-nous, s'il vous plaît, mademoiselle Odille, l'honneur de venir dîner avec nous , aujourd'hui à une heure.
— Madame.... En vérité.... Je n'ose....
comment.. Et elle avait les yeux pleins de larmes, et elle avait envie de rire et de pleurer , et le cœur lui bondissait dans la poitrine, et tout son corps tremblait de raouvemens convulsifs.
PRÉPAllATIFS DE RECEPTION. 2Zj5
— Tu viendras, n'est-il pas vrai? lit Françoise. Nous t'attendons.
— Nous vous attendons, répéta madame Raparlier.
Françoise se pencha à l'oreille de son amie :
— Mon frère arrive aujourd'hui.
Ne pouvant supporter tant d'émotions, Odille se jeta dans les bras de Françoise et sanglota long-temps sur le sein de son amie. Puis ensuite, elle releva la tête; mais, toute rouge et toute honteuse, elle se cacha de nouveau sur l'épaule de Françoise.
Madame Raparlier, dont l'émotion était 1. i5
extrême, lui releva doucement la tète, et l'attirant vers elle :
— Au revoir! lui dit-elle en l'embrassant. Au revoir! A une heure ! à une heure précise, n'est-ce pas, ma fille?
C'est lui 1 c'est lui!
TOUK LES OP^BAS , TOUS r,8S unAMBS, TODS LES ViCOBVILLia, KT TOUTES Lia PIKCB8 POSSIBLIiS.
le retour.
Quoique madame Raparlier et ses deux filles eussent disparu depuis long-temps , Odille demeura plusieurs minutes encore sur le seuil de la porte, suivant des yeux les visiteuses inattendues qu'elle venait de reconduire , et dont l'apparition lui semblait un rêve impossible.
25o LE RETOUR.
Eiistache de retour aujourd'hui lEustache dont elle n'a pas reçu de nouvelles depuis cinq mois ! Eustache , qu'elle désespérait de jamais revoir! Et c'est madame Raparlier, c'est la mère d'Eustache qui vient lui apprendre cette heureuse nouvelle ! Elle sera là , elle , Odille, assise à la même table qu'Eustache , parmi ses parens. — Ses parensveulentl'associer à la joie qu'ils éprouvent du retour d'Eustache.— Madame Raparlier lui a dit : « ma fille. » Mon Dieu ! tout cela est un rêve! tout cela ne peut être qu'un rêve.
Mais non , tout cela est vrai ! tout cela est vrai. Le ciel a pris en pitié les peines de la pauvre Odille. Les prières qu'elle a faites à la Sainte Vierge n'ont pas été vaines. Il fallait un miracle pour mettre
un terme à de si grandes peines ; et le miracle s'est accompli.
De même que la douleur assombrit les
* objets les plus rians , de même la joie de
la jeune fille jetait un brillant reflet sur les souvenirs les plus tristes. Le silence d'Eustache , ce silence odieux qui lui avait fait tant de mal , qui l'avait laissée dans un si douloureux isolement, elle le comprenait à cette heure; elle se l'expliquait d'une manière satisfaisante. Eustache entrevoyait l'espoir de fléchir ses parens , mais il ne voulait pas donner de fausses espérances à son amie. Comment, dans les lettres qu'il lui écrirait , cacher les transes qu'il éprouvait? Comment ne pas lui faire partager ses angoisses? Il a préféré garder le silence , attendre un résultat heureux , pour, tout-à-coup, entourer de bonheur
sa chère Odille! — Et puis d'ailleurs, que sait-elle! peut-être a-t-il fallu qu'Eustache entreprenne quelque voyage lointain et subit! peut-être M.Raparlier n*a-t-il voulu donner promesse de consentir à un mariage contraire à ses vues qu'en exigeant l'interruption d'une correspondance, coupable il faut le reconnaître! Elle en est sûre à présent: un mot d'Eustache lèvera tous les doutes, toutes les inquiétudes injustes. Oh! qu'elle s'en veut maintenant d'avoir pu cesser de croire à sa tendresse, combien elle s'en veut !
Odille entassait ainsi paradoxes sur paradoxes, afin de se montrer telles qu'elle aurait voulu qu'elles fussent les causes du silence d'Eustache. Elle ne tarda pas à se donner une conviction profonde.
Ou croit vite à ce que l'on désire ; et per-
sonne ne saurait être ingénieux à nous tromper, comme nous le sommes nousmêmes.
Enivré de l'un de ces bonheurs que l'on ne connaît guère qu'à dix-huit ans, lorsqu'on aime, et surtout lorsque l'on est jeune fille, et que long-temps on avait perdu toute espérance, Odille rentra dans sa petite chambre et mit à se faire belle une recherche et im art, négligés par elle depuis long-temps , hélas ! Elle humectait d'eau fraîche ses yeux rougis par les larmes, et ensuite elle se mirait pour s'assurer si cette rougeur commençait à disparaître. Elle prenait une à une ses . robes, elle les examinait avec complaisance, les essayait, et les ôtait tour à tour. Et tout en se livrant à ces joyeuses incerliludes, elle venait d'instant en
instant regarder à la fenêtre si le perruquier n'arrivait pas; le perruquier, important et indispensable personnage d'une toilette de cette époque. A présent il n'est point de jeune fille qui ne sache disposer elle-même les bandeaux noirs de ses cheveux ou les boucles cendrées qui doivent se jouer presqu'en liberté sur des joues fraîches dont elles semblent accroître la blancheur; à présent une jeune fille sait placer avec autant de goût qu'un coiffeur la couronne qu'il lui faut pour un bal. Mais en 1786, comment se passer de l'art d'un autre pour construire le haut échafaudage de cheveux, raidi par la pommade et tout blanc de poudre ? Comment parvenir à tordre avec un fer presque brûlant les énormes anneaux d'une catacoua et la tête ardue d'un crêpé? Le caprice ou l'oubli d'un coiffeur pou-
vait donc retenir captive chez elle une jeune femme, quels quef ussent les plaisirs qui l'attendissent. ^Maintenant, n'est-il pas vrai, vous comprenez pourquoi mademoiselle Odille épiait avec tant de sollicitude la venue de son perruquier.
Ce jour-là, tout souriait à la jeune fille; car à peine l'horloge de la ville eut-elle sonné onze heures et demie, que Thonnête coiffeur apparut son énorme fer à la main.
Les perruquiers-coiffeurs jouaient forcément alors, dans la vie de province, un rôle actif et important. La nécessité de se faire accommoder par eux obligeait à les admettre chaque jour dans tous les intérieurs bourgeois; et c'est une chose fatigante, sinon impossible, que de
256 LK RETora.
prendre le masque peu commode du décorum devant une personne que l'on regarde comme son inférieure, que l'on est habitué de voir à de fréqueus intervalles, et qui vient tout-à-coup nous surprendre dans ces momens de trivialité dont la vie intime est si pleine. « Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre , j» disait Turenne; et c'est là une vérité de l'application la plus étendue.
Il résultait de ce défaut de précaution et d'un laisser-aller pareil , une sorte de familiarité entre le coiffeur et ses pratiques; familiarité qui l'initiait à bien des mystères de ménage, qu'il eût été prudent de ne pas lui livrer. Il voyait les yeux qu'avaient rougis les larmes causées par une réprimande; il entendait les murmures du mécontentement , et
LE RETOUR. 2Sj
parfois même sa venue ne suspendait pas toujours les querelles conjugales. Joignez à cela que le caractère un peu causeur des ménagères flamandes les porte souvent, plus qu'il ne le faudrait, à parler de leurs affaires et de leurs chagrins. Joignez à cela qu'il leur est difficile , lorsqu'elles se trouvent sous l'influence d'une émotion , de la renfermer en elles-mêmes, et l'on connaîtra combien de secrets tombaient à la merci des perruquiers - coiffeurs. Sans doute, on ne leur disait pas tout: mais l'esprit d'observation savait bien deviner le reste; l'esprit d'observation commun aux gens que leur état oblige à voir beaucoup de monde. Alors, d'un côté, l'avantage que donne la possession d'un secret, de l'autre le désavantage d'avoir livré ce secret , resserraient encore la sujétion des Prafi^Mes bourgeoises à l'égard
a58 LE RETOUR.
du perruquier-coiffeur. Souvent même, on lui livrait le secret tout entier, soit pour tâcher d'obtenir par une telle preuve de confiance que le Figaro poudré se tût, soit par cette nécessité que l'on éprouve d'avoir un confident de ses peines. Or, il en est presque toujours d'un confident comme d'un amant, on ne le choisit pas, on l'accepte.
Par malheur, les perruquiers se montraient rarement discrets. Sûrs de l'impunité, sentant le besoin d'amuser leurs Pratiques et de caresser le goût de médisance que chacun, sans exception, éprouve si vivement en province, ils allaient répéter à gauche ce qu'ils avaient vu à droite, et à droite ce qu'ils avaient vu à gauche; non pas, il est vrai, positivement et avec les noms en toutes lettres , mais
LE RETOUR. sSg
d'une manière encore plus alléchante; ne soulevant qu'un coin du rideau, et comme pour mieux donner de prise et de champ libre aux conjectures maUgnes. Ils étaient à leurs pratiques ce que sont , en Angleterre, dans certaines petites villes, les journaux remplis de détails de la vie privée, et dont les anecdotes, gorgées d'initiales, présentent l'appât d'un logogriphe facile à deviner, et qui acquiert plus de sel et d'intérêt par la gaze à demi transparente dont on l'enveloppe.
En échange des nouvelles qu'elles recevaient de leurs perruquiers, les pratiques leur donnaient celles qu'elles avaient recueillies. De la sorte il n'y avait point, dans une famille bourgeoise, un secret qui ne devînt le secret de la ville entière de Lornouck, et dont la révélation n'y fiit con-
26o LE RETOUR.
nue de tout le monde, excepté, toutefois, de la partie intéressée.
Voilà comment il se fit que maître Lahoust , le perruquier de mademoiselle Odille , savait déjà qu'elle dînait chez M. Raparlier, et arrivait si à propos à onze heures et demie, quoiqu'il n'eût pas connaissance du message envoyé chez lui par la jeune fille.
La figure rouge du gros petit homme s'épanouissait radieuse et souriante.
— N'avez-vous pas besoin de moi plus tôt qu'à l'ordinaire? demanda-t-il en entrant , du ton d'un homme sûr de la réponse affirmative qu'il va recevoir.
— Oui, Lahoust, et j'étais même in-
quiète: car je dîne en ville, et comme on ne vous avait pas trouvé chez vous quand j'y ai envoyé, je craignais que vous ne vinssiez pas avant raidi.
— Il faut que je donne plus de soins que d'ordinaire à la coiffure de mademoiselle.Dame! elle dîne avec un jeune homme qui arrive de Paris , et il s'agit de montrer son savoir-faire.
Odille rougit , et ne fit pas de réponse.
— Sans compter, continua le perruquier, sans compter que j'aurai bientôt une autre coiffure à faire : une coiffure de noce, d'une noce où il y aura plus d*une
personne de Paris , y compris monseigneur l'archevêque lui-même
— Et de quelle noce voulez-vous parler ? demanda mademoiselle Odille rougissant plus que jamais, et ne sachant trop la question qu'elle faisait.
— Demandez-le à toute la ville, mademoiselle ! La noce de M. Eustache Raparlier et d'une jolie demoiselle de votre connaissance.
Odille , pour dissimuler son trouble joyeux et son extrême embarras, se leva , et s'en fut regarder promptement dans une glace la coiffure que venait de terminer maître Lahoust.
Celui-ci prit son fer et son chapeau , sa*
liia jusqu'à terre, et alla chez une autre de ses pratiques; chez M. le chanoine Badoulet.
— Quelles nouvelles? lui demanda celuici en passant sur ses larges épaules un peignoir déjà plein de poudre.
— Vous savez les plus intéressantes mieux que moi , dit le perruquier en posant le pinceau plein de savon sur la rouge face du chanoine : je veux vous parler du mariage de votre ancien élève avec mademoiselle Odiile Taffin.
— ^ Tu sais déjà cela! Comment diable fais-tu ton compte ?
Maître Lahoust ne répondit que par un sourire modeste et vaniteux à la fois.
Cependant Odille, non sans émotion , arrivait chez M. Raparlier.
La bonne Françoise attendait son amie sur le seuil de la porte, et passant son bras sous le bras de la jeune fille, elle la conduisit à son père , qui s'était paré de ses habits de fête, et qui daigna tempérer par un sourire la froideur habituelle de ses traits austères. Madame Raparlier prit Odille par la main et l'attirant contre sa poitrine l'embrassa tendrement, Aîbertine elle-même trouvamoyen de faire prononcer à ses lèvres des paroles, qu'avec un peu de complaisance , on pouvait trouver bienveillantes.
— Eustache n'est point encore arrivé , dit Françoise; nous ne l'attendons que dans une demi-heure.
LE RETOUR. 26b
■—Il faudra lui cacher Odille, proposa madame Raparlier , et ne la lui laisser voir qu'au moment de se mettre à table.
— Oui , c'estcela , nous jouirons comme il faut de sa surprise.
— Le voilà , le voilà ! cria Françoise allant vers la porte.
Et presque au même instant une voiture s'arrêta devant la boutique du Bas-Rouge, et Eustache en descendit.
Soudain sa mère et ses deux sœurs se précipitèrent dans ses bras. Elles le couvraient de baisers. Elles riaient, elles pleuraient , elles ne pouvaient se détacher de lui , et quand elles furent un peu remises de leur joie, quand elles eu-
266 l'E RETOUR.
rent délivré le jeune homme de leurs douces étreintes, il s'avança vers son père, qui faisait tous ses efforts pour garder son sang-froid et sur les joues duquel néanmoins coulaient de grosses larmes.
Mon père! murmura Eustache en
s'agenouillant.
— Mon fils , je vous bénis , essaya de proférer le marchand. Mais la voix lui manqua, et il ne put que tendre les mains, relever son fils et le presser contre lui.
— Voici encore quelqu'un à embrasser, dit Françoise en prenant Odille par la main et en la conduisant à son frère.
— J'ai l'ai revue , et s'il faut te l'avouer, je l'aime plus que
jamais.
— Fou que tu es !
HOLTOAY.
Souvenirs et sensations-
A Daniel Correponl.
Du sixième relai.
Ah! Daniel, Daniel, comme je suis tiiste et accablé! Mon ami, quelle douleur j'éprouve! pourquoi cette voiture m'emmène-t-elle si vite? Pourquoi mon
ami, ai-je quitté Paris, Paris, où m'attachaient tant de bonheur, tant de hens d'affections. Tandis que l'on change mes chevaux, mille pensers divers m'agitent et me troublent ; je me sens saisir de l'envie de crier au cocher: Tournez bride, ramenez-moi à Paris. Il me faut toute ma raison, tout mon courage , pour résister à cette pensée.
Songez , Daniel , à tout ce que je quitte ; ma vie paresseuse et libre d'entraves ; quelques heures d'un travail oiseux ; et puis le reste du temps, Paris avec ses fêtes, ses plaisirs et sa splendeur : des spectacles, des boulevards couverts de monde, les Tuileries et ses promenades, et par-dessus tout, Laure, Laure que j'aime tant; Laure et ses baisers enivrans ; Laure, cette généreuse amie, à laquelle je
SOUVENIRS ET SENSATIONS. 27 l
dois ma fortune et le bonheur de toute ma
vie.
Du bonheur! oh! non, ce n'est point un riche emploi , en province , c'est ce que je perds qui est du bonheurj c'est Laure, c'est Paris ; c'est vous ; c'est ma petite chambre; c'est le commerce d'hommes supérieurs qui élèvent la raison^ et qui la débarrassent de stupides préjugés.
Voilà les chevaux prêts. On m'appelle pour remonter en voiture. Donnerai-je l'ordre de retourner à Paris ou de continuer la route? Daniel, vous ne savez pas ce que je souffre.
EUSTACHE
272 souvEnriRs et sensations»
A Laure Lelaurier.
En route. A quarante lieues de Paris.
Me voici bien loin de vous , mon ange.
Loin de vous, hélas! Qu'il y a de douleur
dans cette pensée-là! Quoi! voici tout un
jour et toute une nuit que je ne vous ai
vue; que je n'ai entendu votre voix; que
je ne vous ai couverte de baisers! Et je ne
vous verrai pas demain! Des jours, des
semaines, des mois s'écouleront avant que
je ne jouisse de ce bonheur... Des mois!...
Oh! non! car sitôt mes affaires mises un
peu en ordre , je retournerai à Paris , je
veux y passer encore quatre à cinq semaines de la vie heureuse que j'y menais encore hier; je veux la savourer avec délices avant quedela perdre pourtoujours.Laure, mon amie, vous ne savez pas ce que j'ai souffert et ce que souffre encore; il m'a fallu m'arréter, il m'a fallu vous écrire, car , sans cela , j'aurais suffoqué. Je pleure comme un enfant. Laure, ma bienaimée, qu'il est douloureux d'être loin de vous ,et que l'on souffre à vous quitter, mon amie!
EUSTACHE
A Daniel Correpont.
Lornouck. Dix heures du soir.
Voici plus d une heure que je suis monté dans ma chambre, Daniel, et depuis plus d'une heure je me demande si tout ce que j'ai vu , si tout ce que j'ai éprouvé depuis mon retour, n'est point un rêve , une illusion mensongère. Rêve ou non, illusion ou réalité , Daniel, toutes mes idées se trouvent bouleversées, tous mes projets détruits , tous mes desseins changés. Je ne \eux plus ce que je désirais ardemment hier j je me réjouis de ce qui faisait hier
mon désespoir. Mon ami ! mon ami !
quelles étranges sensations m'agitent et m'enivrent ?
Du plus loin que les murs de Lornouck apparurent à mes yeux, mon cœur se serra, ma poitrine se gonfla , et un sentiment triste, et une sorte d'exaspération douloureuse s'emparèrent de tout moi-même. Des souvenirs vagues m'assaillaient en foule ; des sentimens inconnus s'éveillaient en mon cœur, et me jetaient dans un trouble plus grand à mesure que j'approchais de la ville. Mais quand je passai sous la porte obscure de Lornouck que surmonte une grande tour, quand je traversai les longues sinuosités de ses rues obscures , quand je me revis dans les lieux où s'était écoulée mon enfance, des larmes emplirent mes paupières j et ces larmes inondèrent mes
a^Ô SOUVENIRS ET SENSATfOWS.
joues et suffoquèrent ma voix, lorsque je me trouvai jeté comme par magie au milieu de ma mère et de mes soeurs... Et mon père! mon père que je n'abordais qu'en tremblant ; mon père dont la terrible malédiction tonnait encore à mon oreille... Mon père pleurait lui-même, et il me bénit, et il m'embrassa long-temps , et avec effusion. Ce sont là, voyez-vous, Daniel , des sensations que l'on n'éprouve pas deux fois en sa vie.
Tandis que j'étais là, haletant de secousses si répétées, ma petite sœur Françoise vint jeter dans mes bras, qui? Devinez... Odille! Odille, cause de mes querelles et de ma rupture avec mon père , Odille qu'il consent à cette heure à me laisser épouser , et qu'il me présente comme ma fiancée.
•«* SOUVEltlRS ET SENSATIOITS. 2jn
Vous allez rire, Daniel; eh bien! telle est la puissance d'un premier amour, que je me suis pris à céder aux désirs de ma famille, ou plutôt — car pourquoi une fausse honte? — je suis heureux de retrouver Odille, tendre et fidèle, Odillequi m'aime encore malgré ma conduite coupable à son égard ; Odille qu'il m'a suffi de voir pour retrouver tout l'amour qu'elle m'avaitinspiré.Quelle différence, mon ami.
de cet amour chaste et dévoué, avec la folie passion de Laure ; passion venue je ne sais comment, et qui finira de même si déjà elle n'est finie. Car, pour qu'elle se soit séparée de moi , pour qu'elle m'ait envoyé à cinquante lieues d'elle , il faut qu'elle soit lasse de moi, qu'elle ait voulu s'en débarrasser. Du reste, qu'il en soit autrement, qu'il en soit ainsi, je ne veux plus me souvenir d'une erreur dontje rougis.
Odille, Odille seule occupe et doit occuper mon cœur. Si vous l'aviez vue , mon ami, pâle et rouge tour à tour sous mon regard, me laisser lire dans ses grands yeux tout l'amour quelle éprouve pour moi!
O Daniel , je renonce à la vie joyeuse de Paris , elle fait trop vivre. Désormais je veux passer mes jours dans le calme de la province; je me trouve possesseur d'une fortune qui peut suffire à mesgoûts modérés, et avec Odille je suis sûr d'être heureux.
Voilà, n est-il pas vrai, mon ami, qui vous paraît bien bourgeois et bien trivial ; mais vous devez venir me voir dans un n.ois, et dans un mois, Daniel, vous me
direz que j'ai raison; car, mon ami , vous aurez vu Odille.
SODVKNIBS ET SENSATIONS.
^u même.
'^ Lornouck...
J'ai passé toute la matinée près d elle , mon ami. Seul avec cette ange , dans sa maison déserte! Nulle présence importune, nul bruit, ne troublaient nos doux entretiens , nos entretiens pleins de confiance et d'abandon. Elle me contait ses chagrins durant mon absence; ses attentes et ses inquiétudes lorsque je cessais de lui écrire ; son espoir dans la Vierge , et sa croyance qu'une intervention divine m'a ramené près d'elle. Faut-il vous l'avouer, mon ami, en l'écoutant je me suis surpris
aSo SOUVENIRS FT SENSATIONS.
à envier la foi confiante de cette jeune fanatique; je me suis senti l'envie de maudire la raison et la philosophie qui m'ont désappris à croire. Je sais bien que l'attirail de la bigoterie est absurde , que ses croyances sont fausses et ridicules, qu'elles font pitié à tout homme qui pense : oui. Pourtant Odille paraissait si heureuse, elle a trouvé de si bonnes consolations en s'adressant à sa Vierge et à ses anges imaginaires!.. Savez-vous, mon ami , qu'il doit y avoir du bonheur à croire que nous sommes entourés de beaux anges qui veillent sur nous, qui nous protègent, qui nous consolent! Et puis, savoir qu'il se trouve entre le ciel et la terre, une mère, une vierge toujours prête à essuyer les larmes , à intercéder pour le repentir, à prier pour la souffrance! On peut élever la voix vers Dieu , avec l'assurance d'être
écouté, n'importe que l'on soit innocent ou coupable ; n'importe que l'on demande assistance contre l'injustice humaine ou contre sa propre faiblesse à soi.
Par malheur ce n'est là que du préjugé et de la poésie ; la raison s'oppose à ce que l'on adopte des rêves semblables.... Cependant, mon ami, je sens en moi je ne sais quel mystérieux penchant qui m'attire vers ces croyances. Je donnerais toute ma fortune tous mes plaisirs, toute ma vie pour croire comme croit et à tout ce que croit Odille. Oh! combien alors m'importeraient peu mes soucis, les inquiétudes, les persécutions, la misère et les souffrances! Je me jetterais avec transport dans un couvent de règle austère ; j'y prierais, les pieds nus, sur le marbre froid du chœur; je raserais ma tête, je me nourri-
rais de pain noir, et je serais heureux, heureux comme nul ne l'est sur la terre.
Je sens bien que ces bizarres confidences vous paraîtront ridicules, je le sens. Mais, mon ami, j'éprouve l'impérieux besoin de vous les écrire. Il est vrai que je suis dans un état si grand d'exaltation! que le souvenir des lieux où s'est passée mon enfance, que l'aspect de ma famille > que l'amour naïf de mademoiselle Taffin, ont tant bouleversé mes idées !... Oh! que les premières impressions de notre vie sont durables ! Combien la philosophie et l'expérience sont faibles contre elles ! Deux ans, j'ai vécu parmi les hommes les plus supérieurs de notre temps; les discours de Voltaire, les dissertations de Diderot, leurs livres admirables que j'ai lus , relus , commentés et appris par cœur, devpient ,
gt SOUVENIRS ET SENSATIONS* 383
ce me semble, me mettre à l'abri de la rechute que j'éprouve. Hélas, moi, l'amant de la folâtre Laure, je me suis senti trembler à l'aspect d'une petite bourgeoise, et j'ai passé toute une journée, seul avec elle, sans lui prendre autre chose qu'un baiser, un seul baiser sur le front... Et encore, en le lui donnant, ce baiser, mon visage pâlissait et se contractait, et mon cœur battait à rompre ma poitrine.
Et puisque je suis à vous parler sans détour, puisque les sensations que j'éprouve me forcent à vous en faire confidence; moi le philosophe , moi l'athée, moi qui souriais d'indignation à la vue d'un prêtre, j'ai pleuré quand mon père m'a béni : j'avais presque des prières sur les lèvres, quand je me suis agenouillé parmi les miens et que j'ai entendu la voix
grave et solennelle du vieillard réciter les oraisons que j'étais habitué à entendre dans mon enfance.
Adieu , Daniel , adieu! Ne riez pas trop de moi , et tâchez de venir me voir. Vous serez mon garçon de noces. Chacun ici se serrera bien joyeusement pour vous donner place à la grande table de famille ; et j'en suis sûr, quand vous aurez vu l'existence patriarchale que je mène, quand vous aurez rencontré une jeune fille, fraîche, riante, douce, bonne et tendre comme Odille , je ne vous paraîtrai plus un enthousiaste ridicule ; et , comme je vais le faire, vous direz joyeusement adieu à la vie factice de Paris, et vous viendrez vous jeter dans les bras de la province, pleine de calme, de poésie et de bien-être.
SOUVENIRS ET SENSA.TIOKS. 285
Au même.
Lornouck.
Vous avez beau me le dire dans votre lettre, mon ami, j'aime la province plus que jamais, plus que jamais je suis résolu à ne plus la quitter, résolu à y vivre, résolu à y mourir.
J'ai reçu du ministre une prolongation de congé qui me permet encore de passer un mois dans ma famille, d'où je partirai marié pour ma résidence ; et j'espère avant peu obtenir une mutation qui me per-
2^6 SOUVENIRS ET SENSATIOÏN^S.
mettra de ne plus quitter ma famille. J'ai vu enfin aujourd'hui , et le croirez-vous, pour la première fois de ma vie, mon futur beau-père. C'est un gros homme, tout rond, qui m'a fait bon accueil, qui m'a dit de suite « Mon gendre » , et qui une heure après est reparti dans sa carriole avec une immense quantité de marchandises qu'il va vendre de ville en ville î cela lui rapporte des sommes énormes, comme il le dit et comme on le répète à Lornouck. Avant de monter dans sa voiture , où il passe les sept huitièmes de sa vie , de même que s'il eût fait ce que l'on nomme au Théâtre- Français une fausse sortie, il est revenu à moi, et se gonflant d'une importance emphatique :
— Mon gendre , a-t-il dit, nous n'avons point encore parlé de la dot de ma fille.
— Nous en parlerons au jour du contrat, ai- je répondu. Car j'avais hâte de rester seul avec Odille.
— Au jour du contrat, soit.
Et il a pris les rênes de ses deux gros chevaux flamands , et il est reparti pour je ne sais combien de temps.
Adieu, mon ami ; je vous attends toujours pour nies noces , qui auront lieu dans quinze jours. Mon bonheur serait incomplet si vous n'en étiez le témoin. Venez , incrédule, et je vous réconcilierai avec la vie de province. Je veux faire plus, je veux vous la faire aimer.