LIVRE QUATRIÈME
FÉLICB
Je vous asstire, monsieur, que, de Cette, grimpant à l'Escandorgue , à cette fin de retourner ea droiture au Larzac, je n'eus point envie de m'éten* dre aux creux des rochers, comme je l'avais fait <ïuelques semaines devant. La nuit était bien faillie, quand mon sabot toucha le sol graveleux de la lande ; ce néanmoins, je ne laissai de continuer ma route, tirant toujours devers mon pays. Des loups affamés hurlaient au loin , car encore que nous ne fussions qu'en novembre , déjà la neige avait visité les monts Garrigues ; mais moi , libre de peur, j'allais en avant ^ ne m'occupant de ces bêtes rôdant autour des bergeries perdues en l'obscurité, non plus que je ne l'eusse fait de chiens en garde de troupeaux. Je »« voyais rien^ je n'écoutais rien, je marchais tant seulement^ et d'un bon pas.
Au point du jour, apparut là-haut mon Larzac, blanc sous la neige h Tégal d'un pain de sucre. Je le saluai comme un parent ou comme une connaissance qu'on est heureux de revoir, et ma route se montrant plus claire devant moi, je doublai le pas.
A l'extrémité de la lande, en la brume matinale,, je distinguai bientôt la métairie où je m'étais jadis arrêté avec Françon. Mais combien que mes dents fussent longues, ayant tant seulement cassé la veille une croûte à Faugères, je ne soulevai la cadole de la porte, et poursuivis mon voyage. Ce néanmoins , je vous l'avouerai , un verre de vin ne m'eût fait de mal aux jambes ni à l'estomac, et, malgré ma bourse plate, peut-être aurais-je tendu ma gourde vide au métayer, si la crainte d'être interrogé sur cette fille de Madières et de me trouver en l'obligation de déclarer qu'elle m'avait abandonné, ne m'eût retenu le bras. L'abandon est triste pour l'homme, et, son cœur en soufiFrant ensemble avec son orgueil, il aime mieux le cacher que le dire.
A ma droite, je laissai donc cette métairie, et posai hardiment pieds sur les premières marches de granit, qui, de l'Escandorgue , montent, montent toujours devers Navacelle, Mirande, Soulagel, mon Soulaget!
Ah! monsieur, si le délaissement attriste l'homme, combien aussi les choses! Non, vous qui avox vu
FELICE. âoT
Mirande aux beaux jours de Sacripant et de moi, vous ne l'eussiez point reconnue. Gomment! cette cour où traînaient mille objets divers : socs de charrue rouilles, herses édentées, chariots ruinés; cette cour où le fumier pourrissait en vingt endroits à la fois, c'était la cour des Agathon ! Donc» partant pour cette Afrique des Africains, Frédéry avait emporté le courage de tout le monde par làbas? Mon Dieu, quel silence écrasant! Quelle tranquillité partout! Quoi, plus de cochon en la porcherie! Plus de poules en le poulailler! Plus de canards en la canarderie! Et mes chèvres, que faisaient-elles? Et Sacripant, mon meilleur ami , où était-il? Pas un cri, pas un bêlement, pas un chant; tant seulement la mort, la véritable mort du cimetière, sur la plus jolie ferme du Larzac.
Après bêtes, gens occupèrent mes esprits. Je pensai au père Agathon , à l'Agathonne , à Félice aussi, comme vous comprenez.
M'encourant du Pays-Bas à la montagne, je m'étais souvente fois répété que, boutant pieds à Mirande, incontinent j'offrirais mes services aux Agathon. Mais, à cette heure, la désolation où je retrouvais toutes choses m'accablait, et le regret, nar ma fuite , d'avoir contribué à la ruine de mes maîtres, m'estomaquait au point que je ne me sentais capable ni de les aborder, ni de leur parler, voire tant seulement pour leur dire ces deux motsbien simples :
558 LE GHEVRIER.
« Bonjour, père Agathon, et à vous aussi, aàciu Agathoîine, et mêmement à toi, Félice!... »
Cependant, petit à petit, la neige se faisait noire stv&c la nuit, et la porte de la métairie restait fermée. Bien plus, aux fenêtres basses du corps de logis n'éclatait pas la moindre lumière.
Résolument je marchai vers la porte d'entrée et c^ollai mon oreille sur la fente, juste entre les deux battants, attentif à tout bruit, à tout murmure... Rien... Mais si! j'entends dos pas... On approche... Est-ce le père Agathon? l'Agathonne? Félice?... La porte va S'ouvrir .. Moi, monsieur, je prends aussitôt mon clan, non par le corridor de la ferme, mais par la campagne, je vous prie. L'Ane-Rouge galopant aux sentiers pierreux de notre Larzac, jamais ne connut enjambées pareilles. Que vouleevous? Je redoutais bien la vue des Agathon, mais encore plus celle de Félice, do cette fille ayant aimé un autre homme que moi, ce Frédéry, lequel, à cette heure, avec les soldats, mange à la gamelle sui" la mer.
Ma course m'avait emporté sur le chemin de NavaœllB. Ne poussant plus avant de ce côté, je m'arrêtai soudain; puis, ayant délibéré ce qu'il convenait d€ faire, je redescendis à pas lents vers notre Mirande^ tout honteux de ma pour et bien décidé cette fois à aborder les Agathon. C'est alors qu'en l'air neigeux passa bruyamment V Angélus du soir. Entendant la cloche de notre paroisse, la-
FÉLÏCEi ^5^
<îuell€f, ^ur dire vérité, me fit plaisir Comme à mon oreille là voix d'une connaissance ancienne , mon idée, d'un coup d'aile, vola jusqu'à M. Alquier. Sûrement c'était M. Alquier qui tirait là corde du battant, car nos églises cévenoles a'étatit riches, il appartient à M. le curé de sonneries cloches, comme de baptiser les vivants et d'enterrer les morts.
Donc, là-haut, eu sa jolie cure, était ce brave M. Alquier, toujours dotix et compatissant au pauvre monde. Qui sait si, me voyant en tel état de tristesse profonde» Cause des Agathon, il ne me donnerait point un bon conseil, cet homme, le meilleur de tous les hommes, et le plus juste, et le plus saint?...
« En avant I en avant!... » m'écriai-je.
Encore que mes jarrets fussent las, en dix minutes j'avais gravi la montagne, et me trouvais à la porte de M. Alquier. Je l'ouvris , n'hésitant non plus devant elle que si c'était la vraie porte du Paradis.
Sis sur un escabeau de bois devant le feu, M. Alquier pelait des pommes de terre avec son outeau. Il m'avisa :
« Comme ça, il paraît, Éraii, 'qu'on est revenu du Pays-Bas? me dit-il.
— Bien le bonsoir, monsieur Alquier, je...
— Et cette fille de Madières?
— Tenez , monsieur Alquier, pour ce qui est de
Françoise Lazaire , cette créature de perdition n'en valant la peine, si c'est un effet de votre bonté, nous ne parlerons aucunement d'elle et irons tout de suite à meilleures gens... Et ces Agathon , s'il vous plaît, que pouvez-vous m'en dire?
— Tu penses donc aux Agathon?
— Si je pense à eux, monsieur Alquier, si je pense à eux! Et à qui voulez-vous que je pense, sinon à ceux qui m*ont fait du bien tout au long de mon enfance et à qui je dois tous les bonheurs de ma vie?
— Tu es un brave cœur, Éran.
— Un brave cœur! monsieur Alquier. Ah! ne me faites des compliments. Moi , je ne sais ce que je suis : j'aime les Agathon, voilà tout. »
M. le curé ne m'avait reçu trop chaudement; mais lors il se leva , et, laissant de ses mains tomber en un panier d'osier et pommes de terre et couteau , il me jeta les bras au col et m'embrassa.
« Mon enfant, mon cher enfant! » murmurait-il.
Sentant mes jambes coupées du coup, je me sis vilement.
« Ah! mon Dieu!... » s'écria M. Alquier
D'une main qui tremblait, il me tendit un mi rc plein. J'avalai le vin cuit sans m'informer de sa qiialité. Écoutez, il était temps : ma gorge serrée plus ne me donnait haleine, et l'on ne m'eût rafraîchi la luette , que je passais de l'autre côté de la vie.
a Ça Ta-t-il mieux? me demanda M. Alquier.
— Vous comprenez, lui répondis-je, que si la marmite était accrochée à la crémaillère, l'eau bouillirait déjà, et les pommes de terre seraient plus tôt cuites.
— Tu as faim?
— A Faugères, en le Pays-Bas, récitant Notre- Pere devant une porte , une femme m'a baillé un quartier de sa miche; je lui ai répondu : — «-Le bon Dieu vous le rende! » — Voilà avec quoi je suis en l'estomac depuis hier matin. »
La marmite fut suspendue dans les flammes; puis M. le curé , versant sur la table nombreux morceaux de pain bénit, lesquels étaient demeurés au fond de la corbeille de distribution le dimanche d'avant, et tirant un fromage de chèvre de la faisselle où il s'égouttait :
« Commence, mon Éran, » dit-il.
Le râtelier étant à portée , je plantai les dents à la pâture.
Cependant, ayant farci la marmite, M. Alquier me considérait attentivement. Il me dit :
« Pour lors, retournant au pays en demandant l'aumône semblablement à un pauvre, cette fille de Madières t'avait mangé l'argent des vendanges?
— Non cette Françon, mais quelqu'un duLarzac que j'ai rencontré par là-bas du côté de la marine.
— Un paroissien de ma paroisse?
:^ÏÏâ LE CHEVRIER.
— Un mécliant paroissien... Ohî pour m&chant paroissien , il l'était.
— Gomment s'appelle-t-il?
— Quant à son nom, je ne refuserai aucunement de vous le dire. Ce néanmoins, je désirerais bien, si ne vous offense mon envie, auparavant que d. Vous parler de ce pillard de ma bourse, apprendra nouvelles de Félice.
— Tu l'aimes donc toujours?
-* Eh, mon Dieu! monsieur Alquier, vous ête- Lien heureux, vous, avec votre métier de curé, dr ti*avoir point à connaître les femmes. Allez , c'est titie rude besogne et un rude chagrin qu'on vous ;i tirés de devant. Voyez-vous, mon amitié pour cett. Hospitalière est toujours là, occupant tous mes in iérieurs, et la maladie me tiendra, je le sens, jusqu'à ce qu'elle m'ait mis au trou.
— Il faut arracher la m.niv.iiso IiiM-ho. nmn • ■faut.
— Mon sentiment pour Félice, une h^rbe! Cesl un arbre, monsieur Alquier, et un arbre grand comme ceux dominant notre Larzac. Je sais bien que des vents terribles balayant la montagne, les chôncs vigoureux tombent tout à coup sur le sol. Mais approchez et regardez un peu : le granit à éclaté à l'entour d^s racines. Ainsi de moi il arri* verait, si j'essayais d'arracher du fond de mon être mon amitié pour Félice. Peut-(^tro, tirant de rat force , à la un des fins viendrait-elle cette amitié ;
FÊLICE. 263^
mais , avec elle , soyez-en sûr, mon cœur aussi et mon estomac.
— Et l'homme qui t'a pris ton argent s'appelait?
— Il ne me Ta point pris, je le lui ai donné.
— Son nom?
— Frédéry Agathon. »
En ce moment, la marmite était suspendue à sa main. Il faillit la renverser en les cendres.
« Frédéry... Frédéry... » répéta-t-il souvente fois.
- Je coupai quelques pommes de terre en deux assiettes que je retirai du placard.
« Croyez bien, monsieur Alquier, lui dis-je, que vous ne feriez rien de trop si vous me donniez une goutte d'huile et une pincée de sel pour accommoder la soupe. »
Il me passa la salière de buis.
« Et l'huile? demandai-je.
^- La jarre est vide, mon garçon... »
Nos langues ne bougeaient, mais nos têtes travaillaient tout de même : la mienne à cette Félice, la sienne peut-être à ce Frédéry l'Africaîn.
« Et mon Hospitalière , m'en parlerez-vous une miette, mon bon monsieur Alquier du Paradis?
— Félice, mon Éran, Félice... »
Il s'arrêta.
- a Quoi? quoi? m'écriai-je tout tremblant et re» poussant mon assiette pleine.
— Mange, chevrier.
— Parlez! Pour le bon Dieu, parlez!
— Félice, si tu veux le savoir, est la plus mai heureuse fille du Larzac.
— Ah! Seigneur du ciel!...
— Aujourd'hui j'ai vu les sœurs du Caylar, qui m'ont remis un paquet pour elle... Si, malgré la neige , je n'avais fait le chemin de Navacelle au Caylar, j'irais encore ce soir à Mirande porter l'aumône des bonnes sœurs ; mais mes jambes sont brisées, et elles refusent de mettre un pied devant l'autre.
— Presse-t-il, à Mirande, le paquet?
— Hélas!...
— Où est ce paquet des sœurs? »
Il me le montra en un coin posé. Je bondis, et le saisissant :
« Bonsoir, monsieur Alquier, bonsuii . .\f » ..lignez pour votre commission, je m'en charge... El merci au moins pour votre souper! »
. La porte ouverte, j'allais m'élancer, quand, posant sa main sur mon épaule, comme amicalement lui seul était coutumier de le faire, il rae dit :
« Je veux, chevrier, que, auparavant ton départ, tu me promettes de ne causer, par là-bas, nul chagrin ni aux Agathon ni à Félice.
— Du chagrin à ce monde de mon cœur! Jamais je ne lui en ferai , ayez-en mon assurance , monsieur Alquier. »
A ce moment, me tenant toujours de la main droite, il glissa la gauche sous sa soutane. Soudain brillèrent en ses doigts deux beaux écus blancs.
« Prends cet argent, ajouta-t-il, et, le donnant à notre Hospitalière , recommande-lui de ma part de mettre fiance en notre Seigneur Jésus-Christ sur la croix... »
J'agrippai les pièces, et, ne trouvant le temps de dire merci, je m'encourus à travers la neige, éperdu, fol comme une paUe-cou7'te dont la décharge a frisé le poil, et qui, la tête étourdie, connaît une chose tant seulement : travailler de l'orteil pour dépister les chiens et déconcerter le chasseur.
Encore que, en féalité, le paquet de M. Alquier ne pesât une once à mon bras robuste, tant plus j'approchais de Mirande, tant plus il me paraissait lourd. Si accablant à mes doigts il était devenu j)etit h pelit que, entrant en la cour de la ferme, je dus le déposer sur le perron de pierre détaille, lequel est scellé au mur, non guère loin des étables. Moi-même, tout haletant, sur ce perron je me sis un moment, réfléchissant de quelle façon il convenait de m'introduire chez les Agathon et d'aborder ces braves amis...
Finalement que pouvait contenir ce paquet envoyé par les sœurs du Caylar à notre Hospitalière? L'envie brûla ma main de déplier le mouchoir et de regarder dedans. Vrai est que, la lune elles étoiles brillant au ciel, le premier nœud du mouchoir défait, je verrais tout. Je n'osai tenter la chose, et me levai. Aussi bien, fondant autour de moi, la
neige avait imbibé mes chausses , et îe froid me gagnait les membres. Debout, je ressaisis le paquet. Mais je ne sais comment il en alla de cette prise, le fait est que, le gros nœud de dessus se déliant, plusieurs menus objets tombèrent sur le sol. Je les ramassai vitement. C'était toute espèce de petits habillements, comme nourrices sont coutumières d'en mettre à leurs nourrissons : chemisettes de toile, barrettes à loger le poing, bas â chausser des alouettes, langes et petites brassières... Pourquoi ce trousseau de nouveau-né? Mes clieveux montèrent droits sur ma tête à renverser ma large capeline de vendangeur, et, ne m'écoutant plus, je sautai à la porte du logis des Àgathon, que je secouai vivement. Point ne fallait si grand effort : la porte cria sur ses vieux gonds , et je me trouvai tout d'un coup en le corridor de la ferme , lequel , devant moi , menait ou chez les Agathon, ou chez Félice. Je tirai du côté de l'Hospitalière.
Ah! monsieur, monsieur, j'en frémis encore à cette heure : je la crus morte ! Non , sauf à l'Éremberte endormie en l'éternité du bon Dieu, à personne jamais je n'avais vu semblable pâleur. Surtout ce qui me donnait la désolante certitude que tout était fini, c'était que la lampette de l'Agathonne, toujours soufflée quand on était couché, brûlait appendue non loin du lit de Félice. Je m'approchai... Ses mains étaient croisées sur sa poi-
trine, et son corps ne faisait le moindre mouvement. Pauvre Félice! Pauvre Félicette de moi, des Agathon, de Frédéry, de M. Alquier!... Les yeux noyés en l'eau de mes larmes, je tombai à genoux sur le plancher.
Je ne me souviens depuis combien de temps je pleurais, quand, derrière le lit, soudainement, éclata un petit cri tout pareil au bêlement grêle du cabri qui sort du ventre de sa mère. Incontinent la morte s'agita, et, passant ses deux bras à la ruelle, Félice en retira un enfantelet jeune et beau comme l'enfant Jésus en sa crèche, à Noël. Saisi, je ne bougeai, ayant tous mes regards sur la mère, laquelle, se conduisant comme mes chèvres , encore que malade , souriait à son chevreau et lui parlait,
« Félice! » m'écriai-je, ne tenant à telle scène qui m'ouvrait le cœur comme la hache ouvre le bois le plus dur.
Elle tourna la tête.
« 0 mon Éran , mon Éran ! » soupira-t-elle.
Un tremblement lui venant, elle déposa le nouveau-né à côté d'elle; puis, comme toute honteuse, de ses deux mains se couvrit le visage... Je l'entendis sangloter.
« Félice, ma Félicette, lui dis-je-d'une voix tant douce que je pus la trouver en ma gorge, ne veuille le désoler ainsi. Moi, je te le jure sur mon Erem-
FELTCE. " 26»
berte défunte et sur le bon Dieu qui nous jugera un jour ou l'autre, moi, j'aimerai ton enfant comme si, au lieu d'être de Frédéry, il était d'un autre, de moi par exemple, si tu veux. »
Et en mes mains soulevant le gentil poupon, je le couvris ensemble de pleurs et de baisers.
« Est-il beau? me demanda-t-elle.
— Beau! ma Félicette. Il est plus beau qu'aucune bête que j'aie vue en la création. Il est beau comme toi, et aussi comme ce Frédéry, lequel, me paraît, n'est point un garçon trop mal dégauchi.
— Le bon Dieu me pardonnera-t-il , Éran?
— Pour moi, je le crois, ma Félicette, le bon Dieu connaissant que tu as péché par ignorance. Puis je t'avouerai que M. Alquier est de mon avis, car il m'a dit tout à l'heure : — « Ghevrier, assure « notre pauvre Hospitalière qu'on ne lui en veut « aucunement au ciel, que Jésus-Christ lui-même « me l'a confié ce matin à la messe, au moment « de la communion. »
Tandis que je parlais, le petit s'était endormi en mes bras. Félice le recoucha à la ruelle du lit.
« Et toi, à quelles fins es-tu revenu à Mirande? me demanda-t-elle.
— A telles fins qu'il te plaira, ma Félice.
— Quoi ! tu travaillerais encore à notre terre?
— Je ne dis pas non. Pourtant, si ma présence chez les Agathon ne devait t'agréer, j'ai mon Soulage't....
27d LE CHEVRIER.
— Oh! non, oh! non, reste avec nons! » interrompit-elle.
Un long moment de silence.
« Et mon Sacripant, comment va
— L'Agathonne le mène au long des haies avec nos quatre chèvres. Ah! il n'est point gras notre bouc, comme de ton temps.
— Quatre chèvres! Quatre chèvres tant seulement à Mirande!... Félicc, tu me tires le foie de l'estomac.
— Nos bôtcs furent vendues au marché du Caylar avec beaucoup d'autres choses pour ce Maigrison que tu connais.
— Donc la ruine a mis tout h fait sa griffe snr les Agathon?
— M. Alquier a fourni les cinquante derniers francs pour l'homme de Nadalet. Puis, tout le monde ici consterné de mon malheur et ne travaillant par trop de tristesse , c'est encore ce bon M. Alquier qui nous nourrit. Hier, il nous est arrivé de Navacelle avec quatre miches en son sac. Il a dit que du pain bénit lui restait pour se substanter, à la paroisse. Sans lui, que serions-nous devenus? Demain, il me doit apporte '^ -"^î vôtir mon Frédy.
— Tiens, tiens, Félice, habille ton Frédy, m'écriai-je en un élan de joie triste, voici des nippes pour lui! »
Et, sur le lit, je jetai tout dénoué le paquet de M. Alquier, sans oublier, s'il vous plaît, les deux écus.
Les mains de l'Hospitalière allèrent avidement aux étoffes, les agitant, les débrouillant, les lissant à plusieurs fois.
« Sainte Providence du bon Dieu qui n'abandonnez point les pauvres, merci à vous! » dit-elle.
Elle baisa un scapulaire de drap brun qui lui pendait sur la poitrine. Puis, se tournant à son «nfant :
« Allons, Frédy, réveille-toi, mon agneau, voici des bonnets, voici des brassières, voici des langes!... Sainte Vierge, quel bonheur! »
Elle se pencha tout heureuse vers son enfant. Frédy ouvrit ses jolis yeux.
(( Mon Éran, fais flamber le feu! » me cria-t-elle toute au contentement.
Des bruyères sèches étaient fagotées dans un coin. En deux minutes, la lampette de l'Agathonne pâlissait devant les flammes du foyer, lesquelles éclairaient à jour la chambre.
« Chauffe ceci! » me dit-elle.
Moi, plus docile à Félice que je ne le fus jamais
à l'Ércmberte, je présentai les langes au feu.
. <( Donne vite! » cria-t-elle.
! Sur le lit j'étendis les mollettes couvertures de
laine, et l'Hospitalière, ayant à tous les endroits
du corps de Frédy posé un baiser, — la nature
grise les mères des hommes comme des animaux, — coucha l'enfant en les langes. Figurez-vous que ce poupon , encore qu'il n'eût que quelques jours de vie, lançait des coups de pieds terribles...
« Est-il vif, mon Frédy! dit l'Hospitalière en jubilation.
— Vif comme une grenouille des Fontinettesl » répondis-je.
En fin de compte, on eut raison du petit, et, remis en son trou, il se rendormit.
Tandis que, demeurant encore inclinée sur son poupon, Félice, extasiée, buvait, pour ainsi parler, son sommeil, moi, inquiet et le cœur serré, je me demandais pourquoi on avait appelé cet enfant Frédy. Certes, aucun doute n'était en mon esprit que je n'eusse en ce lit le fils , le vrai fils de Frédéry; mais je ne" sais pourquoi j'aurais désiré que le petit de Félice se nommât autrement que son père. La certitude dorénavant d'entendre à toute heure le nom de Frédéry sortir de la bouche de l'Hospitalière me mettait'mélancolie au cœur. Ah! monsieur, l'homme aime bien le bonheur d'autrui, mais davantage il aime le sien.
En grand ennui, je me sis devant le feu, m'interrogeant sur ce que finalement il convenait de faire. Ne pouvant supporter le chagrin de savoir Félice à Frédéry, fallait-il m'enfuir devers mon Soulaget ou plus loin en les monts Garrigues, et
ne reparaître à Mirande de mes jours? Lors, que deviendraient les Agathon si faibles, si abattus, et cette Félice si malheureuse, et mêmement ce Frédy tout jeunet et tout innocent?...
Il me parut que mon devoir était écrit en la conduite de M. Alquier, et que, comme M. Alquier, je devais m'occuper de porter pain à Mirande, et, si se pouvait la chose, un peu d'argent. Félice agirait à son sentiment. Quant à moi , sans méchanceté, je ne pouvais lui tenir rancune de laisser voyager son idée sur la mer avec Frédéry et mêmement de le suivre en cette Afrique de là-bas.
Résolu à passer mes années au service de ce monde chéri de Mirande, et à me livrer corps et âme à ses besoins, je me levai et vins au lit de Félice, voulant lui faire serment que désormais tout allait changer par ici et qu'un sauveur était arrivé. Semblablement à un bourgeon de châtaignier gonflé par le printemps, mon cœur était plein et ne demandait qu'à éclater en paroles douces, en consolantes promesses.
« Félice!... »
Pas le moindre mouvement...
Monsieur, à force de regarder Frédy, les. yeux de la jeune mère s'étaient fermés, et, sa tête tombant sur l'oreiller, elle s'était endormie.
Qui fut étonné le lendemain matin de me voir à Mirande? Les Agathon. Les pauvres vieux pleurèrent, l'Agathonne surtout, murmurant :
« Frédéry, mon Frédéry... »
Ce cri tant seulement sortait de sa bouche :
« Mon Frédéry!.. »
.Je la consolai de mon mieux, et, comme elle tenait ses bras à mon col, répétant sans fin le nom de son enfant parti, je lui contai mon aventure de Cotte avec Frédéry, lui certifiant que son garçon n'était point trop malheureux, que je lui avais baillé le prix de mes vendanges pour traverser la mer et vivre à Taise par là-bas en le pays de son régiment.
Finalement, je parlai ainsi à celte femme :
(( Voyez-Vous, mère Agalhonne, je vous confesserai que, dans mon sentiment, Frédéry ne traînera longs jours en l'Afii.nKv Écoutez ; — Comme
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les vendanges étaient achevées à Cette, moi, ne sachant à quelle besogne adonner mes bras, et ne voulant retourner au pays, je suis entré en service chez le général qui commande les soldats parmi lesquels Frédéry est embrigadé. Figurez-vous que ce général avait besoin de quelqu'un pour retourner son jardin du Mont-Saint-Clair. Je lui ai dit comme ça : « — Pour rien je vous peignerai celte « terre, si vous renvoyez bientôt Frédéry au Larzac. » — Il a frappé en mes deux mains, et notre marché a été conclu... »
Ma langue allait ainsi d'une menterie à une autre, quand Félice entra avec son gentil poupon. Cause d'une grande faiblesse aux jambes, elle marchait lentement, et cène fut pas sans peine qu'elle parvint à la cheminée où flambaient quelques souches de buis. Ne voyant personne lui souhaiter la bienvenue, je lui approchai vitement une chaise, et, lui prenant son enfant des mains, la soulageai d'un fardeau qui, pour le quart d'heure, semblait l'accabler. En remerciement, l'Hospitalière me regarda, et, tout essoufflée, se sit tant près du feu qu'il lui fut possible.
Cependant ni l'Agathonne, ni l'Agathon, debout contre la table, au milieu de la cuisine, ne bougeaient. Ils avaient un air comme tout ennuyé à la fois et tout chagrin. Quelle indifl'érence et quelle cruauté! Quoi! Frédéry ayant commis la faute, toute la faute, à présent on en voulait à Félice!...
Je la considérai avec attention...
Son halètement étant moins vif et fréquent, elle me marqua d'un geste que son Frédy lui ferait plaisir. Je le lui déposai sur les genoux. Pour lors, se sentant plus forte, la jeune mère se leva, et, allant aux vieux toujours immobiles et silencieux :
« Bonjour, ma mère Agathonne! Bonjour, mea père Agathon! » dit-elle.
Personne ne répondit.
Elle, découvrant son enfant :
t< Voyez comme mon Frédy est beau aujourd'hui, il a un bonnet de toile et des langes de laine I
— Et qui t'a fait aumône de ces nippes? demanda d'une voix dure l'Agathonne.
— Ces boniies sœurs, ces bonnes sœurs du Caylar...
— Puisque ces sœurs aiment ton bâtard, pourquoi ne le prennent-elles point chez elles? dit l'Agathon.
— Mon Frédy, à l'hospice!
— Ça ne serait qu'un hospitalier de plus, pardil
— Et je ne reverrais jamais mon Frédy!
— Les sœurs le bailleraient à une nourrice, comme toi à ma femme, en les temps.
— Et je n'aurais plus mon Frédy! » s'écriat-elle folle et serrant entre ses bras son enfant, comme ayant peur que l'Agathon ne le lui ravît.
Les vieux, n'ajoutant plus un mot, sortirent. ' L'Hospitalière vint à moi; son visage était égaré.
« Éran, me dit-elle, je t'en supplie par les Saints, garde-moi mon enfant... Peut-être vont-ils chercher les gendarmes pour me prendre Frédy... 0 mon Éran du ciel, garde Frédy, défends Frédy, et je t'aimerai, et je ferai tout ce que tu me demanderas... Va, ton Soulaget ne me déplairait aujourd'hui, et je voudrais y être avec toi, non h Mirande avec ces Agathon , lesquels , tant plus ils étaient bons avant mon Frédy au monde, tant plus sont devenus méchants depuis que je suis si malheureuse... Éran, chevrier de mon enfance, je te confie cet ange de moi... Tiens! »
Je saisis le petit, et, je ne sais plus quelle idée me poussant, au lieu de calmer Félice, incontinent je lui passai le bras à la taille et l'entraînai.
« Où allons-nous? murmura-t-elle.
— En ma hutte, où ne te manqueront ni soins, ni affections, ni éjouissances de toute sorte, » répondis-je.
Mon bras gauche tenant Frédy, mon bras droit soutint Félice, et nous traversâmes le corridor, gagnant la porte de la ferme. Cette porte était ouverte. Je la franchis. Mais, boutant pieds en la cour, je me trouvai face à face avec M. Alquier, lequel, tirant des miches rondes d'une large besace, les déposait l'une après l'autre dans les mains des Agathon.
« Eh bien! qu'y a-t-il? demanda M. le curé, en grand étonnement.
2781 LE CIIEVRIER.
— Excusez, monsieur Alquier, mais celte Hospitalière, cause du chagrin qu'on lui fait ici, n» peut prolonger sa demeurance à Mirande. Félicc est quasiment ma sœur, et, de son consentement, je l'emmène à Soulaget pour donner, à elle et à son enfant, secours et protection de frère.
— Quoi ! Félice, vous avez pu consentir à abandonner vos vieux parents!
— Oh! monsieur Alquier, monsieur Alquier, ils veulent mettre mon enfant à l'hospice, répondît-elle en sanglotant.
— Entrons! » dit M. le curé.
Il fit un signe de commandement aux Agathon , puis à Félice et à moi il adressa un gentil sourire.
Nous nous acheminâmes tous vers la cuisine.
M. Alquier paraissait agité intérieurement. Il si' sit un moment près du feu, ne soufflant le mot. Enfin, il se leva, et, lançant un regard sévère aux Agathon, il était au moment de les cntrt>prendre, quand Frédy, fdché de ne point découvrir tétins sous ma veste, se prit à pousser des cris terril ^> et à pleurer à chaudes larmes. Félice, qui sci ai sise sur le perron du foyer, rejeta Titemenl son fichu, délia les cordons de son corsage, et, mettant à nu sa poitrine plus blanche que la neige qui pour rinstant couvrait le toit de Mirande et le Larzac avec, elle allaita son poupon.
Monsieur, c*est un tant doux spectacle de nature
Toir une m^re donner à téter à son enfant, que M. Alquier, encore que sa langue lui démangeât, la retint, et, avec attendrissement, considéra l'Hospitalière et son Frédy. Peut-être pensait-il au tableau de notre église, lequel représente la fête de Noël, et, regardant Félice, croyait-il regarder la sainte Yierge ayant au sein l'enfant Jésus. Le fait est qu'il ne détachait les yeux de la jeune nourrice non plus que de son petit, et qu'il les promenait à présent sur celle-ci et puis après sur celui-là, comme ne pouvant distraire son âme de cette vi* sion du ciel. Mais s'il est ordinaire qu'aux curés les idées descendent du Paradis, aux hommes, pour le général, elles viennent toutes de la terre, et vous m'excuserez si, moi aussi contemplant Félice, aucunement je ne songeais à la sainte Vierge , ni à l'enfant Jésus, ni à saint Joseph, ni mêmement aux deux vaches se trouvant, pour réchauffer le Seigneur tout jeunet, en le tableau de Navacelle. L'Hospitalière étalant, hors du fichu, comme chez nous le font avec simplicité les femmes , sa gorge si belle, j'éprouvais éjouissance profonde. Mais, en même temps, vous l'avouerai-je? je tremblais de tous mes membres à la pensée que, si Félice l'eût voulu, c'eût été par moi qu'en tout son ^tre eût abondé la vie à flots. Lors elle n'eût pas tenu en ses bras un enfant étranger, mais mon enfant, mon propre enfant. — Mon enfant!... Aveuglé par de grosses larmes, j ne distinguai
plus rien. Mon oreille tant seulement entendait le sifflement léger de Frédy aspirant le lait de sa mère. Du revers de la main je m'essuyai les paupières humides. Etait-il heureux ce poupon! Figurez-vous que, sur la poitrine de Félice, il était tout à fait chez lui, et que ces seins de l'Hospitalière, blancs et fermes comme fromage frais caillé en la faisselle, il les pressait sans façon sous ses joues, et les comprimait, et les creusait, et les ridait. Il faut bien dire tout, ce Frédy était beau comme un ange, et finalement les chèvres ne font rien de si gentil que sont capables de faire les femmes. Le petit s'endormit tout à coup, et sa bouche s'ouvrant, apparut le fin bout d'un des tétins de Félice. Il était rose, et une goutte de lait y pendait longue et blanche comme la feuille d'une marguerite des prés. Lentement l'Hospitalière renoua les cordons de son corsage, ramena son fichu, et toujours penchée vers son enfant, le regarda sommeiller toute ravie.
« Mes braves Agathon, dit M. Alquier, votre malheur est grand, aussi je ne vous tiens aucunement rancune de vous montrer injustes envers notre Hospitalière. Le propre des malheureux est de ne maîtriser leur cœur non plus. que leur tôle, et, quoique dans le fond l'un et l'autre demeurent bons, de faire douter de leur bonté. Ce néanmoins, il en est temps, il faut changer de conduite. De-
FÉLICK. 28t
puis que cette pauvre fille a mis son enfant au monde, vous n'avez cessé de lui rendre la vie pé* nible, tantôt lui refusant vos soins, tantôt lui parlant avec colère, et toujours lui marquant du mépris, la chose de toutes la plus dure à supporter. Et, finalement, pourquoi mépriseriez-vous cette Hospitalière? De quoi pouvez-vous l'accuser, sinon d'avoir trop aimé votre garçon, et, en son innocence, de s'en être trop remise à ses promesses et à ses'serments? Je vous l'atteste hardiment, aux yeux de Dieu, Frédéry est le seul coupable, et^ après Frédéry, vous qui, au lieu de préparer dès l'enfance votre fils aux devoirs honnêtes, l'avez laissé courir les plus tristes aventures, à Navacelle et dans les environs. Je vous blâme et blâme Frédéry...
— 0 monsieur Alquier, Frédéry n'a rien fait^ n'accusez pas Frédéry, mon Frédéry!... interrompit Félice, levant ses mains jointes vers M. le curé.
— Vous l'entendez, mère Agathonne! vous l'entendez, père Agathon! reprit M. Alquier ému. Tandis que moi, j'attaque votre garçon, que tous, vous ne trouvez un mot pour sa défense , elle qui souffre par lui, oubliant l'affront reçu à la face du ciel et des hommes, ne pense qu'à le protéger contre notre jugement. Et cela ne vous remue rien en le cœur! et cela ne...
— Notre fille! notre fille!... » s'écrièrent ensemble les deux Agathon. ;
JS2 LE CHEVRIER.
' Je ne sais comment ces deux vieux, en moins ^'une demi-minute, se trouvèrent auprès de Félice, Tembrassant à bénédiction et encore. L'Hospita» Mère était pâle comme un linge et, portant la main à sa bouche, faisait signe qu'elle ne pouvait parler. Lors l'Agathonne, prenant Frédy, lui appliqua cent jbaisers; puis, elle le passa à l'Agathon, lequel tout aise en fit autant et plus.
M. Alquier regardait son monde.
Moi, je soutenais Félice et lui répétais doucement paroles de consolation et de bon espoir.
Enfin M. Alquier, s'adressant aux Agathon :
« En une gazette de Paris, dit-il, j'ai lu que la ^erre des Français avec les Africains ne devait être longue. Donc votre Frédéry retournera bientôt dans ce pays. Dieu ne voudra pas qu'une balle blesse votre enfant, car il sait combien, pour l'exemple de la paroisse, est nécessaire son mariage avec Félice. La preuve, d'ailleurs, que le ciel s'abandonne ni notre Hospitalière, ni Frédy, ni vous autres, c'est que, du fond du Pays-Bas, il a renvoyé vers vous Éran, et que, vous prenant un enfant, il vous en a rendu un autre tout aussi bon, tout aussi dévoué, et, si vous le permettez, un peu plus travailleur que le premier. Allons, mes braves Agathon, courage! Avec Éran, on peut rouvrir Yahouquissmje à Miraiidc, relever les terres maU heureuses par le délaissement et ramasser de gros profits... Je veux que AUrande reprenne vie.. Ja
Yeux que soit payé Malgrison... Je veux que soit heureuse cette pauvre Félice, laquelle, nonobstant sa faute, est la fille la plus pieuse de la paroisse, une âme sainte, entendez-vous! une âme sainte semblablement aux âmes du Paradis. »
Il se tut brusquement et se sit. Il couvrit son visage avec ses mains, comme triste. Me doutant de quelque chose, je le regardai. Tout à coup, au^ long de ses doigts brillèrent des larmes. A telle douleur inattendue, je sentis mon cœur se rompre en ma poitrine, et, allant à M. le curé, je lui dis :
« Que faut-il faire, s'il vous plaît, monsieur Alquier, pour que, de la vie, vous n'ayez nul chagrin?
— Il faut, mon Éran, sauver tout ce monde de la ruine.
— Et le puis-je, moi, monsieur Alquier?
— Malgrison ne réclamera rien avant un an. Peut-être en travaillant ferme par ici...
— J'y cours, monsieur Alquier, j'y cours! » m'écriai-je.
Et, pensant à Vabouqm'ssage, je volai aux é tables, où je devais rencontrer Sacripant.
lY
Un mois ne s'était pas écoulé que tout avait bien changé d'aspect par ici. Certainement la ferme, épuisée jusqu'aux os, n'était pas encore remise au complet sur ses pieds, et il s'en fallait un peu que Mirande eût repris son air de prospérité et d'aisance. Mais, à tout homme de Madières ou de Soulaget passant par chez nous le dimanche pour monter à la paroisse, il était visible que se relevait la fortune des Agathon. D'abord, comptant beaucoup sur Yabouquhsage pour battre pièces blanches, je n'avais voulu que personne touchât à Sacripant, et je l'avais soigné moi-môme avec autant de cœur que Félice son poupon, lui servant raangeaille à discrétion, tantôt ramure de frêne, tantôt de bouleau, et, soir et matin, bonnes. poignées do sel. Ensuite je m'étais tourné du côté de la terre, réfléchissant qu'il convenait de commencer vilement les semailles, car, encore que l'automne tirât
FELICE. m
sur sa fin, les Agathon n'avaient nullement ensemencé leurs champs. Au long des Fontinettes bâillaient les sillons de Sauve-Plaine, mais ils ne recevaient un grain.
Malheureusement, à telle dure besogne de labour, ne pouvaient suffire ni mon courage ni celui des gens de Mirande, et il fallait songer à l'aide de bras étrangers. Espérant que, cause de ma demeurance à Soulaget, cause aussi de l'Éremberte, se trouverait quelqu'un par là-bas capable de me faire l'avance de son travail et de sa bonne volonté, je descendis un jour jusqu'à mon endroit.
Que voulez-vous? Baduel, quoique biberon et mal en conduite, n'était point en le fond un homme haïssable, et je vous avouerai que, l'avisant au seuil de ma hutte, je ne pus m'empêcher de lui crier comme ça :
« Bien le bonjour, mon oncle! »
Lui incontinent de me sauter au col et de me serrer fortement.
Puis, me poussant vers la maison :
« Entre, mon Éran, entre I
— La besogne presse à Mirande^ et je n'ai le temps de vider bouteilles.
— Donc tu appartiens derechef aux Agathon?
— Toujours à eux... Et vous, mon oncle, que faites-vous à Soulaget?
— J'ai cent soixante-deux francs de mes vendanges, et je tire du magot, voilà. )
ÏSe LE CHEVRIER.
— Mon oncle Baduel, les Àgalhon sonl malheureux, est malheureuse aussi Félice, et s'il vous plaisait nous donner un coup de main à la terre, par là-haut...
— En avant deux! » s'écria-t-il, sautant hors de la hutte.
Et, ne nous occupant de mon oncle Granier m de ma tante Priscille non plus que si nous ne les avions à Soulaget, hardiment nous grimpâmes de- "rers Mirande.
Baduel s*entendant assez à la culture, et les Agaftion, à qui était revenue la force avec Fespoir, y ïnétlant la main, bientôt furent ensemencés Sauve- Plaine et le reste.
Quant h moi, le bétail me tenait tout entier, et la cabrade grossissant de jour en jour, de jour en jour de môme augmentait mon souci de nourrir tant de botes affamées. Pensez donc que provisions d'hiver manquaient presque complètement en les paillers, et que, à part quelques fagots* de ramurede châtaigniers, ramures dont les chèvres ne sonl très friandes, il n'était une feuille sèche chez nous.
La conée était dure, à moi surtout qui non tant seulement m'adonnais à la garde de la cabrade y mais qui devais tenir l'œil ouvert à tous les Ira- Taut de la métairie. xMa vie s'écoulait en craintes et en efforts de toute nature, mes mains ne prc-
nant cesse d'agir et ma tête de penser. Du matin, au soir et du soir au matin, ^on idée me disait, d'entreprendre telle chose ou telle autre pour sau-»^ ver vitement les Agathon. Que de fois, la nuit^ sautant à bas de mon lit, je partais pour le Larzac et rentrais à l'aube, chargé de ramée. Ma hache-^. sous la lune, avait fait ravages en la montagne^ abattant nombreuses branches de hêtres et dei chênes verts. Mes bêtes me récompensaient de mon? courage par des bêlements de joie. Maintes fois, n& prenant un élan si lointain, comme tout le monde dormait en la ferme, je relevais le fumier éparpillé àtravers la cour et chargeais le chariot à grandes; pelletées, avançant ainsi la besogne du lendemain. Et croyez-vous que me maigrisjsaient tant de^ peines prises et de fatigues endurées? Jamais je ne me trouvai plus ingambe et je ne fus plus valide» de tout mon homme qu'en ces temps-là. C'est que, si les journées et les nuits étaient accablantes, reconfortantes et délicieuses se suivaient les veillées, avec Félice et son Frédy, au coin du feu. Nous étions tous là, les pieds aux flammes, devisant demille choses ensemble : Baduel des blés de Sauve- Plaine^ lesquels pointaient à peine ; les Agathon. de cette Afrique où vivait leur Frédéry; moi... que voulez- vous? je regardais notre Hospitalière est son: poupon.
Un soir, la conversation sur Frédéry avait été
1583 LE CHKVRIER.
plus longue que d'habitude, et, pour consoler les Agathon, derechef je ne m'étais fait faute de rappeler les promesses de mon général de Cette, répétant aux vieux que leur enfant reviendrait bientôt des armées et que finirait sans retard leur inquiétude. Soulagés par telles paroles menteuses, mes maîtres s'allèrent coucher; puis, Baduel ayant fait de même, je me trouvai seul avec Félice, laquelle, pour l'endormir, berçait Frédy dans ses bras.
« Et si, le priant à genoux, on écrivait à ton général de nous renvoyer tout de suite Frédéry? me demanda-t-elle.
— Je ne m'entends aucunement aux écritures, lua fille, répondis-je, ennuyé de la question.
— M. Alquier écrit comme le bon Dieu, et il MOUS rendrait aisément ce service...
— Le général de Cette n'est plus par là-bas à cette heure, mais à son régiment, je ne sais où, on cette Afrique grande comme la mer.
— M. Alquier lit couramment les gazettes, ( l sait-il peut-ôtre le pays...
Tu languis donc bien après ce Frédéry! dis-
jc, sentant en moi se remuer sourde colère.
— 11 ne connaît son enfant, et Frédy lui ferait plaisir.
— Et à toi, il te serait doux sans doute de lo revoir?
— Oui.
F E LICE. 28d
— Mêmement de l'embrasser?
— Oui.
— Eh bien! ce bonheur ne t'arrivera point! m'écriai-je, ne contenant plus la rage qui soudainement m'avait rempli le cœur.
— Eran, mon EranI
— Ce général de Cette, je ne le connus jamais ; son jardin, je ne le retournai en aucune manière; tout cela, c'était invention de pitié pour les Agathon... »
Je m'étais levé de mon escabelle, et, à grandes enjambées, je battais le pavé de la cuisine.
L'Hospitalière m'arrêta.
(( Donc tu n'as point vu Frédéry? me demandât-elle.
— Félice, ma Félicette, lui répondis-je, me penchant vers elle, veux-tu m'aimer?
— Laisse-moi, tu vas éveiller mon Frédy.
— Veux -tu m'aimer?
— Mon Fré<ly pleural Oh! méchant chevrier, tu as éveillé mon enfant! »
Elle me glissa entre les maîhs comme une truite frétillante, et s'encourut à travers le corridor de la ferme, les lèvres collées au front de son Frédy.
J'aurais honte, monsieur, de vous avouer toutes les méchancetés qui, pour lors, me traversèrent les esprits. Sachez tant seulement que, poussé par le Démon, car le noir cavalier de TAne-Rouge
m'avait récupéré tout 43ntier, je faillis poursuivre notre Hospitalière jusques en sa chambre.., • Celui qui a decneurance au ciel ne voulut tout à fait me perdre et il m'arrêta de sa propre main, au moment où, franchissant le seuil de la cuisine, les yeux troublés et la volonté aussi, je m'élançaià cette pauvre Félice, comme chien s'élance au gibier. Sentant sur mon épaule le conp de poing .d'en ha*ut, je \is le miracle, et, au lieu de continuer mes pas emportés après cette fille, je .gagna^ les étables et grimpai vitementà ipon lit, où je m'endormis, les couveiLures sur la tôte, tout penaud et tout épcuié.
Comme nous étions aux approcïies de Noël, et 'aux environs de cette fête le Larzac est d'oVdilire enseyeli sous la neige, sernblablement a un lort dans son linceul , la neige couvrant monts et vallées, je ne larguai la cah^ade^ le lendemain de mes emportements envers Félice. Le bonjour souhaité à Dieu par ma prière matinale, et à mes bêtes par épais fagots de ramée jetés en les râteliers, je me dirigeai vers la cuisine, plus empressé > comme bien vous l'entendez, de rencontrer i'Hosl)italière que de voir Baduel et mêmement les Agathon. Justement Félice se trouvait là avec son Frédy. Baduel aussi était présent, rabotant sur la grande table un brancard neuf pour le chariot de la ferme. Mon oncle chantait, ne se faisant goutte de mauvais sang en nulle circonstance de la vie. Moi ayant dit salut :
« Et les Agathon? demandai-je.
2>2 LE CIIEVRIER.
— Nos maîtres ne se sentent vaillants aujourd'hui , et je leur ai donné conseil de passer la matinée au lit, me dit Félice.
— Paysan qui se couche, paysan bien malade, murmura Baduel.
— Peut-être leur as-tu répété, ma Félice, que le général de Cette n'est vivant en chair et en os, et que par ainsi ne peut-on lui écrire pour lui réclamer Frédéry, dis-je.
— Moi! s'écria-t-elîe , moil... Ta parole est là, ajouta-t-elle me montrant son cœur, et, je te le jure, elle n'en sortira jamais pour tuer les Agathon.
— Tuer les Agathon !
— S'ils ne devaient revoir Frédéry, ils mourraient... »
En ses yeux brillait une ondée de pleurs.
M'approchant d'elle, je lui pris la main.
« Et toi, lui dis-je, que ferais-tu, si le père de ton enfant ne devait revenir au Larzac? »
, Les larmes roulèrent au long de son visage lourdes et pressées.
Je tombai à ses pieds.
« Ma Félicette, pardonne-moi le chagrin que je te causai hier. Sois tranquille, Frédéry retournera par ici, car s'il tardait longtemps encore , j'irais te le chercher pour ta consolation en l'Afrique , au milieu des soldats. »
Et, ne me retenant de lui faire plaisir, j'embrassai sans fin le petit Frédy.
« Mon Frédéry, mon Frédéry I balbutia l'Hospitalière, veuille le bon Dieu te restituer bientôt à tes parents qui sont vieux, à ton enfant si jeune, et à celle qui t'aimera tant que le monde sera monde sous la grande roue du soleil ! »
Baduel, lequel avait fini de chanter, laissant en repos son brancard, vint à nous.
« Mes enfants , une idée : — Puisqu'on ne peut écrire au général de Cette, si on écrivait à l'Empereur? Je manie assez bien la plume, moi!
— Et l'Empereur, mon Baduel, est-il le maître de Frédéry? demanda Félice.
— L'Empereur Napoléon est le maître de toutes les armées, et la preuve c'est qu'il les mène où il veut. Dans les temps, ne les fit-il pas marcher jusqu'à Moscou, si loin, qu'il fallut bailler un cheval à chaque soldat pour arriver? Gancalon, lequel est un homme esprité , car il ne lit pas tant seulement les livres du lutrin, mais aussi les gazettes de Paris, me répétait dimanche que l'Empereur n'aime guère que lui marchent sur le pied les autres Empereurs de l'Allemagne, voire de l'Angleterre, mais qu'il est humain tout de même et bon aux pauvres gens de la France.
— Écrivons, mon oncle, écrivons vitement! m'écriai-je.
— Au nom de la sainte Vierge, Baduel, et de tous les Saints du Paradis!... » murmura l'Hospitalière.
Déposant Frédy en une corbeille d'osier sous la
cheminée, elle se leva, ouvrit un tiroir du bahut, en retira le registre où le père Agathon notait rentrée des chèvres étrangères, arracha deux grandes pages blanches, et, avec l'encre r* ' plume, tendant le tout à mon oncle :
« Hardi! mon Baduel, hardi! » dit-elle.
La main d'un laboureur n'étant trop expérimentée à pareille besogne de maître d'école, trois fois, pour arrivera bien, mon oncle dut recopier sa lettre. La deuxième des trois copies est en ma poche, conservée par moi précieusement. — Un souvenir de cette Hospitalière! — Moi vous la lisant, car M. Alquier a fini avec les temps par m'apprendre à déchiffrer un peu les écritures tant écrites que moulées, vous conviendrez certainement que Baduel n'était point la moitié d'un sot, et que mômement cet homme fût devenu un flambeau de sapience si, pour étudier les livres, courageusement il eût dit adieu aux bouteilles et aux festins.
Çcoutez culte IclUo à 1 EiiijitiLu;
« A l'empereur napoléon, a paris.
Mirande, 23 décembre 1848.
« D'abordée vous dirai que les Agathon deNavateUe « ne sont les gens les plus heureux de la terre y et t/ue « t^ous ne feriez rien de trop en leur reniant leur fils « Frédéi'y. Sachez au demeurant que ce garçon n'est
« du tout fort et que, n ayant rhabitude du fusil, « puisque, auLarzac mêm-', Une chassa jamais T^aiiies^ « courtes, il ne peut vous tuer beaucoup d'Ay^abes^en « cette A j'abie de votre Afrique où vous l'avez enréyi- « mente.
<( Puis, nous renvoyant ce jeune homme, vous don- « neriez contentement à tout le monde par ici, princi- « paiement aux Ayathon qui sont ses père et mère, « ensuite à cette Félice une hospitalière du Caylar (( qu'il a mise à mal avant de partir, et à qui, cause « de son petit bât-ird Frédy , ne déplairait le mariaye « avec votre Africain,
(( Finalement , si vous ne pouviez en aucune faron (( vous passer d'un soldat de plus par là-bas du côté « de la marine, Eran, de Soulaget, lequel est mon ne- (( veu, 7726 prie de vous dire que, vjulant tous les bon- « heurs à cette Félice et à son Fi'édy , 77iême77ie7it aux « Ayathon, il partii'ait à cette fin de remplacer le « conscrit que nous vous de7nandons. Pour quant à « cet avis, vous fe7'ez ce qu'il vous plaira , E7npei'eur « de la F7'ance; mais c7'oyez-7noi , laissez-nous Ét^an, « et tout uniment accordez-nous Fi'édéry,
(V L enfant des Ayatho7i repaimissant à Mirande, « je vous pjr omets que M. Alquier chantera à votj^e « intentio7i une grand' 77iesse de y^'âces, et que si ja- « 77iais, 7'etou7ma7it , co7nme ces jours de7miers, de « Sainte-Hélène , vous avez besoin qu'on vote pour « vous, nous a7'rivei'ons avant tous les autres à la « Commune pour jeter votre nom en la boîte d'i mon
« beau- frère Granîer ^ ma/^e de Navacelle et les envi- « rons.
« Répondez-nom tout de suite.
« Nous vous saluons s'il plat t à Dieu.
« JACQUET BADUEL, DE SOULAGET. »
Cette lettre pliée et cachetée avec de la mie de pain, mon oncle la glissa dans la poche de sa veste, et incontinent partit pour Navacelle, voulant luimême la remettre et la recommander au facteur du Gaylar, quand, sur les onze heures, l'homme de la poste passerait par la paroisse.
Nous étions seuls, THospitalière et moi, Frédy dormait toujours en sa corbeille d'osier, à la chaleur du foyer.
Soudain, Félice tourna de mon côté ses yciit encore humides.
« Pour lors, si l'Empereur de Baduel l'exi^fait, tu irais en cette Afrique prendre la place de Frédéry? me dit-elle.
— Le métier de soldat n'est si dur qu*on le croit.
— Mais si les Arabes tirent sur toi des coups de fusil?
— A la guerre comme à la guerre, j*en tirerai sur eux.
— Et que ferais-tu si, par nialhour. nnp ]^\}]^> venait à te trouer l'estomac /
— Frappée par la décharge la. patte-courte tombe,
puis elle meurt ; je tomberais et je mourrais comme elle.
— Et la mort ne te serait pénible pour les Agathon?
— Grande peine vraiment serait à moi de mourir pour les Agathon, mais grande joie de mourir pour toi.
— Donc, c'est pour moi...
— *Oui, Félice, c'est pour toi qu'en l'Afrique j'irai porter le sac et le fusil, si le demande le gouvernement. Aussi bien que faire ici, ne pouvant en aucune façon te rendre heureuse , ni procurer aise à ces pauvres Agathon ? A tous , il vous faut ce Frédéry , surtout à toi qui aimes ce garçon tout comme M. Alquier aime le bon Dieu. N'aie crainte, ma Félicette, par moi tu reverras ton amoureux. Soit que nous le rende l'Empereur de Baduel, soit que j'aille le remplacer en son régiment, Frédéry te reviendra, je te le promets. A présent, ne t'occupe de ce que je puis devenir en ce pays, de l'autre côté de la mer. Je sais bien que mes mains, coutumières du bâton de chevrier, ne seront très habiles au maniement du sabre; je sais bien que quelque Arabe, plus expérimenté aux armes que moi, me pourra donner le coup de la mort... Qu'importe ma mort, ô Félice! si ma mort te fait vivre et du même coup fait vivre et les Agathon et ton Frédy. Du Pays-Bas remontant aux Gévennes, en moi s'était glissé l'espoir que, Fré-
déry parti, peut-être ton cœur se tournerait vers le mien. Mais la chose est impossible, je le reconnais bien, et je te demande pardon de l'avoir pensée. Oui, tu es à Frédéry et tu dois rester à Frédéry. Pour moi, ne te tourmente de mon sort* Que yeux- tu, Félice?.la vie ne peut être prospère à tout le monde : vois, je te prie, Notre-Seigneur sur la croix!... »
Les Agathon entrant me coupèrent la parole. Nous leur fîmes place autour du feu. Longtemp* ils demeurèrent silencieux. Tout à coup TAgathonne :
« Félice, passe-moi ce Frédy! »
La mère lui bailla l'enfant.
« Ehl eh! continua la vieille, considérant le poupon, que te voilà gentil, mon garçonnet, avec ces langes blancs et ce bonnet de toile fine!... Ciel de Dieu! sont-elles bonnes pour nous, ces sœurs du Gaylarl Cause de notre braveté en le pays, à notre malheur la religion n'a tourné aucunement le dos... Allons, mon Frédy, ouvre tes yeux et regarde ta mère-grand. Finalement, notre garçon étant ton père et celte Félice qui t'a fait étant quasiment notre fille, deux fois tu es notre enfant, à r Agathon et à moi... Tenez, mon homme, voyez ce visage frais comme une pommette de septembre!... Eh bieul ça ne vous rappellc-t-il rien en le passé de notre vie? Ne trouvez-vous point, dites»
que, trait pour trait, c'est la figure dé cette fillette qu'en un jour de neige 'ajiportèi'ent chez nous les sœurs du Caviar? Yoiis, croyant taris mes tétins par Frédéry, Toiis me recommandiez de ne point recevoir une hospitalière à Mirande. Mais à moi revenait le petit air éveillé de Félice, et je lui donnai incontinent à téter. Elle me mordit, la petite affaméjB, et moi, je la baisai tout de même... »
Baduel reparut tout à coup.
« La lettre chemine vers Paris, dit-il; j'ai rencontré le facteur en tournée à Madières.
— Quelle lettre? demanda le père Agathon.
— Une lettre que mon oncle Baduel a écrite à l'Empereur Napoléon, répondis-je, et qui peut-être m'obligera à reprendre la route du Pays-Bas pour passer la mer de Cette. Voyez-vous, je me suis mis en l'idée, si Frédéry différait sans compte son retour, d'aller vous le quérir par là-bas chez les Africains.
— Éran!... » s'écria le père Agathon.
En sa gorge se brisa sa voix, et le brave homme se contenta de me serrer les mains de toute sa force.
« Mon Éranl... » balbutia l'Agathonne.
Elle sanglota.
« Éran, mon ami!... » murmura Félice.
Et l'Hospitalière pleura à chaudes larmes
Mes yeux se brouillèrent.
« Éran, me dilBaduei, le brancard dutîhariot étant fini, il faudrait m'aider à visser les boulons.
— Au travail! » m'écriai-je.
Je sautai sur le brancard et l'emportai hors de îa cuisine, ne sentant son poids non plus que celui d'une plume d'oiseau.
Monsieur, c'est triste à dire, mais si Baduel ne m'eût sauvé , mon cœur d'homme s'en allait.
Dans ratlente , les jours sont lents , plus lentes les heures; mais tout de même l'horloge du temps marche, et s'écoulent les semaines, les mois et les années. Je ne sais si vos Parisiens ne s'entendent aux écritures , ou s'il n'est en la coutume du gouvernement de répondre aux lettres des paysans duLarzac, le fait est que nous ne recevions, ni Baduel ni moi, aucune nouvelle de Paris. Déjà, le printemps survenant, les chèvres étrangères étaient parties de Mirande, déjà toutes avaient chevroté en la montagne, et pas le plus petit mot de l'Empereur Napoléon. Que faisait-il en sa grande ville? Était-il malade?...
A la longue, Baduel crut que l'employé de la poste se moquait de nous , et lui fut avis que, pour tenir notre réponse, laquelle se trouvait certainement en le sac du facteur , il fallait nous-mêmes Yieiter ce sac 9» "^on intérieur tout entier. Sitôt
dit, sitôt fait. A l'instant, tous deux, nous courûmes nous embusquer en le sentier creux et isolo de Mirande à Nadalet. Nous attendîmes patiemment notre homme. S'il se montrait, la chose étant décidée, nous tombions dessus , et de haute lutte lui arrachions notre lettre. Malheureusement, la journée tirant sur le tard, le facteur avait déjà traversé le chemin creux, et nous dûmes retourner ù Mirande, aussi tristes, aussi ennuyés après notre attente, que nous étions tristes et ennuyés devant.
Cependant les espérances des Agathon tenaient tant seulement h un fil, et si, comptant revoir Frédéry, ils s'étaient trouvés tout d'un coup ragaillardis par les affirmations de Baduel et mes promesses, de jour en jour les vieux retombaient en leur ancien abattement et se plaignaient avec amertume. Quant à Félice, notre Hospitalière ayant été toujours une fille très en dedans , elle ne parlait guère; mais elle maigrissait à vue d'œil, et quoique Frédy suçât à chaque heure la vie aux 16tins de sa mère, on n'avait grand'peine à deviner que les dents du chagrin étaient plus cruelles sur la nourrice que les lèvres mignonnes do l'enfant.
La situation de Félice était horrible, cl d'autant plus horrible que cette fUîe, d'une race plus fine que celle des paysans, voyait tout, approfondissait tout. Rn vain M. Alqnior, que Ic bon Dieu nom
^ PELICE. ' .t 303
envoyait souvente fois à Mirande, lui rçpétait-il que nul en la paroisse n'avait jasé sur elle, c|u'on 1 aimait et qu'on lui avait respect après son Frédy comme devant; elle, courbée sur son enfant, lui baignait le visage de ses larmes et ne voulait être consolée. Savez-vous que M. Alquier dut la menacer de la malédiction du ciel, pour la faire sortir de Mirande et retourner entendre les offices à Navacellel Encore qu'elle eût en l'âme pliis de religion qu'il n'en exista jamais en âme de sainte , elle s'était dit qu'elle ne bouterait pieds en l'église que le jour où , revenu des armées , l'aurait épousée Frédéry.
C'est tant seulement depuis quelques années q:ie les jeunesses ayant franchi le pas du Démon , osent lever la tête chez nous. Aux temps de Félice, il en allait autrement de cette chose et de bien d'autres, et une fille ayant mis bâtard au monde, se cachait quelquefois plus d'un an en sa hutte, avant de reparaître aux champs. Aujourd'hui, nos demoiselles sont plus délurées et plus hardies, rar les Cévenoles commencent à se faire appeler demoiselles; elles ne pleurent guère plus sur leur honte, mais en rient à pleines dents et à pleines joues. Le siècle le veut comme cela. Aussi ne serais-je point étonné si demain tombait sur nous la fin du monde. Il est dit aux Saintes-Écritures que lorsqu'on verra la ménagère quitter le pétrin pour se mettre à la fenêtre et regarder passer les
hommes, les jours du Seigneur seront proches. Monsieur, les femmes ici non tant seulement abandonnent la pâte, mais encore laissent brûler les miches en le four pour s'encourir après les galants.
Baduel en voulait toujours beaucoup au facteur rural de son retard à nous porter la réponse de Paris, et, le rencontrant un dimanche sur la place de Navacelle, il fallut Gancalon pour empêcher mon onole de bâtonner cet homme du Caviar. Certes , le sac de la poste ayant été ouvert par un hasard quelconque, je ne me fusse point fait prier pour y farfouiller des deux mains. Les doigts me démangeaient à l'idée d'une pareille besogne. Ce néanmoins, n'ayant jamais établi grand fond sur la lettre de Baduel, le désappointement causé par le silence du gouvernement ne m'était trop lourd à porter. — En fin de compte, il faudrait se décider à partir pour l'Afrique et à laisser le Larzao derrière les talons...
Un matin , je m'en allais du côté de la mare des Fontinettes. La cabradcy réduite à présent à quinze botes y compris Sacripant, avait été confiée à Félice, laquelle, pour l'ordinaire, la menait paître non guère loin de la ferme , au long des haies enfeuillées par le printemps. Moi, j'aidais Baduel et les Agathon aux travaux plus rudes des champs.
Donc, la faux sur l'épaule, je remontais le sen-
tier qui côtoie le ruisseau, tantôt écoutant les bruits de la campagne matinale si doux à l'oreille, tantôt attentif aux bruits qui partaient de mon intérieur et qui tous me parlaient de Félice , de Frédéry et de cette Afrique près de la mer. La veille , désespéré au chagrin de notre Hospitalière, craignant de la voir mourir, tant de jour en jour se faisait triste son visage, je m'étais dit que, une fois nos herbages coupés, je partirais, et maintenant je sentais mes mains se cramponner au manche de ma faulx, et les genoux me flageolaient à la pensée du sac, du sabre et du fusil.
Ahî monsieur, que c'est beau le pays natal, et par quelle quantité de lien» l'âme et le corps s'y trouvent attachés! La peur de le quitter faisait que je lui découvrais, à ce moment, toutes sortes de beautés nouvelles. Comme si m'importaient beaucoup les oiseaux qui chantaient aux branches des bouleaux et des saules , je redoutais de n'en point rencontrer de pareils en cette Afrique de Frédéry. Je vous le demande, de quoi pouvaient être pour moi les gazons de la saison printanière et les fleurettes de toutes couleurs mirant leurs têtes penchées en le ruisseau? Eh bieni je craignais de ne plus les revoir par là-bas. Encore que nous soyons hommes, le malheur nous rend enfants, et si, petits, nous avons pleuré pour un chardonneret échappé de notre cage, grands, nous sommes capables de pleurer pour le même chardonneret en-
volé. Hélas I la douleur est prête à nous j,.-!-., . au moindre prétexte, et notre œil est un puits qui ne tarit jamais.
Comme je m'en allais en telles réflexions triste^^ , soudain m'apparurent les chèvres de la ferme broutant au long du ruisseau les feuilles amères des saules. Non guère loin de là , à la pente de la roche noire remparant les Fontinettes, perdu en un fouillis ronceux, se montra mon Sacripant. En cet endroit isolé , mon bouc faisait un bon déjeuner , écimant de sa dent cruelle les jeunes rejeton» des églantiers sauvages. Quelques cabris plus hardis que leurs mères, lesquelles, combien que fût grande leur envie de mordre à la délicate pâture de Sacripant, n*eussent jamais osé s'aventurer de ce côté, quelques cabris folâtraient gentiment parmi les ronces, tantôt par leurs amusement^ empêchant le bouc d'avenir jusqu'au surgeon qu'il avait guigné, tantôt lui ravissant jusque dans la bouche la ramée verte dont elle était pleine. Lui se laissait faire, ne remuant, ne se débattant, ne disant rien , tant seulement regardant ses petits avec joie et se penchant vers eux pour les lécher lentement Où était Félice? Mon œil fouilla dans tous les coins et recoins, en haut près de Ja mare, en bas près du ruisseau. Ne la découvrant, j'allais l'appeler, quand j'ouïs le petit cri de Frédy. Au bord des Fontinettes, incontinent s'ouvrit un vaste rideau
de chèvrefeuilles, lequel, de ce côté, recouvrait la roche nue. Je vis l'Hospitalière, Elle tenait son enfant au sein. Frédy ne pleurant plus, Félice s'arrêta tout au bord de la mare. Elle était immobile comme le tronc d'une yeuse sur le Larzacet regardait l'eau dés Fontinettes. Que faisait-elle donc?... Elle était plus pâle que les langes de son enfant... Toujours ses yeux restaient fixés sur l'eau.. Elle marcha... Mon Dieu! son pied touchait l'extrémité du granit, et...
« Félice, Félice, prends garde! » m'écriai-je.
Je volai à elle.
a Tu veux donc te noyer? lui dis-je, la prenant en mes bras et l'obligeant à reculer.
— Moi! balbutia-t-elle, moi!... » . Elle rougit.
« Et ton enfant, malheureuse ! Tu n'aimes donc pas ton enfant? »
Un tremblement lui coupant les jambes , elle se sit sur le rècher.
Moi à côté d'elle et lui tenant toujours un bras :
« Pourquoi cherchais-tu à te faire périr? lui demandai-je.
— Éran , je n'ai aucunement songé à me détruire , répondit-elle.
— Pour lors, à quelles fins te tenir tant près de la mare et la regarder avec des yeux si grands?
— Curiosité de savoir si les Fontinettes sont profondes.
308 LE CIIEVRIER.
— Et à quoi te peut servir cette profondeur, n'en ayant que faire de la vie?
— Je voulais voir,
— Voir quoi?
— L'eau.
— Ah! cette Félice, cette Félice, qui a du chagrin plus que n'en peut porter créature humaine, et qui n'en dit rien à son pauvre Éran! » murmurai-je.
Notre Hospitalière ne soufflait le mot, tant seulement, de minute en minute, elle me lançait un coup d'oeil.
Encore que je ne montrasse nul dépit , m'affligeait intérieurement tant de froideur. Jugeant qu'il convenait, pour délier la langue à Félice, de l'émouvoir en quelque manière, je lui volai soudainement sonFrédy et m'encourus au bord de la mare.
« ÉranI ÉranI s'écria-t-elle , se précipitant après moi.
— Et si je laissais tomber ton enfant dans la mare?
— Rends-le-moi, rends-le-moi, je t'amieia : J'embrassai le poupon, et le lui restituant :
« Félice, courage! lui dis-je. T'ayant fait espérer ton Frédéry, j'ai eu tort de mettre tant de retard à te l'aller quérir aux armées, mais c'est fini, je pars demain.
— « Demain ! demain ! » fit-elle avec une explosion de joie immense.
Me sautant au col, elle osa ce qu'elle n'avait jamais osé, elle me couvrit les joues de baisers.
Moi, je sentis mourir mon cœur, et se brouillèrent mes yeux.... Pour m'engarder de tomber, je me retins au tronc d'un jeune peuplier.... Que voulez-vous? malgré que j'en eusse, à la fin des fins il me fallut baiser la terre , et, mes mains se dénouant de l'arbre, de tout mon homme je m'allongeai sur le gazon.
« En combien de jours Frédéry sera-t-il revenu au Larzac ? me demanda Félice , ne s'occupant aucunement de moi.
— En quinze jours, peut-être plus tôt, lui répondis-je.
— Ah ! comme nous serons heureux à Mirande ! » Puis, secouant son poupon :
« Mon Frédy , mon Frédy , tu baiseras ton père. Tu verras comme il est beau , comme il est bon... »
Se retournant vers moi :
« Non , continua-t-elle , ni au Larzac, ni en toute la France, ne se trouva jamais garçon plus esprité que mon Frédéry. Si tu savais, Éran, quels jolis mots furent sur ses lèvres, quand il me parla pour la première fois de son amitié I Je m'étais juré de ne lui répondre; mais mon cœur, tout d'abord dur semblablement à une pierre , petit à petit s'amollit à ses refrains amoureux, et finalement s'ouvrit comme le pelon du châtaignier, lequel, ayant résisté aux baisers du soleil d'été, vienne septembre,
ne résiste plus, et se fend, laissant de lui-môme pénétrer partout les rayons. Ah ! quelle voix céleste ce Frédéry!... Une flûte., Éran, une flûte de pastoureau... Tiens! c'est ici, au bord de celte mare des Fontinettes, que mon , galant me promit de m'aimer à l'éternité de sa vie. Moi, j'étais sise derrière ces chèvrefeuilles comme tout à l'heure, lui près de moi , me tenant les mains et me promettant le Paradis avec toutes ses étoiles. Je l'ai vu le Paradis sur la terre, car mon Frédéry m'a aimée, . et il m'aimera jusqu'à la fin de nos années... »
Elle en dit plus long, et jusqu'à demain. Mai^; chacune de ses paroles pénétrant en ma chair pareillement à un clou, à la longue, par ma trop grande souffrance , je ne les entendis plus. Vous dire combien d'heures je restai couché sur l'herbe, ma mémoire ne me le fournit. Le fait est que le soleil déclinait derrière Sauve-Plaine , quand rentrèrent en mon pauvre corps fatigué mes esprits envolés bien loin. Plus n'était là l'Hospitalière me rôtissant sur le gril de saint Laurent avec tous ses discours. Tant seulement, repues de nourriture, les chèvres ruminaient sous les arbres, à quelques pas de moi.
« Sacripant ! » m'écriai-je.
Mon bras montra le chemin de Mirande.
A la porte de la ferme se tenait Félice , les Agathon avec elle. L'Hospitalière vint à moi.
v( Éran, mère Agathonne et moi, nous avons préparé ton sac pour l'Afrique, me dit-elle.
— Merci à toutes vos bontés , mère Agathonne, et aussi aux tiennes , Félice ! »
J'ouvris la claire-voie des étables pour renfermer le bétail.
Comptant mes bêtes, je m'en souviens , mes lèvres tremblantes répétaient malgré moi ces mots :
« Je suis soldat, que Dieu me bénisse ! je suis çoldatl...
riW,
te lendemain, il ne faisait pas encore joui que le père Agathon était déjà en la cour de la ferme, m'appelant de sa voix cassée, sous la fenestrelle des étables. Ne le laissant crier davantage , je descendis avecBaduel. Je ne pus en passant me tenir d'embrasser mon bouc, lequel , devinant peut-être ma partance, s'était couché tout au bas de l'échelle conduisant à ma chambrettc, au-dessus des rAleliers. Sacripant accolé, j'envoyai un geste d'amitié aux chèvres, et m'encourus devers la cuisine, où tout le monde m'attendait sur pieds.
« Eh bien! sommes-nous prêt, Éran? me demanda le père Agathon.
— Oui, notre maître, je suis prêt, prêt semblablement à Jésus-Christ allant à son calvaire, répondis-je.
— Eh! ehl l'ami, cette raison ne signifle point que tu aies grand courage à passer la mer pour nous.
FELICE. 3ia
— N'ayez crainte, je la passerai, cette mer de l'Afrique, et mêmement j'arriverai jusqu'en l'Arabie, d'où, je pense, vous ne me verrez revenir après trois jours, comme notre Sauveur du tombeau.
— Va, va, tous les soldats ne meurent point, et le paysan n'est, aux armées, si malheureux qu'on le croit aux Gévennes... »
Pour la première fois de sa vie, Baduel fit grimace à la soupe. Pour moi, encore que ma cuiller eût grand'peine à me déclaver les dents, je mangeai mon assiettée, et mêmement je mordis au croupion d'un canard que l'Agathonne avait fait rôtir pour la circonstance.
Cependant, encore que, par un effort sur luimême, mon estomac prît nourriture , l'inquiétude tourmentant mes jambes ensemble avec mes bras, je me levai brusquement.
« Allons, adieu et bonjour à tousl » dis-je.
Le père Agathon me mit mon bissacsur l'épaule.
« Tu trouveras là, me dit-il , un quartier de cabri et du jambon avec une miche de pain tendre.
— Merci, merci...
— Porte-toi bien au moins en ce pays, ajouta l'Agathonne au moment où je franchissais la porto de la cuisine. ,
— A là grâce de Celui qui a demeurance au Ciel ! » '. répcïî'**'
Tout le temps que j'avais employé à faire moa?
.^14 LE CHIiVRlKR.
triste repas matinal, Félice était restée debout visà-vis de moi, me regardant avec attention, mais ne disant une parole. Avec les Agathon qui me suivaient au long du corridor de Mirande, me recommandant de leur renvoyer vitement Frédéry et ne tirant de leurs lèvres un mot de pitié pour moi, m'accompagnait aussi l'Hospitalière. On traversa la cour de la métairie. Les langues des vieux ne prenaient trèvé sur leur enfant.
« ...Empêche Frédéry, à ton arrivée aux armées, de tirer un coup de fusil de plus aux Arabes. Ou'il retourne vers nous tout de suite, disait l'Agathonne. .
— Préviens-le qu'il ne doit séjourner en aucun endroit de sa route , car les luzernes sont déjà en hauteur, et nous l'attendons pour repiquer les faux, » continuait l'Agathon.
Baduel poussa la claire-voie de la cour, et n ■* ' pied en le sentier de Navacelle.
Sur les pas de mon oncle, j'allais ro*engager en ce chemin, quand, tout h coup, se plantant devant moi, Félice m'arrêta. Surpris et ne sachant ce que je faisais, moi, en mes deux mains, je lui pris son Frédy. Lors, libre de ses bras, l'Hospitalière se suspendit à mon col, et ensemble tombèrent sur mes joues larmes de ses beaux yeux et baisers de ses lèvres douces.
« Lli bien ? dis-je , lui rendant moi aussi larmes elbaiscrt. . ' - . , -
FELICE. BiS
— Eran... Éranl... balbutia-t-elle.
— FélicelFélice!...
— Merci... oh ! merci ! »
Et, reprenant son poupon, elle s'encourut à travers la cour, gagnant la porte de la ferme.
Tandis que les vieux Agathon restaient plantés sur leurs jambes , tout émerveillés de cette scène brusque, Baduel et moi nous tirâmes en droiture devers Navacelle.
Cheminant côte à côte avec lui,je dis à mon oncle :
— Yoyez-vous, Jacquet, ces luzernes de Mirande sont déjà mûres , et Frédéry ne pouvant , malgré ma diligence , arriver au Larzac du jour au lendemain, sage serait-il peut-être de ne point attendre son retour pour affiler les faux.
— N'aie souci , mon garçon , je visiterai nos luzernières de Sauve-Plaine et des Fontinettes, et j'y mettrai le fer, dès que pointeront aux tiges les premières fleurs.
— En fait, et si, coupant tout de suite vers Sauve-Plaine, vous alliez voir où en sont nos fourrages...
— Donc il te déplaît que je te fasse la conduite?
— Yotre accompagnement m'éjouit tout au contraire , mon brave Jacquet ; mais mon idée est que tant plus vous me suivrez loin sur cette route de l'Afrique, tant plus me crèvera le cœur votre abandon.
— Je ne viendrai que jusqu'à Navacelle. 11 me faut bien, sur ta partance, connaître le conseil de M. Alquier. »
Nous hâtâmes le pas.
Le presbytère étant vide, nous cherchâmes M. Alquier en l'église, et le découvrîmes enfin à la sacristie. Il écrivait sur une grande page blanche. Mon Dieu! quelle belle écriture, et pourtant comme sa main glissait rapide sur le papier!...
« Chut! » nous dit-il.
Nous nous accoudâmes sur le rebord saillant d'une armoire, où sont enfermés les ornements du la paroisse, et nous attendîmes. Pendant ce temps, Baduel regardait les burettes sur leur plateau, comme si lui faisait envie le vin clairet qui remplissait l'une d'elles, *et moi, les yeux attachés sur la chape noire, la chape des enterrements, je nie demandais s'il ne vaudrait pas mieux laisser mes os ici qu'aller les porter si loin, en celte Afriqii où n'étaient peut-être ni cimetière chrétien, ni curé de notre religion , ni fossoyeur de mes connaissances pour me préparer le dernier trou...
M. Alquier poussa tout à coup sa chaise.
'( Éran, me dit-il, voici une lettre pour le Grand- Vicaire de Monseigneur. Ce Grand-Vicaire étant mon ami, il fera, à Montpellier, toutes les démarches nécessaires pour le remplacement de Frédéry. Tu t'en remettras complètement à lui.
— Soyez tranquille, monsieur Alquier, et merci! » répondis-je, acceptant la lettre de ses mains.
Incontinent M. le curé ouvrit un tiroir du vestiaire, et en retira un surplis. Pensant qu'il allait vaquer en l'église à sa besogne coutumière et ne souhaitant lui causer plus long dérangement , je fis deux pas vers lui.
« Monsieur Alquier, lui dis-je, si la chose ne vous était trop contraire, je désirerais bien vous embrasser auparavant que de m'en aller par làbas. »
Il me tendit les bras, et, sur ses deux joues, claquèrent les baisers de mes lèvres les plus jolis et les plus doux.
« Allons, bien le bonjour, monsieur Alquier, murmurai-je, bien le bonjour de tout mon cœur à vous... A propos, je vous souhaite toutes les grâces du ciel pour vos bienfaits à ce monde de Mirande et à moi ! »
Avec Baduel j'allais sortir, estomaqué jusqu'à la mort, quand M. le curé , lequel avait passé le surplis et saisi, en son bassin débordant d'eau bénite, Taspersoir de cuivre, s'adressant à nous vivement.
« Suivez-moi ! » nous dit-il.
Nos pas en les siens, nous marchâmes à travers l'église, gagnant le grand autel, au milieu du chœur. Là nous nous arrêtâmes. Lors , comme s'il
318 LE CHEVRIER. ^m
allait chanter quelque office, M. Alquier monta '^ les marches vers le tabernacle. Puis, se retournant vers moi, il leva l'aspersoir de mon côté, et de sa belle voix claire, semblable à la voix d'un ange :
« Pater nosterl,.. « entonna-t-il.
Je me jetai à genoux et récitai : Notre Père...
A mesure que les saintes paroles tombaient de ma bouche, plcuvaient sur mon visage, sur toute ma tête, les gouttes d'eau bénite lancées par l'aspersoir.
« Et ne nos inducas in tentationenij continua M. Alquier...
— Sed libéra nos a mato! » répondit BadueL
Moi, tremblant et bouleversé, je n'avais plus rien en la gorge, ni voix ni respiration.
M. Alquier reprit le chemin de la sacristie à pas lents. Le considérant qui traversait l'église, l'envie me brûlait de l'appeler et de le remercier de la bénédiction qu'il lui avait plu me donner. Malheureusement ma langue était comme paralysée. Ne pouvant tenter autre chose, j'allais courir à lui, et, de la main, lui envoyer un geste de reconnaissance, quand la porte de la sacristie se referma brusquement.
Me voyant la tôte troublée, Baumi m .mn.i ii«m ^ de l'église.
Nous cheminions silencieux, tirant toujours devers le Caviar,
Cependant, encore que, à chaque pas nous nous éloignions davantage de la paroisse, Baduel ne cessait de marcher en mon sillon. M'arrêtant , je lui dis :
« Et si nous nous embrassions, mon brave Jacquet?
— Attendons, attendons encore.
— Finalement, vous ne pouvez me suivre comme ça jusqu'à la mer de Cette.
— A cette roche, là-bas devant nous, je te quitte, et, de là, tout seul, tu t'encourras à cette Afrique... Donc, c'est bien décidé, tu pars pour la guerre?... »
A sa question, je restai muet.
Lui, continuant ses complaintes :
<( Ma vie d'homme ne sera point heureuse à Mirande, va, mon fils... Pourquoi me retirer de Soulaget où je vivais à ma fantaisie, le corps libre et les esprits sains?... Et crois-tu que, venu le jour de la Toussaint, la tombe de l'Éremberte, en qui ta main ne plantera plus le moindre bouquet de laurier ni le plus petit brin de ramée, sera contente, au cimetière? Et tout cela pour cette Félice, pour une Hospitalière qui...
— Baduel I Baduel I »
Nos sabots touchaient la roche indiquée pour notre séparation.
En cet endroit, le chemin se trouve encaissé entre de hauts rochers et à ce point étranglé que.
deux hommes s'y rencontrant, Tun se colle aux granits tandis que l'autre pousse plus loin, soit devers Navacelle, soit devers le Caylar. Nous allions, mon oncle et moi, sortir de ce passage étroit, quand, sac au dos et bâton ferré en main, à un détour, apparut brusquement le facteur rural. Cet homme pâlit, avisant Baduel.
« J'ai une lettre pour les Agathon , dit-il , s'adressant à moi. Vous plairait-il la leur porter, chevrier?
— Merci de votre braveté, l'ami, lui répondis-je. Marheureusement, ne devant retourner de longtemps à Mirande, je ne puis me charger de votre commission.
— Mais moi, je vais de ce pas chez les Agathon, et si vous me remettiez cette lettre... murmura Baduel.
— Oh! vous pouvez vous en rapporter à mon oncle comme à moi-même , » observai-je au facteur.
Cet homme fouilla dans son sac.
« Voilà! dit-il à Baduel; elle vient de l'Afrique.
— De l'Afrique! » m'écriai-je.
Un moment nous nous regardâmes, mon oncle et moi.
L'homme de la poste avait disparu derrière les granits... Ne pensant à rien, nous nous sîmes, nos quatre yeux fixés sur ce papier. Les doigts de mon oncle firent la chose, et la feuille se déplia devant nous. Les écritures une fois sous le nez, il fallait
les lire. Baduel avait assez de front... Tenez I l'ayant conservée avec d'autres papiers de ces temps-là, voici cette lettre ;
Hôpital militaire, 19 mars 1849.
« Je VOUS dirai) pèi^e Agathon, etmêmement à vous, « mère Agathonne, qu'il fait plus chaud en Alger <( quaux Cévennes, et que moij encore que grande <( soit mon envie de visiter la ville des Arabes, je n'ai « pu quitter l'hôpital, cause de grands remue-ménage <( en mes intéi'iem's corporels. Ça arrive à tout le <(. monde en débarquant. Le major.., enfin,..
« Lui, Frédéry s'entend, et je vous demande excuse n. et pardon, est sorti d'ici les jambes en avant et porté '-( par quatre infirmiers. Mais soyez tranquilles, il était « couché en une bonne caisse de sapin, et rien ne lui « a manqué au cimetière, ni un bon trou en le sable i< fin, — il est fin comme farine en ces pays, — ni les « pjneres de raumônier.
« Moi, comptez-y, je l'ai secouru jusqu'à la fin des « fins de sa vie.
« Que voulez-vous? Frédéry avait trop de languis- « sèment à son Hospitalière et à son petit Frédy, et il <( était à moitié mort auparavant que de toucher terre K d'Afrique. Aussi pourquoi lui écriviez-vous qu'était « venu au monde son Frédy? Cette nouvelle l'a coupé « en deux, et, partant pour cette contrée de V Arabie «. ou nous sommes, il me disait toujours : — Jean , si « je pouvais accoler l'enfant de Félice et de moil...
« Allons, allons, tout ça c'est des bêtises j mon brave « pei'e Agathon, et je vous prie de ne vous désoler sans 0 fin après votre garçon perdu, quand vous arrivera « le mortuorum du gouvernement. Pour ma lettre, v( 7i'*en faites ni cas ni conséquence , encore que soit (' V7'aie ma pi^oposition et que votre Frédéry ait été « entirré comme je suis là.
« Quelle farce pour un soldat, la vie 1 » C'est des <( camarades qui disent cela en fumant à la cantine de « l'hôpital, et moi finalement , ne voyant par ici que a coups de fusil à recevoir ou à donner j je répète : « Quelle farce pour un soldat, la vie!
c( Faites savoir à ma tante Fontenille que si elle « veut n\' envoyer quelques pièces blanches, la poste du « Caylar prend l'argent pour les soldats de mon rt^gi- « ment...
« A propos , il ne faudrait point confier les écus à « F?'ançon, cause quelle pow^mt les manger en route « avec je ne sais qui.
« Je vous salue ,
« JEAN BERNADEL. »
A Baduel et à moi les larmes jaillirent des yeux. Nous retournâmes vers Navacelle pour annoncer à M. Alquier la mort de Frédéry, et lui demander de tenir vis-à-vis des gens de Mirande telle conduite qu'il lui conviendrait. — Ah! combien, en ce moment, m'eût été plus doux et plus facile le chemin (le rAfri((nt^ que le chemin de la paroisse!...
Hélas I ce n'est pas un mois, ni deux, ni trois, qu'il fallut aux Agathon pour se relever de ce terrible coup qui les écrasa. Ce ne fut qu'au printemps suivant, un an environ après la triste nouvelle venue de cette Afrique, qu'avec la nature renaissante et joyeuse, reparut quelque contentement chez nous. D'abord, le père Agathon commença, pressé par mes conseils et les rires de Baduel, à oublier un peu son chagrin. Vint ensuite l'Agathonne , laquelle, ayant été à la mort de son malheur et ce néanmoins revivant , de ses vieilles mains se cramponnait davantage à l'existence, et à mesure se remettait à nous parler, à nous sourire et à tenter œuvre de ses dix doigts.
Et notre Hospitalière?.,.
Écoutez, en tout le monde connu,] a ne croisa pas qu'il se soit jamais trouva ÛUq plus extraordinaire et plus inexplicable r Figurez«Y(>uâ que-iÂitt
32i LE CHEVRIER.
plus ; de jour en jour, les Agathon reprenaient goût au pain et se consolaient, tant plus semblait augmenter la peine de Félice. En les commencements, tout entière au soulagement des vieux, comme Baduel , comme moi , elle avait tiré de sa tête mille raisonnements à celte fin de leur restituer espérance et courage. Mais à présent, nos maîtres devenus plus calmes et plus confiants en Dieu, c'était elle que la douleur ravageait secrètement et mangeait ua morceau après l'autre, comme, membre à membre, le loup dévore la brebis. Moi, la voyant toujours pâlir davantage, cent fois et plus je m'étais assermenté que je ne souffrirais son dépérissement jusqu'au bout, et que, par paroles câlinantes et douces , petit à petit j'essayerais de la rattacher à la vie. Malheureusement, placé devant elle, ou je me taisais, ensemble effrayé et vaincu par la désolation de tout son visage, ou, rendu fol par sa vue, je laissais de mes lèvres tomber des mots sans suite, parlant ;\ tort et à travers de Frédéry, de Françon, de Jean Bernadel et mômement de celte Afrique, de l'autre côté de la mer. Il arrivait aussi que Félice, plus farouche qu'une patte-courte en plein I^rzac, s'enfuyait sans m'entendre, serrant son Frédy en ses bras et poussant des cris, comme si l'eût dépitée ma rencontre ou blessée au cœur mon regard.
Je vous en dirai plus long, monsieur, si vous Youleï savoir le commencement et la fin.
Vous vous en souvenez, sur les gens de Mirande M. Alquier avait en tous les temps exercé grande influence, principalement sur notre Hospitalière £t sur moi. Pour moi, docile à ses doigts et à ses raisonnements à l'égal d'un franc osier des Fontinettes, je prêtais toujours obéissance à ses conseils, comme je l'eusse fait à ceux du bon Dieu parlant et marchant; les vieux Agathon suivaient mon exemple; mais vraiment c'était bien autre chose quant à ce qui touche Félice. Tant plus, aux jours anciens , cette fille avait été appliquée à courir audevant de M. le curé , dès que sa soutane paraissait au bout du sentier de Navacelle , tant plus maintenant, de si loin qu'elle l'apercevait, fuyaitelle à travers champs , se blottissant où elle trouvait cachette, tantôt derrière un arbre, tantôt derrière un rocher.
M. Alquier avait remarqué la chose , mais n'ignorant nulle sapience tant de la terre que du ciel, il ne s'en était aucunement tourmenté, disant aux Agathon et à moi que cette sauvagerie de Félice prendrait terme , et que lui reviendraient la douceur de caractère, les idées et la familiarisation d'autrefois. En attendant, il nous engagea tous à réciter des prières à cet effet qu'il plût au bon Dieu de changer l'humeur à notre Hospitalière, et, jaloux de ne dépenser plus de temps en paroles inutiles , il tomba à genoux sur la terre battue àe la cour, où nous nous trouvions pour l'instanl.
^ LE GHEVRIER.
et .fît «ae 4origue oraison. Accroupie derrière lesroues du chariot, tandis qu'autour de M. Alquier nous étions prosternés, les Agathon , Baduel et moi, Félice nous regardait de ses grands yeux pleins de trouble et d'égarement.
Cependant M. Alquier, lequel avait pris doucement les extravagances de notre malheureuso Hospitalière, commença à s'alarmer pour tout de bon à sou sujet, quand, un dimanche, du haut de la chaire, comptant de l'œil son monde, semblablement à un berger son troupeau , il ne découvrit point Félice sise à côté des Agathon. Comme Tété était déjà en sa force, le calendrier touchant aux approches de Notre-Dame d'Août , que d'ailleurs, depuis des semaines et des mois, la fillo do- Mirandc avait accompli sa rentrée en l'égli pouvant, ni à la neige, ni à son malheur deja ancien de jeune accouchée , attribuer l'absence de Félice, il ne sut que penser de cet abandon des plus saints devoirs de la vie. Ce qui peut-ôtre l'aflligca le plus en le fond, ce fut, se retournant vers moi debout près de l'autel , de voir en mes bra« 1 ^ petit Frédy.
Au fait, ne.crojTz point que ce poupon cui m.irché parmi nos rocailles, pour arriver à Navacelle. Je l'avais , tout au long du chemin , tenu sur mon épaule, comme généralement jo faisais quand, prenant souci do plaire à Félice, je lui demandais
- FELiCE. S2t
de me confier son enfant. Que voulez-vous? Prédy avec moi je ne me sentais plus seul à Sauve-Plaine, ni «en un endroit quelconque «ie la campagne. Quelque chose de Félice était là, et, ne pouvant goûter grande joie avec la mère, je goûtais petite avec l'enfant. Je ne vous raconterai pas combien de fois, plantant là ma faux, ma pioche ou nwn bâton de chevrier, Je volai à-Frédy vautré sur le gazon, à l'ombre des arbres, et-, interrompant ses jeux enfantins, je couvris de baisers sa tète blonde comme un grain de mil et ses yeux bleus comme la lleur du lin.... Ah ! cet enfant de Félice 1...
Ce môme dimanche, la soupe mangée , chacun se disposait à mener un peu la vie à sa façon : Baduel à partir pour Soulaget à cette fin d'y étrangler avec les amis quelques fioles au cabaret, les Agath.ôn. à aller respirer la fraîcheur sis sous les saules au long des Fon tinettes, Félice à s'enfermer en sa chambre, moi à courir les champs pour décider les travaux de la semaine suivante, lorsque entra M. Alqujer. L'Hospitalière essaya de s'échapper. Mais, ayant compris son mouvement de fuite , M. le curé poussa la porte de la cuisine et mit sa main droite sur la cadole, signifiant à tout le monde, premièrement à cette fille, que personne ne devait sortir.
« Féhce, vous avez manqué la messe aujourd'hui , » dit M. Alquier, dont la voix indiquait mécontentement d'âme^et d'esprit.
32a LE CHEVRIER.
- Notre fille s'était tapie derrière un tas de bruyères et de branches de châtaignier servant à alimenter le feu. Elle ne répondit le mot à M. le curé.
(f Pélice , pourquoi avez-vous manqué la messe en ce saint jour de dimanche? reprit-il.
— Je ne veux de la messe ni des vêpres, » répondit l'Hospitalière, farouche.
M. Alquier pâlit.
« Donc vous n'aimez plus le bon Dieu, Félice? demanda-t-il.
— Non! non!
— Et pourquoi, mon enfant?
— Il est méchant.
— Que vous a-t-il fait? que vous a-t-il fait? s'écria M. le curé , qui ne put s'empêcher de marcher vers les bruyères.
— II m'a pris mon Frédéry. »
M. Alquier écarta vivement les branchages de bois mort , et, saisissant l'Hospitalière par la main, il la mena vers rAgathonno. sur les genonT f]^^ laquelle sommeillait Frédy.
« Félice , dit-il à cette fille qui osait le dévisager sans vergogne, au lieu de vous être dur, le ciel s'est, au contraire, montré plein de miséricorde envers vous. Songez que votre conduite ayant été le scandale de la paroisse , non itml seulement il pouvait vous ravir Frédéry , mais encore votre enfant, parce double malheur punissant le coupable
et faisant disparaître à jamais sa faute visible et vivante en le pays. Le bon Dieu n'a voulu vous écraser aucunement , et il vous a laissé votre Frédy, qui dort là comme une grâce et comme une espérance... »
Notre Hospitalière était-elle sourde , ou ne comprenait-elle point les paroles de M. le curé? Je ne sais. Vrai est que, plantée debout entre l'Agathonne et l'Agathon , elle ne déclavait les dents , regardant tantôt les uns, tantôt les autres, et ayant comme un air de ne prendre souci de nulles paroles et de nulles gens.
« ... Et puis, continua M. Alquier, en ce monde le bon Dieu vous a-t-il ménagé une consolation unique? Dites-moi, fille endurcie, comptez-vous pour rien auprès de vous la présence assidue de ces vieux et braves Agathon , de cet Éran et même de ce Baduel , quatre cœurs si dévoués et si amis? Toutes ces personnes empressées et fidèles ne sont-elles point un bienfait manifeste du ciel , et pouvez-vous dire ce que vous fussiez devenue avec votre Frédy , si la volonté divine ne les eût conservés là pour vous soulager, vous consoler et vous aimer? Félice, nous marchons en la vie enveloppés de la bonté de Dieu , comme marche enveloppé d'eau le poisson en la mare profonde des Pontinettes, et, encore que nos péchés soient lourds , cette bonté nous suit en tout endroit , semblablement à l'eau que la truite et le barbillon re-
330 LE CIIEVRIEPv.
trouvent toujours, dessus, dessous, par derrière et par-devant, à gauche et à droite, partout. Cause pourquoi je vous blâme d'avoir désespéré, et vouî> conjure de reporter vos yeux au ciel...
— Ah! monsieur!... ah! monsieur Alquier!... >» murmura-t-elle.
Ses lèvres tremblantes ne purent ajouter un mot de plus.
Lors , de sa voix douce comme miel , M. le curé lui dit :
- « Félice, ma fille, la plus chérie de mes enfants en toute la paroisse, parlez-nous, laissf/ fn nos cœurs couler le vôtre..
— Ah! si vous saviez commo je l'aimais
me damnais, me donnaiU à lui s?.ns rcligi.Mi. t i tout de même je me donnais à lui... Voyant ouverts sur moi les yeux de Frédéry , je n'étais plus maîtresse ni de mon âme, ni de mon corps, et tant seulement je me sentais capable de lui obéir sur un signe et de me mettre à sa merci... Que voulez- Tous? le bon Dieu me montrant les bouches rouges de TEnfer, encore j'eusse embrassé mon Frédéry j tant l'amour me possédait à l'égal d'une maladie qu'on a en l'intérieur et que rien n'est puissant à déraciner, ni remède, ni médecin.... Puis, il partit devers a^lte Afrique... Puis, naquit notre Frédy... Puis mon Frédéry mourut de languissement en l'Arabie de rAfrique... Mon Dieu ! excuse, je ne vous en veux pas... Monsieur Alquier,
mon bon monsieur Alquier du Seigneur, dites demain, en l'église, une messe pour moi à cette fin que je meure , et que j'aille retrouver mon Frédéry... Tenez! il faut que je vous le confesse, la mare des Fontinettes me jouera le tour de la mort. Cette eau des Fontinettes me regarde toujours, et me tourmente, et m'appelle... Oh! monsieur Alquier, je retournerai entendre vos messes bénies,, vos vêpres semblablement, car, cause de mon enfant tou£ jeunet, il me faut trouver le courage de traîner encore ma vie par ici-bas... Et ces Agathon , et cet Éran , et ce Baduêl (surtout cet Éran, de Soulaget, lequel a secouru dé son argent mon Frédéry du côté de la mer ) , serait-il juste à moi de les abandonner seuls au Larzac?... Ah! monsieur Alquier, que je suis malheureuse, ne devant jamais voir mon mariage avec Frédéry!... Je vous demande pardon, je demande pardon à vous aussi, mes Agathon, mon Éran, mon Baduel , et à toute la paroisse avec... «
Ce disant, de gros sanglots étouffèrent sa voix, et elle tomba sur une escabelle , brisée par son immense douleur.
M. Alquier la considéra une minute. Puis tout à coup, des bras de l'Agathonne retirant Frédy endormi, il le déposa sur les genoux de Félice, et se retournant vers nous :
« Laissez-la pleurer, nous dit-il, elle est sauvée I »
Et il partit à grands pas.
Vrai est que , comme nous l'avait promis M. Alquier, l'humeur sauvage de Félice prit un terme. Certes ce ne fut point tout d'un coup que s'accomplit en elle si énorme changement, mais petit à petit, et pour ainsi parler minute à minute. L'été tirant à sa fin, à part son visage toujours pâle à souhait, toute la personne de notre Hospitalière respirait un tel air de contentement, qu'on put la croire revenue à ses jours anciens, à ses jours tranquilles avant le tirage au sort de Frédéry. Non tant seulement, à cette heure, elle ne manquait» à la paroisse , ni la messe, ni les vêpres , ni quelconque des offices de M. le curé ; mais à la ferme , elle avait remis bras à toutes besognes, gardant la cabrade, sarclant les blés , liant les gerbes et ne se faisant faute le soir, seilles récurées aux Fontinettes, d'aider l'Agathonne à traire les botes en la cour.
J'étais content. Certes, en le fond de mon homme, se trouvait une vaste inquiétude, l'inquiétude de mon amitié pour Félice. Ce néanmoins , la joie me trémoussait, après avoir craint la perte de cette fille, de la voir se relever de plus en plus, et reprendre à toutes nos occupations rustiques , à tous nos soins, à tous nos travaux. Félice retournant à la terre, la terre, rude consolatrice des ennuis humains, la guérirait de sa mélancolie. Oh! quel plaisir, quand l'Hospitalière étant au parfait remise de sa tristesse, comme à l'époque de nos jeunes ans, elle me suivrait à Sauve-Plaine ou aux Fontinettes, jasant, jouant, folâtrant avec moi! Lors, qui oserait me la ravir encore? Quelqu'un tomberait-il de la montagne ou d'ailleurs pour me: l'enlever une seconde fois, ainsi qu'une première avait osé Frédéry? Non, nonl Félice serait à moi, elle serait à moi!...
Pensant à mille choses plus délicieuses et plus enivrantes que le vin, je cheminais comme cela à travers les sentiers du pays , tantôt allant à mes besognes coutumières , tantôt retournant à la ferme après une longue et accablante journée de soleil. Maintes fois, à cette heure sur le tard où rien ne bouge ni aux arbres ni aux chemins creux, oiseaux et nature s'endormant, je laissais glisser la faucille ou le pic de mes doigts, et, m'étendant de mes quatre membres sur le gazon, oublieux du souper^
X4 LE CIIEVRILR.
j'abandonnais mon ôtre à Félice, et me perdais en contemplations sans fin. Le plus souvent les songeries de mon bonheur étaient douces, car, l'Hospitalière m'apparaissant, elle me souriait et ne se refusait à mes baisers. Il arrivait pourtant que, sourde à mes prières amoureuses, Félice repoussait mes caresses, et appelait Frédéry à son secours. Un soir, — ce jour-là j'avais élagué nos frênes de Sauve-Plaine, — croyant, à quelques pas de moi, reconnaître le fils Agathon, lequel accourait aux cris de notre fille de Mirande, je bondis à lui et le tuai à grands coups de hache. Passant par là le lendemain, j'avisai un têtard tout ébranché... Et pourtant si Frédéry se fût trouvé là! Enfin, Toilà les femmes...
Cependant, encore que j'eusse grand'peine à contenir mon sang, lequel, tant plus le souvenir de Frédéry s'enfuyait de nos esprits, aux Agathcn et à moi, tant plus, par l'espérance de récupérci Félice, s'échauffait et me montait ensemble violent et fol à la tête et au cœur, je paraissais tranquille et ne recherchais aucunement l'Hospitalière. Me contentant de Frédy, lequel m'appartenait plus que jamais, se complaisant aux amusements que je lui inventais, aux chansons que je lai chantais, et peutrêtre un peu aussi à mes embrassades, jo ne songeais encore à aborder la jeune mère, redoutant par mes paroles de réveiller un chagrin tant seulement endormi, et, voulant avancer mon
aise, de le relarder h toujours. Car, il faut bien que je vous le confesse, si Félice se montrait sensible à mes attentions , à mes soins , à ma tendresse pour son enfant; si souvente fois, le recevant le soir de mes bras , elle m'avait adressé des mots et des regards capables de troubler tous mes sens de raison, les précautions avec lesquelles elle évitait ma rencontre me prévenaient que, Frédéry étant pour les vieux Agathon et pour moi mort, bien mort, il vivait pour elle et qu'elle ne l'avait en aucune façon oublié.
Les soleils d'automne sont des plus beaux et des plus doux, beaux et doux surtout pour les pâtres du Larzaç, que le mauvais temps tout à l'heure retiendra prisonniers en les métairies. Les chèvres étrangères étant revenues chez nous pour le nouvel a ^ow^-wm-a^c^ moi, dès le commencement d'octobre , j'avais repris la garde du troupeau, et, avec Frédy sur mon épaule , je tirais chitque matin par la campagne. Aujourd'hui, c'était Sauve-Plaine qui recevait la cabrade; demain, les roches des Fontinettes ; après-demain, les pentes abruptes de la montagne. A ma sortie des étables, une idée unique préoccupait mes esprits : trouver, cause de Frédy^ frileux à l'égal d'un rossignol du, printemps , un abri contre le vent, lequel soufflait déjà âpre et 4ur à travers* les branchages dénudés des arbres.
Aux Fontinettes , non loin de la mare , derrière
,'^:îg lk chevrier.
un granit noir qui avait bien cinquante pieds en hauteur, j'avais découvert un cagnard que le soleil ne quittait point de la journée, et, encore que par là la pâture ne fût très abondante, préoccupé de Félice, laquelle ne me laisserait son poupon s'il faisait mine de tousser, je menais chaque jour mes bêtes en cet endroit. Là, sis sur mon bissac, à la chaleur de tous les rayons du soleil , ou Frédy s'essayait à souffler aux trous d'une petite flûte de roseau, ou debout, il folâtrait parmi le gazon roux, tantôt, caressant les cornes de Sacripant, lequel pour lui complaire s'était mis à genoux devant lui. tantôt, s'il avisait une chèvre couchée et ruminant, allant lui saisir une des mamelles, et de ses deux mains la portant à sa bouche qui tout d'un coup laissait fuir le lait par tous les endroits à la fois. Moi-même, quand à la flûte ou aux bêtes l'enfant ne semblait plus prendre plaisir, je me mettais en train de le distraire, et, étendu sur mon ventre à ses pieds , lui fredonnais toutes les chansons du pays.
Un jour, je lui répétais un couplet de la roman- <;ine que vous savez, quand, d'épais massifs de genévriers et de houx s'agilant en une anfracluosité des roches, apparut devant moi, pâle comme la mort allant au cimetière , notre Hospitalière de Mirande.
« Seigneur! qn'n^-tn F/'lî'^*''' m'^Vriai-je, cou* rant à elle.
— Rien, mon Éran, je n'ai rien. »
Je l'aidai à descendre jusqu'à notre abri. Ayant embrassé son enfant, la jeune mère se sit. Pas une parole ne tombait de nos lèvres. Je n'osais commencer, tant m'effrayaient les regards curieux et profonds que Félice tenait attachés sur moi.
<c Si nous retournions à Mirande? dis-je à la fin des fins.
— Pourquoi à Mirande?
— L'Agathonne te ferait une tasse de tisane, ma Félicette.
— Aucunement je ne suis malade, mon Éran, mais heureuse au contraire.
— Heureuse!
— Et comment ne serait heureuse une mère, voyant elle-même combien est aimé son poupon !
— Tu sais...
— J'étais là, et je connais ta complaisance, ton amitié , tout ton cœur pour mon Frédy.
— C'est ton enfant.
— Et tu l'aimeras ainsi à l'éternité de ta vie?
— A l'éternité de ma vie je l'aimerai, ma Félice.
— Sans te lasser jamais?
— Les jambes se lassent à la longue en la marche par les chemins, mais non en l'amour le cœur de l'homme.
— Mais... »
Elle s'arrêta brusquement, me dévisageant avec une attention' plus grande encore.
« Quoi? lui demandai-je
— Mais si , un jour. . . »
Derechef ellie resta muette.
« Quoi? quoi? m'écriai-je.
— Si, un jour, trouvant femme à ton goût, au Larzac ou aux monts Garrigues...
— Une femme!...
— ... Tu te mariais, et, par suite te venaient des enfants, aimerais-tu encore mon Frédy?
— Ah! Félice, toi n'ayant accepté le sort de mon existence, nulle femme ne m'appellera sonhomme en ce monde ni en Tautre.
— Et cette Françon des Fontenille?...
— C'était l'égarement de mes esprit^
— Mais elle reparaîtra chez nous, et peut-ÛLre...
— Je t'aime!...-
— Moi ! moi ! »
Elle tremblait comme une feuille.
« Demande fi M. Alquier ii^"- î^t- hù
dis-je.
— Lors, si je voulais, encore que mon cœur porto deuil de Frédéry, tu me prendrais pour femme?
— Je te prendrais pour femme, ayant en l'Ame toutes les consolations, du Paradis.
— Et, quoique Frédy ne soit Ion enfant refuserais être son père?
— Son père je serais en toute jubilation.
— Ah ! Éran , Éran , je souffre comme une damnée de l'Enfer... -Adieu !...^ ^
Par un effort elle se releva, puis essaya de regagner le chemin devers les genévriers et les houx. •Mais au moment de poser pieds sur la roche granitique, elle se laissa aller en mes bras. Elle était mourante. Moi, fol et ne songeant à lui porter secours, je l'embrassai. Elle ne repoussa aucunement mes caresses, mêmement en ses deux mains enflammées par la fièvre elle pressa les miennes.
Enfin, reprenant parole :
« Et quand je serai morte , murmui*a-t-elle , tout de même Frédy sera ton enfant?
— Oh ! tu ne mourras point, ma Félice , tu ne mourras jamais , toi ! m'écriai-je.
— Partons ! «
Comme elle étendait la main du côté de Mirandc, croyant que son geste signifiait le désir de retourner à la fermé, je la fis s'appuyer sur mon bras, et nous prîmes un sentier raide , lequel tourne à travers d'énormes rochers.
Nous marchions silencieux. Derrière bous venait à petits pas Frédy , suivi de toute la cabrade. Tout à coup , à un détour , se montra l'eau bleue des Fontinettes. L'Hospitalière frissonna de la tête aux pieds, et, se débarrassant brusquement de mon bras avant que possible me fût de la retenir, s'élança toute seule devers Mirande , criant :
« La mare ! voilà la mare ! »
J'allais m'emporter après elle , mais une main s'abattit sur mon épaule.
« Eh bien î que se passe-t-il , Éran? me demanda M. Alqaier.
— Il se passe, lui répondis-je, que je suis plu» heureux que notre Sauveur au jour de l'Ascension, quand il monta au ciel en présence de ses discw pies.
— Et ce bonheur, qui te l'a donné?
— Félice, monsieur Alquier, cette Félice des Agathon.
• — Donc elle consent à t'épouser? '
— Vous l'avez deviné, monsieur Alquier, elle consent...
— Béni soit le Seigneur, il a exaucé mes prières !
— Pour lors, vous priiez pour notre mariage, vous, mon bon monsieur Alquier!
— Toi seul, en la main de Dieu, tu pouvais devenir le moyen de faire cesser le scandale de ma paroisse.
— Ohl il finira ce scandale, monsieur Alquier, il finira!...
— Allons trouver Félice... »
Vous comprenez, monsieur, que je n'eus grand peine à abandonner la cabrade à la garde de Frédy et de Sacripant.
Quel homme divin ce M. Alquier! Ahî si la mémoire ne me faisant défaut, je pouvais vous répéter tous ses discours , d'abord à Félice , ensuite à l'Agathon, puis à moi! Que voulez-vous? tout cela était paroles d'or et d'argent , comme tant seulementsont coutumiers d'en dire les curés , et comme il n'en sortit jamais de la bouche d'un paysan cévenol. Apprenez, monsieur, que l'écoutant, nous pleurions tous , voire mon oncle Baduel , à qui ne s'adressait nullement le sermon.
A la fin M. Alquier se tut et , saisissant la main de Félice, il la mit en la mienne, disant à notre Hospitalière qu'en tout le Larzac et les monts Garrigues, depuis Lodève jusqu'à Saint-AfFrique et jusqu'à Rodez, ne se trouvait garçon plus, vaillant que moi , plus entendant à la terre et au bétail, et qu'elle ne pouvait, me prenant, choisir meilleur mari en toute la contrée. Vous devinez si
pareils coups me portaient à rame, et si telles vanteries de moi à Félice devaient m'éjouir le cœur.
Donc, abandonnant aux vieux et à Baduel les travaux des champs et le soin de la cabrade , pendant plusieurs jours , avec l'Hospitalière, nous eûmes occupation à l'affaire de notre mariage, nmi disposant tout en la ferme pour la noce, elle cousant une robe de percaline, que, prévenues delà circonstance, lui avaient envoyée les sœurs du Caylar.
' M. Âlquier, tout à Dieu, avait pensé «jm , i crevant le sacrement du mariage, je pouvais aussi bien faire ma première communion, et Félice s'était chargée de me remémorer le catéchisme. Hélas! nous pardonne le ciell jamais il ne fut question de la doctrine entre nous. Réiinis, ou nous parlions de nos sentiments, de ce qu'il en serait dorénavant de notre vie , de notre bonheur, ou nou< nous taisions, ne trouvant au bout de nos langut nuls mots pour déclarer ce qui se passait en nos intérieurs bouleversés de fond en comble. Pour moi, on m'eût tué plutôt que de me faire dire ce que je ressentais en le fond de mon homme.
Cependant, mon oncle Granier, maire de la commune de Navacelle, parut à Mirande. Averti par M. le curé, il avait, quelques jours devant, affiché à la porte de la mairie mon mariage avec Félice, et il venait savoir s'il nous plairait di-" '^•"
le lendemain. Je vous Ta vouerai, encore que fût des plu5 raisonnables la proposition de mon oncle, l'entendant, un frisson se mit à me courir partons les membres. Était-ce le contentement de toucher, à la fin des fins , le but de toutes les espérances de ma vie? Était-ce la prévision de quelque malheur?... Ma foi, je tirai vitement vers l'Hospitalière, et né lui fis mystère de ce qu'on attendait de nous. « Demain! s'écria-t-elle, demain! »
Répétant encore ce mot, elle jeta sur moi des yeux égarés.
<( Si notre mariage ne t'agrée pour demain , lui dis-je , retardons-le encore, retardons-le tant que tu voudras.
— Et mon Frédy, que deviendra mon Frédy quand je serai morte?
— Oh! notre mariage ne sera la mort pour toi, ma Félice, mais, au contraire, la vie.
— Ah ! mon Dieu I ah ! mon Dieu du Ciel ! » murmurà-t-elle.
Pais, après un silence de quelques minutes , venant à moi :
« Érari, aime bien mon Frédy, aime-le bien! me dit-elle.
—-Notre mariage fait, je n'aimerai ton garçonnet plus vivement qu'à cette heure, lui répondisje; seulement, — M. Alquier te racontera la chose, — toi étant ma femme, ton Frédy sera tout à fait mon enfant.
— Tout à fait ton enfant !
— Comme si, au lieu d'être de Frédéry, il était de moi.
— Donc tu reconnaîtrais mon petit bâtard devant tout le monde de la paroisse?
— M. Alquier et le notaire du Caylar m'ont dit que cette reconnaissance était possible, et moi, désirant, cause de toi, devenir le père de ton poupon, je demande à la faire, si tu veux.
— Si je veux!... »
Elle me sauta au col et ardemment m'embrassa. Puis, de la corbeille d'osier où il dormait, arrachant Frédy, elle me le posa sur les bras.
« Tiens, mon Éran, s'écria-t-elle toute à la joie, prends-le, je te le donne, il est à toi!... Oh! merci, chevrier de ma vie, merci à ton bon cœur, au nom de Dieu et au nom de celui qui est mort en cette Afrique des soldats... Va, mon Frédy n'est aucunement mauvais, et tu verras, quand il sera en âge et connaîtra ton bienfait, comme il te rendra tout par ses caresses et son amitié. Je le sais, mon Frédy sera doux et tendre semblablement à celui qui est enterré par là-bas avec les Arabes de ce pays de la mer... Pour moi, décide, fais à ton jugement, et, si notre mariage te convient pour demain, préviens M. le maire et M. Alquier... A propos , qui sait si tu ne devrais pas aller à Madières, à Soulaget, au Mas-Bernat, partout en le Larzac, et inviter nos connaissances à la noce? Je
voudrais, demain, l'église et la place de Navacelle pleines de monde, à celte fin que les gens de la paroisse ouïssent ta voix , quand tu diras : — « Ce « Frédy de l'Hospitalière de Mirande n'est nulle- V ment un bâtard, il est mon enfant, et c'est moi, « Éran de Soulaget, qui suis son père... x> — Mon Dieu! quel saint homme ce M. Alquierl... A présent, va-t'en à toutes nos affaires, emporte avec toi ton Frédy, et laisse-moi donner les dernières coutures à ma robe. Il faut que je sois belle demain pour toi, ô mon homme! ô le père aimé de mon enfant!... »
A nouveau elle m'accola gentiment et me poussa vers la porte.
Rentrant en la salle basse de la ferme, j'y trouvai M. Alquier, lequel venait d'arriver. Mon oncle Granier était encore là, devisant avec les Agathon de Vabouquissage et de notre Sacripant. A tous je racontai les nouvelles qui me gonflaient le cœur à le crever, et le grand jour fut arrêté pour le lendemain.
Le lendemain, cinq novembre, arrivèrent de bonne heure à Mirande mon oncle Granier et ma tante Priscille de Soulaget; après eux, la vieille Fontenille de Madières; enfin Cancalon du Mas- Bernat. Comptant nous faire politesse, sur l'invitation de Baduel qui les avait prévenus la veille , étaient accourus ces braves amis, avec beaucoup d'autres personnes de notre parenté ou de notre connaissance.
Moi , la tête un peu brouillée et l'œil aussi , j'étais debout en la cuisine, recevant tout ce monde endimanché, à celui-ci riant, à celui-là disant ■merci, à Tautre, encore qu'en le fond de mon homme j'eusse, je ne sais pourquoi, plutôt envie de pleurer que de m'éjouir, donnant gentil coup de poing sur l'estomac ou sur le dos.
On se mit à table, et, de la pointe de son couteau le père Agathon faisant sauter le couvercle d'une croustade, ouvrage magnifique de l'Agathonne, chacun en son assiette vit tomber et membres de volaille et morGQau de pâtisserie. Besoin t'sl-il d'ajouter que, Baduel prenant place à re repas, les bouteilles allaient bon train.
. Quant à moi, devant faire ma première communion à la messe de mon mariage, je ne mangeais aucunement, et de môme Félice, laquelle, tenant absolution de M. Alquier, s'était promis aus^ de 4ecevoirle bon Dieu. Sis toUs les deux devant le feu, car la bise commençait à piquer ruderaeiil, nous nous regardions h toute minute, et, ne spnlilaut le mot, nous nous contentions de nous serrer Jes mains.
Finalement, nos invités rassasies, on se leva, -et mon oncle Granier, son écharpe au flanc, ayant enfilé le chemin de Navacelle, nous le suivîmes.
Le garde champL-Uu .i\cuL, pour la tii (•«•»»>[.. m c. balayé la salle de la mairie, et, at(,endant peut-
FELICE, 3iTv^
être n ormie , le maître d'école de la pnroisse était là écrivant sur un grand registre. Mon oncle prit • un petit livre oublié en un coin, lut quelques lignes, : puis nous dit que nous étions mariés.— Que voulez-vous? auparavant que de redescendre l'escalier,. . voyant toujours le- maître d'école aux écritures pour moi, je lui baillai cinq sous pour sa peine.
Ah! monsieur, quel prône nous prêcha M. AIquieî" ! Ne vous étonnez , je vous prie , si les larmes, qui depuis le matin malgré moi me remplissaient les yeux, débordèrent. Oui, je n'ai nulle honte, à vousTavouer, en l'église de Navacclle, accoudé à , la Sainte Table , je sanglotai comme un enfcint. La pensée de tous les bonheurs qui me venaient ensemble : d'abord , celui d'épouser Félice , ensuite de sentir le bon Dieu descendra en mon intérieur, la pensée de tous ces bonheurs m'écrasalL Puis, pourquoi vous le cacher? Félice que, dès le rùatin, j'avais trouvée triste , à. présent me paraissait plus triste encore, tenant toujours son regard attaché au sol et ne le levant une fois sur moi. Qu'avaitelle? Regrettaitrelle ce mariage? Pensait-elle à Frédéry?...
Tout à coup,, à mon entendement troublé, par-., vinrent ces paroles des Saintes Écritures prononcées parM. Alquîei^ : . ' .;
« Que voi enfhnis croissent autoy?: de vôtre tablç.i cemme-ks -jeunes plants 4ksoIimér s J... , . .| ,
Li.-'i
Des enfants à nous! » hâlbuûai-rlei û ^., i*'.^
348 LE CIIEVRIER.
Je dévisageai courageusement Félice. Elle était plus blanche que l'hostie que M. le curé nous avcil mise en la bouche, et sa tête restait baissée.
<( Mon Dieu ! murmurai-je les mains jointes , mon Dieu!... »
Quand je vous dis que Baduel n'aimait qu'une chose au monde : boire sec et manger salé. Figurezvous que lorsque, après avoir passé la journée en diverses folâtries à Navacelle , nous fûmes, sur lo soir, retournés à Mirande, mon oncle n'eut rien de plus pressé que de tirer des placards les viandes rôties la veille : poulets, canards, pigeons, pattescourtes, et d'inviter les gens de la noce à reprendre à la table leurs places du matin.
Encore que Félice n'eût envie de mordre à aucun de tous ces plats, et que mes pensées à moi, au lieu d'être à la mangeaille , fussent toutes à l'amour de ma femme, nous dûmes, pour ne point offenser notre monde, bon gré mal gré, festoyer gaiement avec lui.
Cependant, si ma femme et moi , tout entiers à d'autres idées, prenions une part fort minc3 aux joyeusetés de la table, Frédy n'en prenait aucune, et bientôt, nonobstant l'Agathonne qui tAchait de le distraire , sa tête tomba sur le dossier de sa chaise et il s'endormit. Voyant cela, sans demander permission, Félice se leva et, en ses bras serrant son poupon, délibérément marcha vers la porte de la salle basse.
« Félice! » m'écriai-je.
Elle se retourna, et, ne disant le mot, bien que Frédy lui fit obstacle, devant tous elle me baisa aux joues. Volontiers je l'eusse suivie; malheureusement Cancalon s'esclaffa de rire, et, me tirant par la manche de ma veste, me répéta que l'heure n'était venue de m'en aller... Ahl ce Cancalon! ce méchant Cancalon de l'Enfer!...
Mais la grosse aiguille de notre pendule avait fait le tour du cadran, et, de sept heures, la petite était passée sur huit. Félice ne revenant, je ne me laissai plus longstemps retenir en la cuisine, et, de la table, je ne fis qu'un bond à la chambre de l'Hospitalière. Le croiriez-vous, monsieur? Frédy dormait en sa corbeille d'osier, mais point n'était auprès de lui sa mère.
« Félice! » appelai-je.
Rien.
« Félice! »
Nulle voix.
« Où est Félice? » demandai-je, rentrant en la cuisine, les yeux hors de la têle et les cheveux hérissés comme crinière de loup.
On se leva vilement.
En une minute, la métairie fut fouillée en ses coins et recoins. Je volais partout. J'avais la tête perdue.
Soudain, la porte à claire-voie s'ouvrit au fond de la cour,
350 LE GIILVRIER.
« Félice! m'écriai-je.
— Qu'y a-l-il donc? dit M. Alqnier.
— Félice est partie! Nous avons perdu Félice! lui répondis-je d'une \oix étranglée.
— Ahl mon Dieu! fit-il, portant la mrûu h son front avec un geste de désespoir.
— Quoi? quoi?
— J'ai... de loin... aperçu une ombre... du côté des Fontineltes.
— Les Fbntinettes!... »
Déjà, à toutes jambes, je m'encourais devers la mare, criant :
« Arrête, Félice!... Arrête!... Par pitié!.. . Cause de Frédy!... )>
Personne en cet horrible endroit. Les arbres dépouillés n'opposant obstacle aux rayons de la lune , le bassin profond des Fontincttes brillait à régal d'un miroir. Furetant partout, tout à coup, au bord d'une roche, refoulé par le lent mouvement de l'eau , ra'apparut un chiffon roule. Je le saisis. C'était le fichu de F»']îr.\ .î.* ^rmin m milieu de la mare.
Monsieur, ma femme était au fond, encoKchaude. Je Tagrippai de mes dix doigts.
Reparaissant sur l'eau avec ma charge, Baduel , M. Alquier et plusieurs autres se trouvaient là. Us m\'irraohèrent Félice, et se précipitèrent vers Mirande. Tant seulement M. Alquier resta pour m'ai-
der et me secourir. Hélas! je n'avais nul besoin de ses offices , et, mes talons touchant terre, je m'élançai du côté de la métairie.
Ma femme fut déshabillée par l'Agathonne et ma tante Prisciîle , couchée sur un. matelas devint l«e feu et couverte de st?rviettes bmlantes. Comme innocent, je regardais tout et ne disais rien. Mes yeux étaient secs^ et, encore ({ue l'eau r. sselât de mon habillement, j'éprouvais par tout mon hortime une insupportable chaleur...
On s'efinpressait de plus en plus autour de Fé lice...
Moi, je demeurais immobile comme un chêne sur la montagne. Ne-sachant à quoi besogner, je trouvais le temps long,' bien long... M. le curé entra... La connaissance qui s'en allait de mes esprits y revint brusquement. Je sautai au col de ce saint homme de Navacelle.
« Monsieur Alquier!... Ahl monsieur Alquier, faites un :iniraçle!... Souvenez- vous , monsieur Alquier, de Notre-Seigneur et de la veuve de Naïm.., Monsieur Alquier , vous qui êtes l'ami du bon Dieu , je vous en prie... »
Je me jetai à ses pieds, pleurant, m'arrachant les cheveux, me déchirant les habits et la chair de l'estomac avec.
M. le curé alla vers Félice et lui prit les deux bras, puis il se pencha sur elle. A ce moment,
352 LE CHEVRIEH.
deux larmes des yeux de M. Alquier tombèrent sur ma femme.
« Eh bien? eh bien? » dis-je.
Ne me répondant, sur le corps de Félice il fit le signe de la croix.
« Monsieur Alquier... monsieur Alq...
— Elle est morte, » dit-il.
Sanglots et cris éclatèrent de tous côtés, et, saisis , tous nos gens tombèrent à genoux.
Moi, fol, véritablement fol, je demeurai debout; puis , m'approchant de ma pauvre Hospitalière défunte, je me mis à chanter à pleine voix :
« Gente pastourelle, Viens , ton pastoureau
T'appelle :
C'est le renouveau,
La belle.
C'est le renouveau... »
FIN DU LITRE QUATRlàXI
Je dus rester encore quelques jours à Mirande.
Enfin , le vent du midi venant à souffler, les neiges commencèrent à fondre, et un beau matin, Érembert et moi, nous prîmes à pied le chemin de Lodève.
Depuis qu'il m'avait raconté son histoire, mon hôte était comme devenu muet. Connaissant désormais de quelle douleur intime profonde son âme était déchirée, j'avais essayé à différentes reprises de mettre un peu de baume sur sa plaie saignante. Vains efforts ! Ou bien, dès mon premier mot, Érembert s'était éloigné de moi; ou bien j'avais vu empreinte sur ses traits une telle expression de tristesse morne , que mes paroles avaient expiré sur mes lèvres subitement.
Donc nous allions silencieux à travers les sen-
3o4 LE CHEVRIER.
tiers effondrés, lui d'un pas rapide, comme un homme pressé d'en fmir avec une obligation pénible, moi lentement et usant de tous les prétextes que pouvait me fournir le méchant état de la route pour prolonger notre voyage.
Certes , le chevrier de Mirande m'ayant ouvert son âme tout entière, je devais être satisfait d'avoir été admis ù lire les belles pages de cette vie pleine de passion et de dévouement. Cependant, j'éprouvais une vague inquiétude, et j'aurais voulu adresser quelques questions à Érembert. Si par son récit je me trouvais pleinement renseigné sur le sort de Frédéry, de Félice, sur le sien propre, «è flottais^je pas dans la pins grande incertitude à i'égard des Agathon , de Frédy, de M. Alquier, de Fiançon, de l'u&urier de Nadalet, voire de Sacripaul? — 0 insaliabilité féroce de Fesprit!...
Nous traversions Nadalet.
Au coin d'une jolie maisonnette, vers le fond du hameau, tout à coup s'éleva dans l'air matin;;! ce cri très clair et très net :
« Poules! poules! poules! »
Au même instant, des coqs, des poussins, des môres couveuses, des canards, des dindonneaux, volant par-dessus les haies , sortant des trous des poulaillers voisins, encombrèrent la ruelle où nous clicminions. Le cou en avant et les ailes mi-ouvertes, tout ce monde de gallinacés se ruait vers un
j^orthe, au fond duquel nous aperçûmes une grande femme debout, tenant relevés les deux coins de son tablier rouge. Tout en jetant jçles poignées de crains aux bctes affamées, cette femme, d'un vi- ,^age agréable et vêtue avec une propreté presque élégante pour une Cévenole , nous regardait. ■ Érembert hâtale pas.
u Gomme ça, Éran, dit-elle à mon hôte, tu as toujours peur que le toit de ma -maison ne te tombé sur les os ! Entre donc avec ce monsieur, j'ai du ratafia aux cerises qui date du temps de mon homme.
— Grand merci , madame Malgrison , grand merci de votre honnêteté ! »
Et , vivement , il enjamba le ruisseau des Fontinettes, qui coule là parmi les granits aux flancs veinés et polis comme le marbre.
Je le rejoignis sur l'autre rive.
Il était tout haletant et tout pâle.
« Eh bien! lui demandai-je , qu'avez-vous?
— Monsieur, monsieur, c'est la Françon des Fontenille! me répondit-il, agité d'une émotion qui rendait sa voix tremblante.
— Quoi! madame Malgrison...
— Cette fille étant revenue au pays, après avoir, pendant cinq années, rôdé aux environs de An marine y l'usurier de Nadalet l'épousa. Au fait, paraît-il, elle apportait des écus blancs et des louis jaunes de par là-bas... On ne sait comment gagné, par exemple, cet argent.».
— Mais pourquoi fuyez-vous Françon? On dirait que vous en avez peur.
— Peurl... »
Il rit convulsivement. Puis, redevenu grave, il fixa ses yeux sur les miens et articula lentement ces mots :
« Vous avez deviné, monsieur, vrai est que j'ai peur de Françon.
— Et pourquoi donc?
— Écoutez-moi , s'il vous plaît : cause de Frédy, lequel était bien leur petit-fils, encore que né hors du mariage, cause aussi de mes travaux en mille manières, mourant, les Agathon me laissèrent tout leur bien en héritage. Ce néanmoins , les vieux partis, malgré mes efforts et mes plans, malgré Baduel et sa vaillance, malgré M. Alquier toujours de bon conseil, on devait encore force argent à Malgrison. L'usurier voulut faire exproprier Mirande , et vaines avaient été les paroles de M. Alquier, vaines mes prières pour arrêter les papiers timbrés , qui pleuvaient sur nous comme giboulées en mars sur la campagne , quand me fut avis d'aller trouver la Françon des Fontenille, depuis quelques mois mariée à ce méchant homme de Nadalet, et de lui demander allégement à tant de malheurs... Que croyez-vous, monsieur? M'avisant , cette Françon , comme affolée , soudain mo sauta au col et m'embrassa à bénédiction. Je reculai de plusieurs semelles à telles caresses ines-
pérées. Mais elle, me "rejoignant, à nouveau me baisa sur les deux joues , tantôt riant, tantôt pleurant, et ne cessant de m'accoler.
« — Et Malgrison ! m'écriai-je.
« — Il est au Caylar.
« — Chez les huissiers peut-être?...
« — N'aie crainte , mon Éran , point ne sera vendue ta métairie de Mirande, si tu le veux.
« — Oh ! par pitié, Françon, maFrançonnetteî »
Mes mains serraient la taille de Françoise Lazaire, comme si, au lieu de retenir cette fille, elles retenaient une de mes terres hypothéquées , le champ de Sauve-Plaine, par exemple.
La fille des Fontenille reprit :
« — Et moi te restituant Mirande, toi me restitu3ras-tu ton amitié?
En ce moment, apparut devant moi, pâle comme au jour du jugement dernier, ma pauvre noyée des Fontinettes. L'envie brusquement me prit de tuer la femme de l'usurier. Mais voyant Félice , incontinent je pensai à Frédy, et, réfléchissant qu'il convenait lui conserver Mirande, je versai de l'eau sur ma colère, comme j'eusse fait sur un feu prêt à tout embraser, et souris gentiment à Françon.
« — Voyons, continua-t-elle, me promets-tu de m'aimer encore comme tu m'aimas aux temps anciens, à Madières, au Mas-Bernat et mêmement au Pays-Bas ?
358 tE CHEVRIER.
cf — Je t'aimerai comme je t'nimai pnT'l..nt nn la
motitagne et en îa plaine.
« — Seigneur! voici mon homme 1 »
Malgrison toussa sous le porche. Ne me souciant
de rencontrer l'usurier, comme il entrait par la
porte , je sautai par la fenêtre et pris ma course à
travers chnmps.
Monsieur, àMirande, dorénavant plus d'huissiers et plus de Malgrison. Tant seulement- la 'femme de l'usurier venait me visiter de temps à autre, principalement le dimanche, quand, le monde de la métairie étant à se divertir aux eir irons, elle espérait me trouver seul. Moi, la voyant, quand nous étions sis en la cuisine, se rapprocher incessamment de ma personne, et l'entendant jacasser semblablement à une pie folle , je devinais bien à quelles tins allaient ensemble et son avancement et ses paroles. Mais tout entier à la morte des Fontinettes, encore quft la tentation menaçât de me griser, ou je reculais devant ses jupons, lesquels couvraient mes sabots, ou j'avais l'air de ne comprendre aucunement ses disconi>.
Ah! monsieur, un jour d'été, moi continuant mes postures innocentes, soudain Françon se mit en colère, et elle parla si ouvertement de ses intentions à mon endroit, des motifs qui chaque semaine la chassaient du côté de Mirande, que je n'oserai jamais vous répéter un seul des reproches
GONCLUSION. 359
malséants qu'elle m'adressa,. Elle criait, et gesticulait v et s'arrachait le fichu de la poitrine... Finalement, dépitée par ma froideur, de la poche de son tablier, cette fille tira une feuille de papier marqué et me prévint qu'allait recommencer la guerre de l'expropriation. Mon sang cabriola en tout moa homme.. Je bondis à elle, et, la saisisr; sant à bras le corps... Monsieur, je crus que j'allais l'étrangler, ...je l'embrassai à toutes lèvres* — C'est comme ça!...
Figurez-vous que, à travers les fenêtres basses de la cuisine, on apercevait le gazon qui poussait épais et verdoyant sous les grands peupliers , au long du ruisseau des Fontinettes. Là, l'ombre était noire, et il faisait bon respirer la fraîcheur à deux pas de l'eau parmi les fleurettes épanouies. Sou-^ vente fois, cette Prançon et moi^ nous nous étions arrêtés sous ces arbres, elle devisant de. notre amitié ancienne, moi pensant à autre chose, peutêtre à Félice et à Frédy ^ peut-être à mon Sacripant venu sur l'âge j peut-être à rien.
Avisant cet endroit solitaire , cette fille des Foiir tenille me saisit la main brusquement et m'attira hors de la métairie. Je la laissai faire et la suivis tète basse , comme qui va à quelque méchante ac-?. tion. J'étais en grande fureur, mais encore que mon cœur devinât clairement ce qui allait se pas:^.? ser, et qu'il battît pareillement à la cloche de Navacelle sonnanl un glaSjjeiiiai)ch^s..<i-. iJ vU. i^j
J'ouïs Teau des Fontineltes...
Nous allions traverser le ruisseau quand, de Taulre côté de la planche jetée sur le courant, sortant d'un massif de noisetiers, apparut M. Alquier. Il nous laissa franchir la passerelle ; puis , parvenus devant lui, à Françon et ^ moi, il délia nos mains qui s'étaient crispées l'une contre l'autre et s'adressant à cette fille de Madières :
« — Que faites-vous ici, méchante femme? lui dit- il. Allez-vous-en, malheureuse 1 »
Ni le lendemain, ni les jours d'après, ni le dimanche qui suivit, Françon ne revint à Mirande. Que faisait-elle? Quinze jours, trois semaines se passèrent... Mon Dieu! les huissiers du Caylar allaiont-ils retomber sur mon bien?... Pas plus que moi Baduel ne parvenait à s'expliquer la chose...
Nous vivions en grande inqinétude, quand, un soir, arrive chez nous un soldat. C'était Jean Bernadel; vous savez, le neveu de la Fontcnille. Auparavant que de nous contor les choses de son Afrique, de nous toucher un mot de la mort de Frédéry, Bernadel nous parla de Françon, et nous avoua que, depuis un mois, il en était de lui avec cette fille comme avant son départ pour les armées. Vous comprenez...
Ce fut trois ans après le retour au Larzac de
Cernadel que mourut Malgrison. A cette époque , les récoltes précédentes ayant été des plus abondantes, Mirande ne devait plus gros argent à Nadalet. Vrai est que Françon , encore à son Africain, ne me tourmenta et attendit mes derniers sous , lesquels lui furent comptés juste un mois avant le mariage de Bernadel ; car notre soldat a fini par se marier et par s'établir à Madières en la ferme de sa tante, la vieille Fontenille. — Au surplus, si vous voulez le savoir, ses terres sont en bon chemin de rapport...
A présent , encore que la vue de Françon me trouble un peu, cette fille ne m'inquiète plus comme autrefois, et je travaille sans repos à amender notre Mirande , laquelle , tout le monde ayant aidé , M. Alquier, Baduel, Frédy, le vieux Sacripant, le bon Dieu surtout, est devenue la plus riche métairie du Larzac... Tenez! savez-vous pourquoi, à la ferme, vous n'avez, durant votre séjour, rencontré ni Frédy ni Baduel? Ils sont allés en l'Aveyron acheter des vaches, du côté de Roquefort. Les chèvres ne suffisant plus à manger mes herbages , je veux avoir des vaches chez nous. — Yoilà , monsieur, comment on devient riche...
— Et heureux aussi! » interrompis-je.
Érembert me regarda fixement.
Peu à peu je vis ses yeux se voiler.
« Heureux! murmura-t-il, heureux! »
Il éclata en san^^lots, et, me plantant là sans plus de cérémonies, s'élança follement dans la direction de Mirande.
J'atteignis seul la grande route.
Aix-les-Bains , juillet 1865. - Paris , juia 18GG.