‹ Le cheveu du diableChapitre 7 sur 11 · XI · texte numérisé non relu

XI

Tout ce qui croît décroît.

Montaigne.

decrescendo — Sx abrupto.

J Daniel Correpont.

Lornoack.

Hélas! mon ami , qu'il me tarde de mettre fin aux interminables formalités que nécessite mon mariage! Qu'il me tarde de me trouver libre des exigences et des en-

aga decrescendo — ex abrupto.

nuis dont on m'accable ici de tous côtés! Vous ne sauriez croire, Daniel, les susceptibilités sans nombre que, malgré des précautions inouïes, j'effarouche à chaque instant du mot le plus inoffensif, et quelles tracasseries me valent ces susceptibilités effarouchées ! Si je vais, si je viens, si je sors , si je reste , si je fais des visites , si je n'en fais pas , si je suis triste, si je suis gai, si je suis taciturne ou si je parle, je prête le flanc à des mécontenteraens, à des reproches , et presque à des haines. L'élégance de mon costume et mes habitudes recherchées se trouvent souvent l'objet d'une jalousie et d'un désagrément que vous ne sauriez vous figurer : l'on me harcelle à ce sujet du matin au soir par une foule d'allusions mordantes de grossièreté, à défaut d'esprit. On porte sur moi des regards moqueurs , on me rit au

DECRSSCENDO — EX ABRUPTO. 2^5

nez, on me parle de la boutique de mon père, et mon père lui-même semble avoir pris à tâche de mettre en haleine ces damnés provinciaux et de les déchaîner contre moi. Il ne m'adresse jamais la parole sans dire au préalable : . Un grand seigneur » comme vous, mon fils! » ; « et il me le répète » plus de cent fois le jour. » . Ceci est bon » pour moi , mais pour vous cela est bien » différent. > Enfin, hier j'ai eu avec lui une querelle sérieuse parce que je refusai d'aller au Salut avec toute ma famille.

— Mon père, lui ai-je dit, mavez-vous vu fronder vos opinions? ai-je même exprimé devant vous mes idées philosophiques, encore moins cherché à vous y convertir? Soyez donc, je vous en prie, tolérant comme je le suis; je vous laisse vos croyances, laissez-moi les miennes.

A ces paroles, il s'est mis dans une colère épouvantable. Il m'a donné tous les noms, cl son compte, les plus odieux:

«impie, philosophe, esprit fort.» Il m'a parlé de l'enfer , et s'échauffant de plus en plus, il a fini par rappeler la querelle qui m'a fait quitter, il y a deux ans , la maison paternelle. Fatigué d'une telle incartade, j'ai répondu qu'à mon âge on était libre de faire ce que l'on voulait, et que nul n'avait le droit de régenter ma conduite. J'ai cru qu'il allait se jeter sur moi et me fouler aux pieds.

Je lui tournai le dos , moitié ricanant moitié furieux; et je fus m'enfermer dans ma chambre : je ne faisais que d'y entrer lorsque ma mère, puis mes sœurs, sont venues en larmes m'adresser des re-

DECRESCENDO — ÉX ABRUPTO. àg&

proches sur ce qu'elles appelaient ma conduite irrévérencieuse. A les entendre, je devais aller me jeter aux pieds de mon père ; à l'avenir, me plier à ses moindres caprices, et surtout me garder soigneusement d'oser émettre un autre avis que le sien. J'ai pris mon chapeau, et je m'en suis allé chez Odille.

Odîlîe aurait volontiers pris parti contre moi: il s'agissait de religion. Sitôt qu'elle entendit ce mot, elle si constamment bonne, douce, et presque négative, devint intolérante et pleine d'aigreur.

Elle me regarda avec un regard de terreur, tandis que je lui exposais, avec îa chaleur d'un homme que l'on a froissé, ma manière de voir en fait de philosophie, et de liberté de conscience: puis elle se prit

2g6 DECRESCENDO — EX ABRUPTO.

ensuite à pleurer ; puis elle proféra des malédictions contre les philosophes qui m'avaient perverti, et elle aurait volontiers condamné au feu tous les livres passés, présens, et futurs, excepté toutefois le Bréviaire laïc et le Paroissien romain. Je lui dis que c'était un folle, et je la laissai là.

Ainsi, mon cher Daniel, me voici en hostilité avec toute la ville , parce que j'ai un habit taillé convenablement, parce que ma coiffure est à la mode, parce que je porte une épée. J'ai parlé de liberté de conscience, et mon père me regarde comme un libertin ; j'ai refusé d'aller au Salut, et ma fiancée voit sur mon front l'empreinte de la griffe de Satan. Probablement, à cette heure , elle demande à deux

genoux ma conversion, et consulte son confesseur sur ce qu'elle doit faire dans une aussi grave occurrence. Vive la province, vous le voyez, Daniel, pour le bonheur, la tranquillité et les idées philosophiques.

EUSTACHE

agS DECRESCElfDO — EX ABRUPTO.

Daniel Correpont, auquel Eustache a déjà écrit des lettres si nombreuses et si confidentielles, était un de ces jeunes gens d'un mérite équivoque, un de ces lieux communs d'homme, admirablement propres dans le monde de la vie réelle , ainsi que dans le monde fictif des romanciers, à jouer le rôle de confident. Il n'avait ni vertus, ni vices bien arrêtés; n'était pas sot, encore moins spirituel, et passait pour doux et obligeant sans qu'il eût autre chose pour justifier cette réputation que de l'insouciance et le laisseraller que donne l'insouciance. Comme on pouvait se dire à soi-même, sans paradoxe, et avec une évidence flatteuse : « Je vaux mieux que lui, » on se plaisait, par une flagornerie machinale de l'amourpropre, à lui reconnaître plus d'esprit qu'il n'en avait de fait. De la sorte , en le

rehaussant, on se rehaussait soi-même, soi plus grand que Uii. Nous avons tous, vous et moi, en mainte occurrence, été de la même façon dupes de notre vanité.

On rit à présent de la manière passive dont les confidens de tragédie classique écoutaient les tirades des héros et des héroïnes qu'ils étaient chargés de suivre pas à pas sur la scène. Hélas! c'est pourtant la seule manière possible de recevoir une confidence. Oui , dès que, par faiblesse ou par affection, l'on se résigne à remplir de telles fonctions, presque toujours rudes et constamment ennuyeuses , il faut faire abnégation de soi-même, écouter lorsque l'on parlera, se montrer fidèlement de l'opinion que l'on émettra, et surtout ne jamais sourire des contra-

dictions, des changemens d'avis, des hauts et des bas qui ne cesseront de survenir, de se croiser, de s'embrouiller. Il faut garder le silence; ou bien , si l'on tient absolument à parler, on doit, comme le fait SilvestrekVé^ard d'Octave, dans les Fourberies de Seapin , se contenter de redire , en guise d'affirmation et d'assentiment , la fin de chaque phrase, question ou exclamation de l'amoureux.

Je ne sais pas si Daniel avait médité et commenté l'admirable scène dont nous parlons ici, et que nous ne saurions trop recommander à tous les confidens actuels et futurs ; mais Daniel en agissait à l'égard d'Eustache exactement comme Silvestre à l'égard d'Octave. D'abord , il n'envoyait qu'à de longs intervalles des lettres en échange des lettres nombreuses de son ami :

DECRESCENDO — EX ABRUPTO. v)0 1

car, il le savait, il suffit aux amansde pouvoir dire tout du long ce qu'ils éprouvent: peu leur importe qu'on leur réponde.

Pourvu que le confident , s'il est là , atteste de loin en loin, par une exclamation, qu'il écoute et qu'il ne dort pas ; pourvu , s'il est absent, qu'il fasse parvenir de temps à autre un billet en guise d'accusé de réception, ils n'en demandent pas davantage. Peut-être même s'arrangent -ils mieux de cette inaction que d'interruptions qui gêneraient les épanchemens, et de lettres qui reprendraient froidement en sous-œuvre les émotions qu'ils ont exprimées dans la chaleur d'une première impression. 11 y aurait là pour eux le dégoût d'un auteur qui entendrait traiter par une autre personne le sujet d'un livre qu'il aurait déjà fait lui-même.

Et puis, ce n'est pas peu de chose, que de pouvoir se dire : « Que ces gens sont » froids ! Comme ils sont loin de sentir «avec la même énergie que moi! Comme » ils comprennent peu ! » On s'en reconnaît mieux organisé , on s'en estime davantage, et l'amour-propre qui se glisse dans toutes les sensations humaines, si même il ne forme pas à lui seul toutes les sensations humaines , y trouve son compte , s'en gonfle et s'en caresse.

Quoique médiocre et peut-être même parce qu'il était médiocre, Daniel ne manquait ni de tact , ni d'une certaine finesse , et il avait admirablement compris ce qu'il devait faire pour remplir les devoirs de confident. Aussi jamais Eustache n'avait aimé quelqu'un autant que son ami Daniel. Ce fut son ami Daniel qu'il voulut avoir pour

DECRESCENDO — EX ABRUPTO. 3o3

l'un des témoins de son mariage, et il n'eut point de repos tant qu'il n'eut appris que son ami Daniel se mettait en route pour Lornouck, et qu'il arriverait dans cette ville le jour de la signature du contrat.

Daniel partit de chez son maître , enchanté de se soustraire pour quelques jours à l'ennui de la vie de château. Il s'arrêta à Paris pour y faire achat de cadeaux de noces, et repartit pour la Flandre où il arriva bientôt dans la magnifique chaise de poste dont M. le marquis de Lumière, dont il était secrétaire, avait voulu qu'il se servît pour voyager. M. de Lumière nourrissait le dessein d'épouser la nièce de l'Archevêque de Lornouck, et il était bien aise que l'arrivée de son secrétaire produisît assez de sen-

3o4 DECRESCENDO — EX AERUPTO.

sation clans la petite ville pour que chacun y conçût une haute opinion du rang et de la fortune du maître de Daniel.

Donc , l'élégante et riche voiture s'arrêta devant l'humble boutique du Bas- Rouge, et Daniel en descendit paré d'un habit de voyage, chef-d'œuvre d'un tailleur célèbre de Paris.

Il crut d'abord s'être mépris de maison, car personne ne se présenta pour le recevoir, et un bruit étrange se faisait dans l'arrière-boutique. C'était la voix forte de M. Raparlier qui tonnait; les cris de mademoiselle Odille qui se tordait au milieu d'horribles convulsions, et les larmes et les sanglots de Françoise et de madame Raparlier qui s'efforçaient de calmer les souffrances de la jeune fille. A la fin ,

DECRESCENDO — EX ABRUPTO. 5o5

M. Raparlier,la face empourprée de cclère, et dans la plus grande agitation, s'aperçut de la présence de Daniel^ et sortit de l'arrière-boutique.

— Monsieur, dit- il d'une voix altérée, monsieur, vous êtes sans doute la personne que mon fils attendait pour être témoin de son mariage ?

— Oui , monsieur , répliqua Daniel.

— Eh bien! entrez, monsieur, et vous VQrrez quelle .joyeuse fête nous a causée votre ami: les soeurs et la mère qui se lamentent ; lafiancée qui se meurt ; son père et moi, monsieur, déshonorés! Deshonorés, oui, et pour toujours.

Ici , le vieillard s'interrompit , et mar-

3o6 DECRESCINDO — EX ABRUPTO.

cha quelque temps avec précipitation , puis il s'arrêta devant Daniel.

— Oui, déshonorés, monsieur; car toute la ville le sait à cette heure , Eustache a refusé d'épouser la jeune fille qu'il a demandée à son père , à laquelle il a été solennellement fiancé. Eustache vient de partir avec une misérable prostituée , et il a choisi pour ce départ, monsieur, le propre jour de son mariage et l'heure de midi, afin que personne n'en ignorât, afin que l'opprobre fût public, et l'outrage plus sanglant.

Daniel balbutia quelques mots, et voulut sortir. M. Raparlier le retint.

— Ecoutez, dit-il, vous reverrez sans doute bientôt le misérable que je rougis

d'être forcé d'appeler mon fils. Dites-lui que je le maudis, et que je prends le ciel à témoin que jamais je ne rétracterai cette malédiction. Dites-lui que je le déshérite. Dites-lui que je lui défends de jamais reparaître à mes yeux, et que si sa mère, si ses sœurs étaient assez faibles pour recevoir des lettres de lui, pour lui garder le moindre sentiment de tendresse, je me séparerais de l'une et que je maudirais les deux autres.

Adieu maintenant, monsieur.

Daniel sortit sans rien comprendre à la scène étrange dont il venait d'être le témoin. Mais comme, dans une petite ville, grâce au ciel, les affaires même les plus secrètes ne tardent pas à devenir bientôt

5o8 DECRESCENDO — EX ABRUPTO.

la |3ropriété de chacun , les détails d'une catastrophe aussi scandaleuse ne pouvaient manquer d'être tout-à-fait connus. D'ailleurs, M. Daniel fut rasé par le perruquier maître Lahoust, et cette circonstance suffit pour lui faire connaître, à peu de chose près, toutes les explications que l'on va lire.

Eustache, que ses lettres à Daniel ont montré si las des tracasseries de son père, et si dégoûte de la vie de province , n'avait point tardé à voir refléter sur son amour pour Odille cette lassitude et ce dégoût. Une fois le prestige un peu soulevé, le désenchantement va vite en amour, et ce fut bientôt seulement par respect humain, et parce que les choses étaient trop avancées, qu'Eustache continua à s occuper des préparatifs de son

DECRESCENDO — £X ABRUPTO. 3o9

mariage. Ses projets de bonheur et sa confiance clans l'avenir avaient fait place à une crainte vague ; il avisa qu'il était généreux à lui , riche possesseur d'une place lucrative, de tenir les promesses qu'il avait faites à une petite bourgeoise ; à lui , philosophe et homme supérieur, d'épouser le mesquin objet d'un premier amour. De tels pensers à l'idée que ce mariage pouvait s'éviter, la transition était imperceptible. Cependant il balançait encore, il repoussait de pareilles pensées; elles lui semblaient coupables, lorsqu'un incident inattendu mit fit à son irrésolution, et changea brusquement la face des choses.

Le jour même fixé pour son mariage , Eustache marchait en désespéré sur la route de Paris; jamais les persécutions de

3lO DECRESCENDO — EX ABRUPTO.

son père n'avaient été plus virulentes , jamais ses exigences plus extrêmes et plus ridicules. Une dernière querelle provoquée par quelques paroles d'Eustache à propos de religion avait amené des invectives, des menaces, et presque une lutte nouvelle entre le père et le fils.Ccs cruelles scènes semblaient d'autant plus inexplicables au premier abord, que nul mieux que M. Raparlier ne savait conter avec plus déplaisir une anecdote scandaleuse sur les moines ; et qu'Eustache, malgré tout l'attirail philosophique dont il s'était chargé à Paris , n'avait pu complètement effacer de son cœur les premières impressions religieuses reçues dans enfance; impressions dont la raison, son expérience et des habitudes longues et nouvelles, ne pouvaient elles-mêmes détruire tout- à -fait la secrète influence. Donc, tout esprit fort qu'il se croyait, Eus-

DECRESCENDO — EX ABRUPTO. 5ll

tache gardait en son âme du respect et des regrets pour les croyances religieuses, et M. Raparlier, malgré sa dévotion, aimait àrire aux dépens des prêtres. Mais une fois que le père et le fils se trouvèrent animés et aigris , l'un par l'abus de la puissance paternelle, l'autre par le sentiment outré de son indépendance , chacun d'eux devint fanatique et adopta les haines et l'intolérance du fanatisme. Au mot de religion, le fils haussait les épaules et souriait de pitié; à la moindre proposition qui sentait l'esprit fort, le père vomissait contre Eustache les reproches, les injures et lesmenaces; témoin le jour dont nous parlons.

Quelques amis , dont le vieux chanoine Badoulet, se trouvaient à dîner chez le marchand du B as Rouge.Grâce aux transes continuelles de madame Raparlier et à

ses efforts pour contenir et pour ramener la conversation sur un terrain neutre, Eustache et son père n'avaient échangé e ntre eux que deux ou trois allusions mordantes ; si bien qu'on pouvait les regarder comme en état de paix. Tout-à-coup, et quand les fumées d'excellens vins eurent peu à peu échauffé les têtes, M. Raparlier > pour taquiner le vieux chanoine, se mit à lui raconter une anecdote scandaleuse , récemment arrivée dans l'un des couvens de Lornouck.

C'était une de ces histoires comme la tradition en a conservé tant dans les villes monastiques ; un mélange de libertinage et de grotesque. Aussi chacun en riait-il de bon cœur , le chanoine Badoulet tout le premier.

DECRESCENDO — EX ABRUPTO. 3l3

— Vraiment, fit Eustache, vraiment!

la philosophie est bien coupable d'attaquer des mœurs aussi pures !

A ces paroles hostiles, Françoise, sa mère et Odille pâUrent, et tournèrent des regards supphans vers Eustache, afin d'obtenir son silence.

Mais le gant se trouvait jeté, et déjà le marchand l'avait ramassé.

— Ah! ah! voila monsieur l'espritfort qui parle ! Monsieur a deux ans habité Paris! Monsieur est un homme d'esprit, et nous autres des sots; et puis, il est jeune, et nous vieux, donc nous sommes des rabâcheurs.

Eustache répondit par un sourire, cent fois pis que la réponse la plus âpre.

3l4 DECRESCENDO — EX ABRUPTO.

Vous le voyez, chanoine! les pères

font rire de pitié leurs enfans! Vive la philosophie pour apprendre le respect qu'on doit à ses père et mère !

Un nouveau ricanement entr'ouvrit et serra les lèvres d'Eustache! Chacun se tut ; et il se fit un de ces grands et sinistres silences qui surviennent toujours dans un dîner , lorsqu'un incident intempestif jette les convives dans une position équivoque et fausse.

Le bon chanoine Badoulet voulut faire le pacificateur.

—Allons, dit-il, nous ne sommes point ici pour discuter, mais pour boire ; et la philosophie et la dévotion sont d'accord

sur ce point, que bonum vinum lœiificat cor hominis.

Mais cette plaisanterie, jetée au milieu (le la froideur de l'assemblée , n'excita pas même un des murmures joyeux et des rires qu'elle eût excités en toute autre circonstance. Une seule voix l'approuva ; ce fut la voix émue et tremblante de madame Raparlier.

— C'est bien parler, monsieur le chanoine. A votre santé et à celle de notre chère Odille.

Les convives tentèrent un effort pour retrouver leur gaieté ; les verres s'entrechoquèrent et furent vidés ; mais après quelques paroles guindées et contraintes , le silence reparut.

3l6 DECRESCENDO — EX ABRUPTO.

— Dites-moi , mon compère Brabanl, demanda M. Raparlier dont la colère contenue par la présence des convives, s'augmentait et se gonflait dansla poitrine du vieillard; dites-moi , étes-vous encore tenté d'envier mon sort, et de donnera votre fils l'éducation que j'ai donnée au mien? Vous en voyez les fruits et la récompense.

— Mon ami! fit madame Raparlier, en tâchant de calmer son mari.

— Faites des sacrifices pour qu'il étudie, et un beau jour il s'enfuira du logis paternel, où il reviendra dédaigneux et méprisant pour vos habitudes et pour vous; votre manière de vivre ne sera plus bonne pour lui; vos idées lui paraîtront ridicules,

DECRESCENDO — EX ABRUPTO. 5l'J

et il traitera de billevesées notre sainte religion.

— Mon ami! répéta madame Raparlier plus suppliante encore.

— Ce n'est point tout ; les avis paternels lui seront à charge ; il en rira , il en haussera les épaules, ses poings s'en serreront de colère, et sans la présence de quelques amis, il vous accablerait d'invectives, comme il pourrait le faire à l'égard d'un domestique.

Eustache se leva avec violence et voulut s'en aller. Sa mère et Odille, entre lesquelles il était assis, s'efforcèrent de le retenir, mais il les repoussa.

— Il repoussera sa mère, et il la battra

3l8 DECRESCENDO — EX ABRUPTO.

même plus tard; car, lorsqu'on a battu son père....

Les quatre femmes jetèrent un cri de douleur; et Eustache saisissant avec rage une bouteille placée devant lui , la frappa violemment sur la table et la brisa.

—Oui, messieurs, il m'a frappé, frappé!

au visage; frappé jusqu'au sang; frappé en présence de sa mère ; frappé en présence de sessœurs; frappé, moi vieillard, moi son père ! Laissez-le faire, messieurs ; laissez-le venir jusqu'à moi et il me frappera encore ! Regardez-le, si vous en doutez?...

Et il disait vrai; car Eustache était hors de lui; Eustache ne savait plus ce qu'il faisait ni ce qui se passait autour de lui ;

DECRESCENDO — EX ABRUPTO. Ôig

Eiistache tremblait convulsivement de rage, et ce fut seulement lorsque l'air eut rafraîchi son visage , et qu'une marche hâtée eut rendu un peu de calme à son sang, qu'il s'aperçut qu'il était hors de la ville, sur la route de Paris et sans chapeau.'

Alors , les souvenirs de la scène dont il avait été l'objet vinrent l'assaillir en foule, et il maudit son idée malencontreuse ; il maudit le funeste mariage qui allait resserrer encore autour de lui les liens de la puissance paternelle; il maudit l'emploi qui le forçait à vivre au milieu d'un pareil enfer.

Tout-à-coup, une chaise de poste passe avec rapidité près de lui et le force à reculer brusquement , car elle a failli l'é-

520 DECRESCENDO — TX ABRUPTO.

craser; une femme jette un cri; une tête de femme paraît à la portière, une femme saute de la voiture, et s'élance dans les bras d'Eustache.

C'est Laure !

— Et que fais-tu dans ces lieux , nutète , et le visage bouleversé ? demanda la danseuse après mille baisers et mille joyeuses caresses.

Eustache lui conta en quelques mots ses chagrins.

— Je ne t'ai pas fait avoir un emploi dans la gabelle pour que tu épouses une petite bourgeoise, et que ton père te donne le fouet. Je vais à Londres donner des représentaîions , monte dans ma

chaise, et adieu aux querelles de ton père, adieu à ta fiancée. Qu'elle épouse un bonnetier, c'est ce qu'il lui faut, et non toi , mon spirituel et joli garçon.

Et elle l'entraînait; et elle le faisait monter en voiture, et avant qu'il fût revenu de sa surprise , avant qu'il sût bien nettement ce qu'il faisait, la chaise de poste avait traversé Lornouck ; les nombreux clochers de cette ville n'apparaissaient plus au loin que comme de légères pointes presqu'imperceptibles.

XIÏ.

Otez le soleil à une lulije et vous la verrez bientôt dépérir. Le Parfait 5ardinii;r.

Une catastrophe.

A huit jours de là, quoique ce fût le samedi , jour de vente considérable pour M. Raparlier,le digne marchand se trouvait seul danssabo utique, et les nombreux paysans qui affluaient autour du comptoir s'étonnaient des distractions et de

l'air de profonde tristesse do cet homme ordinairement si actif à la vente. A chaque minute, il venait regarder sur le seuil de la porte, comme s'il eiit attendu un message de haut intérêt ; et pour le faire rentrer et servir ses chalands, il fallait mainte etmainteinterpellation de leur part, encore ne rentrait-il que lentement et en quelque sorte malgré lui.

Tout-à-coup le barbier Lahoust se précipita plutôt qu'il n'entra dans le magasin.

— Sainte Vierge de Dieu! s'ccria-t-il en entraînant M. Raparlier vers l'arrière-boutique'.Sainte ViergedeDieu! quel malheur vient d'arriver!

— Est-ce qu'elle est morte? s'écria le

marchand , devenu pâle et se soutenant à peine.

Et puis il ajouta en se couvrant deà deux mains ses yeux pleins de larmes :

— Le misérable f je le savais bien qti'il l'avait tuée î...

— Ce n'est point elle, interrompit le barbier, ce n'est point elle; c'est le père! c'est M. Taffin! En rentrant en ville, il est tombé de sa voitui^e ; une roue lui a passé sur la poitrine et on le conduit tout sanglant à sa maison...

-- Que l'on s'en garde bien! .De quel côté l'amène-t-on ? Courez, Lahoust, courez; au nom du ciel! c'est ici" qu'il faut l'amener. Hélas! la pauvre enfant

528 UNE CA.TàSTROPHE.

n'est déjà que trop en danger! La nouvelle de l'accident de son père , sa vue, détruiraient le peu de chance que nous avons de la sauver !

Disant cela, il entraînait Lahoust et tous les deux arrivèrent assez à temps pour empêcher le blessé d'être transporté chez lui. Ce fut chez le mercier qu'on le mena.

Tandis qu'un chirurgien posait le premier appareil sur la blessure , M. Taffin reprit un peu.de connaissance, et tendit la main à Raparlier. Il voulut parler; le sang qui remplissait sa bouche ne le lui permit pas ; mais le marchand comprit le regard suppliant du moribond, et il lui dit avoc solennité :

UNE CATASTROPHE. 32g

— Je serai le père de votre fille.

Une larme coula sur les joues de M . Taffin; une convulsion tordit ses membres, et le chirurgien n'acheva pas de poser l'appareil; car un tel soin devenait inutile, le blessé était mort.

M. Raparlier s'agenouilla près du cadavre , fit une courte et fervente prière , et après avoir donné quelques ordres à la hâte il ferma sa boutique et se rendit chez Odille, où se trouvaient , depuis le matin , madame Raparlier et sa fille Albertine; Françoise avait passé la nuit près de la malade.

Les trois femmes se sentirent glacées d'effroi à l'arrivée soudaine du marchand. Pour qu'il eût quitté la boutique , un tel

53o UNE CATASTROPHE.

jour et à pareille heure ; pour que son visage fût si pâle ; pour que des larmes coulassent de ses yeux; pour qu'il serrât convulsivement la main de sa femme et de ses deux filles, il fallait qu'il fût arrivé un malheur , un bien grand malheur \

Il conduisit sa femme dans l'embrasure d'une fenêtre, et là, il lui conta en peu de mots le funeste accident et la mort de M. Taffin. Madame Raparlier eut assez de force pour comprimer ses sanglots , car la malade aurait pu les entendre.

— Nous avons maintenant trois filles , dit M. Raparlier en s'efforçant de donner un peu de fermeté à sa voix ; Odille est pauvre; si Dieu nous la conserve, elle partagera l'héritage de nos filles : nous n'aurons pas perdu d'enfant.

La pauvre mère détourna la tête; elle ne pouvait retenir ses sanglots; M. Raparlier feignit de ne point en comprendre le molif.

— Il faut garder encore notre triste secret , jusqu'au moment où Odille sera en état de l'apprendre sans danger. Que personne ne l'approche, excepté nous autres.

Il n'avait point encore achevé ces dernières paroles , qu'une voisine officieuse se précipita brusquement dans la chambre sans qu'on eût le temps de s'opposer à son entrée inattendue. Elle se jeta sur le lit d'Odille , et s'écria avec la voix vibrante d'une commère flamande :

— Pauvre Odille ! Quel malheur de voir moLU'ir son père d'une manière si cruelle!

532 UNE CATASTROPHK.

A ces mots la jeune fille sortit d(; l'assoupissement où elle était plongée, et se dressa demi-nue sur son lit de souffrance.

— Mon père ! fit-elle , mon père !

Et elle cherchait à rassembler ses idées incomplètes, elle promenait ses mains amaigries sur son front brûlant; elle portait sur ceux qui l'entouraient, des regards vagues et douloureux :

Et puis elle répé ta :

— Mon père ! m on père î

On ne lui répondit pas. Françoise et Albertine se détournèrent pour pleurer.

— Mon père, où est- il ? Je veux voir mon père ! Dites , où est mon père ? il

devait être ici le matin... Maintenant je ne le vois pas ! Mon père, je veux mon père. Oh! dites, dites, où est-il?

Tout-à-coiip les terribles paroles de sa voisine revinrent complètes à sa mémoire :

— Mort !

Et elle tomba sans connaissance.

Ilfallutbien long-temps, il fallut lui donnerbien des soins pour qu'elle revînt à elle. A la En, elle rouvrit les yeux , elle commença à respirer plus à l'aise , et le médecin que l'on avait fait appeler décida que les grandes crises éprouvées par Odille , loin de lui avoir été funestes, don-

liaient maintennnt l'assurance de sa guérison prochaine.

— Guérir ! moi, dit-elle; oh non ! je ne veux pas guérir. C'est la mort que je veux ; la mort pour cacher ma honte et mon désespoir. Eloignez vos filles, monsieur Raparlier , éloignez-les; ne les laissez pas près de moi ; je suis une misérable , une fille déshonorée dont on doit se détourner avec mépris.

Disant cela, elle se tordait les mains ; elle s'agitait avec violence ; et la rougeur de la fièvre venait empourprer ses joues. Bientôt ses yeux s'égarèrent; le délire s'empara d'elle ; elle se leva de son lit et voulut sortir.

— Laissez-moi , dit-elle ; laissez-moi

m'enfuir , j'aime mieux m'en aller maintenant ; car tout à l'heure vous me ferez jeter à la porte, sans pitié, comme une fille de mauvaise vie... Et je le mérite, ajouta- t-elle à voix basse. Je le mérite. Je suis déshonorée .

Ensuite, elle porta les yeux autour d'elle. Elle semblait reconnaître les lieux où elle se trouvait, et eWe s'assit sur son lit.

— Non, mon Eustache, dit-elle; non; respecte ta femme , respecte-la ! Epargne ma faiblesse , ne me couvre pas ainsi de baisers! Sainte Vierge ! ayez pitié de moi. Eustache! Eustache! Pourquoi venir ainsi la nnit chez ta fiancée ?Epargne-moi , mon Eustache ! Vois combien je suis faible l Pitié! pitié! Je ne t'aime pas, dis-tu...

336 UNE CATASTROPHF.

Mon Dieu! il peut dire cela! Oh si! je t'aime! ô mon Dieu ! mon Dieu.

Elle croisa ses deux bras chétifs sur sa poitrine haletante.

— Je suis mère. Un enfant bondit dans mon sein. Pour lui l'opprobre. Pour moi l'opprobre! A moi, l'on demandera : « Où est ton mari ? misérable! » A lui : r. Où est ton père ! bâtard ! » Pour toute réponse , il pleurera. Pour toute réponse, je pleurerai. Il nous faudra nous cacher. Il nous faudra quitter notre pays. 11 nous faudra prendre un autre nom ! Et partout du mépris, partout de la misère.

— Et mon père , mon père est mort !

s'écria-t-elle ressaisie tout-a-coup par le souvenir de ce malheur. Ah! tant mieux.

il ne dira point : oMa fille est déshonorée. » Il ne me chassera point de sa présence; il ne me donnera point sa malédiction!...

Mon père ! mon père ! ce n'est point ma faute. Il m'a accusée de ne point l'aimer; il me disait qu'il allait repartir, me quitter pour toujours! Le quitter! mon père, ne plus le revoir, c'était la mort.

Il ne me quittera plus , à présent que j'ai commis une si grande faute pour lui ! N'est - ce pas , que tu ne me quitteras plus, Eustache? N'est-ce pas que tu m'épouseras? Oh! quelle belle fête! Que j'attends ce jour avec impatience ! il me semble que j'aurai moins de remords , et qu'un ange m'apportera mon pardon du ciel , lorsque le ciel aura béni notre union. N'importe , je souffre ! Viens près de moi ; ne me quitte pas ; pose ta tète sur mon

épaule , donne-moi des baisers , dis-moi que tu m'aimes, que tu ne cesseras pas de m'aimer. Dis-le , répète-le , car , vois-tu , j'ai peur. Mais je ne sens pas ta main ^ je ne t'aperçois pas , tu n'es pas là.

Où est-il? dites? Pourquoi me l'emmener , madame ? Oh ! où est-il ? Je vous le demande à deux genoux, arrêtez votre voiture! laissez- le - moi. Eh bien! non , emmenez -le; vous êtes plus belle, plus riche, vous l'aimez, il vous aime.... et moi, il ne m'aime pas ! Vous ne vous êtes point déshonorée ; vous ne vous êtes point livrée à lui ; voilà pourquoi il vous aime ! Emmenez-le, mais laissez-moi le presser encore une fois sur ma poitrine. Laissezmoi du moins le voir, laissez-moi du moins entendre sa voix... Non, non, jamais! Plus jamais !

UNE CATASTROPHE. SSq

Et dire que je ne puis pas mourir !

C'est le châtiment de ma faute ! C'est Dieu qui me punit. Oh ! pitié ! pitié! car, si grande que soit ma faute , le châtiment est trop rigoureux.

La nuit s'écoula de la sorte pour la malade, plongée dans une agitation et dans un délire effrayant. Le lendemain matin, elle recouvra la raison, et le médecin décida, vers le soir, qu'Odille pouvait être transportée chez M. Raparlier qui ne cessait de demander si cela était possible.

Deux mois après, toute la famille de M. Raparlier se rendit au Salut. M. Raparlier donnait le bras à Odille , et arrivé à l'église, il l'entoura de soins minutieux et tendres dont on ne l'aurait pas cru capable , à voir sa physionomie austère, et

surtout lorsque l'on connaissait la raideur de son caractère. Il mit sous les pieds de la jeune fille une chaufferette qu'il avait pris la peine d'apporter lui-même; et comme elle toussait un peu, il interrompit trois à quatre fois la lecture de ses Heures , pour s'informer si sa fille ne souffrait pas. Toute la famille du marchand partageait les mêmes soins et les mêmes attentions pour la convalescente.

Après l'office , tandis qu'ils s'en revenaient au logis , ils firent rencontre de maître Lahoust qui devisait au coin d'une rue avec quelques commères du voisinage. Lahoust , dès qu'il aperçut Odille, donna un coup de coude d'intelligence à chacune des bonnes femmes qui se trouvaient tout près de lui.

— Eh bien ? dit-il après avoir salué très humblement M. Raparlier et surtout après l'avoir laissé s'éloigner. Eh bien • mesdames, suis -je un sot et ne voisje pas clair?

— Vous avez raison , compère, il faut le reconnaître , mademoiselle Odille est enceinte.

ai.

— Ce que vous me contez là , monsieur, est une véritable histoire romantique.

— C'estun poète classique qui l'a dit pourtant, madame. Le vrai peut quelt/uefois n'être pat vraisemblable.

GoNVERSlIIOnS.

X,e legs.

Six semaines, jour pour jour , avant que mademoiselle Laure Lelaiirier ne partît pour Londres, et n'emmenât avec elle , d'une façon si brusque et si peu attendue , le fiancé de la pauvre Odille Taffin , la piquante danseuse obtenait , dans

un pas de trois du ballet de Psyché y un de ces succès bruyans et unanimes dont la tradition est presque tout-à-fait perdue de nos jours.

Car alors, voyez-vous, le spectacle, surtout le spectacle de l'Opéra était le sujet de tous les entretiens, et consistait bien plus dans les acteurs que dans la pièce elle-même qui devenait un accessoire et un cadre dont on tenait fort peu de compte. Ce n'était ni le drame lyrique, ni le ballet qui attiraient la foule ; on allait voir Vestris , mademoiselle Rose , mademoiselle Saunier, mademoiselle Miller, madame Perignon et mademoiselle Lelaurier. On se passionnait pour l'une ou pour l'autre ; le côté de la reine s'extasiait devant celle-ci , le côté du roi devant cellelà. La masse du public acceptait bénévole-

ment ces misérables passions, et pour faire comme les gens de cour, on prônait les favorites du côté du roi , ou l'on se battait en l'honneur des applaudissemens du côté de la reine.

Les danseuses une fois en possession d'occuper si fort l'attention générale, vous comprenez qu*il devint indispensable à tout homme de haut rang et qui se respectait un peu , d'avoir une danseuse pour maîtresse. On ne pouvait s'en passer, pas plus que d'un habit de coupe extravagante; pas plus que de riches équipages; pas plus que de dettes. On entretenait ces femmes , on dépensait un argent fou pour elles, non par amour, mais par ton; et l'on ne regrettait pas les sommes les plus considérables lorsque l'on pouvait avoir donné lieu à quelque anecdote bien piquante qui

devenait, durant quelques jours , le sujet des causeries de la cour et de la ville.

Plusieurs prétendans se disputaient i'honneur signalé de devenir l'amant en titre de Laure Leiaurier. Mais elle faisait la dédaigneuse, elle ne savait qui prendre ; et plus elle étalait d'exigences, plus elle voyait s'augmenter le nombre des prétendans : car un double honneur attendait maintenant celui qui parviendrait à la produire publiquement pour sa maîtresse.

Peut-être était-ce là le motif de ses irrésolutions; peut-être Eustache , le jeune Eustache si naïf, si passionné , et dont la jambe avait tant d'élégance, ne s'y trouvaitil pas complètement étranger; surtout depuis que les prestiges de l'absence étaient

venus le rendre encore plus attrayant. La belle danseuse se surprenait sans cesse à y rêver, et quand elle recevait des lettres de lui, des lettres brûlantes, et qui parlaient d'amour avec tant de vérité, elle s'était plus d'une fois senti le désir de le rappeler auprès d'elle. Maintenant qu'Eustache n'était plus là , maintenant que le souvenir montrait ses grands yeux plus expressifs, sa taille plus svelte, sa voix plus douce , son baleine plus fraîche , elle aurait donné tout au monde pour qu'il revînt, pour que chaque soir il lui répétât encore de ces tendres paroles dont la candide passionla faisait sourire et la rendait si heureuse.

Sur ces entrefaites , Eustache, qui s'était laissé reprendre aux charmes de son premier amour , de son amour pour

î55o LE LEGS.

Odille, fit des lettres plus froides, écrivit plus rarement, et cessa même bientôt toute correspondance. Laure en pleura; Laure, de colère, en brisa ses meubles ; Laure, par un beau matin, fit atteler des chevaux de poste, partit pour la Flandre, et, après avoir fait deux lieues, ordonna au postillon de rebrousser chemin et de la ramener à Paris. Elle n'était plus abordable ; elle maltraitait ses gens ; elle redoublait de caprices et de goûts fantasques; nul chez elle ne pouvait y tenir; et en la voyant , chacun se demandait quel motif avait pu changer ainsi l'humeur de la rieuse créature.

On en faisait mille suppositions plus absurdes les unes que les autres. Ces suppositions des habitués de l'Opéra se répandirent dans le beau monde de la cour

et ne tardèrent pas à former le sujet des entretiens et des commentaires de ce que l'on nommait le public ; il y eut des romans incroyables bâtis à ce sujet ; et Laure n'en devint que plus à la mode.

Or le soir dont nous oarlons , Laure dansait dans le ballet de Psyché , et les applaudissemens avaient été unanimes à un tel point , on les avait repris à tant de fois différentes , que le sourire le plus gracieux entr'ouvrait ses lèvres lorsqu'elle rentra dans la coulisse. Quelques jeunes seigneurs accoururent aussitôt vers elle, et elle les reçut avec une gaieté d'autant plus précieuse , que cette gaieté était devenue fort rare. Elle riait, elle plaisantait, elle décochait des épigrammes, et après un long entretien, elle daigna consentir , sans trop se faire prier, à ce

que sept où huit de ces jeunes gens vinssent souper chez elle.

Parmi les conviés, se trouvait un pair anglais qu'une immense fortune, une grande originalité, plus feinte, d'ailleurs, disait-on que réelle, et des extravagances inouïes faites avec un extrême sang-froid, avaient rendu un objet d'envie pour tous les jeunes seigneurs de la cour. Lord Fitz-Er- 7 3stal excellait surtout à établir les paradoxes les plus absurdes , paradoxes que, grâce à beaucoup d'esprit, il soutenait d'une manière très spécieuse et surtout très amusante. Joignez à cela que son accent britannique et la manière dont il défigurait les expressions françaises formaient à sa manière d'élre un accessoire merveilleusement singulier, et vous cou-

LR LEGS.

cevrez sans peine la vogue et le succès de lord Fitz-Ernestal à Paris.

Après mainte et mainte médisance , dont quelques unes auraient, au besoin, pu passer pour de belles et bonnes calomnies ; après mille propos spirituels et pleins d'une élégante gaieté, la conversation tomba peu à peu dans les discussions philosophiques et dans les impiétés ; car, à cette époque , la philosophie et l'impiété se trouvaient à la mode, et tenaient, dans les entretiens, la place qu'y tient de nos jours l'esprit d'opposition. C'était à qui frapperait alors sur t les dieux qui s'en allaient, » comme on frappe aujourd'hui sur « les rois qui s'en vont. » Les sarcasmes de "Voltaire, les déclamations de Diderot, les rêveries du baron d'01bach,le jargon sentimental de Marmontel, les rabâchages

de tant d'autres écrivains du temps , tous esprits forts s'il en exista onc , furent, au souper de Laure , reproduits, commentés, ressassés dans toutes les formes et de toutes les manières différentes. Plus le dîner avançait, et partant plus les têtes s'échauffaient ; plus on maltraitait Dieu et le christianisme, — christianisme si fort avili d'ailleurs par les dérèglemens du haut clergé.

Seul, au milieu de ce dévergondage philosophique, lord Fitz-Ernestal gardait le silence.

— Lord Fitz-Ernestal est généreux, fit ohserver quelqu'un ; il ne veut point frapper une idole brisée à tout jamais.

— Et qui reçoit tant de coups de pieds de l'âne, ajouta la danseuse.

— Messieurs, dit lord Filz-Ernestal avec un sang-froid qui tenait de la tristesse,

messieurs, vous avez raison, et je me garderai bien d'aller discuter des thèses que vous avez soutenues et prouvées avec tant d'esprit et d'une manière incontestable.

Cependant, il faut vous l'avouer àma honte, si je ne crois pas en Dieu , je crois du moins au diable.

— Au diable ! répétèrent tous les convives en riant aux éclats. — Au diable ! oh! la délicieuse, l'excellente plaisanterie!.

— Je ne plaisante pas , messieurs, continua lord Fitz-Ernestal dont les traits devenaient de plus en plus tristes, et dont les regards exprimaient de la terreur. Non, je ne plaisante point , messieurs. Oui , je crois au diable, Ma famille et moi nous

sommes trop cruellement forcés de reconnaître son pouvoir pour qu'il me soit permis de le nier. Croyez-m'en, messieurs, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour me persuader à moi-même que de telles idées étaient folles, superstitieuses, ridicules. J'ai lu vos philosophes , je les ai appris par cœur, j'ai reconnu la justesse de leurs observations ; j'ai été convaincu par la force de leurs raisonnemens, et néanmoins je crois au diable.

Il y avait tant de conviction dans la manière dont s'exprimait lord Fitz-Ernestal , et sa voix avait pris une intonation si étrange, que la gaieté des convives disparut et qu'il en résulta un morne silence.

Lu danseuse voulut ranimer l'entretien.

— Et quels motifs vous font croire à l'existence de ce triste personnage? demanda-t-elle en folâtrant, ou plutôt en cherchant à folâtrer. Contez-moi cela, mon cher lord.

— A vrai dire, madame , ce sont des choses sur lesquelles je n'aime guère à m appesantir. Ensuite, s'il faut vous l'avouer, elles me causent tant de terreurs et tant d'émotions, qu'il m'est pénible de donner le spectacle de ces terreurs et de ces émotions.

Vous comprenez bien que la répugnance du comte Fitz-Ernestal ne fit que rendre encore plus énergique la curiosité des convives. Tout-à-coup, et lorsque l'on commençait à craindre qu'il ne se rendît pas aux sollicitations dont on le I. 22

comblait , lord Fitz-Ernestal se leva de table, et s'accoudant sur la cheminée, il fit un geste de la main , comme pour prévenir qu'il allait commencer le récit dont on se montrait si désireux.

— Depuis un temps immémorial , ma famille est en possession d'un domaine , situé au nord de l'Irlande dans la province d'Ulster, et sur la rive occidentale de l'Earne, lac immense, qui a trente milles dans sa plus grande largeur. Or, messieurs , vous ne pouvez vous figurer quel pays c'est que mon Irlande. Si vous vous trouviez transportés tout-à-coup dans les vastes et tristes pâturages de l'Irlande, vous frissonneriez plus encore de la terreur causée par leur aspect sinistre que de l'humidité de leur ciel nébuleux. En Irlande , et surtout au bord de l'Earne , il ne se

LE LEGS. 35g

trouve d'autres habitations que de vieux châteaux en ruines , que de misérables huttes de terre dans lesquelles s'entassent des familles dont la moins nombreuse se compose de huit à dix personnes. Car les fécondes Irlandaises disent avec orgueil ce dicton mis en vers par le vieux Burns :

Jusques à cinquante-cinq ans, Chaque année , un ou deux enfans , Voilà ce que fait l'Irlandaise ; Que fasse de mSme une Anglaise !

En Irlande, le pain est un mets de luxe presque entièrement inconnu; du laitage, du beurre, des poissons, et un légume dont sans doute vous n'avez jamais goûté, qui vient du Canada , et qui tire son nom du pays d'où il vient ; le o Canada » que l'on nomme aussi pomme de terre, voilà ce qui compose la nourriture d'un Irlandais. Une Irlandais a en outre pour se vêtir la

iCo LU LEGS.

laine de ses troupeaux ; pour se chausser le cuir de ses troupeaux ; pour se régaler aux jours de grandes fêtes , la chair de ses troupeaux ; et malgré cela , rien au monde n'est heureux comme un Irlandais. Pourvu qu'on le laisse prier Dieu et mener ses brebis à sa manière , il restera paisible et content. Mais gare à vous si vous touchez à l'une ou l'autre de ces libertés : Paddy a de rudes poings au bout des bras et un couteau pointu dans la poche de son pantalon.

Je comprends, messieurs, que vous, dans ce beau pays de France , au milieu des merveilles des arts et des voluptés du luxe , vous deveniez esprits forts et philosophes. La raison peut agir directement sur vous. Rien ne s'oppose à son effet. Mais si vous étiez nés en Irlande , dans un

LE LEGS. '56 ï

château solitaire; si vous aviez été élevés par une vieille nourrice qui récitait à chaque heure du jour des charmes pour éloigner de vous la malédiction du diable ; si vous aviez entendu répéter du tnatin jusqu'au soir que vous étiez victime de cette malédiction; si vous en aviez vu autour de vous, sur vos aïeux, sur votre père, les épouvantables effets, oh ! messieurs , vous croiriez comme moi à l'existence d'un mauvais esprit; comme moi, vous seriez toujours prêts à tendre .la tête pourrecevoir le coup mortel que son bras impitoyable tiendrait levé au-dessus de vous.

Une tradition qui s'est perpétuée dans ma famille raconte qu'un de mes ancêtres, Ingelbald comte deFermanagh, fit bâtir le château dont je vous ai parlé, et que l'on appelle dans le pays d'un nom irlan-

dais qui signifie ide Mauvais- gtte.t Ingelbald était un seigneur brave, généreux, et dont les prouesses font encore le sujet de mainte et mainte ballade, que Ton chante dans le comté, aux jours de fête. Toutes ces ballades célèbrent l'hospitalité du comte, et disent que cent voyageurs , s'ils se fussent présentés à la poterne de son château, y eussent été accueillis, et hébergés comme il faut, et aussi long-temps que cela leur eût convenu.

Or, le démon qui rôde sans cesse à l'affût des bonnes actions des hommes, afin d'en atténuer le mérite — c'est la , messieurs , ce que l'on dit en Irlande — résolut de s'assurer par lui-même] si la renommée n'exagérait pas l'hospitalité du comte Ingelbald; et il vint la lui demander , non pas sous un déguisement, mais

avec ses attributs de mauvais ange, cornes au front, ailes au dos, fourche d'or dans la main.

Ingelbald ne fût pas médiocrement étonné de voir un pareil hôte se présenter chez lui. Cependant , comme il avait juré sur sa part de paradis que jamais sa porte ne serait fermée à qui que ce fût , il fit bonne contenance à Satan, l'introduisit dans sa chambre d'honneur , et le traita comme il convient de traiter un hôte de haut rang. Il poussa les égards jusqu'à faire disparaître les crucifix et les bénitiers afin que rien ne pût incommoder l'étrange visiteur qui lui était survenu.

— Tu t'es conduit loyalement à mon égard, dit Satan, et j'en agirai de même envers toi. Jamais ni moi ni les miens ne te tendront d'embûches tant que je serai

dans ton château. Or j'y établis ma demeure à perpétuité, et ce corps de logis m'appartient désormais.

Voilà ce que rapporte la tradition.

Que ce récit soit vrai ou qu'il soit un conte, il n'en est pas moins certain que depuis ce jour-là une aile du château cessa d'être habitée , et que la nuit il s'y faisait des bruits mystérieux et alarmans. Ingelbald, interrogé k ce sujet, garda le plus profond silence; et s'il confia son secret à quelqu'un, ce ne fut qu'à son confesseur, et quand il se sentit prêt de mourir.

Mais pourquoi continuerais-je ce récit qui ne doit pas vous intéresser, et qui , j'en suis sûr, vous paraît ridicule , s'il ne fait pire, s'il ne vous ennuie ? L'heure avance : les bougies sont presque tout-à-fait con-

sumées : laissez-moi faire demander mes chevaux, et allons prendre du sommeil; vous du moins; car, moi^ j'ai évoqué des souvenirs avec lesquels il ne m'est pas possible de dormir.

Persuadé que lord Fitz-Ernestal ne croyait pas un mot du conte qu'il faisait , et bien convaincu que ses feintes terreurs n'étaient qu'une manière de rendre son récit plus alléchant, chacun pria l'Irlandais de continuer, et Laure fit serment de ne point le laisser partir avant qu'il n'eût achevé.

Il reprit donc en ces termes :

Le fils du comte Ingelbald avait reçu de son père mourant l'ordre de ne point chercher à pénétrer le mystère de l'aile

gauche du château , et il respecta la volonté de son père. Mais quand il mourut lui-même, son héritier et son neveu, le comte Gurth , ne se montra pas si scrupuleux : il résolut de faire abattre l'aile abandonnée du château , et de substituer à ces bâtimens en ruines un bastion qui devait servir à fortifier beaucoup son manoir, et aie protéger contre les attaques des châtelains du voisinage avec lesquels il se trouvait en guerre.

Lorsque les vassaux du comte Gurth eurent appris quel hardi dessein il méditait, la consternation la plus grande se répandit parmi eux ; mais nul n'osa lui représenter les périls auxquels il s'exposait , car le comte Gurth avait le vouloir dur, et malheur à qui aurait tenté de lui désobéir.

Au moment où les ouvriers, en présence de leur suzerain , allaient porter la pioche dans le bâtiment infernal , on vit venir, porté sur un brancard, le confesseur du comte Ingelbald. C'était un vieillard centenaire , et dont on citait la piété dans tout le pays. A sa voix , les malades guérissaient, les bestiaux frappés de maléfices reprenaient de la vigueur; et lorsque Ton avait commis quelque grand crime , il se chargeait, pourvu que l'on se repentit, d'obtenir le pardon céleste, et il renvoyait le pénitent plein d'espérance et moins à plaindre.

— Mon noble maître, s'écria-t-il, gardezvous de toucher à ce bâtiment ! Respectez la volonté de votre aïeul le comte Ingelbald , respectez-la , ou bien il vous en arriverait d'effroyables malheurs.

Alors iîprit à l'écart le comte Giirth, et il lui révéla ce que son maître , le comte Ingelbald, lui avait appris en confession au lit de la mort ; mais Gurth ne fit qu'en rire, et il ordonna aux ouvriers de continuer la démolition. Alors le saint homme, trouvant de la force dans l'imminence du danger, se jeta à bas de sa litière, et se traîna comme il le put devant leseuil du bâtiment ; il étendait les bras pour empêcher d'approcher, il pleurait, il suppliait, il menaçait de la vengeance céleste. Les ouvriers reculèrent , et , malgré les ordres réitérés du comte , malgré ses blasphèmes et ses coups, nul d'entre eux ne voulut commencer à démolir.

— ' Puisque vous êtes lâches et traîtres à ce point, c'est moi qui vous donnerai l'exemple du courage!

Et il arracha une pioche des mains d'un vassal , et il se mit à frapper contre la muraille des Mtimens, malgré les efforts du saint prêtre. Las de la résistance que lui opposait ce dernier, devenu furieux, le comte, dans un moment de rage, asséna un coup terrible sur la tête chauve du vieillard qui tomba mort.

Soudain la foudre gronda, la tour et le bâtiment maudit s'écroulèrent, et un être hideux apparut parmi les ruines.

— Comte Gurth , s'écria-t-il , comte inhospitalier , malheur à toi , malheur aux tiens, car ils porteront tous une tache de sang à la mamelle gauche; car tous vous mourrez à trente ans de mort violente ! Adieu ! sire du Mauvais-gîte !

Le démon a été fidèle à sa promesse , ajouta Uigubrement lord Fitz-Ernestal.

Tous les descendans deGurthont péri de mort violente; ont péri à trente ans. Tous portent sur la mamelle gauche une tache de sang. En voici la preuve.

Disant cela, il découvrait sa poitrine et montrait le signe fatal.

La terreur avait pâli et contracté les visages de tous ceux qui l'entendaient.

Le comte Fitz-Ernestal reprit :

— Le comte Gurth mourut à huit jours de là, écrasé par un pan de muraille qui s'écroula sur lui. La veille, sa femme était accouchée d'un enfant dont le sein était empreint de la tache maudite qui devint

dès lors un fatal héritage transmis à l'aîné de chaque génération.

Je ne vous conterai point ici la manière dont périrent mes aïeux, tous à trente ans, et d'une manière plus ou moins funeste. Un sanglier renversa les uns ; le poignard d'un traître tua les autres. Il y en eût , et ce furent les moins malheureux , qui trouvèrent la mort au milieu des batailles ; et la terre saintfe de la Palestine, durant les croisades , a reçu la dépouille de sept d'entre eux : je ne veux vous dire qu'un événement dont j'ai été le témoin, la mort de mon père.

Le comte Fitz-Ernes.tal se cacha le visage dans les mains , et quand il releva la tête, ses joues étaient humides de larmes et sa

voix trahissait des sanglots qu'il s'efforçait de contenir.

— Mon père ! Oh ! qu'il y a d'amertume et de charme pour moi à me rappeler mon père! à me souvenir des temps heureux où mon enfance s'écoulait doucement près de lui , près de ma sainte et bonne mère ; près de mes sœurs , anges du ciel qui s'en sont retournés au ciel.

A cette époque j'avais treize ans. Mon père habitait le Gtte-maudit avec sa famille au paisible bonheur de laquelle il se consacrait tout entier. C'était un homme bon et simple; il avait épousé, à seize ans , l'orpheline d'un ministre prO" testant : et cette mésalliance qui^ rendait encore plus odieuse à la riche, à la noble, à la catholique , à l'irlandaise famille de

mon père , la religion de miss Sara Darnewoold , pauvre puritaine , roturière et Ecossaise, avait éloigné tout-à-fait le comte Fitz-Ernestal de la cour et du monde brillant où l'appelaient son rang et son nom. L'éducation de ses trois enfans , la tendresse de sa femme et la culture des fleurs qu'il aimait à la passion , occupaient tous ses loisirs et lui procuraient un sort dont il bénissait le ciel chaque jour dans ses prières.

Un matin , c'était le jour même où mon père avait atteint sa trentième année, nous nous promenions dans les riches parterres parmi lesquels se trouvaient réunies les fleurs les plus belles et les plus rares. J'entrais en convalescence après une maladie de quelque durée, et jamais le ciel ne m'avait paru si beau, jamais l'air tiède et pur

5^4 LE LKGS.

ne m'avait aussi voluptueusement caressé. Ma mère me soutenait de son bras, mes sœurs s'ébattaient sur la pelouse avec un chevreau qu'elles avaient élevé , et mon père se retournait de temps à autre pour nous regarder d'un air attendri et nous adresser des paroles d'affection.

Il y avait, au bout du jardin, une énorme pierre sur laquelle se trouvaient gravés des caractères à demi effacés par le temps et par la pluie.

— Mon cher Georges, dit ma mère, tu devrais bien faire enlever cet énorme grès qui s'étend si disgracieusement au milieu de ton parterre.

— Prends garde, ma Sara, que le vieux jardinier Pattrick ne t'entende , car

il crierait à la profanation , et dirait qu'il arrivera malheur à celui qui enlèvera cette pierre.

— Monsieur Pattrick est une autorité bien respectable; mais je t'engage, malgré cela , à faire enlever cette pierre et à établir en sa place un beau parc de tulipes.

— Et mes trente ans qui s'accomplissent aujourd'hui ! Et la prédiction du diable! ajouta mon père avec une bouffonnerie sérieuse.

— A ta place, Georges, j'aurais le courage de braver tout cela, répliqua ma mère de la même façon.

^- Il faut obéir , je dois en avoir l'habitude , continua mon père le sourire sur

les lèvres et en passant son bras autour de la taille de sa femme. Puis il appela quelques domestiques, et leur ordonna d'enlever la pierre.

Les domestiques soulevèrent sans obstacle l'énorme dalle de grès, mais il n'en fut pas de même quand il leur fallut la transporter; leurs forces n'y purent suffire. En attendant qu'ils allassent chercher de l'aide, et pour ne pas perdre le résultat de leur travail , ils tinrent le grès soulevé d'un côté, avec de gros pieux. Cela formait de la sorte une manière de toit, au-dessus d'une fosse profonde de quelques pieds seulement, et formée par le vide que la pierre avait imprimée dans le sol.

Mes sœurs se récrièrent sur la jolie cabane que cela faisait, et coururent en

prendre possession, non sans emmener avec elles leur chevreau favori. Tout-àcoup l'animal j en se jouant, fuit des bras des deux jeunes filles ; dans sa course, il se heurte à l'un des pieux ; la pierre s'abat sur mes sœurs.

Jamais de ma vie je n'oublierai ce moment. Ma mère tombe et s'évanouit; mon père jette des cris et appelle au secours; on vient; on soulève la pierre:

à bonheur incroyable ! mes soeurs ne sont presque point blessées! A cette vue, ma mère, qui avait repris connaissance, repousse, dans un mouvement de joie insensée, les domestiques qui soutenaient la pierre , et elle se précipite dans la fosse. La pierre échappe aux domestiques , elle retombe , et cette fois elle écrase quatre cadavres : ma mère, mes deux soeurs et

mon père, qui déjà tenait une de ses deux filles sauvées dans ses bras.

Lord Fitz-Ernestal s'interrompit en ce moment. Il respirait avec peine; un tremblement convulsif agitait tous ses membres, et son front était inondé d'une sueur de glace.

Nulle voix, nul murmure ne s'éleva durant le grand silence qu'il se fit. Le bois du foyer était éteint. La seule bougie qui ne fût pas consumée jetait une lueur fausse, et les mugissemens de la tempête , et la pluie qui fouettait les vitres, ajoutaient encore au mystérieux effroi que chacun éprouvait.

Ijord Fitz-Ernestal demeura long-temps les bras pendans , la tête penchée , et sans

rien dire. Tout-à-coup il releva la tête , croisa les bras , et dit avec une intonation de voix inexprimable :

— Eh bien , ai- je tort de croire au diable?

— Sur mon âme, oui, répliqua quelqu'un en se levant, et si j'ai le frisson, c'est de froid.

Cette plaisanterie ne trouva point d'approbateurs, et la société se leva triste, et la poitrine serrée de terreur. Personne n'osa traverser le corridor obscur pour appeler ses gens , et Laure ne trouvait point la force d'étendre le bras pour tirer le cordon de la sonnette.

38o LE LEGS.

Elle fut néanmoins la première à recouvrer sa présence d'esprit.

— Mylord, dit-elle, le hasard seul a fait ce que vous nous racontez ; et malgré de si terribles antécédens, je voudrais être l'héritière de l'immense fortune et de la pairie des comtes Ingelbald , Gurth et Ernestal. Ce sont bien là leurs noms, n'estce pas ?

— Voulez-vous, madame, être l'héritière de ma fortune et de sa fatalité ? demanda lord Ernestal; j'aurai trente ans dans trois mois.

— J'accepte, dit-elle follement en prenant la main qu'il lui tendait.

— Je vais faire mon testament en votre faveur, madame.

Et il sortit.

LHONNETE HOMME

XST XiA COVRTZSANS.

L'un monte et l'autre descend ; c'est comme à la balançoire. Madame Lbpbircb de Beaumort. {Magatin des Enfant.)

Zi'honnete homme et la courtisane.

Tandis que la chaise de poste entraînait rapidement vers Boulogne Eustache et la danseuse, celle-ci, les deux bras passés autour du cou de son amant, le couvrait de baisers , l'accablait de caresses, et lui faisait mille récits de ce qui lui était arrivé

586 l'hownête homme

depuis leur séparation. Ses chagrins , ses ennuis, les hommages qu'elle avait refusés, ses triomphes au théâtre, le comte Fitz-Ernestal, les étranges histoires et les extravagances dont il se montrait si prodigue, venaient tour à tour bruire aux oreilles et à l'imagination d'Eustache, mais vaguement, mais d'une manière confuse et pour ainsi dire sans qu'il entendît et sans qu'il comprît. Il rendait machinalement à Laure baiser pour baiser, caresse pour caresse : machinalement il répondait à ses épancliemens , à ses nombreuses confidences , à l'effusion d'une grande joie : celle d'avoir retrouvé son Eustache^ C'est que, voyezvous, des idées sinistres préoccupaient l'imagination du jeune homme. C'est que, voyez-vous, des souvenirs odieux serraient son cœur et pesaient sur sa poitrine. C'est que , voyez-vous , la pensée amère de la

ET LA CODRTJSANE. 687

perte de son emploi engourdissait toutes ses facultés, et ajoutait encore les inquiétudes de l'avarice , à la honte et aux remords d'une faute infâme. L'indignation de son père, les larmes de ses soeurs, sa mère, sa pauvre mère au désespoir, et pardessus tout l'infortunée Odille, scandaleusement abandonnée, flétrie à jamais dans l'opinion publique , — l'opinion publique, inexorable en province ; — Odille, prête à devenir mère et ne sachant où trouver un asile pour cacher son déshonneur !... Parfois pour écarter de telles idées, pour tâcher de s'étourdir, il riait, il chantait, il serrait Laure dans ses bras ; il lui prodiguait les paroles les plus tendres, il lui disait :

' — Dis-moi que tu m'aimes ! Répète-moi que tu m'aimes! que tu ne cesseras jamais de m'aimer , que rien ne saurait nous se-

388 l'honn^îte homme

parer désormais, à présent que nous voilà réunis.

— Rien ! non , rien , mon bien-aimé , rien ! Toujours ensemble !... Toujours !... Mon sort est à présent le tien ; ton sort est à présent le mien. Unis pour toujours! A la vie et à la mort.

Mais déjà il ne Técoutait plus, car ses remords et ses inquiétudes l'avaient repris et l'accablaient de tortures insupportables. Séducteur d'Odille! redevenu pauvre î réduit à vivre aux dépens d'une danseuse!

Laure reprenait :

— Pourquoi , mon Eustache , pourquoi cette tristesse qui plisse ton front ? pourquoi ces douleurs qu'exprime ton vi-

Page 1